Archives de la catégorie ‘BD, comics, manga’

Si je reviens un jour… Les lettres retrouvées de Louise Pikovsky est une bande dessinée scénarisée par Stéphanie Trouillard et illustrée par Thibaut Lambert. Le récit est publié par l’éditeur Des ronds dans l’O en 2020 avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

Quelle est l’histoire ?

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L’ouvrage raconte le terrible destin de Louise Pikovsky et de sa famille. Il ne s’agit pas, hélas, d’une oeuvre de fiction mais bien de l’histoire de cette jeune fille juive et de sa famille dont le destin sera balayé par la guerre. Les Pikovsky habitent à Paris pendant la Seconde Guerre mondiale et sont victimes des lois de Vichy qui obligent les Juifs à porter l’étoile jaune et leur interdit de très nombreuses professions. L’étau se resserre peu à peu sur les proches des Pikovsky, certains disparaissent sans laisser de nouvelles. Ne sachant que faire, les parents de Louise cherchent surtout à ne pas séparer leur famille et tenter de traverser l’épreuve ensemble.

Stéphanie Trouillard offre une nouvelle vie à Louise et à sa famille en rappelant leur tragique destin : arrêtés par la police française et déportés les Pikovsky sont les victimes innocentes d’une idéologie mortifère. Grâce à Stéphanie Trouillard et Thibaut Lambert, leur souvenir revit à travers le témoignage de Mademoiselle Malingrey, l’enseignante de laquelle Louise était proche.

Et les archives dans tout ça ??

Si le mot archives n’apparaît pas dans le récit, elles sont toutefois bien présentes sous deux formes différentes : le témoignage oral de Mademoiselle Malingrey qui, à travers ses souvenirs, fait revivre Louise et les siens. Le recueil de témoignages des personnes ayant vécu ces périodes dramatiques est un des moyens disponibles pour produire des archives et donc enrichir la connaissance des destins oubliés de cette période. Ce récit peut être confronté à la sécheresse des documents administratifs, comme les registres des camps et les listes de déportés qui ne livrent que de longues listes de noms de gens à qui on a volé leur avenir. Les archives orales, bien que biaisées par la personnalité du témoin et une reconstruction parfois involontaire des événements, ont toutefois une réelle importance en matière historique et mémorielle.

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Mais les archives apparaissent également à travers le contenu du cartable de Louise. Sentant son destin lui échapper, Louise confie son cartable à Mademoiselle Malingrey. Cette dernière le conservera précieusement pendant des décennies avant d’en révéler le contenu : une photographie et quelques lettres. C’est à l’occasion du cinquantenaire de l’école que l’institutrice décide de montrer ces documents et de parler ainsi de Louise qui fut élève dans ce lycée au pire des moments. Croyant bien faire, l’enseignante confie les lettres au lycée où on lui promet d’en prendre grand soin. Cependant, les lettres finissent dans une armoire, au milieu d’autres documents administratifs. Elles sont alors encore une fois oubliées avant d’être exhumées lors d’un rangement. Par chance, les lettres ne rejoignent pas la poubelle mais elles font l’objet de travaux pédagogiques, les élèves du lycée se réappropriant ainsi l’histoire de Louise afin de lui redonner un peu de vie.  En fin de livre, les originaux de ces documents sont reproduits, ce qui rend la lecture de ce livre encore plus émouvante.

Cet ouvrage montre combien les archives peuvent être précieuses, il suffit de quelques lettres et d’une photographie, d’un récit recueilli avant la disparition des derniers témoins pour que perdure le souvenir de cette jeune Louise, élève prometteuse et de sa famille. Mademoiselle Malingrey le dit fort bien : « ces lettres ainsi que cette bible sont tout ce qu’il reste d’elle ». Cette phrase rejoint mon combat quotidien qui est de démontrer que les archives sont la seule trace durable que nous laisserons, de quoi donner envie de se battre pour les conserver et les transmettre afin que toutes les petites Louise ne soient jamais oubliées.

