Aphra_PaniniL’univers étendu de Star Wars est riche en mentions d’archives, nous avons déjà évoqué plusieurs références aussi bien dans les films que dans les séries dérivées. Docteur Aphra ne fait pas exception à la règle. Aphra est une archéologue aux méthodes peu orthodoxes qui rappelle Indiana Jones par bien des aspects. Après s’être mis au service de Dark Vador et avoir frôlé la mort, elle décide de reprendre ses activités de pilleuse et de vendeuse d’artefacts rares. Aphra est accompagnée dans sa quête par deux droïdes tueurs et un wookie chasseur de primes du nom improbable de Krrsantan.

Le récit Docteur Aphra est scénarisé par Kieron Gillen et illustré par Kev Walker, le premier volume est sorti chez Panini Comics en 2017. Dans ce tome, Aphra a quelques soucis puisque son doctorat est momentanément suspendu suite à une enquête interne qui révèle qu’elle a quelque peu falsifié ses recherches. Pour lever l’interdit, Aphra va devoir aider son archéologue de père à retrouver une civilisation disparue de Jedi hérétiques, l’Ordu Aspectu qui aurait eu pour projet de conquérir l’immortalité. Pour mener à bien sa quête, le petit groupe va devoir lutter contre l’armée impériale et des ennemis inattendus. Outre les références aux archives, je vous recommande ce titre bien écrit et intéressant.

Et les archives dans tout ça ??

34,35,295,302.454285La première mention des archives concerne l’histoire même de l’Ordu Aspectu. En effet, son histoire n’est pas très claire et plusieurs interprétations se chevauchent selon les documents dont on dispose. Aphra suggère même que la quête de l’Ordu ne concernerait pas la vie éternelle mais tout autre chose et que tout cela n’est qu’un débat de grammairiens. Elle nous met ici en garde contre les informations partielles livrées par les archives et les multiples interprétations qui peuvent être faites par des chercheurs qui peuvent se trouver dirigés vers des pistes très différentes selon l’interprétation qu’ils font des Aphra_2sources à leur disposition.

Lorsqu’Aphra et son père se retrouvent enfin sur la planète de l’Ordu, leurs constatations ne correspondent pas aux informations dont ils disposaient jusqu’à présent. Le réflexe du père d’Aphra est donc de vouloir accéder aux archives pour comprendre ce qui s’est vraiment passé entre les Jedi et l’Ordu et connaître enfin la vérité puisqu’elles sont qualifiées de « mine d’information ». Evidemment, l’accès aux archives est semé d’embûches et ne peut se faire qu’en 35,35,309,323.413879relançant un ordinateur et en retrouvant les pièces nécessaires à son fonctionnement. La complexité de la conservation et de la consultation des supports numériques est ainsi directement évoquée : l’information reste bien présente mais, comment la lire ?

 

 

L’ordinateur est, en réalité, devenu une entité dotée d’une intelligence artificielle et d’une forte personnalité dont le but initial était de copier son intellect afin de préserver éternellement ses connaissances. L’archivage de soi-même comme but ultime en quelque sorte !

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Sonia Dollinger

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Monsieur-Schmidt-affiche1Monsieur Schmidt (About Schmidt en VO) est un film américain de 2002, tiré du roman éponyme de Louis Begley. Il est adapté et réalisé par Alexander Payne (Downsizing, The Descendants). Jack Nicholson y incarne le personnage principal Warren Schmidt. Le film reçoit, entre autres, le Golden Globe 2003 du meilleur acteur et du meilleur scénario.

Quelle est l’histoire ?

Warren Schmidt, 66 ans, part à la retraite. Il quitte son emploi de statisticien et d’adjoint de chef de service au sein de la compagnie d’assurance Woodmen. Il se retrouve alors désemparé. Que faire maintenant ?

Et les archives dans tout ça ??

