Archives de la catégorie ‘Séries’

Mercredi (Wednesday) est une série américaine créée par Alfred Gough et Miles Millar. Elle est réalisée par James Marshall, Gandja Monteiro et Tim Burton. La première saison est diffusée sur Netflix en novembre 2022. Cette série est centrée sur le personnage de Mercredi Addams, fille de Gomez et Morticia Addams et se situe dans l’univers crée par Charles Addams en 1938.

On retrouve parmi les actrices et acteurs principaux, Jenna Ortega dans le rôle de Mercredi, Gwendoline Christie, Catherine Zeta-Jones, Emma Myers ou encore Christina Ricci – qui avait elle aussi tenu le rôle de Mercredi dans les films La Famille Addams dans les années 1990. La musique est composée par Danny Elfman.

Série mettant en scène des adolescents peu ordinaires, Mercredi n’oublie pas les personnages récurrents de l’univers de la famille Addams que sont les parents de la jeune fille, Morticia et Gomez Addams, son frère Pugsley, Max, le chauffeur mutique et bien sûr Oncle Fétide et la Chose.

Quelle est l’histoire ?

Renvoyée de tous les lycées, Mercredi Addams est finalement inscrite par ses parents désespérés à la Nevermore Academy, à Jericho, dans le Vermont. L’établissement est destiné aux enfants particuliers – gorgones, sirènes ou autres loups-garous – et est dirigé par l’ancienne condisciple de Morticia Addams, la terrifiante Larissa Weems. Mercredi, toujours aussi asociale, doit composer avec ses nouveaux camarades tout en tentant de résoudre une série de meurtres qui fait trembler Jericho et Nevermore.

Et les archives dans tout ça ??

Les archives ne mettent pas longtemps à faire leur apparition. Dès le premier épisode, le fils du sheriff de Jericho, Tyler, se rapproche de Mercredi. Son père détestant la famille Addams, Tyler cherche à comprendre pourquoi et fouille dans les archives de la police, soigneusement conservées mais, visiblement, à la portée du premier venu… Tyler tombe alors sur un dossier de police évoquant l’arrestation du père de Mercredi, Gomez, alors qu’il était élève à Nevermore. Les archives et le passé expliquent donc un antagonisme encore bien présent. Pour comprendre ce qui se trame aujourd’hui, il faut parfois regarder en arrière.

Sans grande précaution pour son amie – mais Mercredi est une dure à cuire – Tyler lui donne le dossier d’archives concernant son père. Tout va bien, comme d’habitude, tout le monde se sert dans les archives et le dossier passe donc dans les mains de Mercredi, confrontée aux actes de Gomez. Si la conclusion de cette affaire permet un rapprochement familial, la confrontation entre un document contenant des informations sensibles et un individu qui n’y est pas préparé peut parfois se révéler douloureuse.

C’est encore bien plus loin dans le passé que Mercredi va devoir plonger pour trouver les réponses aux peurs qui agitent Jericho depuis le XVIIe siècle et la chasse aux sorcières opérées par les Puritains sanguinaires sous la houlette du fanatique fondateur de la ville, Joseph Crackstone. Mercredi va accéder à un endroit secret, gardé par les Belladones, dont les archives révèlent à la fois le passé et l’avenir.

Enfin, dans un coffre-fort, forcé sans mal par la Chose, Mercredi va mettre la main sur un précieux recueil qui répertorie tous les « monstres » et leurs particularités. Cette découverte sera fondamentale pour la suite du récit.

Dans Mercredi, les archives démontrent combien elles permettent de comprendre les drames actuels à la lumière du passé. Nous sommes le réceptacle de siècles d’histoire(s) qui se transmettent parfois d’une manière partielle, qui surgissent parfois brutalement mais les archives nous confrontent à ce que nous sommes et nous permettent d’avancer.

Sonia Dollinger-Désert

Fringe est une série télévisée américaine de science-fiction et d’horreur. Créées par JJ Abrams (Alias, Lost, Star Trek), Alex Kurtzman et Roberto Orci (Hawaii 5-0), les cinq saisons furent diffusées à la télévision américaine de septembre 2008 à janvier 2013, soit il y a tout juste dix ans au moment de la rédaction de ce billet. L’univers de Fringe connut aussi une extension via des comics édités par Wildstorm et sortis en France chez Panini Comics. La série est actuellement accessible en DVD et sur Prime Video. 