Sonia Dollinger

Sur ce dessin de Keno DON ROSA le second grand dessinateur de Picsou, on voit le canard le plus riche du monde plongé dans ses archives personnelles les plus précieuses qu’il entasse dans son coffre de voyage.

Ce sont des documents et des objets qu’il a accumulés au cours de sa vie passée à bourlinguer pour faire fortune, et qui lui rappelle tout cela.

Picsou

Dans plusieurs histoires Picsou évoque ses souvenirs en voyant une des ces archives. Dans plusieurs histoires, il mentionne des recherches qu’il fait un peu partout dans les archives pour retrouver les trésors perdus.

DON ROSA lui même a utilisé bon nombre d’archives. Pour développer la vie de Picsou, son caractère pour les développer il s’est appuyé sur l’œuvre, de Carl BARKS le co/créateur de Picsou. Mais, comme il le raconte dans l’édition de son œuvre par Glénat, (que je conseille) il a fait pour chaque histoire des recherches inouïes, que ce soit dans les histoires de BARKS ou dans des archives d’une grande diversité afin que ses histoires soient les plus riches possibles sur le plan historique, géographique, littéraire… .

Et aujourd’hui le fan de Picsou que je suis voit le personnage et ses histoires autrement.

Julien Le Borgne

The Weatherman est un comic-book scénarisé par Jody Leheup, illustré et encré par Nathan Fox. La couleur est confiée à Dave Stewart. Le titre est édité aux Etats-Unis par Image Comics. The Weatherman sort en France en 2020 chez Urban Comics dans sa gamme Indies.

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Quelle est l’histoire ?

En 2770, les humains n’habitent plus sur Terre car un attentat a rendu notre planète bleue inhabitable après avoir causé la mort de 18 milliards de personnes. Bien qu’ayant refait leur vie, les humains sont encore traumatisés par l’événement, chacun ayant perdu quelqu’un dans cette tragédie. Pourtant, sur Mars, la vie continue et semble même sourire à Nathan Bright, le présentateur météo le plus en vue de la planète. L’homme a tout pour lui, il est riche, célèbre, a une copine formidable. Mais, un jour, tout bascule dans l’horreur. Pour avoir une critique détaillée de ce titre, filez sur Comics have the Power !

Et les archives dans tout ça ??

Les souvenirs de Nathan Bright semblent avoir été effacés et sa personnalité complètement modifiée. Il n’a aucun souvenir de son passé et de qui il a été. Sa personnalité actuelle est fictive et il semble avoir été précédemment un terroriste. Pour comprendre les motivations de ce terroriste et de son groupe et remonter jusqu’à eux, il faut absolument retrouver les souvenirs de Nathan. Bonne nouvelle, le médecin qui a effacé la mémoire de Nathan a conservé des dossiers détaillés et stocke les souvenirs, qu’elle extrait dans des disques durs, conservant ainsi en archives les mémoires effacées. Un seul problème : le médecin a disparu avec ses disques durs, rendant ainsi compliquée la récupération des données. La chasse aux archives numériques commence alors la recherche de la donnée perdue, quête improbable qui n’est pas sans évoquer celle du chercheur en mal d’archives qui a parfois bien du mal à localiser les documents dont il aurait besoin.

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Étonnamment, les archives apparaissent également sous forme de drogue : les gens, traumatisés par les suites de l’attentat et les pertes qu’ils ont subies, font appel à une drogue appelée le Mnemonium ou Nemo, une substance qui permet de vivre des expériences du passé comme si elles se produisaient vraiment, ce qui permet aux individus de se souvenir de leurs proches décédés.

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Mais cette drogue peut aussi avoir des effets négatifs puisqu’elle peut également amplifier les mauvais souvenirs. C’est une sorte de métaphore archivistique : lorsqu’on part en quête du passé, c’est souvent pour retrouver des moments heureux, ses racines mais il arrive parfois qu’on tombe sur des informations qu’on aurait préféré ignorer ou qui rappellent des épisodes difficiles. C’est le risque de la recherche.