Les archives apparaissent brièvement mais de manière assez symbolique pour s’y arrêter. Le film s’ouvre sur Warren Schmidt dans un bureau vide, attendant que l’horloge sonne l’heure fatidique de la retraite. Seuls des cartons occupent le sol du bureau. La réalisation ne permet pas de connaître leur nature. L’avenir nous dira qu’il s’agit des archives de Warren Schmidt.

Monsieur_Schmidt_1

un carton, deux cartons, trois cartons…

Une première question se pose : comment sont rangés ces documents ? L’armoire a-t-elle été vidée et les documents encore dans leurs dossiers suspendus transvasés sans plus de réflexion dans les cartons ? Ou y a-t-il un rangement ? Warren Schmidt avait fait un petit classement. On distingue sur les cartons (dans une scène ultérieure) des étiquettes « Warren files archive »et « Warren active files ». Pratique pour son successeur afin de faire un premier tri. Mais pas vraiment d’archivage.

Warren s’ennuyant fortement, il retourne voir son successeur pour lui offrir son aide et ainsi trouvé une occupation. Il est éconduit très poliment. Alors qu’il quitte l’immeuble, il passe devant le local poubelle de la société et y découvre… ses cartons d’archives même pas ouverts !! Il réalise ainsi qu’il n’a plus sa place dans cette entreprise et décide de passer à autre chose.

Monsieur-Schmidt_2

La poubelle comme seul horizon

Cela conduit à plusieurs réflexions. Du point de vue de la narration, l’image est assez violente. La suppression des archives, c’est la suppression du travail et donc de la position de Warren Schmidt. Sa trace est comme éradiquée, comme s’il n’avait jamais existé.

Du point de vue métier, on se demande comment cette compagnie d’assurances gère ses archives. Une procédure ? Un service qui gère les archives ? On ne sait pas, mais cela n’aurait peut-être eu aucun impact pour ces documents. En effet, malgré la présence d’archivistes, dans le cas de départ à la retraite (ou de déménagement), les documents sont souvent gérés de manière plus ou moins aléatoire, balancés dans des cartons sans identification. On se retrouve avec trois cas assez souvent : des archives disparaissent, embarquées par les personnes qui les considèrent comme leur propriété, des dossiers finissent à la poubelle sans trace ou encore on conserve pour des durées mirobolantes dans un coin un carton rempli d’archives pour seule identification « bureau de M. ».

Une trajectoire peu enviable, mais assez symbolique d’une certaine manière de gérer les archives…

Marc Scaglione

 

Minuit 4 est un recueil de nouvelles du maître de l’horreur Stephen King paru en 1992 chez Albin Michel dans sa version française. Il contient deux histoires : Le Policier des Bibliothèques et Le Molosse surgit du Soleil. Il fait suite au recueil intitulé Minuit 2.

C’est la première histoire Le Policier des Bibliothèques qui nous intéresse ici.

Une légende dit que si l’on ne rend pas ses livres à temps, le Policier des Bibliothèques se rendra chez vous et vous punira.

Sam Peebles, notre héros, a une sainte horreur des bibliothèques. Enfant, il s’y rendait régulièrement jusqu’à une date précise où depuis, il évite ces lieux le plus souvent possible. Curieusement, aucun souvenir ne surgit de sa mémoire hormis l’odeur et le goût des guimauves rouges.

