Les Naufragés de la Méduse est une bande dessinée qui a pour scénariste Jean-Christophe Deveney et Jean-Sébastien Bordas, ce dernier assurant également le dessin et la couleur. Le titre est sorti chez Casterman en 2020. Le récit reprend la genèse de l’œuvre éponyme de Théodore Géricault. Les auteurs, bien documentés, retracent à la fois l’histoire du naufrage et celle du peintre réalisant son tableau.

Quelle est l’histoire ?

Paris, 1817, le jeune peintre Théodore Géricault est de retour en France après un long séjour en Italie. Il revient avec la ferme intention de réaliser une toile évoquant le naufrage du radeau de la Méduse en 1816. En effet, ayant mis la main sur le témoignage de deux survivants, l’artiste est frappé par le destin des malheureux rescapés et des nombreux passagers ayant péri sur cette embarcation de fortune. Pour Géricault, cette œuvre est également une critique de l’ordre monarchique dont les officiers ont montré leur arrogance et leur incapacité, provoquant ainsi cette catastrophe qui a tant marqué les esprits de l’époque, effrayés par la sauvagerie et le cannibalisme qui se sont faits jour à cette occasion.

Et les archives dans tout ça ??

Pour réaliser son tableau, Théodore Géricault se documente avec abondance. En premier lieu, il lit le récit de deux rescapés qui ont livré leur version des faits. Il s’agit de Jean-Baptiste Henry Savigny, chirurgien et d’Alexandre Corréard, ingénieur-géographe.

A partir de cette source imprimée, Géricault se fait une première idée mais, très vite, il ressent le besoin d’aller consulter les archives du procès. En effet, la cour martiale s’est réunie à Rochefort en 1817 et prononce la condamnation d’Hugues Duroy de Chaumareys à la perte de ses décorations et à trois ans de prison. Plus que le procès d’un homme, il s’agit d’une mise en cause de toute une partie de la marine archaïque et crispée sur ses certitudes prérévolutionnaires.

Le problème est évidemment que les archives ne sont pas communicables. La lutte de Théodore Géricault pour la compulsation des archives du procès de la Méduse n’est pas sans rappeler nos débats contemporains sur l’accès aux archives des guerres de décolonisation ou du Rwanda. Avec enthousiasme, Géricault déclare : « je vais aux archives consulter les minutes de son procès », ce à quoi son interlocuteur répond avec scepticisme : « tu crois vraiment qu’on va te laisser y accéder ? ». Excellente question mais depuis la loi du 7 Messidor An II, les archives sont ouvertes à tout citoyen en théorie mais on imagine bien que des archives aussi récentes et dont le caractère politique est flagrant sont difficilement consultables. Toutefois, Géricault sort l’arme ultime : une bourse remplie d’argent, indiquant que cela facilitera les choses. Aïe, cela veut-il dire que nos ancêtres archivistes seraient des êtres corrompus ? Pas forcément, puisque les documents étant encore récents, ils sont encore au Ministère et donc chez le producteur. L’honneur archivistique est sauf tout comme celui des fonctionnaires du ministère puisque Géricault revient sans avoir pu soudoyer l’employé et donc sans avoir pu étudier les archives du procès. Cela complique ses recherches et le frustre dans sa volonté de connaître les détails avant de peindre. La volonté de Géricault était pourtant louable puisqu’il s’agissait pour lui de confronter les récits des deux témoins avec les informations contenues dans les archives, pour avoir une vision la plus juste possible des événements.

Etant dans l’impossibilité d’accéder aux sources, Géricault décide de rencontrer lui-même les témoins encore vivants de ce naufrage traumatique. Il se confronte aux difficultés de recueillir la parole des protagonistes, certains étant très réticents à revivre cet épisode ou n’en voyant pas l’utilité. Ces échanges rappellent ceux de l’archiviste lorsque nous avons à réaliser une campagne d’archives orales qui se heurte parfois ) aux appréhensions de certains. Apprivoiser son interlocuteur, lui donner confiance sont deux qualités maîtresses dans ce cadre là. Une discussion avec Alexandrine, la femme de sa vie, fait prendre conscience à Géricault de la nécessité de prendre de la distance avec les récits des deux témoins que sont Savigny et Corréard, indiquant très justement qu’il s’agit de leur vision personnelle mais que personne n’aura jamais la version des nombreux disparus. Le questionnement sur la parole du témoin est très intelligemment amené.

