Le secret d’Eunerville est un roman de Boileau-Narcejac publié aux Editions des Champs-Elysées en 1973 puis à plusieurs reprises en poche, notamment aux éditions du Masque en 2012. Il s’agit d’un des cinq pastiches réalisé par ce duo d’auteurs des aventures d’Arsène Lupin, personnage crée par Maurice Leblanc, devenu une figure emblématique de la culture populaire. Cet ouvrage reçoit le prix Mystère de la critique en 1974.

Quelle est l’histoire ?

En quête d’une nouvelle aventure, Raoul d’Apignac, alias Arsène Lupin, pénètre nuitamment dans le château d’Eunerville avec son fidèle comparse Bruno. Son objectif est de larciner quelques œuvres d’art conservées dans cette belle demeure Renaissance. Alors qu’il entre et fait retentir malencontreusement une alarme dont il n’avait pas soupçonné l’existence, Lupin s’aperçoit que l’ensemble des habitants du château a été drogué. Repérant les assaillants, il se lance à leur poursuite avec d’autant plus d’ardeur que les malfrats ont kidnappé un domestique. Mais quel mystère cache donc la demeure d’Eunerville pour provoquer tant d’événements à rebondissements ?

Et les archives dans tout ça ??

La réponse aux question d’Arsène Lupin – pourquoi tant de rebondissements dans un château dont les habitants sont a priori sans histoire – semble se trouver dans des archives conservées précieusement dans la demeure. Le premier document mentionné sont les mémoires du comte d’Eunerville, proche du roi des Français déchu Louis-Philippe. Si les historiens sont désormais convaincus de l’intérêt de l’étude des archives du for privé, il en va de même d’Arsène Lupin qui pense trouver des réponses dans la lecture de ces mémoires dont son interlocuteur lui explique que « leur lecture est des plus rebutantes. Ces cahiers ne renferment pas moins de six cents pages, couvertes d’une petite écriture serrée parfois indéchiffrable... » ces quelques mots nous rappellent parfois combien la lecture d’un document d’archives peut, parfois, se révéler un peu effrayante pour un individu qui ne s’est jamais plongé dans un document manuscrit de grande ampleur.

Mais comment Arsène Lupin peut-il consulter ce manuscrit ? Il doit se rendre dans les locaux de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Normandie, à Paris. En effet, le propriétaire du château, Jacques Ferranges a fait don du document à cette société et non à un service d’archives constitué. Il faut remettre le récit dans son contexte puisque l’aventure de Lupin se déroule en juin 1914, époque à laquelle les sociétés savantes se taillent encore la part du lion dans la préservation et la collecte du patrimoine écrit issu des particuliers. la Société d’histoire mentionnée par les auteurs pourrait faire penser à la Société des Antiquaires de Normandie, la plus ancienne des sociétés savantes, née en 1824 ou – mais ce serait anachronique – à la Société parisienne d’Histoire et d’Archéologie normande, née en 1946 et qu’auraient pu connaître les auteurs Boileau et Narcejac. A l’heure actuelle, on aurait plutôt tendance à trouver ces documents sur les sites de vente en ligne lorsque les gens n’ont pas la générosité de les offrir à la communauté comme c’est, fort heureusement parfois le cas.

Evidemment, il convient, pour consulter un manuscrit au sein de cette docte société, de montrer patte blanche. Hors de question, comme nos services publics le font, d’accueillir tout citoyen dans un souci d’égalité. C’est donc fendu d’une lettre de recommandation falsifiée signée d’un membre de l’Institut tout à fait respectable que Raoul d’Apignac – Arsène Lupin – est introduit auprès du bibliothécaire. Raoul d’Apignac est présenté dans la fausse lettre comme un « jeune chartiste, promis au plus brillant avenir. » Bref, la crème de la crème ! Pas de chance, quelqu’un est passé avant et le jeune chartiste prometteur se mue en repris de justice accusé de meurtre.

La course aux archives se poursuit pendant tout le récit, la recherche du manuscrit se doublant de celle d’une lettre timbrée depuis l’Angleterre. Les auteurs insistent bien sur le caractère précieux du timbre à l’effigie de la reine Victoria pour les collectionneurs, ce qui rappelle aux archivistes que nous sommes d’être vigilants par rapport à cette problématique qui a fait et hélas peut faire encore disparaître de nos dépôts des enveloppes en apparence anodines mais dotées d’un fort attrait financier.