Minuit_4Hors, un jeudi après-midi, le téléphone professionnel de Sam sonne : Joe l’Epoustouflant, qui devait faire un numéro devant le Rotary club de Junction City, est indisponible. Il faut le remplacer. Sam est alors choisi pour faire une conférence sur l’importance des entreprises indépendantes dans le cadre des petites villes. Son premier texte n’étant pas fameux, une amie lui conseille de se rendre à la bibliothèque municipale afin d’y trouver des livres qui lui permettraient d’enrichir son discours. La boule au ventre, Sam s’y rend le lendemain et rencontre, dans cet endroit plus que sinistre, la terrifiante bibliothécaire Ardelia Lortz. Après lui avoir conseillé deux livres, elle lui rappelle fermement qu’ils doivent être rapportés la semaine suivante, sinon gare à la venue du Policier des Bibliothèques ! Bien entendu, Sam rend ses livres en retard. De retour à la bibliothèque municipale confus et muni d’un mot d’excuses, oh surprise, la bibliothèque a une allure bien plus éclairée et colorée que lors de son premier passage et Ardelia Lortz a disparu. Pire, les agents présents n’ont aucune connaissance de cette femme.

Et les archives dans tout ça ??

Persuadé d’avoir bien rencontré cette femme, intrigué par cette histoire de disparition et se demandant s’il n’a pas rêvé, une idée vient à l’esprit de Sam : se rendre au bureau du journal local et consulter les anciens numéros de la Gazette de Junction City. L’accueil du journal est tenu par « une petite femme replète d’une soixantaine d’années » portant le doux nom de Doreen McGill. Ayant fait sa demande, Doreen guide Sam passant « dans un escalier moquetté […] la volée des marches était étroite, l’ampoule faible ». Arrivés à l’entrée, Doreen annonce alors « Voici la morgue ». Dans un éclat de rire, elle ajoute : « Tout le monde l’appelle comme ça. C’est affreux n’est-ce pas ? Ça doit être une tradition idiote du journal, sans doute. Ne vous inquiétez pas monsieur Peebles, il n’y a aucun cadavre ici. Seulement des rouleaux et des rouleaux de microfilms. » Malgré tout, la pièce ne donne aucune envie d’y entrer : « Des tubes fluo, encastrés dans ce qui ressemblait à des bacs à glace géants mis à l’envers, éclairèrent une grande pièce basse de plafond et moquettée du même bleu foncé que l’escalier. Les murs disparaissaient derrière des rangées d’étagères chargées de petites boites, sauf celui de gauche, où s’alignaient quatre lecteurs de microfilms qui ressemblaient à des sèche-cheveux futuristes. Ils étaient d’un bleu identique à la pièce. »

Doreen tient bien son rôle en exigeant que le lecteur signe un cahier en indiquant la date et l’heure de son passage. Sam remarque alors que « le nom qui précédait le sien était celui d’un certain Arthur Meecham, lequel était passé le vingt-sept décembre 1989. Il y avait plus de trois mois. Il se trouvait dans une salle bien équipée mais qui, apparemment, ne servait guère. ».

Doreen est plutôt fière de cette salle : « Belle installation n’est-ce pas ? C’est grâce au gouvernement fédéral. Il aide au financement des morgues des journaux – ou des archives, si vous préférez le mot. Moi je le préfère, d’ailleurs. »

La suite nous indique que, malgré l’aspect peu engageant d’une pièce d’archives qui ferait fuir n’importe quel claustrophobe, les boites de microfilms sont classées avec une certaine rigueur : « Là, vous avez janvier, février et mars 1990. […] les microfilms sont disposés dans ce sens, chronologiquement. […] A votre droite, les plus modernes, à votre gauche, les plus anciens. ». Après cette présentation, notre chère Doreen prend congé. Sam finit donc par consulter les boites de microfilms une à une, ceci sans personne pour le surveiller.

On a beau être clairement dans une salle d’archives, Stephen King n’utilise pas ce terme pour parler de la pièce : « moquette bleue douillette ou non, il se trouvait dans une autre bibliothèque de Junction City. Une bibliothèque qu’on appelait la morgue. ».

Je vous laisse voir par vous-même ce que Sam finit par découvrir sur cette mystérieuse Ardelia Lortz et la suite de cette histoire qui est un bon Stephen King.