Enfin, Théodore Géricault pourra accéder aux archives du procès grâce à l’intermédiaire d’un partisan de la cause bonapartiste haut placé. Il communique au jeune artiste tous les documents qu’il souhaite, précisant qu’il peut les emporter car il s’agit de copies effectuées par ses soins comme cela se pratiquait assez couramment alors. Ainsi, Géricault peut étudier à loisir les pièces du procès ce qui lui permet de restituer avec le plus de justesse possible le moment qu’il veut laisser à la postérité. On pourra se questionner sur le recours à la copie, toujours susceptible d’être objet de falsification.

A travers cet ouvrage, le lecteur comprend l’importance de l’accès aux archives dites sensibles que ce soit dans un but politique – ici émettre une critique du système monarchique qui promouvait des officiers d’Ancien Régime hors d’âge – ou documentaire comme c’est le cas pour Géricault qui veut offrir une vision spectaculaire mais juste aux contemplateurs de son œuvre. La question de la parole du témoin et de sa mise à distance est aussi très intéressante pour le chercheur comme pour l’archiviste.

Sonia Dollinger

Star Wars : The Clone Wars est une série télévisée en images de synthèse, en sept saisons, diffusée initialement entre 2008 et 2014, avec un retour inattendu en 2020. Il s’agit d’une des nombreuses œuvres Star Wars relatant les événements se passant entre le deuxième et le troisième film, Sonia a évoqué une série de comics du même nom dans un autre billet.

Quelle est l’histoire ?

La bataille de Géonosis se termine, la guerre entre les Séparatistes et la République est déclenchée. Anakin devenu chevalier Jedi se voit confier par Yoda, une padawan. Cette apprentie intrépide et douée se nomme Ahsoka Tano. Nous allons suivre les aventures de ce duo et du général Kenobi dans la grande guerre des clones.

Et les archives dans tout ça ??

Dans le premier épisode de la saison 2, Anakin, Obi-Wan et Ahsoka sont cernés par les troupes séparatistes sur la planète Felucia. Grâce à une offensive désespérée, les Jedis réussissent à s’échapper, mais Ahsoka refuse d’obéir pensant encore vaincre l’ennemi. Revenus sur Coruscant, ils paraissent devant le Conseil Jedi. La punition tombe : Ahsoka est affectée à la sécurité des archives du Temple sous la supervision de notre archiviste cliché préférée : Jocasta Nu.

Jocasta fait la visite des archives à Ahsoka qui semble découvrir les lieux. Pour rappel Ahsoka a été en formation au Temple de l’âge de trois ans à quatorze ans, lorsqu’elle devient Padawan. Ce qui veut dire qu’elle n’a jamais mis les pieds aux Archives Jedi durant sa formation…. Durant la présentation, Jocasta se vante sur la qualité de son fonds, indiquant que les archives contiennent nombre de secrets. Elle montre alors l’entrée du coffre-fort contenant les holocrons, des boîtes renfermant « les secrets les plus jalousement gardés de l’Ordre Jedi ». Ahsoka demande alors si elle peut visiter le coffre, ce qui lui est refusé par Jocasta, elle-même expliquant qu’elle n’y a pas mis les pieds depuis des années. Le coffre n’est accessible qu’aux membres du Conseil. Ce qui sous-entend que l’archiviste responsable n’a pas accès à toutes les archives….

Evidemment, la garde d’Ahsoka ne va pas être de tout repos. Non que les archives soient bondées. Elles sont même plus que vides : économie de coût pour le studio, mais aussi le signe que les Jedis en temps de guerre ont vidé les lieux. Non, Dark Sidious souhaite récupérer un holocron dans la salle des coffres. La deuxième partie de l’épisode va tourner autour de ce braquage qui sera une réussite et ne pourra être empêché ni par Obi-Wan, ni par Anakin et encore moins par Ahsoka. Le but final ? Utiliser le dit holocron pour décrypter un cristal contenant la liste des enfants sensibles à la Force….

Un holocron volé

Les archives ici servent de cadre à l’intrigue mais montrent plusieurs défaillances Jedi importantes :

  • La sécurité du Temple n’est pas assurée, car malgré l’avertissement de Yoda, les Jedis n’ont pu empêcher un vol au sein de leur coffre-fort ;
  • La formation des jeunes semble à désirer, puisque Ahsoka n’a jamais mis les pieds aux Archives ;
  • Enfin la gestion de l’information semble vraiment opaque, puisque l’archiviste n’a pas accès aux archives secrètes de l’Ordre.
La punition tombe

Un passage court mais plein de sens donc.