C’est bien entendu dans les archives – manuscrit et lettre – que se trouve la solution de l’énigme, à condition de savoir les déchiffrer.

Sonia Dollinger-Désert

La filière est un ouvrage de Philippe Sands, traduit de l’anglais par Astrid von Busekist, paru chez Albin Michel en 2020. Ce récit de l’avocat et écrivain franco-britannique fait suite à un premier titre, Retour à Lemberg, sorti en 2017. La filière est sorti en Livre de Poche en 2022.

Quelle est l’histoire ?

A travers ce récit et avec l’aide d’Horst Wächter, fils du bourreau, Philippe Sands cherche à retracer l’itinéraire d’Otto von Wächter, un avocat autrichien qui adhère au parti nazi dès 1923, participe au coup d’état contre le chancelier autrichien Dolfuss puis rejoint la SS. Ce proche d’Himmler est nommé gouverneur de Cracovie puis gouverneur du district de Galice, dans l’ouest de l’Ukraine actuelle, Wächter fut apparemment zélé dans la mise en place de l’exécution massive des Juifs de ces deux territoires. A la fin de la guerre, le nazi s’enfuit en Italie, espérant, grâce aux appuis du Vatican, passer en Amérique du Sud mais il meurt à Rome en 1949. Quel est son parcours, de quels soutiens a-t-il bénéficié ? Comment son fils réagit-il face au passé de son père ? Tels sont les objets de l’enquête de Philippe Sands.

Et les archives dans tout ça ??

La filière évoque les archives à de nombreuses reprises en commençant par les archives privées de la famille Wächter, mises à disposition de Philippe Sands par Horst, le fils d’Otto von Wächter. Il s’agit en premier lieu des archives personnelles de la femme du gouverneur de Galice, Charlotte, qui a accumulé des milliers de pages de notes et conservé des lettres et photographies « dans un petit meuble en bois aux portes vitrées qui se trouvait à côté de son lit (…)« . Cette indication montre la préciosité des archives pour sa détentrice, elles l’accompagnent tout au long de sa vie et restent au plus près d’elle. L’accès aux « volumineuses archives familiales » ne se fait pas immédiatement. Philippe Sands doit d’abord apprivoiser son interlocuteur avant d’entrer dans son intimité familiale. Il est bon de rappeler, en effet, que l’accès aux archives privées est avant tout une question de confiance puisqu’il s’agit d’entrer dans la vie personnelle des individus. Dans le cas précis d’Horst Wächter, la relation forte entretenue avec lui par Philippe Sands aboutit au dépôt d’une copie numérique des archives familiales au Musée du Mémorial de l’Holocauste à Washington D.C ce qui, compte tenu de l’ambiguïté qu’Horst entretient avec le passé familial, est un acte fort. L’étude des documents Wächter conduit Philippe Sands et Lisa Jardine, historienne, à s’interroger : « quels sont les différents moyens permettant d’évaluer les matériaux d’archives de nature privée? Comment intégrer ce type d’archives dans un contexte historique plus général ? Comment gérer la surprise ?« 

La surprise est un des mots clefs de la recherche en archives. En effet, l’ensemble du texte s’intéresse à la comparaison entre la vision que donnent les archives familiales d’Otto von Wächter et celle qu’offrent les archives officielles. L’enquête concernant le nazi autrichien fait voyager Philippe Sands dans les archives du monde entier comme à Washington où il dépose des demandes de consultations pour des documents émanant du Ministère de la Justice ou aux archives du Vatican par exemple. Ces dernières semblent toujours emplies de mystères : « j’ai visité les archives secrètes du Vatican où j’ai aperçu les papiers de Pie XII enfermés dans une petite loge, pas encore accessibles au public. » Elles le sont désormais mais ces archives vaticanes alimentent tous les fantasmes, rappelons nous des romans de Dan Brown, notamment Anges et Démons qui évoquent le sujet avec grandiloquence.