Emilie Rouilly

Actes-SudOù as-tu passé la nuit ? est un récit autobiographique de Danzy Senna, écrivaine américaine. Le titre est paru aux Etats-Unis en 2009 et en France chez Actes Sud en 2011. Dans cet ouvrage, Danzy Senna explore ses origines et nous offre ainsi une plongée dans l’histoire et la sociologie américaines. Ses parents se marient en 1968, sa mère est une jeune femme blanche issue d’une grande dynastie de Boston apparentée au président John Quincy Adams et dont le nom jalonne l’histoire des Etats-Unis. Le père de Danzy Senna est un jeune étudiant noir, sans le sou et à la généalogie compliquée.

Hélas, peu à peu, le couple vole en éclats et se déchire sous les yeux de leurs trois enfants. Devenue écrivaine, Danzy, l’aînée, cherche à comprendre cette histoire complexe, à recoller les morceaux du puzzle et à reconstituer les chapitres manquants de l’histoire de son père avec lequel elle entretient des relations difficiles. Ses recherches s’avèrent pénibles, les fausses pistes se multiplient mais c’est l’occasion pour Danzy de faire un voyage initiatique vers ses propres racines et de parcourir ainsi l’histoire tumultueuse d’une Amérique métissée qui l’emmène des confins du Mexique à la Nouvelle-Orléans en passant par Boston.

L’auteure se plonge ainsi avec lucidité dans sa généalogie aux multiples facettes et redécouvre ainsi ses parents autrement. Cet ouvrage est d’une grande sensibilité et montre combien la quête de ses origines peut s’avérer réparatrice et permet de comprendre non seulement sa propre histoire mais celle de son pays.

Et les archives dans tout ça ??

Danzy Senna évoque tout d’abord la famille de sa mère, les DeWolf dont le lignage remonte au Mayflower et leur « véritable obsession du pedigree », leur généalogie est ainsi facile à établir puisqu’on la retrouve publiée dans de nombreux ouvrages. L’auteur ajoute que dans cette famille, « on accumule un nombre incalculable d’archives de façon presque compulsive », elle fait alors le parallèle avec sa famille paternelle qui ne dispose d’aucun document voire d’aucun souvenir. Senna met le doigt sur une problématique bien connue des généalogistes et des chercheurs en général : l’inégalité archivistique, certains laissant si peu de traces qu’il est bien difficile de faire l’histoire de certaines familles et individus tandis que d’autres marquent les archives de leur empreinte à de multiples reprises. Danzy Senna est d’ailleurs consciente de l’originalité de la famille de sa mère :  » L’anomalie (…) est à chercher du côté de la famille de ma mère. La plupart des gens ne disposent pas d’archives publiques ou d’ouvrages présents en bibliothèques pour y puiser des informations sur leurs ancêtres. » En effet, même si secrètement certains généalogistes aimeraient se doter d’une ascendance prestigieuse, ce n’est pas toujours le cas et il faut souvent se contenter de recherches lentes et fastidieuses pour remonter son lignage.

Cette constatation ne décourage pourtant ni Danzy ni son père qui entreprennent malgré tout de retrouver les traces ténues du passé de ce dernier et de ses ascendants. Ils font donc appel aux archives disponibles comme celles de l’orphelinat catholique où fut placé le père de Danzy. Pour retrouver les traces de sa grand-mère, Danzy procède méthodiquement en compulsant les registres de recensement et d’état-civil, l’auteure se livre à une véritable leçon de recherche en généalogie. Elle apprend que sa grand-mère a étudié à Alabama State University, la première université destinée aux Noirs et, après avoir pris la précaution de contacter le département des archives pour savoir si elle pouvait consulter le dossier de sa mère, Danzy se rend sur place, toutes les démarches préalables ayant été effectuées.