Entre course à la donnée numérique et quête du souvenir perdu, The Weatherman donne matière à réflexion.

Sonia Dollinger

Batman Anarky est un titre scénarisé par Brian Buccelato et Francis Manapul. On retrouve Francis Manapul au dessin, accompagné par d’autres dessinateurs : Werther Dell’EderaJorge Fornés et Scott Hepburn. Les couleurs sont assurées par Brian BuccelatoJohn KaliszLee Loughridge et Jon Proctor. Le présent volume reprend Detective Comics annual #3, Detective Comics #30-34 et 37-40 parus en 2014 et 2015 aux Etats-Unis. En France, le récit sort sous le titre Batman Anarky en novembre 2019 chez Urban Comics.

Quelle est l’histoire ?

La ville de Gotham est victime des différents gangs mafieux qui s’affrontent sur fond de trafic de drogue et d’être humains. Batman a fort à faire pour lutter contre les nombreux fléaux qui gangrènent la cité. Alors que la ville est déjà à feu et à sang, un nouveau vilain fait son apparition. Caché sous un masque, Anarky pose sa marque dans toute la ville et s’en prend aux symboles du pouvoir et de l’argent en faisant exploser la tour Wayne et en piratant tous les systèmes informatiques de la ville. Anarky prétend vouloir libérer les habitants de Gotham de leurs chaînes mais que vont-il faire de leur liberté naissante ?

Et les archives dans tout ça ??

Au cours de cette aventure, Batman mène une recherche sur des enfants disparus des années auparavant. Il a fait une découverte morbide : des crânes d’enfants et il tente, à partir de ces fragments humains de retrouver leur identité. Il se sert donc de la base de données des enfants disparus, des archives bien vivantes et hélas fort utile dans ce genre de cas.

Alors qu’une explosion détruit en partie la tour Wayne, le vilain Anarky s’adresse aux habitants de Gotham : il leur montre combien ils sont prisonniers de la vie dans laquelle la société les enferme et, pour les libérer, Anarky a décidé d’effacer toutes les données informatiques de la ville. Ainsi, les fichiers d’empreintes digitales, les données bancaires, les permis de conduire ou les casiers judiciaires n’existent plus. Gotham se réveille sans passé. Comme le dit Anarky :  » ceux que vous étiez n’existent plus ». Chaque citoyen a désormais le choix de sa destinée mais les autorités se trouvent impuissantes et privées de tout moyen d’investigation. C’est le blanc total et plus rien ne peut être contrôlé, les Gothamites tenants du droit à l’oubli ont de quoi se réjouir ! Cet incident démontre la fragilité d’une société reposant sur la gestion entièrement numérique de ses archives courantes car, visiblement, aucun document papier ne semble pouvoir pallier le problème ce qui déstabilise totalement l’organisation de la cité. Aucune sauvegarde ne semble pouvoir être chargée, aucune sécurité n’a fonctionné. On en frissonne, même si on tente de se consoler en se disant que c’est impossible dans la vie réelle, même si le piratage récent de sites de collectivités territoriales a de quoi faire frémir.

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L’effacement de l’ensemble des archives de la ville par Anarky empêche Batman de progresser dans son enquête et d’identifier les enfants disparus : « vous auriez identifié ces pauvres enfants si Anarky n’avait pas effacé toutes les archives du comté ».

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L’action d’Anarky qui souhaite libérer les humains du poids du passé a des conséquences néfastes puisqu’elle provoque la perte de données absolument essentielles. Cet incident démontre bien qu’une société sans archives ne peut fonctionner correctement. Pour faire progresser leur enquête, Batman et le détective Bullock sont dans l’obligation d’avoir recours aux archives papier. Mais, là encore, les failles existent puisque lorsque Bullock tente de consulter un dossier, il s’aperçoit que certaines pièces ont disparu de manière plutôt étrange.