Quelle est l’histoire ? 

Suite à un accident inexpliqué pendant le vol 627, tous les passagers sont morts. Durant l’enquête, John Scott, agent du FBI est grièvement blessé. Pour le sauver et découvrir ce qui s’est passé, l’agent Olivia Dunham va s’allier à Peter Bishop, un brillant touche-à-tout un peu escroc, et à Walter Bishop, père de ce dernier, savant d’exception enfermé dans un hôpital psychiatrique. 

Une fois l’enquête résolue, l’équipe ainsi formée devient la division « Fringe » du FBI chargée d’enquêter sur tous les phénomènes étranges et paranormaux. 

Et les archives dans tout ça ??

En tant que feuilleton de prime abord policier, les archives sont partout puisqu’extrêmement sollicitées par la quête d’information. 

Ainsi, pour ne citer qu’un exemple dans le onzième épisode de la saison 2 intitulé « Le Village des Damnés » en français, Olivia et Peter enquêtent dans les archives municipales d’une petite ville pour identifier des agresseurs. Ils s’aperçoivent que les dossiers de nom commençant par F manquent dans le fichier du recensement. Ce qui va les conduire sur la bonne piste. 

Mais les enquêtes de police ne sont pas les seules à solliciter les archives. Walter Bishop ayant travaillé pour le gouvernement, il s’avère que nombre des premières affaires de la Division ont un lien avec ses travaux scientifiques. Ce dernier ayant hélas une mémoire peu fiable et très fragmentée, due à ses seize ans de passage en hôpital psychiatrique, la fouille dans ses dossiers de recherche est indispensable. C’est d’ailleurs par hasard que ceux-ci sont retrouvés. Walter ayant un souvenir éclair de l’endroit où il a laissé sa voiture, seize ans auparavant, il la retrouve enfermé dans un garage, rempli des cartons contenant les dossiers de recherches. Non classés et encore moins informatisés, chaque affaire nécessite de parcourir tous les dossiers avant de trouver celui qui pourrait correspondre. Un exemple intéressant d’informations perdues puis retrouvées in extremis mais difficilement exploitables en l’état. 

Mais l’évocation la plus intéressante et importante a lieu dans l’épisode 3 de la saison 5 « l’Archiviste » en VF (« The Recordist » en VO). Nous sommes alors en 2036, et la planète est sous le joug des Observateurs, une espèce humaine de voyageurs temporels, depuis 2015. Walter a établi un plan pour les vaincre, mais il ne s’en souvient plus. Néanmoins il a laissé plusieurs cassettes VHS décrivant le plan. Je passe rapidement sur le fait que les VHS sont dans un mauvais état dû à leur condition de conservation. L’une de ses cassettes indique qu’ils doivent récupérer un élément du plan dans le Nord-Ouest de la Pennsylvanie. Visitant les lieux, l’équipe de la Division tombe sur un campement. Le chef du groupe de survivants se nomme Edwin Massey. Sous le camp, se trouve une cave remplie de mémocubes. Ces derniers contiennent « les comptes-rendus des événements majeurs de l’histoire de l’humanité depuis l’invasion », à en croire Edwin. En effet, son groupe chronique mais aussi récupère le plus d’informations possibles. Cette mission autoproclamée démarra avec le père d’Edwin. Ce dernier pensait, en effet, que l’histoire des peuples vaincus est réécrite par les vainqueurs. Conserver la réalité des événements via un archivage est donc un acte « important ». Quitte à y sacrifier leur santé, puisque le groupe est atteint d’une maladie grave qui les calcifie peu à peu, et les installations ne sont pas déplaçables. 

Cet épisode soulève plusieurs points. Premièrement celui de la sélection des archives. Il est évoqué que sont archivés « les comptes rendus d’événements majeurs », mais sous quel filtre de sélection ? Ce n’est pas précisé, mais il est toujours bon de rappeler que les archives ne sont qu’un échantillon fruit d’une sélection humaine ou temporelle (destruction due au temps, intempéries, déménagements, etc). 