Tout se gâte lorsqu’elle rencontre Ruby Wooding, l’archiviste dont l’auteure nous donne une description précise : « femme à la peau claire, coiffée d’un casque de cheveux défrisés, avec des lunettes et la bouche maquillée de rouge, Mme Wooding n’esquissa pas le moindre sourire (…) ». Danzy Senna ressent même de l’hostilité… encore une archiviste qui n’échappe pas aux clichés habituels. En outre, l’archiviste refuse de communiquer le dossier de sa grand-mère à Danzy malgré son accord préalable par écrit. En effet, l’archiviste est garant de la confidentialité des données et, au vu de la peau trop claire de Danzy, elle refuse de croire que cette dernière est la petite-fille d’une femme noire. Jugeant sur l’apparence et non sur les faits, l’archiviste refuse la communication du dossier : « on ne peut pas laisser n’importe qui consulter les dossiers. » Ce qui part d’une intention louable de protéger la vie privée de l’individu se transforme en cauchemar tissé de préjugés. Danzy cherche à savoir si quelqu’un d’autre peut l’aider, Ruby lui répond sèchement : « je suis la responsable des archives, vous êtes dans mon bureau. » Manque de discernement, manque d’humanité, tout y est dans ce portrait cruel, j’avoue m’être presque sentie coupable à la lecture de ce passage tant cette professionnelle est l’antithèse de ce que je crois être un archiviste. Après des milliers de kilomètres, Danzy Senna repart bredouille, terrible passage !

Fort heureusement, les archives des orphelinats et des hôpitaux sont moins hostiles et Danzy peut ainsi retrouver quelques bribes du passé de sa famille. La tante de Danzy, Carla, s’adjoint d’ailleurs les services d’une enquêtrice spécialisée dans les recherches liées aux enfants trouvés, s’aidant des rares archives dont les familles disposent. Il est également question de tests adn dans ce récit, ce qui nous permet de faire le tour complet des possibilités de recherches généalogiques.

Si cet ouvrage est à la fois beau et intéressant dans ce qu’il décrit de la quête des origines d’une femme américaine aux ascendances diverses, il n’en reste pas moins qu’on le referme avec un sentiment d’amertume envers cette archiviste qui tenait entre ses mains une clef essentielle et qui, par rigorisme ou préjugé, n’a pas voulu faire son métier : servir l’autre.

Sonia Dollinger

 

Les Cités des Anciens est une oeuvre de Robin Hobb qui se situe dans un univers bien connu de ses lecteurs puisque plusieurs de ses récits s’y déroulent, notamment l’Assassin Royal ou encore Les Aventuriers de la mer.

Le récit commence avec l’éclosion des dragons avec l’aide des les Marchands des pluies en échange de la protection de Tintaglia qui pourrait bien être la dernière des grands Dragons des temps anciens. Cependant, au moment de leur éclosion, les dragons ont un gros souci : ils sont tous difformes, aucun ne peut voler, certains meurent et les autres ne parviennent pas à subvenir à leurs besoins sans la protection des humains. Excédés par ces dragons chétifs mais acariâtres, les Marchands décident de les éloigner et de payer des jeunes gardiens pour les escorter jusqu’à l’antique cité de Kelsingra. Les gardiens ont bien du mal à canaliser les dragons et sont escortés par une jeune femme mal mariée, Alise Kincarron Finbok. Cette dernière est passionnée par les dragons, elle décide donc d’utiliser la fortune de son irascible conjoint pour étudier ces créatures à travers les archives et en se rendant au milieu d’elles.

Et les archives dans tout ça ??