Marc Scaglione

Utopia Falls est une série canadienne diffusée sur la plateforme Hulu. Créée par R.T. Thorne et Joseph Mallozzi (Stargate SG-1), il s’agit d’une histoire dystopique mêlant science-fiction et hip-hop, à mi-chemin entre Divergente et Glee.

Quelle est l’histoire ?

Dans un futur lointain, après une guerre apocalyptique, une colonie de survivants est fondée : New Babyl, la dernière ville du monde, protégée par un bouclier. Plusieurs centaines d’années passent. Chaque année se déroule le concours de danse et de chant : l’Exemplaire. Chaque secteur de New Babyl envoie des candidats dans l’espoir de voir leur représentant devenir champion. Les jeunes candidats Aliyah 5, Bodhi 2 et Tempo 3 vont alors découvrir que le monde dans lequel ils vivent n’est pas ce qu’il paraît être.

Et les archives dans tout ça ??

Le soir de leur arrivée à l’Académie de l’Exemplaire, les candidats reçoivent une invitation mystérieuse à une fête en dehors de la ville, ce qui est interdit. Par hasard, ils tombent sur un bunker dissimulé par une illusion holographique. A l’intérieur, des objets « interdits » : vinyles, livres, chaise, documents, ainsi qu’un étrange cercle luminescent et une console. En approchant cette console, une IA s’active et se présente comme « L’Archive ». Pour l’anecdote, la voix de cette archive n’est autre que celle de Snoop Dogg…

La découverte de l’Archive

Aliyah 5 remarque que cela ressemble aux archives du Secteur Progrès, auquel elle appartient, « là où ils conservent tous les dossiers des recherches antérieures. » L’origine de l’Archive ? Pas une priorité pour ces jeunes, car la question n’est posée qu’après plusieurs épisodes pour se conclure sur une fin de non-recevoir de l’IA « Je ne sais pas », dit-elle en évoquant sa création.

Parmi tous les thèmes que l’Archive propose, Bodhi 2 et Aliyah 5 choisissent d’en découvrir plus sur la musique (on est dans une série musicale, rappelons-le), et découvrent le hip-hop. Cette musique tranche foncièrement avec la société dans laquelle ils vivent, cette dernière prônant l’unité, la communauté au profit de l’oubli de l’individu. Le hip-hop est venu comme un moyen non de briser cet idéal sociétal mais de l’enrichir par le partage des expériences individuelles, des parcours difficiles. Evidemment, le secret promis concernant l’existence de l’Archive ne tient pas longtemps, et tous les candidats de l’Exemplaire finissent par la visiter. Ils utilisent ce qu’ils y apprennent (danse, musique) lors de la compétition. Mais cela est perçu comme subversif par le pouvoir en place et va avoir des conséquences non négligeables…

Il est à noter que tous les candidats ne sont pas enthousiastes face à ce passé enfoui. Tempo et Apollo ne se limitent pas à la musique et découvrent les horreurs de la guerre et des violences qui l’accompagnent. Si Apollo passe outre, certain qu’il existe autre chose au-delà du bouclier, ce n’est pas le cas de Tempo. Il est la conscience traditionnelle des candidats. Ainsi il rappelle que le savoir des Anciens les a perdus, et que s’il est interdit, c’est pour éviter que cela se reproduise ; qu’il ne faut pas oublier le temps où les gens se battaient pour l’argent (une notion qui leur est étrangère néanmoins), la couleur, le groupe social, la religion, etc. S’affrontent alors deux discours traditionnels sur le danger du savoir : le savoir est pouvoir, mais aussi risques et destructions.

La découverte des horreurs de la guerre

L’Archive joue un rôle central dans le récit, enjeu de possession, de secret, mais aussi de partages. Il est à noter cependant que la cohérence n’échappe pas à la facilité scénaristique. Ainsi dans une société avec un alphabet différent du nôtre, on s’étonnera que des adolescents soient capables de lire et de comprendre une langue (en l’occurrence l’anglais) sans aucun souci. Facilité scénaristique, qui n’enlève rien à la portée symbolique des archives dans « Utopia Falls »