Le texte de Philippe Sands est une véritable leçon de recherches : il parcourt les annuaires des employés de la SD aux archives fédérales de Berlin pour retrouver Wächter. Dans d’autres cas, des archives se présentent à lui après des rencontres fortuites. L’accès aux archives se montre parfois complexe et nécessite de l’aide comme pour « les archives de la CIA et des organisations soeurs (…) volumineuses et labyrinthiques » qui se révèlent d’une grande richesse une fois les clefs de lecture obtenues et révèlent les liens entre les services secrets américains et le Vatican dans le recrutement d’anciens nazis par les services américains.

Certains documents montrent d’ailleurs la proximité de Wächter avec le régime nazi : des photographies où il pose aux côtés d’Adolf Hitler ou des lettres échangées avec Himmler. Cela permet à Philippe Sands de mettre le fils de Wächter face à ses contradictions. En effet, Horst refuse de voir la gravité des actes commis par son père. Le texte de Sands est très fort car il montre toute la bonne volonté d’un homme qui veut la vérité tout en la refusant malgré tout, tellement elle est douloureuse à accepter. Les archives ne disent pas forcément ce que l’on souhaiterait. Ainsi en est-il des archives de Vienne qui montrent combien Wächter a été zélé dans l’épuration des fonctionnaires autrichiens y compris de ses propres professeurs. Se confronter à une vérité qu’on n’est pas totalement prêt à entendre peut être dévastateur et brutal. Le choc provoqué par les informations contenues dans les archives est, ici, très bien restitué. Comment par exemple mettre un fils face aux crimes de son père relatés dans un dossier d’archives de la commission polonaise des crimes de guerre ou dans son dossier de membre de la SS ?

L’ouverture par Horst des archives familiales et sa coopération avec Philippe Sands déchire sa famille qui lui reproche ce travail de recherche de vérité qui les met face à un passé peu glorieux qu’ils auraient préféré ne pas connaître. D’autres institutions auraient préféré également ne pas voir exposer leurs liens avec les nazis comme le Vatican qui ouvre avec réticence les archives de Monseigneur Hudal, qui semble avoir accueilli avec bienveillance ses anciens compatriotes. L’entrevue avec l’archiviste de l’Anima, un des plus anciens collèges du Vatican montre bien comment certains archivistes, par fidélité à l’institution qu’ils servent, peuvent se trouver subjugués par leur sujet au point de ne transmettre qu’une vision édulcorée des personnages dont ils conservent les dossiers. L’archiviste avoue toutefois que « certains éléments avaient disparu » montrant ainsi la facilité avec laquelle les archives gênantes peuvent passer à la trappe. L’importance du contrôle des archives publiques nous garantit quelque peu contre ces mauvaises surprises, même si nous sommes parfois sans illusion : les archivistes n’épurent pas mais reçoivent-ils bien tous les documents qu’ils devraient conserver ?

Un des autres points fort de La filière est de montrer combien les nazis étaient conscients de l’importance de ne pas laisser de trace. Wächter, en fuyant vers l’Italie ordonne à sa femme de brûler ses archives « qu’il gardait dans la remise à bicyclettes. » Effacer les éléments pouvant servir à une potentielle mise en cause est souvent une préoccupation majeure de tout régime en déshérence. Il suffit de penser aux archives qui disparaissent dans les ministères ou les collectivités lorsque l’alternance s’impose. Ces destructions sont d’autant plus massives que le régime peut être mis en cause par des accusations graves comme les crimes contre l’humanité ou le génocide. Pourtant, l’Histoire nous apprend que, malgré les précautions prises par les puissants déchus, il reste toujours quelque part une information qui les fera chuter.

209 rue Saint-Maur, Paris Xe, autobiographie d’un immeuble est un ouvrage de Ruth Zylberman coédité par les Editions du Seuil et Arte éditions en 2020 puis en poche en 2021. Ce récit fait écho au documentaire réalisé par l’autrice en 2018 intitulé Les enfants du 209 rue Saint-Maur diffusé sur Arte.

Quelle est l’histoire ?

Fascinée par les immeubles de Paris et les histoires qu’ils renferment, Ruth Zylberman décide de choisir de faire l’histoire ou « l’autobiographie » d’un de ces immeubles, choisis au hasard après avoir regardé une carte réalisée par Serge Klarsfeld indiquant les endroits ayant vécu des enfants déportés entre 1942 et 1944. C’est à partir de ces données que Ruth Zylberman choisit de s’intéresser au 209 de la rue Saint-Maur et d’en retracer l’histoire ainsi que celle des habitants qui l’ont peuplé au cours des décennies. Cette aventure la conduira du XIXe siècle frémissant des échos de la Commune aux tristes événements de la Seconde Guerre mondiale durant lesquels l’immeuble se mit à bruisser des rafles subies par les Juifs pour s’arrêter enfin à notre époque. Durant toute ces années, la vie de l’immeuble est marquée par la présence d’un monde populaire, parfois engagé où se côtoient des familles d’origines diverses, un reflet de la France et de Paris dans toute sa diversité et ses destins tragiques.

