Archives de la catégorie ‘BD, comics, manga’

Museum_3Museum, Killing in the Rain est un manga seinen sorti de l’imagination de Ryôsuke Tomoe en 2013. Il est en cours de parution en France chez Pika édition en trois tomes. Le titre a fait l’objet d’une adaptation cinématographique au Japon en 2016.

Si vous avez aimé Seven ou Copycat au cinéma, ce thriller devrait recueillir vos faveurs. Une série de meurtres secoue Tokyo. Le tueur semble vouloir punir ses victimes et choisit avec raffinement son châtiment. Après chaque meurtre, il laisse un message expliquant de manière quelque peu énigmatique ce qu’il reproche à sa victime. La police semble bien impuissante et peine à trouver les liens entre ces assassinats atypiques. Cependant, le lieutenant Sawamura commence à rassembler des éléments jusque là épars. Bien mal lui en prend car sa femme et son fils disparaissent.

Ce manga est un thriller réellement angoissant qui n’a rien à enlever à d’autres récits de ce type. Le serial-killer présenté ici est proprement sadique et odieux et le suspense total. Comme souvent, on trouve un policier futé pour lutter presque à armes égales avec le génie du mal tandis que ses collègues ont bien du mal à se dépêtrer du peu d’indices que le tueur laisse derrière lui. Ce thriller permet à la fois de présenter un récit haletant et une critique sans détours de la société japonaise contemporaine dont les travers ne nous sont pas étrangers.

Et les archives dans tout ça ??

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mauvaise gestion : problèmes en vue ! ©Pika edition

 

Comme dans toute affaire de ce type, la police tente de procéder à des recoupements avec d’autres meurtres. La vie des victimes est passée au peigne fin, on tente d’amasser des données et des informations afin de trouver un fil rouge entre les meurtres. Pourtant, l’auteur pointe les failles d’une police qui semble débordée et désorganisée. Une phrase est révélatrice du problème :  » la mauvaise gestion des informations va encore être pointée du doigt… « .

il semble donc qu’il s’agit d’une habitude et que le classement et l’indexation des documents laisserait à désirer. On sait toutefois que même avec des archives parfaitement classées, il faut parfois brasser des milliers de documents pour trouver un indice et les croiser entre eux relève de l’exploit. Certaines affaires bien réelles qui font l’actualité le montrent encore. Toutefois, une bonne gestion de l’information et donc des archives peut faire gagner un temps précieux dans une enquête.

C’est d’ailleurs ce que démontre les cases suivantes. Suite à un souvenir de l’inspecteur Sawamura qui se rappelle d’un meurtre étrange. Afin de se documenter, il se rend aux Archives. La police de Tokyo dispose donc d’un local archives parfaitement rangé aux boîtes étiquetées. Seul un plan semble isolé sur une étagère mais pas de quoi faire une syncope ! Pas l’ombre d’un archiviste cependant, les inspecteurs pianotent eux-même sur l’ordinateur se trouvant dans la salle. Bonne nouvelle malgré tout, ils récupèrent l’information et ce passage aux archives fait progresser une enquête qui, jusque là, piétinait.

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Un petit nid douillet…sans archiviste ©Pika édition

Le secret d’une enquête réussie est donc d’allier l’intuition et le flair du policier avec une bonne gestion des archives auxquelles on peut toujours avoir recours. Il n’est pas rare d’ailleurs qu’elles permettent, à condition de ne pas avoir été éliminées, de résoudre un cold case ou de faire progresser une enquête en cours.

Sonia Dollinger

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Parallèle_1Parallèle est une série de bandes-dessinées dont le premier tome, New York – New York, est paru en 2016. Publiée chez l’éditeur belge Sandawe, elle est scénarisée par Philippe Pelaez (Oliver & Peter, Gauthier de Châlus), dessinée par Laval NG (Balade au bout du monde) et mise en couleurs par Florent Daniel. Le deuxième tome, Donnant – Donnant, est sorti au moins de juin dernier et la série, toujours en cours, devrait comprendre au moins 4 tomes.