Lire une langue ancienne sans aucun problème

Marc Scaglione

En 2018 au temps où l’on pouvait encore se rendre au cinéma, on pouvait aller voir le film de Spielberg Ready player one d’après le livre paru en 2011 d’Ernest Cline. 2045. Le monde est au bord du chaos et les êtres humains fuient la morosité de l’existence en se réfugiant dans l’OASIS, univers virtuel mis au point par le brillant et excentrique James Halliday. Avant de mourir, Halliday a décidé de léguer son immense fortune et sa création à quiconque découvrira l’œuf de Pâques numérique qu’il a pris soin de dissimuler dans l’OASIS. Ce scénario n’est pas sans nous rappeler le monde merveilleux de Charlie et la chocolaterie, dont la référence est d’ailleurs présente dans la bande son. Ainsi l’appât du gain provoque une compétition planétaire à laquelle un jeune garçon, Wade Watts qui n’a pourtant pas le profil d’un héros, décide de prendre part. C’est donc au milieu d’un monde virtuel où les références à la pop culture sont omniprésentes que le personnage principal se lance dans une chasse au trésor extravagante, dont la clef repose dans les journaux de Halliday.

Bâtiment ultra-moderne, spacieux, lumineux et géré par le conservateur. Le conservateur présente les journaux ainsi : « Chaque article des journaux de Halliday a été méticuleusement assemblé à partir de photos et de vidéos personnelles, d’images de caméra de surveillance et de caméras cachées. Le tout traité pour offrir une expérience virtuelle tridimensionnelle. De plus Halliday a archivé tous les films, jeux, livres et émissions de télé qu’il a vus, disponibles à la mezzanine. Aucune arme, aucun avatar pornographique ne sont permis à l’intérieur des journaux. Profitez bien de votre visite parmi nous et bonne chasse à l’œuf ! »

Ces archives de la vie de James Halliday revêtent différents aspects intéressants, premièrement c’est qu’on y trouve tous les supports possibles. Deuxièmement ils concernent tous James Halliday. Troisièmement, on a la présence d’un règlement intérieur, laconique mais présent. Enfin, ces archives ont été complétées en recréant les souvenirs de Halliday puisque « chaque article (…) a été méticuleusement assemblé à partir de photos etc ».

En ce qui concerne le conservateur, gardien des archives, il les gère seul et c’est sa vocation, il est le lien entre les journaux et le public. L’aspect le plus intéressant de ce personnage est sa représentation. Si on n’y prête pas attention on se dit qu’il correspond parfaitement à l’archétype du conservateur, c’est un homme guindé, vêtu d’un costume trois pièces avec des gants blancs, il a un accent précieux dans sa voix (style VGE) et il semblerait même qu’il porte des guêtres. Le personnage du conservateur est assimilé au sérieux et à la bienséance mais il est suranné, c’est d’ailleurs l’un de ses ressorts humoristiques. Il est en décalage avec les personnages principaux qui, eux, sont jeunes et cool et il refuse par exemple de « checker » avec eux.

Si on regarde de plus près sa tenue vestimentaire, on remarque au premier abord un costume trois pièces qui est la caractéristique irréfragable de l’élégance et du raffinement. Mais en prêtant attention aux détails, on remarque que ce costume correspond plutôt à un autre imaginaire. Le col cassé, la queue de pie, les guêtres et même les gants blancs, ajoutés à sa posture, droit comme un « i » et les mains dans le dos et à sa fonction de servir le public, cela renvoie plus à l’image du majordome ou du maître d’hôtel qu’à celui du conservateur.

Ces archives correspondent à un idéal axé vers le public, le bâtiment est ouvert, lumineux, accessible, et le conservateur est totalement perçu comme étant dévoué à ses usagers. Notons d’autre part que ses archives sont déjà parfaitement classées, il se concentre donc à faire le lien entre les documents et le public. Ainsi est-il plus dévoué à satisfaire les usagers qu’il n’est investi dans ses archives, la preuve est qu’il perd un pari contre le héros qui met en évidence un hapax dans les journaux de Halliday que le conservateur n’avait même pas remarqué. En réalité ce dernier point est à nuancer mais pour éviter le divulgâchage il faudra en laisser juger l’archiviste spectateur par lui même.

Léo Garnier

Introduction

En 1927, la cinéaste russe Esther Choub réalise le premier documentaire ou film de montage dont la technique consiste à intercaler parmi des plans de fiction des vues d’actualités puisées dans les archives. La Chute de la dynastie Romanov met en lumière tout l’art du montage de la cinéaste. Elle s’empare des actualités de l’époque, celles d’une nation neuve, révolutionnaire, forgée dans la sueur, tout en y ajoutant des images de la vie familiale du tsar prises entre 1912 et 1917.