Et les archives dans tout ça ??

Comme tout chercheur débutant, Ruth Zylberman a bien du mal à savoir par où commencer ses recherches. Elle n’a pour point de départ que les quelques informations présentes sur la carte constituée par Serge Klarsfeld. Ce n’est donc pas un réflexe naturel qui conduit l’autrice aux archives mais les conseils d’une amie historienne, Claire Zalc. Le premier contact de Ruth Zylberman avec les archives est la consultation des recensements aux Archives de Paris dont elle peut consulter les versions numérisés, les originaux étant exclus de la consultation pour des raisons de conservation. Elle peut ainsi, non seulement retrouver trace des habitants de l’immeuble mais aussi comprendre le fonctionnement des agents recenseurs, producteurs des archives et ainsi mieux comprendre la logique de création des archives, ce qui est primordial pour une meilleure appréhension du document. La lecture des archives lui permet de commencer à « entendre des voix », c’est tout le sens de la conservation et de la communication des archives. Ces dernières sont les voix de celles et ceux qui ne sont plus, elles sont leur dernier précieux écho. Les archives « abolissent parfois les frontières du temps« . Après avoir été des documents administratifs, elles sont désormais la passerelle qui unit les vivants et les disparus.

L’histoire des immeubles obéit à la même logique et passe par la consultation des archives notariales et cadastrales. Ainsi, l’autrice appréhende la construction du 209 rue Saint-Maur, les occupations antérieures à l’existence de l’immeuble et ses évolutions. Ruth Zylberman retrouve même les plans de la construction du bâtiment aux Archives nationales.

Des archives consultées aux Archives de Paris, aux Archives nationales ou aux Archives de la Préfecture de Police s’échappent des bruits et des bribes d’existence : celles des Communards, arrêtés et déportés loin de la rue Saint-Maur, celles des Juifs étrangers, venus se réfugier en France dans les années 1920 et 1930 et dont l’autrice retrouve les traces dans le fichier central de la Sûreté nationale : « les vies des habitants étrangers, bien avant le début de la guerre sont déjà classées, triées, répertoriées et […] derrière la neutralité apparente de ces cartes se dissimule je ne sais combien d’angoisse, de peur et peut-être de soulagement à l’idée d’avoir trouvé un refuge ; la France, le 209 rue Saint-Maur. » Ce passage, là encore, illustre magnifiquement combien ces documents administratifs permettent malgré tout de saisir des traces de vie, voire d’imaginer des émotions et des parcours. Evidemment, d’autres, ceux qui ne sont pas fichés, qui ne sont pas engagés dans un combat politique ont laissé moins de traces dans les archives et sont difficilement perceptibles sauf dans les actes d’état civil et les recensements voire les registres matricules que l’autrice découvre avec bonheur.

Lorsqu’elle arrive aux terribles années de guerre, aux rafles et aux déportations, Ruth Zylberman alterne les recherches approfondies dans les archives – notamment celles de la Préfecture de Police – et les interviews des survivants ou de leurs descendants, constituant ainsi de précieuses archives orales. Ces derniers montrent souvent avec émotion les rares archives rescapées de cette tourmente, ces archives sont le seul lien qui les unit encore aux membres de leur famille disparus. Listes de spoliation, listes d’arrestation, tout est inventorié, ce qui permet de retracer des parcours et des conditions d’existence. Les dossiers des policiers épurés sont aussi sources d’informations, montrant les lâchetés et l’obéissance aveugle aux ordres de Vichy. L’autrice comprend fort bien la charge émotionnelle des archives qui « dissimulent sous l’aspect d’inoffensives piles de papier classées dans des milliers de cartons une somme impressionnante de répression et de douleur. »

Retrouver les survivants, c’est aussi passer par des recherches dans les archives des victimes des conflits contemporains conservées à Caen ou au Service historique de la Défense à Vincennes où l’autrice compare sa recherche à « une chasse au trésor. »

Ruth Zylberman a bénéficié de l’aide et des conseils des archivistes qui lui permettent d’approfondir ses connaissances et de voir des documents auxquels elle n’aurait pas pu accéder seule, comme les registres de la morgue de 1983. L’aide des autres chercheurs et le professionnalisme des archivistes aident l’autrice dans ses démarches. La recherche est une affaire collective et c’est ce qui fait aussi le sel du métier d’archiviste.