 

Quelle est l’histoire ?

Nous sommes en 2082. Les ressources de la Terre sont épuisées. Dans un dernier espoir, une mission est envoyée vers un astéroïde de Jupiter qui serait habitable : (617) Patrocle. Suite à un incident, un des vaisseaux miniers échoue sur une planète glaciale, remplie de créatures hostiles. Une planète qui ressemble étrangement à la Terre, couverte de ruines semblables à la ville de New-York..

Et les archives dans tout ça ?

Parallèle_2Au début du tome 2, le commandant Sylan Kassidy, avec quelques hommes, décide de se diriger vers la Freedom Tower, monument érigé en commémoration des attentats du World Trade Center. Pourquoi ? Car c’est, depuis 2070, le quartier général opérationnel du pays, qui y a été transféré après la destruction de Washington. Et les données les plus sensibles ont suivi et ont été installées au sous-sol, bénéficiant d’une migration au passage via l’utilisation de l’ADN comme nouveau support de l’information.

Tout le passage, qui va de l’entrée dans le bâtiment à la zone d’accès restreinte aux archives, est l’occasion pour le commandant d’instruire ses hommes sur l’histoire du lieu et leur objectif. L’auteur, à travers la bouche de son protagoniste, informe son lecteur et en profite pour ajouter des éléments justificatifs appuyant l’aspect SF du titre. Néanmoins, au travers du discours, on perçoit que les archives (même si le mot n’est jamais prononcé) sont avant tout un objet politique.

Analysons le discours, d’un point de vue technique au premier abord. La question de la pérennité du support est abordée.

Le support informatique a été touché lors d’une attaque électromagnétique en 2064. Choix a été fait de transférer l’information sur un support moins sensible à ce genre d’attaque : l’ADN. Pratique en outre, car il permet de conserver un grand nombre d’informations avec une place réduite (à la différence des fermes de serveurs, alias data center). Il ne s’agit pas de fiction mais d’une technologie qui en est à ses balbutiements en 2017. Donc pérennité du support pour des raisons de sécurité.

Sécurité des données sensibles qui est au cœur du dispositif puisque l’accès au sous-sol est sujet à de nombreuses vérifications, le bâtiment étant autonome en énergie grâce à une pile atomique et est maintenu sain par un ensemble de filtrement à air. D’ailleurs, on se réjouit de voir dans ce cas, que les données n’ont pas été confiées à une vague entité informatique ou aux militaires, mais bel et bien à l’administration des archives américaines, la National Archives and Records Administration (NARA). Ce qui montre une certaine considération envers l’institution.

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Au-delà des aspects techniques, il y a l’aspect prédominant de la symbolique politique. L’installation du QG au sein de la Freedom Tower est, en lui-même, un signe fort : le pouvoir se veut être une incarnation de la liberté et de sa protection.

Mais ce n’est pas le seul élément. Il est normal de voir les archives sensibles rapatriées au QG, puisque que ce sont des éléments indispensables à la prise de décision. Mais cela va au-delà. Puisque la tour devient un centre névralgique en « enregistrant » la mémoire du pays, voire du monde, selon les dires du capitaine. Bon, on ne connaît pas les modalités technologiques qui permettent l’enregistrement en direct de l’histoire du pays… et on reconnaîtra aussi la mégalomanie américaine pour qui l’histoire du monde se résume presque à celle de sa nation.