Née en 1894, l’aisance financière de son père (pharmacien) permet à Esther Choub d’intégrer les plus prestigieux établissements scolaires de Moscou. Influencée par les théories marxiennes, elle s’engage aux côtés de la jeunesse prolétaire en 1917. Après la Révolution, Choub s’engage dans le Front Gauche des Arts. Elle y côtoie des écrivains, des dramaturges et des cinéastes d’avant-garde, inscrits dans un courant de pensée que l’on appelle « le factualisme ». Ce courant privilégie un art épuré où l’enquête et le reportage sont valorisés.

En 1921, elle commence sa carrière de cinéaste pour les studios Goskino. Elle s’initie alors au montage en travaillant uniquement sur des matériaux préexistants c’est-à-dire des films étrangers pour la plupart et distribués en URSS. En 1927, Esther Choub réalise La Chute de la dynastie Romanov, répondant à une commande d’État, commémorant le 10e anniversaire de la Révolution d’Octobre. Tôt considéré comme un chef-d’œuvre, La Chute de la dynastie Romanov est l’aboutissement d’un travail hétérogène, esthétiquement et politiquement cohérent faisant surgir des images sélectionnées dans les archives du régime tsariste pour en proposer une lecture « documentarisante ».

Ainsi, ce qui importe, c’est de réfléchir dans une perspective historique aux différents statuts des images d’archives utilisées par Esther Choub. Autrement dit, il s’agira de questionner les différentes formes d’appropriation de l’image pouvant servir à une vision marxiste de l’Histoire.

I) Esther Choub : une faiseuse de fables?

1) Un désir impérieux de filmer le réel.

Dans l’URSS naissante, l’épanouissement du cinéma documentaire s’explique paradoxalement par un contrôle politique stricte sur l’ensemble des studios et de ses membres. Les dirigeants cherchent à produire et diffuser une image d’un pays où prolétaires et paysans s’unissent afin de préserver la révolution sociale de l’hydre bourgeois. La Révolution par l’image s’organise également contre les firmes cinématographiques étrangères. Au même moment, en effet, l’entreprise cinématographique Pathé se rallie aux innovations et aux techniques déployées par les producteurs et cinéastes américains. Les œuvres enregistrées sur pellicules photographiques mettent généreusement en avant des thématiques chères au capitalisme : propriété privée, progrès, industrialisation, libre-marché, concurrence etc. En URSS, l’offensive par l’image (pour ne pas dire, la contre-propagande) se prépare en envisageant le soutien financier de longs métrages. Esther Choub, consciente de vivre un moment historique, use de toutes les potentialités cinématographiques d’alors pouvant servir à l’écriture visuelle du pays. Une écriture qui suscite chez la cinéaste un désir impérieux de filmer le réel. Le montage offre à Esther Choub la possibilité de fixer les processus sociaux en cours et leurs dynamiques tout en les associant de manière cohérente à un passé proche : celui de la dynastie Romanov. La réalisation du film procède donc à des découvertes que la cinéaste fait. Filmer le réel, suppose un travail en amont c’est-à-dire le dépouillement et la recherche minutieuse d’images d’archives -, d’archives filmiques-.

2) Le temps de l’enquête : collecter et trier.

En 1919, commence le temps de l’enquête. Méthodique, Esther Choub tente de repérer tous les matériaux nécessaires à la production de ses montages. Avec la fusion de deux ciné-comités, l’un à Petrograd, l’autre à Moscou, sont réunis un ensemble de fonds constitués pour l’essentiel d’images fixes et animées. Le commissariat du peuple à l’instruction autorise le journal hebdomadaire, Kino-nedelia–dont fait partie Esther Choub, à récupérer plusieurs chutes de pellicule(s) remontant à la période tsariste. Esther Choub et ses collaborateurs lavent et recyclent les pellicules afin de les rendre utilisables pour le montage. Nombreuses sont celles qui présentent la famille impériale en exercice. Sur la première pellicule, Nicolas II passe en revue sa garde personnelle. Sur la deuxième, le couple impérial parade devant la foule moscovite.

II) Lemontage selon «Choub»

1) Respecter la chronologie des événements

Bien loin des films documentaires faisant feu de tout bois de l’image, Esther Choub ne cherche ni à manipuler, ni à déformer les archives filmiques retrouvées. Elle développe son récit en respectant l’évolution historique. Dans La Chute de la dynastie Romanov, plusieurs plans chronologico-narratifs se distinguent.