Deuxièmement, celui de l’archive comme source indispensable à l’histoire. Le roman national privilégie souvent l’aspect romanesque à celui de la source. On préfère une belle histoire à une histoire vraie. Mais il convient de rappeler que l’histoire sans archives n’est qu’une fiction. 

Et enfin, et surtout, un aspect peu traité dans les différentes œuvres de fiction : la vocation. Nous évoquons souvent dans nos billets les clichés autour des archivistes et surtout l’aspect punitif que représente notre travail pour la majorité de la population mais aussi des personnages de fiction. Dans le cas présent, l’archivage n’est pas vu comme une punition, mais comme une mission d’importance, qui mérite qu’on y sacrifie sa santé et sa vie. Je n’irais pas dire que, dans la réalité, nous ayons tous une telle passion chevillée au corps. Mais il est bon de voir et de rappeler que pour de nombreux professionnels du patrimoine et donc des archives, notre mission ne se limite pas qu’à une simple besogne administrative, mais une vocation dédiée à la sauvegarde de l’histoire humaine, petite ou grande. 

Et cela fait du bien de le dire. 

Marc Scaglione

The Watcher est une série américaine créée par Ryan Murphy et Ian Brennan, sortie sur Netflix en octobre 2022. Parmi les actrices et acteurs principaux, on retrouve Naomi Watts, Bobby Cannavale ou encore Mia Farrow. La série s’inspire d’un fait bien réel qui s’est déroulé dans le New Jersey, à Westfield. Sept épisodes composent cette première saison, la seconde étant annoncée pour 2023.

Quelle est l’histoire ?

La famille Brannock décide de quitter New York où ils ne se sentent pas sereins pour habiter dans le New Jersey, à Westfield. Ils trouvent la maison de leurs rêves et, comme elle est largement au dessus de leurs moyens, ils s’endettent pour pouvoir en faire l’acquisition, pensant ainsi offrir à leurs enfants le calme d’une banlieue cossue. Hélas, quelques jours après leur installation, ils reçoivent des lettres d’un « corbeau » qui se fait de plus en plus menaçant. Le voisinage est également hostile et étrange, alimentant les soupçons d’une famille acculée.

Et les archives dans tout ça ??

Les archives apparaissent dans le troisième épisode de la série intitulé Sur un air de Wagner (Götterdämmerung » en v.o). Dean Brannock, le père de famille harcelé par le corbeau et ses lettres menaçantes, a engagé une détective privée, Theodora Birch afin de faire progresser l’enquête qui piétine du côté de la police. Theodora furète partout et, forte de ses accointances avec le commissaire de police Chamberland, elle accède aux archives du commissariat.

visite officieuse aux archives du commissariat

Pas de délai de communicabilité pour la détective, elle file directement en magasin aux côtés de Chamberland qui lui donne une boîte d’archives concernant un meurtre s’étant déroulé dans la maison occupée par les Brannock. Theodora remarque que les scellés ont été rompus et qu’elle n’est donc pas la première à consulter ces archives. Le commissaire la laisse seule dans les dépôts où elle fait son petit marché, embarquant le dossier du meurtre, qu’elle communique ensuite tel quel à Dean Brannock. Ce dossier éclaire cette affaire d’un jour nouveau et permet surtout d’évoquer une affaire enterrée par la police et par la presse dont seules les archives gardent trace.

un dossier original subtilisé et un trombone… tout va bien

Comme souvent, pour comprendre les événements présents, se référer aux archives apparaît comme une nécessité. Toutefois, les précautions régissant la consultation d’archives contenant des données sensibles sont prises à la légère et conduisent à la disparition d’un dossier qui se retrouve dans des mains privées plutôt que dans un local d’archives. On aimerait que cela ne soit toujours qu’une fiction…