Tout cela montre que les archives sont éminemment politiques :

Parallèle_4– politiques car nécessaires à la prise de décision, le contrôle et la sécurité de l’information étant primordiaux, comme nous l’avons vu ;

– politiques car avant tout un objet symbolique de l’existence du pouvoir : en faisant de la tour un centre d’archives, le pouvoir s’assure à la fois de l’accès à l’information mais s’incarne comme le protecteur et le digne représentant de cette histoire. Le gouvernement fonde ainsi sa légitimité sur ce passé ;

– politiques car les choix techniques et symboliques ne sont parfois pas très futés si l’on réfléchit deux secondes : installer les archives sensibles dans le sous-sol d’une tour située sur une presqu’île et donc facilement destructibles par une inondation n’est pas la proposition du siècle ; de même, faire cohabiter ADN et pile automatique est rarement une riche idée…Dans ce dernier cas, il s’agit surtout d’un raccourci de scénario pour justifier que les portes de l’installation fonctionnent encore.

Bref, à travers ce court passage, on voit encore à quel point il reste une certaine pédagogie technique à faire sur les archives (faite ici par Sylan Kassidy à ses hommes et donc au lecteur) et au-delà l’auteur démontre bien que les archives comme support de mémoire et d’histoire restent un objet définitivement politique.

Marc Scaglione

fullmetalalchemist_1Fullmetal Alchemist est un manga d’Hiromu Arakawa, prépublié au Japon entre 2001 et 2010. C’est une œuvre multiprimée et qui connaît un grand succès populaire dans le monde entier. Elle connaîtra deux adaptations en série animée. La première, Fullmetal Alchemist, est diffusée sur Canal + en 2005. Se basant sur le manga, elle diverge rapidement vers une autre fin. La tonalité de l’histoire y est beaucoup plus sombre. Cette série a amené beaucoup d’adolescents à s’intéresser au manga et à l’animation japonaise. C’est mon cas. La deuxième adaptation, dénommée Fullmetal Alchemist Brotherood, sortie en 2009 suit la trame du manga. A noter que les bandes-originales des deux adaptations sont sublimes !

Le manga, édité en France par Kurokawa, connaîtra d’autres adaptations (jeux vidéos, romans, etc.).

L’histoire ?

Dans un pays du nom d’Amestris, semblable à l’Europe centrale du début du XXe siècle, l’alchimie est la science prédominante. Edward et Alphonse Elric, alors âgés d‘une dizaine d’années, brisent un tabou en tentant de ressusciter leur mère. C’est un échec cuisant. Edward perd une jambe et sacrifie son bras pour attacher l’âme de son frère à une armure, son corps ayant disparu.

Nous suivons donc les héros dans leurs aventures dont le but est de retrouver leur corps d’origine.

Et les archives dans tout ça ??

fullmetalachemist_2Alors qu’Edward et Alphonse rentrent dans leur village, après avoir été blessés lors d’un affrontement, ils tombent par hasard sur le Docteur Marcoh, caché sous l’identité du Docteur Mawroh (pas très doué pour les faux noms le gars…). Celui-ci leur révèle qu’il a fui l’armée, car il n’assumait plus les recherches qu’il menait. En effet, il a réussi à créer la Pierre philosophale, artefact censé être capable de tous les miracles en abolissant les lois alchimiques. Afin que cela ne se reproduise plus, il a volé les dossiers de recherche et les a cachés. Les détruire aurait été plus simple….Après plusieurs refus, il finit par indiquer leur localisation.

Et ils sont planqués à la Bibliothèque nationale… On se dit quand même que de planquer un rapport au milieu de la bibliothèque, ça tient de la bêtise ou du génie. On hésite. Les rapports alchimiques sont cryptés, mais quand même…Détruire aurait été plus efficace.

Qu’est ce que cette Première division ? Un bâtiment jouxtant le corps principal de la Bibliothèque, où se trouvent les rapports de recherche. Ironie de la part du Docteur de vouloir cacher un rapport de recherche parmi tant d’autres…mais pas très sûr non plus, car il existe un risque non négligeable pour qu’un chercheur, un alchimiste d’État capable de le déchiffrer, tombe dessus… Bref on se dit une fois de plus que détruire ces rapports eut été plus simple !fullmetalalchemist_3

Quant au fait que les raports scientifiques, les archives de la recherche d’Amestris soient gérés à la manière d’une bibliothèque n’est pas forcément choquant. Au contraire, cela est même logique et correspond à une pratique réelle de nos centres de recherche actuels : permettre aux chercheurs d’accéder aux informations de la bibliothèque pour leurs travaux !