Parfois, la réaction des victimes de déportation ou de leurs descendants est épidermique, à l’image de celle d’Henry qui refuse de voir les archives concernant ses parents avant de peu à peu s’en approcher. Cette image résume tout le sens des archives : la possibilité d’accéder à son histoire, de toucher l’âme des disparus, une possibilité laissée par une politique solide de conservation. Les services d’archives sont évidemment là pour conserver les données pour une bonne administration mais peu à peu s’est ajoutée cette mission d’accès au sensible et c’est ce qui fait la beauté du métier, si bien mise en valeur à travers les recherches de Ruth Zylberman.

Sonia Dollinger-Désert

Stranger Things est une série américaine créée par deux frères, Matt et Ross Duffer. Elle est diffusée sur Netflix à partir de 2016 et compte quatre saisons en 2022. La cinquième saison à venir est annoncée comme devant être la dernière. Stranger Things se veut un hommage aux années 1980 et notamment aux œuvres fantastiques qui ont influencé cette décennie. On y retrouve des hommages appuyés à Stephen King, H.P Lovecraft, Steven Spielberg ou encore John Carpenter. On y retrouve l’émergence de la « culture geek » avec les bornes d’arcade, les comics et leurs super-héros ou les jeux de rôle dont le plus célèbres d’entre eux, Donjons et Dragons mais aussi des clins d’œil nombreux aux films d’horreur comme l’Exorciste, Poltergeist, Shining, le Silence des Agneaux ou les Dents de la Mer, le tout dans une ambiance musicale d’époque qui rend, en particulier dans la saison 4, un hommage appuyé à Kate Bush.

Quelle est l’histoire ?

Le récit s’ouvre en 1983 et se déroule dans la ville d’Hawkins en Indiana. Les personnages principaux sont un petit groupe de quatre jeunes garçons : Mike Wheeler, Will Byers, Lucas Sinclair et Dustin Henderson. Geek avant l’heure, intellos, ils ne sont pas les plus populaires de leur collège et sont souvent les souffre douleur des gros durs du bahut. Ils se serrent les coudes et se retrouvent pour des parties endiablées de Donjons et Dragons. A l’issue d’une soirée de jeu, Will Byers disparaît sans laisser de trace alors qu’une fillette aux étranges pouvoirs dénommée Eleven apparaît au milieu des bois.

Les phénomènes étranges se multiplient dans la ville d’Hawkins et le groupe d’enfants va lutter pour retrouver Will à l’aide d’alliés plus âgés tels que le chef de la police, Hopper, Joyce la mère de Will ou des lycéens au grand cœur comme Steve Harrington. Tout ce petit monde affronte vaillamment des agences d’état secrètes et malfaisantes, des démogorgon, des démochiens, le flagelleur mental ou le terrifiant Vecna.

Et les archives dans tout ça ??

La série elle-même pourrait presque être considérée comme des archives à elle seule, tant elle prend soin à reconstituer l’ambiance des années 1980, tant dans l’atmosphère – inquiétude politique face aux « Rouges », Amérique reaganienne – que dans l’ambiance sonore ou les références à la culture populaire aussi bien sur le plan littéraire, cinématographique ou ludique.

Cependant, le mot archives tarde à apparaître. Il faut attendre la troisième saison pour que la série y fasse référence de manière brève mais déterminante. Dans la saison 3, Dustin a repéré des manœuvres suspectes au tout nouveau centre commercial et capté un message en russe qui laisse à penser que les Soviétiques ont établi une base secrète dans les sous-sols du bâtiment. Mais comment y entrer ? Dans le chapitre 4 de cette saison, Robin, une jeune femme qui travaille chez le marchand de glace avec Steve, le meilleur ami de Dustin, trouve la solution pour infiltrer la base : aller aux archives du comté et ramener la copie du plan du bâtiment : « c’est incroyable ce qu’on peut avoir aux archives du comté pour 20 dollars » s’exclame-t-elle, fière de sa trouvaille, une copie détaillée des installations comprenant tous les conduits par lesquels on peut tenter de se faufiler.