Sonia Dollinger-Désert

Stranger Things est une série américaine créée par deux frères, Matt et Ross Duffer. Elle est diffusée sur Netflix à partir de 2016 et compte quatre saisons en 2022. La cinquième saison à venir est annoncée comme devant être la dernière. Stranger Things se veut un hommage aux années 1980 et notamment aux œuvres fantastiques qui ont influencé cette décennie. On y retrouve des hommages appuyés à Stephen King, H.P Lovecraft, Steven Spielberg ou encore John Carpenter. On y retrouve l’émergence de la « culture geek » avec les bornes d’arcade, les comics et leurs super-héros ou les jeux de rôle dont le plus célèbres d’entre eux, Donjons et Dragons mais aussi des clins d’œil nombreux aux films d’horreur comme l’Exorciste, Poltergeist, Shining, le Silence des Agneaux ou les Dents de la Mer, le tout dans une ambiance musicale d’époque qui rend, en particulier dans la saison 4, un hommage appuyé à Kate Bush.

Quelle est l’histoire ?

Le récit s’ouvre en 1983 et se déroule dans la ville d’Hawkins en Indiana. Les personnages principaux sont un petit groupe de quatre jeunes garçons : Mike Wheeler, Will Byers, Lucas Sinclair et Dustin Henderson. Geek avant l’heure, intellos, ils ne sont pas les plus populaires de leur collège et sont souvent les souffre douleur des gros durs du bahut. Ils se serrent les coudes et se retrouvent pour des parties endiablées de Donjons et Dragons. A l’issue d’une soirée de jeu, Will Byers disparaît sans laisser de trace alors qu’une fillette aux étranges pouvoirs dénommée Eleven apparaît au milieu des bois.

Les phénomènes étranges se multiplient dans la ville d’Hawkins et le groupe d’enfants va lutter pour retrouver Will à l’aide d’alliés plus âgés tels que le chef de la police, Hopper, Joyce la mère de Will ou des lycéens au grand cœur comme Steve Harrington. Tout ce petit monde affronte vaillamment des agences d’état secrètes et malfaisantes, des démogorgon, des démochiens, le flagelleur mental ou le terrifiant Vecna.

Et les archives dans tout ça ??

La série elle-même pourrait presque être considérée comme des archives à elle seule, tant elle prend soin à reconstituer l’ambiance des années 1980, tant dans l’atmosphère – inquiétude politique face aux « Rouges », Amérique reaganienne – que dans l’ambiance sonore ou les références à la culture populaire aussi bien sur le plan littéraire, cinématographique ou ludique.

Cependant, le mot archives tarde à apparaître. Il faut attendre la troisième saison pour que la série y fasse référence de manière brève mais déterminante. Dans la saison 3, Dustin a repéré des manœuvres suspectes au tout nouveau centre commercial et capté un message en russe qui laisse à penser que les Soviétiques ont établi une base secrète dans les sous-sols du bâtiment. Mais comment y entrer ? Dans le chapitre 4 de cette saison, Robin, une jeune femme qui travaille chez le marchand de glace avec Steve, le meilleur ami de Dustin, trouve la solution pour infiltrer la base : aller aux archives du comté et ramener la copie du plan du bâtiment : « c’est incroyable ce qu’on peut avoir aux archives du comté pour 20 dollars » s’exclame-t-elle, fière de sa trouvaille, une copie détaillée des installations comprenant tous les conduits par lesquels on peut tenter de se faufiler.

Outre cette brève mais néanmoins déterminante épiphanie archivistique dans la saison 3, on retrouve des références aux archives dans la saison suivante qui se déroule en 1986, trois ans après les événements ayant secoué Hawkins dans les premiers épisodes. Les habitants de Hawkins tentent de retrouver une vie paisible après le terrible choc ayant secoué la ville précédemment. Pourtant, alors que tout semble rentrer dans l’ordre, une vague de meurtres d’adolescents épouvantable s’abat sur la cité. On accuse très vite Eddie Munson et son Hellfire Club, adeptes du jeu Donjons et Dragons de se livrer à des rites sataniques. Pour tenter de disculper Eddie, le groupes d’enfants mène son enquête qui le conduit sur la trace d’un tueur des années 1950, Victor Creel qui a assassiné toute sa famille.