Mais cette Première Division conserve aussi d’autres documents : toutes les archives du Bureau d’Enquête de la Cour Martiale. Pourquoi là ? la Première Division se trouvait à côté du service. Rationalisation des espaces de stockage, tout à fait réaliste.

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Problème : la Première Division a brûlé et tous les documents avec…Pas de plan de prévention, donc tout est perdu. Sauf que (deus ex machina quand tu nous tiens) une ancienne employée pourrait sauver la situation. Il s’agit de Sheska, sauvée par les frères Elric car se trouvant sous un tas de livres écroulés chez elle. Mourir sous un éboulement de boîtes dans un magasin, c’est le risque du métier, mais chez soi quand même…

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une archiviste pas très nette

Sheska était une ancienne membre de la Bibliothèque, licenciée car elle passait son temps à lire les documents au lieu de les ranger. La Première Division semble avoir été gérée par les agents de la bibliothèque faisant office d’archivistes. Ils avaient donc accès aux dossiers confidentiels de la justice militaire, bonjour la sécurité de l’information ! D’autant que Sheska a une mémoire eidétique, capable de se rappeler de tout ce qu’elle a lu. Elle finit par retranscrire le rapport de Tim Marcoh et est embauchée par Hugues pour retranscrire les dossiers perdus.

Au-delà de la ficelle scénaristique, du personnage qui apporte une touche d’humour et de fraîcheur à un moment sombre, Sheska est décrite comme une bibliothécaire (et les archives comme des ouvrages) mais faisant néanmoins un travail de gestion des archives. Et on peut dire qu’elle est sacrément cinglée :

– elle vit dans une maison remplie de livres du sol au plafond

– elle passait son temps à lire des rapports criminels et des rapports de recherche codés qu’elle ne comprenait pas, juste parce qu’elle aimait lire…Aucun archiviste ne lit en détail tous les dossiers qu’il gère ou qu’il classe…

– elle dit chercher un travail, uniquement pour s’occuper de sa mère. Bon manger, boire, payer les livres et les impôts, c’est superflu !

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la mémoire eidétique, le rêve de tout archiviste

Bref, certains ont l’habitude de dire que travailler aux archives occasionne des troubles psychiques (si, si, y en a qui le disent), et il n’est pas rare de voir dans la fiction les archivistes comme des êtres farfelus…mais alors là c’est un cliché !

Au-delà de cela, les archives permettent encore une fois d’apporter des réponses importantes : la recette de fabrication de la Pierre philosophale pour les frères Elric et le but du complot qui gangrène le pays pour Maes Hugues.

Marc Scaglione

Archives et culture pop’ vous a déjà proposé quelques références incontournables de la bande dessinée franco-belge avec Gaston Lagaffe, Astérix ou encore Yoko Tsuno. Il était donc plus que logique que nous nous penchions sur Tintin. Encore fallait-il trouver un album où les archives étaient à l’honneur.

En feuilletant avec distraction les albums présents à la Bibliothèque Gaspard Monge, je suis tombée sur le Sceptre d’Ottokar, je l’ouvre et là : paf ! Une belle mention d’archives dès la deuxième page, voilà de quoi faire un billet. C’est parti.

tintin_1Le Sceptre d’Ottokar paraît pour la première fois dans le petit vingtième en 1939 puis en couleurs en album en 1947. Le scénario est fortement marqué par les événements marquants de la première moitié du XXe siècle. La Syldavie, pays fictif qui est au centre du récit, est gouvernée par un souverain, Muskar III, qui fait l’objet de tentatives de déstabilisation anarchistes téléguidées par le pays voisin, la Bordurie. Si Hergé fait presque explicitement référence à l’Anschluss, on peut aussi voir ici des références aux conspirations serbes qui ont abouti à l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand en 1914 et au déclenchement de la Première Guerre mondiale.