Outre cette brève mais néanmoins déterminante épiphanie archivistique dans la saison 3, on retrouve des références aux archives dans la saison suivante qui se déroule en 1986, trois ans après les événements ayant secoué Hawkins dans les premiers épisodes. Les habitants de Hawkins tentent de retrouver une vie paisible après le terrible choc ayant secoué la ville précédemment. Pourtant, alors que tout semble rentrer dans l’ordre, une vague de meurtres d’adolescents épouvantable s’abat sur la cité. On accuse très vite Eddie Munson et son Hellfire Club, adeptes du jeu Donjons et Dragons de se livrer à des rites sataniques. Pour tenter de disculper Eddie, le groupes d’enfants mène son enquête qui le conduit sur la trace d’un tueur des années 1950, Victor Creel qui a assassiné toute sa famille.

Pour en savoir plus sur ce tueur, Nancy et Robin se rendent à la Bibliothèque et demandent à la bibliothécaire les clefs des archives. Bonne nouvelle, les archives sont sous clef, mauvaise nouvelle, tout le monde peut y accéder sans surveillance une fois avoir demandé lesdites clefs. On trouve aux archives les inévitables lecteurs de microfilms sur lesquels Nancy et Robin font défiler les titres de presse de l’année 1959. A force de persévérance, les deux jeunes femmes trouvent des informations plutôt surprenantes qui, là encore, feront avancer le récit à grands pas. Pendant ce temps, Dustin et Steve vont fouiller dans les dossiers médicaux de la psychologue de l’école mettant ainsi en avant le rôle des archives médicales tout en évitant soigneusement les problèmes de communicabilité.

Un autre problème se pose au groupe d’amis : celle qui peut lutter contre le mal, Eleven a perdu ses pouvoirs. Le docteur Brenner, son ancien tortionnaire, ne voit qu’une solution pour lui faire recouvrir ses capacités : la plonger dans les souvenirs qu’elle refoule inconsciemment. Le docteur Brenner ayant enregistré chaque moment passé avec ses jeunes cobayes, Eleven peut ainsi visionner son passé et, grâce aux archives, affronter ce qu’elle avait enfoui dans sa mémoire. Les archives permettent ainsi de débloquer une situation et à Onze de faire face à la réalité et de recouvrer ses pouvoirs.

A nouveau, dans Stranger Things, l’utilisation des archives fait progresser le récit, qu’il s’agisse des archives d’urbanisme ou de la presse mais aussi des archives médicales et des enregistrements confidentiels réalisés lors d’expériences secrètes. C’est en se confrontant aux archives que l’on devient vraiment soi-même, même si affronter la réalité peut parfois être douloureux.

Sonia Dollinger-Désert

L’Archiviste de la « Crim » est un roman du commissaire de police Roger Le Taillanter, paru aux éditions du Rocher en 2001. L’auteur a dirigé la brigade de répression du banditisme ainsi que la brigade mondaine. Après sa retraite en 1979, il se consacre à l’écriture de romans et reçoit en 1997 le prix Quai des Orfèvres.

Quelle est l’histoire ?

Après avoir été traumatisé par la mort de sa femme et de son père dans un accident de voiture, Aimé Dieudonné Gustave a troqué ses fonctions d’inspecteur divisionnaire pour celles d’archiviste de la brigade criminelle de Paris. Pourtant, Gustave a conservé son âme de policier et continue ses enquêtes en partant de ses dossiers d’archives. Il est ainsi entraîné de nouveau dans les sordides méandres des méfaits humains.

Et les archives dans tout ça ??