Pour en savoir plus sur ce tueur, Nancy et Robin se rendent à la Bibliothèque et demandent à la bibliothécaire les clefs des archives. Bonne nouvelle, les archives sont sous clef, mauvaise nouvelle, tout le monde peut y accéder sans surveillance une fois avoir demandé lesdites clefs. On trouve aux archives les inévitables lecteurs de microfilms sur lesquels Nancy et Robin font défiler les titres de presse de l’année 1959. A force de persévérance, les deux jeunes femmes trouvent des informations plutôt surprenantes qui, là encore, feront avancer le récit à grands pas. Pendant ce temps, Dustin et Steve vont fouiller dans les dossiers médicaux de la psychologue de l’école mettant ainsi en avant le rôle des archives médicales tout en évitant soigneusement les problèmes de communicabilité.

Un autre problème se pose au groupe d’amis : celle qui peut lutter contre le mal, Eleven a perdu ses pouvoirs. Le docteur Brenner, son ancien tortionnaire, ne voit qu’une solution pour lui faire recouvrir ses capacités : la plonger dans les souvenirs qu’elle refoule inconsciemment. Le docteur Brenner ayant enregistré chaque moment passé avec ses jeunes cobayes, Eleven peut ainsi visionner son passé et, grâce aux archives, affronter ce qu’elle avait enfoui dans sa mémoire. Les archives permettent ainsi de débloquer une situation et à Onze de faire face à la réalité et de recouvrer ses pouvoirs.

A nouveau, dans Stranger Things, l’utilisation des archives fait progresser le récit, qu’il s’agisse des archives d’urbanisme ou de la presse mais aussi des archives médicales et des enregistrements confidentiels réalisés lors d’expériences secrètes. C’est en se confrontant aux archives que l’on devient vraiment soi-même, même si affronter la réalité peut parfois être douloureux.

Sonia Dollinger-Désert

La Trilogie de Karla est composée de trois romans de l’écrivain britannique John le Carré (1931-2020) : La Taupe (en anglais Tinker Tailor Soldier Spy) paru en 1974, Comme un collégien (1977) et Les Gens de Smiley (1979). John le Carré a brièvement travaillé pour les services de renseignement britanniques durant la Guerre froide, notamment en Allemagne. La trilogie fait partie des meilleurs romans d’espionnage consacrés à cette période. Les citations proviennent de la traduction de Jean Rosenthal au Seuil.

Quelle est l’histoire ?

1er épisode en 1973 : George Smiley a été mis à la retraite d’office du Cirque, les services secrets britanniques, à la suite d’une opération désastreuse en Tchécoslovaquie où l’agent britannique Jim Prideaux a été grièvement blessé. Le directeur Control, accusé de cet échec, est également écarté au profit de Percy Alleline. Avant de partir, il cherchait à débusquer une taupe soviétique infiltrée au cœur du Cirque et avait réussi à cibler 5 suspects : Percy Alleline, Bill Haydon, Toby Esterhase, Roy Bland et… George Smiley. La mort de Control et le départ de Smiley mettent un terme à l’enquête.

Pourtant le gouvernement, alerté par un autre agent disposant d’une source russe, rappelle Smiley et lui demande d’identifier la taupe en toute discrétion. Commence alors une enquête minutieuse, habile et risquée, menée de main de maître par George Smiley avec l’aide de Peter Guillam, un jeune agent qui l’admire, de Connie Sachs, « ex-reine de la Documentation du Cirque », et de l’inspecteur de police Mendel. En ligne de mire de l’enquête et de celles qui suivront, Smiley vise Karla, le nom de code du plus redoutable espion du Centre de Moscou, les services secrets russes. Les deux hommes se sont croisés dans les années 50 en Inde, où Smiley avait quasiment supplié Gertsmann, alias Karla, de passer à l’Ouest sans savoir à qui il avait affaire. Débusquer la taupe placée par Karla au cœur des services secrets britanniques, c’est pour Smiley jouer le match retour de cette première rencontre pathétique. Karla 1 – Smiley 0.

Ce 1er roman a été adapté en 1979-1980 par John Irvin dans une mini-série de 7 épisodes pour la BBC, avec Alec Guinness et Ian Richardson. En 2012, Tomas Alfredson le revisite dans un film avec Gary Oldman, Mark Strong, John Hurt et Colin Firth dans les rôles principaux.