Cités_des_anciens_Robin_HobbPour étudier les dragons, Alise Kincarron cherche à glaner tous les documents possibles qui pourraient lui permettre d’en savoir davantage sur ces créatures dont on sait finalement peu de choses. En effet, « les manuscrits les plus anciens étaient des antiquités découvertes dans ces cités, rédigées dans un alphabet et une langue que nul ne lisait ni ne parlait ; nombre des parchemins les plus récents renfermaient des tentatives de traductions hasardeuses et les pires ne donnaient à lire que des spéculations échevelées. » Ces quelques lignes montrent bien que détenir un document n’est pas forcément avoir accès à son contenu. Une traduction erronée ou une transcription partielle peut conduire à de fausses pistes et emmener le chercheur sur des hypothèses totalement fausses. Les seules possibilités d’y remédier sont de revenir à la source originelle et de détenir les clefs qui permettent de déchiffrer des textes. Sans cela, tout n’est que spéculation comme l’écrit Robin Hobb. Alise, en bonne historienne, sait d’ailleurs utiliser la méthode comparative et progresser ainsi dans la connaissance de ces manuscrits abscons. Alise est une passionnée et son mari la séduit d’ailleurs en lui offrant des archives, une méthode peu banale !

Toutefois, Alise est parfois victime de spéculateurs qui lui vendent des documents à prix d’or ou des manuscrits falsifiés qui sont bien moins anciens qu’il n’y paraît. Outre qu’on peut déplorer le morcellement des fonds concernant les dragons, cela nous permet de nous souvenir de l’utilité de la diplomatique et de la nécessité de questionner la forme et le fond d’un document pour tenter de savoir s’il est authentique ou si nous sommes au devant d’un faux, certains d’entre eux, comme tout archiviste le sait, ayant changé la face de l’histoire comme la pseudo-donation de Constantin.

L’auteur fait ensuite une description peu réjouissante de l’état des documents : « ceux qui contenaient des illustrations étaient souvent tachés ou déchirés, ou bien les insectes et les champignons avaient dévoré les encres et le vélin. » En une phrase, Robin Hobb décrit les fléaux dont sont victimes les archives, qu’ils soient nés de la négligence des humains ou de l’action animale. Laisser les documents se dégrader est nous condamner à en perdre le contenu et donc se priver d’une part de savoir. Hélas, souvent, le public en a conscience quand il est déjà bien tard. Plus loin dans le récit, Hobb insiste sur les précautions employées par Alise pour éviter de trop manipuler un manuscrit ancien et fragile qu’elle garde « dans un écrin en bois de rose, fermé par une plaque en verre et garni de soie dans lequel elle exposait le manuscrit, à l’abri de tout contact. Elle évitait de le manipuler autant que possible (…) quand elle devait le consulter, elle se référait à la copie scrupuleuse qu’elle avait faite du précieux document.« On voit combien Alise est sensible à la bonne conservation de ses archives.

Les connaissances d’Alise lui permettent d’ailleurs d’évoquer la cité des Anciens, celle de Kelsingra que les dragons cherchent à rejoindre. Dans cette cité, Alise mentionne une tour et un édifice de première importance : la citadelle des Archives qui « accueillait en ses murs des Anciens et des dragons ». C’est grâce à ses manuscrits qu’Alise peut déterminer à peu près l’emplacement de cette ancienne cité.

Les archives administratives sont également mentionnées dans ce récit, à l’occasion de la signature des contrats présidant au mariage d’Alise et Hest, destinés à être « roulés et remisés dans les archives de la Salle » – mais bon sang, par pitié, arrêtez de rouler vos parchemins ! Robin Hobb évoque ici l’utilité première des archives : elles servent de preuve en cas de litige entre les époux ou les familles. Tous les contrats sont précieusement conservés dans des archives, quelle que soit la cité où l’on se trouve, comme celui qui lie Alise aux Marchands, déposé aux Archives du conseil du désert des Pluies. L’aspect juridique des archives apparaît donc primordial dans l’oeuvre de Robin Hobb.

Ainsi, dans ce récit, les finalités des archives sont particulièrement bien définies par Robin Hobb : les archives sont conservées dans un but juridique dans les administrations des différents lieux évoquées mais elles sont aussi rassemblées et étudiées dans un but historique et utilitaire puisque leur étude doit mener les dragons à leur ancienne cité. Vous avez dit archives essentielles ?

Sonia Dollinger