Encre sympathique est un roman de Patrick Modiano, prix nobel de littérature, paru en 2019 chez Gallimard puis en. 2021 en version poche aux éditions Folio. L’ouvrage évoque les thématiques favorites de l’auteur : l’absence, la recherche de personnes disparues et la fugacité de la mémoire.

Quelle est l’histoire ?

Jean Eyben est employé à l’agence de détectives Hutte. On le retrouve trente ans plus tard, rouvrant un dossier qu’il avait oublié. C’était sa première affaire : la recherche d’une femme disparue, Noëlle Lefebvre dont il ne sait quasiment rien. Quelques bribes lui reviennent en mémoire mais il a bien du mal à retisser tous les fils de cette histoire confuse.

Et les archives dans tout ça ??

Le récit s’ouvre avec l’évocation d’un dossier d’archives, que le narrateur appelle tout simplement « le dossier », comme si c’était l’affaire la plus importante de sa vie. Ces archives se composent d »une simple fiche dans une chemise à la couleur bleu ciel qui a pâli avec le temps. » Car oui, tout archiviste le sait, les pochettes de couleur, c’est le mal : ça pâlit, ça bave sur les documents quand c’est mouillé. sans le vouloir, Patrick Modiano nous permet, avec cette simple phrase, de rappeler une règle de conservation de base : pas de pochette de couleur si l’on veut préserver ses archives.

Le narrateur indique que ce dossier est le « seul vestige » de son premier emploi chez Hutte dont le bureau « occupait la pièce du fond, avec l’armoire aux archives. » Le dossier était extrait de l’armoire, comme abandonné ou laissé en suspens, un de ces dossiers qu’on ne se résoud pas à ranger dans les affaires classées, dont la DUA est incertaine et qu’on finit par oublier ou emmener avec soi, comme un document fétiche dont on ne voudrait pas se séparer. Le document d’archives est « cette bouffée de présent, ayant réussi à traverser, intacte, près d’un demi-siècle. » Une belle définition des archives car, oui, lorsqu’on ouvre une boîte et que les archives s’en échappent, c’est le présent de nos aïeux qui s’en exhale.

Un peu plus loin dans le récit, le narrateur avoue un vol d’archives dans la demeure de la fameuse Noëlle Lefebvre, sujet de sa quête. Jean Eyben a pris l’agenda de cette femme énigmatique. il contient des informations anodines et précieuses, parfois indéchiffrables aux yeux du profane. L’archive ne se dévoile que petit à petit, à force de patience et d’enquête et encore conserve-t-elle, malgré tout sa part de mystère irréfragable.

L’un des amis du narrateur l’aide dans sa recherche, parcourant les « archives du journal où je travaille » et découvrant un petit article sur un personnage susceptible de mener Jean jusqu’à Noëlle Lefebvre. Finalement, dans ce récit, où chaque être est insaisssable, seules les archives permettent de conserver quelques repères et quelques traces. Encore faut-il pouvoir les relier entre elles et les interpréter…

Sonia Dollinger

Candyman est un film d’horreur américain, sorti en 2021.  Il s’agit d’une suite-remake (concept à la mode et tout à fait boiteux, le film le prouve hélas s’il en était besoin) du film Candyman de Bernard Rose de 1992. Il est réalisé par Nia DaCosta, dont c’est le premier film et produit et co-scénarisé par Jordan Peele (Get Out, Us).

Quelle est l’histoire ?

Anthony McCoy est un artiste en panne d’inspiration.  Troy, son beau-frère, lui raconte l’histoire d’Helen Lyle (héroïne de Candyman de 1992) et du quartier de Cabrini-Green en cours de réhabilitation.  Il va alors être fasciné par cette histoire, et, en effectuant des recherches, découvrir la légende urbaine du Candyman.

Et les archives dans tout ça ? ?

Après que Troy lui a raconté l’histoire d’Helen Lyle, Anthony effectue des recherches sur Internet. Il découvre alors que cette histoire n’est pas une creepypasta (légende urbaine diffusée sur Internet), mais bien une histoire vraie. Fascinée par elle et sa découverte du quartier de Cabrini-Green, Anthony veut creuser encore plus.

Apprenant qu’Helen était une universitaire, il se rend à la bibliothèque de l’Université où elle exerçait. Nous ignorons la demande exacte qu’il formule auprès de la bibliothécaire, car la scène s’ouvre par une phrase de cette dernière « Je ne sais pas ce que c’est, ni comment vous savez que ça existe, mais c’est tout ce que nous avons sur Helen Lyle » en sortant le contenu de la boîte : un dossier et dictaphone incluant la cassette d’enregistrement. On peut s’étonner de trouver le dictaphone et la cassette dans la boîte, c’est certes une facilité scénaristique, mais on s’étonne parfois du contenu des boîtes en vrai.

C’est plutôt la suite qui étonne. La bibliothécaire transmet le contenu du dossier à Anthony, fait tomber un objet au sol, se baisse pour le ramasser et se relève en lui demandant s’il est étudiant. Evidemment Anthony a profité de ce moment pour tout prendre et partir. Un vol d’archives sans aucun remords. Un vol d’archives dont on se demandera l’intérêt car on voit Anthony écouter le contenu du dictaphone sur le chemin de la sortie de la bibliothèque, puis plus rien. Qu’est devenu le dossier ? Que contenait-il ? Nous ne le saurons pas.

le contenu de la boîte archives

Outre le fait que les archives représentent encore un passage obligé dans une enquête, c’est surtout la légèreté de la communication de la boîte qui interpelle. En France, entre la situation sanitaire et les volontés gouvernementales, l’accès aux archives n’est pas aisé. De principe, les archives publiques sont accessibles à tous. Je dis de principe, il faut en effet compter sur l’éparpillement des services conservateurs ne facilitant, sans parler des services publics qui demandent à justifier les recherches ou des recommandations. Mais de principe, les archives sont publiques, pour leur accès, il faut s’inscrire. Et lorsque l’on se rend en service, on doit d’abord justifier de son identité, et de son inscription avant de consulter un dossier d’archives. Ici c’est tout le contraire, une personne demande ce qui est conservé sur Helen Lyle, on lui sort et on lui donne le dossier, avant de lui demander s’il est étudiant. Conséquence : vol des archives.