Le titre augure évidemment d’une forte présence des archives dans le récit, le personnage principal étant archiviste. Comme c’était un peu trop beau, il faut tout de suite nuancer : Gustave n’est pas archiviste de formation, c’est un flic reconverti après un deuil. On évite toutefois le cliché du policier puni après une bavure. En effet, Gustave s’est volontairement mis en retrait de ses activités précédentes et a demandé de lui-même à rejoindre le service des Archives. Malgré cela, l’auteur n’offre pas vraiment une image positive du métier dans lequel son personnage risque de « s’empoussiérer, s’étioler » et il qualifie la présence de Gustave aux archives de « paisible préretraite« . On est donc presque au maximum des clichés possible et ces derniers reviennent avec plusieurs reprises : « avant la compagnie des dossiers poussiéreux – mais bon sang, il n’y a personne pour donner un coup de chiffon dans ce service – des fichiers de photographies et plus récemment des microfilms, il avait bien connu, dans la capitale, celle des malfaiteurs (…) » Gustave est aussi qualifié de « vieil archiviste », les cinquantenaires apprécieront…

Le métier d’archiviste est dévolu aux « tâches obscures où il ne connaissait plus, depuis, les malfaiteurs que sous la forme d’états civils. » Voilà donc notre héros presque coupé du monde des vivants. Pourtant, ce sont bien ses fonctions d’archiviste -toutefois encore une fois qualifiées de « fastidieuses » – qui ramènent Gustave à son ancien rôle d’enquêteur car, quand il trie les dossier à éliminer, il est attiré par des informations qui l’interpellent.

L’auteur évoque avec force détails les éliminations régulièrement pratiquées dans les dossiers des archives du Quai des Orfèvres. Le service doit « périodiquement purger ses classeurs de quelques tonnes de dossiers inutiles. Ceux qui présentent une certaine importance ou sont susceptibles d’un éventuel rebondissement, sont microfilmés« . On pourrait s’effrayer de la destruction des originaux mais il semble que ce ne soit pas le cas pour toutes les archives : « Quant aux originaux des affaires qui ont marqué l’histoire criminelle, ils sont gardés comme de précieuses reliques ». On conserve donc l’exceptionnel, l’atypique en détruisant les affaires moins reluisantes qui permettraient parfois de plonger dans un quotidien pourtant passionnant pour la recherche historique. Ces pièces d’exception sont d’ailleurs montrées dans le musée de la Préfecture de Police situé au commissariat du cinquième arrondissement place Maubert.

Evidemment, tout archiviste sait qu’on ne peut pas tout conserver, loin de là et les critères d’élimination sont bien précisés : « accidents sans suite judiciaire, enquêtes-décès ordinaires, suicides évidents, fugues en tous genres avec retour au bercail dans la semaine, plaintes infondées, querelles de voisinages et quelques autres incidents de voie publique » partent inexorablement au pilon. Toutefois, ne rêvons pas, il n’est évidemment fait aucune mention d’un quelconque bordereau d’élimination.

C’est en se saisissant d’un dossier partant pour le pilon que Gustave est attiré par l’adresse où eut lieu une mort accidentelle, passionné par l’affaire, l’archiviste emporte les documents chez lui « contrevenant aux règlements ». Après avoir résolu l’affaire, Gustave porte définitivement le dossier à la destruction. On peut toutefois se poser la question : si les archives avaient été détruites sans être réexaminées, la vérité n’aurait pas pu être révélée. Cependant, certains documents ne parlent que sous l’oeil d’un expert ou ne parlent pas du tout. Faut-il donc tout conserver dans l’espoir hypothétique d’une révélation ou se résoudre à voir des affaires non résolues échapper à l’Histoire ?

Le propos est d’autant plus paradoxal que, pour résoudre une autre affaire, Gustave doit aller faire des recherches dans les archives des journaux pour compenser les lacunes des archives de la Police. L’archiviste exécute ses tâches de tri avec méthode mais « déplora mentalement, une fois de plus, que le très légal délai de prescription ait condamné au pilon les vieilles affaires, même criminelles qu’elles aient été résolues ou non« , illustration parfaite que, malgré toutes les précautions que l’on peut prendre, il est bien difficile de savoir ce qui aurait pu être utile ou non dans ce que la loi choisit de détruire. Cette question des éliminations tracasse réellement notre auteur puisqu’il revient ensuite encore une fois sur « les coupes sombres effectuées, ici aussi, au profit du pilon (…) ».

A travers les pages de ce récit se pose à plusieurs reprises la question cruciale du tri et des éliminations dans les archives, de leur pertinence et de leur caractère irréversible, une question qui agitera encore archivistes et chercheurs pendant longtemps.

Sonia Dollinger-Désert