La Syldavie et la Bordurie sont clairement situées en Europe orientale, non loin de la Turquie et les uniformes de l’armée syldave s’inspirent de ceux des cosaques russes, même si on trouve quelques analogies avec l’esthétique britannique en particulier pour le château de Kropow et sa salle du Trésor qui évoquent clairement la Tour de Londres.

L’histoire en bref : Tintin traîne avec Milou dans un parc public – oui, Tintin est reporter, mais n’écrit pas beaucoup d’articles. Il trouve une serviette abandonnée sur un banc, trouve l’adresse du propriétaire et lui rapporte son bien. Le professeur Halambique, sigillographe de son état cherche un secrétaire pour l’accompagner en Syldavie où il veut effectuer des recherches, qu’à cela ne tienne, Tintin qui, visiblement n’a rien de mieux à faire, décide de venir avec lui. Ils se retrouvent au cœur d’une conspiration visant à destituer le roi de Syldavie et faire annexer le pays par la Bordurie voisine.

Tintin rencontre les Dupondt, la Castafiore et échappe à un nombre incalculable d’attentats tout comme son fidèle Milou qui joue un rôle clef dans cette aventure. Relire cette aventure en la remettant dans son contexte reste toujours intéressant, on notera au passage que Tintin ne prend pas la peine de connaître les motivations des conspirateurs, légaliste, il sauve le roi et permet à la Syldavie de rester indépendante.

Et les archives dans tout ça ??

Les archives sont présentes du début à la fin de l’ouvrage. Tintin fait très vite la connaissance du professeur Nestor Halambique, membre de la Fédération internationale de Sigillographie, collectionneur de sceaux qu’il étudie avec passion. Les archivistes conservent hélas parfois la trace du passage de certains sigillographes peu scrupuleux de la fin du XIXe et du début du XXe siècle qui avaient la fâcheuse habitude de chouraver des sceaux en les détachant du parchemin auxquels ils appartenait. Cela semble d’ailleurs être le cas du professeur Halambique car, dans sa vitrine, des sceaux sont présentés sans parchemin, l’un d’entre eux étant encore attaché à un morceau de parchemin dont on dirait bien qu’il a été détaché. Mais, comme Tintin n’est pas archiviste, il s’en fiche carrément !

Nestor Halambique a pour but ultime la consultation des archives du royaume de Syldavie qui pourraient l’aider à documenter une pièce de sa collection : un sceau du roi Ottokar IV. Il embauche donc Tintin comme secrétaire. Ce dernier prépare son voyage en lisant un ouvrage sur l’histoire de la Syldavie, le royaume du pélican noir. C’est en lisant ces brochures que Tintin s’aperçoit de l’importance symbolique du sceptre, symbole du pouvoir royal sans lequel le souverain n’est plus rien.

Arrivé en Syldavie, le professeur Halambique se rend au château Kropow où se trouvent le trésor royal et les archives du royaume. On peut souligner que les archives sont bien gardées : le lecteur est enfermé à clef dans la salle de consultation, sous le regard de deux gardes. L’érudit demande des photographies de certains documents ce qui, a priori, est interdit mais le roi peut toutefois donner une autorisation spéciale. Dans ce cas, seul le photographe  officiel de la cour est habilité à photographier les archives. Les conditions de consultation sont drastiques mais assez réalistes.

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Hergé, Le Sceptre d’Ottokar, 1947, Casterman

L’accès aux archives s’avère primordial dans ce récit puisque c’est sous le prétexte de leur consultation que le faux professeur Halambique parvient à s’introduire au cœur du Trésor royal et à subtiliser avec ses complices, l’un des objets les plus précieux du royaume : le fameux sceptre ! N’en déduisons pas pour autant que les usagers sont des êtres machiavéliques, même si le professeur Halambique et son double ont de quoi alimenter la paranoïa des archivistes.