Une fois la taupe débusquée avec perte et fracas, Smiley est renvoyé sans ménagement à sa retraite. Il en sort bien vite pour suivre la trace d’importants transferts d’argent envoyés par Karla à Hong-Kong à un certain Drake Ko, un homme d’affaires puissant d’origine chinoise. Au bout d’une enquête foisonnante, peuplée de personnages troubles et dangereux, Smiley prouve que les fonds étaient destinés à Nelson Ko, le frère de Drake, qui espionnait au cœur de l’administration chinoise pour le compte de Karla. Lors de son évasion de Chine organisée par Drake, Nelson Ko est livré aux services américains grâce à l’opération menée par Smiley. Karla 1 – Smiley 1.

Le dernier volet de la trilogie démarre sur deux événements qui touchent des opposants russes et baltes à l’empire soviétique, exilés à Paris et Londres : la proposition par un agent russe à Maria Ostrakova de faire venir sa fille de Russie et l’assassinat du général Vladimir, un Estonien qui avait tenté de joindre Smiley pour lui transmettre des informations stratégiques. L’enquête mène ce dernier dans l’intimité de Karla, jadis amoureux d’une femme qu’il a fait assassiner et dont il avait eu une fille, Tatiana. Il a ensuite utilisé les moyens mis à sa disposition pour envoyer sa fille, devenue schizophrène, dans un pensionnat privé près de Berne. Smiley retrouve la trace de la jeune fille et, de même que Karla lui avait brouillé la vue en suscitant une liaison entre la femme de Smiley et la taupe, Smiley utilise Tatiana pour menacer Karla de tout révéler et le forcer à passer à l’ouest. Karla 0 – Smiley 1.

Et les archives dans tout ça ??

Tout service secret qui se respecte a besoin d’archives riches et fiables. Le Cirque ne fait pas exception et Smiley en explore méthodiquement toutes les possibilités. Dans La Taupe, il a accès en secret à des documents pour lui permettre d’identifier l’agent de Karla : sur l’un d’entre eux, une étiquette qui conseillait bizarrement à quiconque trouverait ce document par accident de « retourner le dosser SANS L’AVOIR LU » à l’archiviste du bureau du cabinet ». Les enjeux de secret défense sont très présents dans toute la trilogie, ce qui se comprend dans le milieu de l’espionnage. On comprend moins que le secret défense soit invoqué en France pour restreindre l’accès à des dossiers classifiés des services de renseignement : pour les archives inaccessibles en 2021, la date de libre communicabilité est en effet reportée sans aucune limite de temps, ce que contestent les historiens et les archivistes. Quant à l’archiviste à qui le dossier doit être remis sans l’avoir lu, il est forcément tenu au secret professionnel comme l’est aujourd’hui l’ensemble de la profession : non pour cacher délibérément des informations, mais pour respecter la confidentialité de ce qui n’est pas encore communicable, ou qui relève de la protection des données personnelles.

L’étude attentive des dossiers, même parcellaires, fait comprendre à Smiley que l’opération Sorcier, qui concerne une taupe soviétique divulguant des informations au Cirque depuis des mois, est en fait une opération d’enfumage pour mieux dissimuler la taupe bien réelle infiltrée au Cirque. Pour en avoir le cœur net, Smiley demande à Guillam de se rendre aux archives : « les archives du Cirque (…) s’étendaient sur toute une garenne de pièces poussiéreuses et de demi-étages au fond de l’immeuble, plutôt comme une librairie de bouquins d’occasion qui prolifèrent dans le quartier que comme la mémoire organisée d’un vaste service ». La description correspond à un cliché tenace concernant les services d’archives : on mentirait en disant que tout est impeccable dans les locaux de conservation, mais comme on sait depuis longtemps que la poussière véhicule des micro-organismes qui peuvent s’attaquer aux documents, on filtre l’air entrant et on dépoussière quand c’est nécessaire.