En effet, la cinéaste raconte les événements qui affectent la Russie entre 1913 et 1917 avec un accent particulier sur l’effort de guerre dans les usines.

Partir des « matériaux bruts », éviter la caricature usuelle du « montage à la russe » postrévolutionnaire, respecter la chronologie, oblige Choub à être attentive aux prises de vues documentant la vie de la cour des Romanov. Les premières minutes du documentaire mettent en lumière le quotidien oisif et festif de la dynastie déchue.

Le dernier stade, si l’on peut dire, de cette trame chronologique est l’irruption des masses prolétaires dans l’espace public. Les hiérarchies sociales sont bousculées au profit d’un tout commun et, en apparence, sans distinction. Choub tente de percer à jour cette nouvelle société indistincte, massive dont les repères spatiaux et physiques ont été désorganisés.

Le film de montage s’achève sur la révolution d’Octobre et sa suite proche voyant les masses et le parti bolchevik occuper les premiers rôles dans l’Histoire naissante de l’URSS.

2) La chute de la dynastie Romanov : un instrument de propagande ?

L’on pourrait, à raison, considérer l’œuvre d’Esther Choub comme un instrument de propagande au service du régime bolchévique. En 1927, à l’occasion du dixième anniversaire de la révolution d’Octobre, Choub présente son film de montage. La dénonciation du régime impérial est alors devenue la règle. Cette interprétation simpliste a laissé dans l’ombre, et ce jusqu’à une période très récente, la véritable entreprise factuelle de la cinéaste. Certes, il serait erroné de dire que Choub ne porte pas un regard matérialiste et marxiste sur les événements. Cependant, et c’est là mon sens toute l’intelligence artistique et esthétique de Choub, le montage ne dénonce pas seulement les affres d’une société impériale laissant de côté les masses. La Chute de la dynastie Romanov est aussi l’écriture d’une histoire visuelle postrévolutionnaire où la violence sociale s’exprime au sein d’une société sans classe, en manque de repères, luttant pour sa survie par un travail harassant.

Pour conclure, en vous faisant grâce du discours disons-le pompeux et ennuyeux du résumé de l’exposé, je vais plutôt tenter de vous expliquer mon choix. Un choix qui, sans doute, s’éloigne de la « culture populaire » comme on l’entend souvent. La « culture populaire », celle des masses, des anonymes, n’appartient pas aux seules années du second XXe. La « culture populaire », et cette interprétation peut évidemment être discutée, naît dans le roman feuilleton c’est-à-dire à l’aune des années 1850-1860.

En outre, si j’ai fait le choix d’étudier brièvement quelques extraits de La Chute de la dynastie Romanov réalisé par Esther Choub, c’est pour sortir d’une zone de confort et surtout de comprendre pourquoi les images dites d’archives sont les reflets d’une certaine expérience passée. Les images d’archives utilisées par Esther Choub n’ont pas de valeur documentaire en soi. Les pellicules retrouvées dans les anciens dépôts des ciné-comités russes sont erratiques c’est-à-dire qu’elles évoluent avec le temps et en fonction des problématiques que la cinéaste pose aux images. En acceptant ce postulat, j’ai tenté de comprendre et d’interroger le devenir de ces pellicules entre les mains d’Esther Choub. Sélectionnées, réutilisées et réemployées pour former un tout filmique cohérant. Manipulées ? certainement pas. Esther Choub n’a ni plus ni moins fait « œuvre de montage » avec une surprenante intelligibilité. Elle a subtilement évité l’écueil de la dénégation alors que le temps du totalitarisme le laissait supposer.

Bathilde Désert-Flabat

Bibliographie – Sitographie

Instrument de travail principal

Esther Choub, La Chute de la dynastie Romanov, film documentaire en noir et blanc, 88 minutes, URSS, 1927.

Articles scientifiques

François Albera, « Le Chute de la dynastie Romanov : De Esther Choub à Chris Marker » [en ligne], La contemporaine, n°89-90, 2008, p. 20-29.

Carine Trevisan, « Laurent Véray, Les images d’archives face à l’histoire. De la conservation à la création » [en ligne], Questions de communication, n°21, 2012, p.310-311.

Ouvrages généraux et spécialisés

Julie Maeck, Matthias Steinle (dir.), L’image d’archives. Une image en devenir, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2016.

Jean-Loup Passek, Le Cinéma russe et soviétique, Paris, éditions du Centre Pompidou, 1992.

Sites internet consultés

http://www.film-documentaire.fr
https://www.centrepompidou.fr
https://www.cinematheque.fr