Sonia Dollinger

nigmes_1Le mystère des Nigmes est le dernier livre pour enfants de Claude Ponti, écrivain et dessinateur, paru en novembre 2016 aux éditions L’école des loisirs. Ce dernier s’inscrit dans l’univers déjà exploré par l’auteur dans un de ses précédents ouvrages, Georges Lebanc, sorti en 2001. Ponti est considéré comme l’un des papes de la littérature jeunesse, même si je dois avouer qu’il s’agit du premier livre que je lis de lui.

L’histoire ?

Dans un square qui se déplace de ville en ville, une catastrophe a lieu. Les mots contenus dans les archives disparaissent laissant place à des pattes de mouche. Les Souris archivistes mènent l’enquête pour trouver l’origine du problème.

Et les archives dans tout ça ??

Les archives et les archivistes sont au cœur de cet ouvrage. Personnages initialement décrits dans Georges Lebanc, les Souris archivistes deviennent ici les héroïnes principales de cet album.

Alors j’entends déjà les esprits chagrins – Oui, vous deux au fond là !- s’exclamer que les archivistes sont encore assimilés à des souris, à la limite du rat de bibliothèque. Mais ce serait une idiotie de s’arrêter à cette apparence, qui est au contraire assez laudatrice.

Les Souris archivistes sont ici un avatar du chroniqueur-archiviste, un peu loin de nos réalités professionnelles, mais une figure que l’on croise souvent dans la fiction Elles conservent les archives qu’elles rédigent. Et ce sont des chroniqueuses absolues, puisqu’elles archivent les événements, les goûts, les objets, les câlins, etc. « Les Archivistes ramassent tout, goûtent tout, notent tout.« 

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Même si les archivistes dans le monde réel sont rarement des chroniqueurs, le travail de collecte nécessite de savoir se glisser partout afin de trouver les archives, comme les Souris. Se glisser physiquement quand les archives se trouvent des endroits compliqués ou inattendus. Mais aussi se glisser mentalement, pour réussir à faire comprendre à un interlocuteur que ce qu’il possède, ce sont bien des archives.

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Dans cet ouvrage, le travail des archivistes est clairement compris et soutenu par les habitants ou visiteurs du square. Quand les Souris annoncent que les archives disparaissent, chacun s’horrifie :

– « S’il n’y a pas d’avant, il n’y a pas d’après« 

– « Sans la mémoire de ce qui est arrivé, (…) comment savoir ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas ?« 

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les souris archivistes mènent l’enquête

On retrouve donc ici les corrélations proverbiales entre passé et futur, mais aussi le fondement de la mémoire dans la construction personnelle et sociale. En cela, les archives sont fondamentales. On rêverait que chacun comprenne cela, notre tâche en serait facilitée.

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Les souris archivistes fêtent le retour des mots

Quant à la coupable de cette catastrophique disparition – attention révélations-, la Nigme est elle aussi une métaphore :  celle de l’oubli. Ses pattes sont prolongées par des gommes, des aspirateurs, des pinceaux blanchisseurs et des tampons « pattes de mouche ». Quand l’oubli passe et efface les mots qui décrivent les choses et qu’il n’y a plus traces de ces choses, peut-on dire qu’elles ont existé ? Peut-on même le savoir ? Au-delà de l’oubli pur et simple symbolisé par la page blanche, il y a aussi la transformation des mots, ces « pattes de mouche » illisibles incarnant une écriture indéchiffrable, incarnant l’incompréhension. Incompréhension et oubli, deux éléments qui sont partie intégrante de la mémoire, mais contre lesquels les Souris luttent pour transmettre les histoires conservées à ceux à venir.

Lutte partagée par les archivistes dans leur tâche quotidienne.

Marc Scaglione