« Il poussa les portes battantes de la salle de lecture. On aurait dit une petite salle de conférences improvisée : une douzaine de bureaux tous tournés dans la même direction, une partie un peu surélevée où se tenait l’archiviste ». La description correspond assez bien aux salles de lecture actuelles, avec une disposition permettant à l’archiviste de surveiller les lecteurs afin  d’éviter les vols et les dégradations de documents uniques. « L’archiviste s’appelait Sal, c’était une fille sportive et potelée, (…) qui était ceinture noire de judo. (…) Toujours debout devant le bureau de Sal, [Guillam] remplit les formulaires pour les deux rapports (…). Il la regarda les tamponner, arracher les doubles et les glisser par une fente de son bureau ». Ce dispositif de suivi des documents, aujourd’hui piloté par des logiciels d’archives, est essentiel pour assurer une bonne traçabilité des documents (un fantôme à la place du dossier dans son local de stockage) comme des lecteurs (un bulletin de communication signé lors de la prise en charge).

La suite est moins conforme aux attentes d’une bonne gestion des archives : les personnes qui consultent sont en effet libres de circuler dans les locaux pour retrouver leur dossier, l’archiviste exerçant un contrôle a posteriori. C’est ce qui permet à Guillam de dérober un dossier en allant téléphoner à l’extérieur de la salle de lecture ! Jusqu’à une période récente, il n’était pas rare que certains chercheurs soient autorisés à consulter les dossiers directement en magasins, sans surveillance : outre l’inégalité de traitement des publics, cela a pu générer des vols ciblés très regrettables. C’est une pratique aujourd’hui proscrite, avec des circuits bien distincts pour les publics et les documents, sauf exceptions très encadrées. Et en lieu et place de la ceinture noire de judo de Sal, les archivistes présents en salle de lecture sont assermentés afin de pouvoir, en cas de vol ou de dégradation, fermer la salle et dresser un procès-verbal en attendant la police. Malheureusement, il arrive aussi que des documents disparaissent en interne, soit pour se constituer une collection privée, soit pour les vendre : c’est encore plus impardonnable de la part d’un professionnel du patrimoine et pas toujours simple à prouver.

A  partir des documents conservés au Cirque et dans les ministères, mais aussi de ceux qui ont disparu dans les archives, Smiley doit recomposer les faits en creux et en relief pour brosser le tableau en entier. La taupe a en effet tenté d’effacer toutes les traces compromettantes en détruisant des dossiers : dans Comme un collégien, il faut à Smiley et son équipe la connaissance approfondie des rouages du service, en plus d’un dépouillement systématique des sources, pour parvenir à établir des preuves. « Ils se cloîtrèrent alors tous les quatre aux Archives – Connie, di Salis, Smiley et Guillam – et commencèrent leur long et prudent rallye-paper. (…) Un seul indice cette nuit-là désigna le coupable (…) : une liasse de certificats de destruction » signés du nom de code de la taupe. Quelle ironie : en respectant la procédure de destruction des dossiers, la taupe révèle l’importance de ce qu’elle a détruit ! Il n’est pas rare qu’une destruction volontaire d’archives puisse être prouvée par des traces indirectes : liste de dossiers, index, consultation antérieure, etc. Rappelons que l’élimination puis la destruction d’archives publiques sont très encadrées en France.

Au-delà des archives, Smiley fait également beaucoup appel au témoignage des différents protagonistes, avec une attention portée au ton et aux termes employés, mais aussi à ce qui est dit et ce qui est tu. L’histoire orale se construit et se transmet elle aussi en creux et en relief. Il s’appuie enfin sur la mémoire sans faille d’anciens collègues, dont l’ex-documentaliste du Cirque Connie Sachs : dotée d’une cervelle arborescente, elle arpente avec fougue, espièglerie et mélancolie les généalogies des agents soviétiques, apportant à Smiley une aide décisive tout au long de la trilogie.

La trilogie de Karla offre un vrai plaisir de lecture et gagne à être relue à plusieurs reprises pour mieux en saisir le déroulé. Elle nourrit également une réflexion nécessaire sur les tensions entre histoire et mémoire, entre ce qui subsiste et ce qui disparaît.

Anne-Marie Delattre