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Tout finira par s’arranger avec l’aide de Batgirl, informaticienne hors pair, qui restaurera les archives numériques de Gotham mais cet épisode anarchique aura laissé quelques traces.

Batman Anarky démontre la fragilité des archives, quel que soit leur support lorsqu’elles sont mal administrées ou mal protégées. Cet épisode montre aussi l’importance stratégique des archives dans l’administration d’une cité. Dommage qu’il faille toujours un drame pour qu’on s’en aperçoive…

Sonia Dollinger

Jean Doux et le mystère de la disquette molle est une bande dessinée d’humour et d’aventure signée Philippe Valette, éditée chez Delcourt en 2017. Il s’agit de la deuxième BD de l’auteur, après sa série humoristique Georges Clooney.  Jean Doux (c’est plus court) est plébiscité par le public et la critique et reçoit deux prix : le prix Landerneau BD 2017 et le Fauve Polar Sncf d’Angoulême 2018. Le début de la BD est décliné en jeu vidéo en ligne accessible sur le site de Delcourt.

Quelle est l’histoire ?

23 décembre 1994, Jean Doux, juriste, arrive en retard à son boulot chez Privatek, une société de vente de broyeuses à papier et rate une réunion de première importance. Après avoir été réprimandé par le directeur, Jean Doux se cache pour fumer une cigarette dans le débarras. Par pur hasard, il découvre dans le plafond une mallette contenant une disquette molle datée de 1976. C’est là que l’aventure commence !

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La découverte de la disquette molle

 

Et les archives dans tout ça ??

Quel archiviste n’a pas eu la chance de dénicher des archives dans des endroits insolites ? On peut classer le faux plafond dans cette catégorie ! Lorsque l’on découvre un support de dématérialisation (disquette molle, disquette, CD mais aussi bandes magnétiques par exemple), il est nécessaire de trouver un appareil de lecture. C’est une aventure à part entière pour récupérer la machine idoine.

Une fois Jean Doux équipé, il lit la disquette et tombe sur des lignes de code incompréhensibles. Face à cela, il décide de retracer le contexte d’origine de la disquette en retournant dans le débarras où il l’a découvert. Mais le débarras a été vidé. Lui et ses compagnons d’aventure identifient finalement le débarras comme l’ancien bureau 33. Ils partent alors en quête du trombinoscope de 1976. Il est nécessaire d’aller aux archives.

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Un mur d’archives !

Et là c’est le drame ! Les archives de Privatek sont en réalité un mur de meubles à dossiers posés les uns sur les autres en fonction de la date des documents que le dit meuble contient. Le mur ne semble pas connaître de limite de hauteur. Outre la hauteur, Jean Doux n’est pas aidé par le classement, qui est plus que sommaire. Les dossiers n’ont aucune ordre logique.

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De l’utilité d’un plan de classement…

On peut analyser ce passage de deux manières. Dans un premier temps, les archives sont décrites dans de nombreuses œuvres comme des montagnes de papier difficiles d’accès d’un point de vue intellectuel, l’archiviste est souvent alors le gardien et le guide dans ces zones. Mais ici pas d’archiviste. Dans un second temps, Philippe Valette offre avec cette BD un portrait du monde de l’entreprise sarcastique, espace de convivialité, de soumission, sans logique. Et quoi de plus illogique qu’une entreprise qui vend des broyeuses à papier comme solution de gestion des documents et qui vit sur une montagne d’archives non traitées ?

Jean Doux finit par trouver le trombinoscope et la bande joyeux drilles continue alors son aventure !

Souvent perçues comme une montagne difficile d’accès, parfois symbole de l’hypocrisie des institutions publiques et privées, les archives sont aussi source d’aventure. Dénicher l’archive, trouver un moyen de la lire, essayer de la comprendre, en trouver l’origine, voilà une aventure qui est la parfaite description de notre travail ! On peut donc affirmer sans aucun doute que les archivistes sont des aventuriers ! Des aventuriers de l’ombre, des aventuriers de bureau et d’open space, mais des aventuriers tout de même !

Marc Scaglione