Cet instant très court rappelle donc le difficile équilibre de l’accès aux archives : si ces dernières doivent être accessibles, des protocoles de communication et de sécurité doivent être mis en place pour éviter les pertes et les vols.

Marc Scaglione

Reminiscence est un film américain de science-fiction. Sorti au cinéma en 2021, il s’agit de la première réalisation de Lisa Joy, co-créatrice et productrice déléguée de la série Westworld. Au casting, nous pouvons retrouver Hugh Jackman (incarnation fameuse de Wolverine) et Rebecca Ferguson (Dune, Mission Impossible).

Quelle est l’histoire ?

Dans un futur proche, le réchauffement climatique a des répercussions catastrophiques. Nous suivons Nick Bannister, vétéran de la dernière guerre climatique, dans une Miami submergée par les eaux. Ce dernier offre un service particulier : il permet aux gens de revivre leurs souvenirs, grâce à une machine servant autrefois aux interrogatoires. Sa vie va bientôt changer suite à sa rencontre avec Mae, une chanteuse de cabaret.

Et les archives dans tout ça ??

L’écriture est une extension de la mémoire. Les documents et la mémoire sont les archives d’un individu. Et dans ce film, nous allons croiser deux types d’archives : premièrement, les archives comme souvenirs et ensuite les archives comme trace d’activité.

chaque session classée par ordre alphabétique du demandeur

Dans ce monde, où toute idée d’un futur heureux semble abandonner, le monde est divisé en deux catégories de gens : des gens prêts à une insurrection contre les bailleurs de la ville, riches qui vivent sur les terres encore sèches ; d’autres qui ont abdiqués. Ces derniers préfèrent alors revivre certains souvenirs en boucle, quitte à s’en griller le cerveau. Le film nous présente une situation déjà connue : lorsqu’une société, un groupe d’individus ou même une personne seule font face à une sévère crise, ces derniers ont pour réflexe le repli sur soi. Confronté à un présent désagréable et un avenir pas fameux, les souvenirs sont un refuge accueillant. C’est l’émergence du « c’était mieux avant », très rarement vrai, qui plus est. Bonne chose ? Mauvaise chose ? A vous de découvrir le positionnement pris par le film, mais cette thématique irrigue tout le métrage.

un vétéran revit un souvenir avec sa chienne

Le deuxième sujet qui renvoie aux archives est celui des activités même de Nick Bannister. Ce dernier conserve sur un support physique trace des sessions et donc des souvenirs de ses clients. Cela lui permet à la fois de prouver qu’il n’a pas utilisé la séance à son bénéfice et de réutiliser ce souvenir lorsque le client revient régulièrement et demande toujours à revivre le même instant. Ces archives sont conservées dans un coffre-fort puis classées par ordre alphabétique. Des inventaires en sont tenus. Nous nous arrêtons peu sur ces archives, mais elles finissent par devenir un enjeu dans le récit : le souvenir est une source d’informations et aussi une preuve. L’obtenir est un enjeu de pouvoir et il faut donc pour cela l’acquérir, et plus généralement le voler. Ici pas de braquage aux archives, comme on a pu le voir ailleurs ! Je n’en dirai guère plus, pour ne pas révéler l’intrigue.

des archives auraient disparu

Trace d’activité, source d’informations, de pouvoir, de résolution de difficulté mais aussi symbole d’une crise morale, les archives ont autant d’usage que d’usagers.

Marc Scaglione

Enfant de salaud est un ouvrage de Sorj Chalandon, journaliste et écrivain français, sorti en 2021 chez Grasset. Ce roman est largement inspiré de la vie de l’auteur et aborde un sujet déjà traité notamment dans Profession du Père par Sorj Chalandon : la figure paternelle et ses mensonges.

Quelle est l’histoire ?

Alors que débute à Lyon le procès de Klaus Barbie, Sorj Chalandon est renvoyé à son passé et à celui de son père. En effet, alors qu’il avait une dizaine d’années, son grand-père lui assène une terrible vérité : il est un « enfant de salaud ». Le père de Sorj Chalandon n’est sans doute pas le flamboyant résistant qu’il prétendait être, ni le SS protégeant le bunker d’Hitler dont il comptait les aventures à son fils. Bien décidé à démêler les écheveaux complexes du parcours parternel, l’auteur se lance dans une enquête qui va les bouleverser tous les deux. Couvrant le procès Barbie pour son journal, Sorj Chalandon instruit en parallèle celui de son père.

Et les archives dans tout ça ??

La première apparition des archives est à la fois tragique et intime : « Lorsque ma marraine est morte à son tour, mes parents n’ont rien gardé d’elle. Ils ont jeté sa vie dans une benne de déchetterie. » Combien de vies disparaissent ainsi, emportées par l’indifférence ou la méconnaissance, des vies dont les Archives auraient pu garder trace en recueillant des morceaux d’existence et en les transmettant aux générations à venir. Dans une boîte en fer, Sorj Chalandon retrouve des cartes postales qu’il avait lui-même envoyées mais aussi un document qu’il n’avait jamais vu auparavant : le casier judiciaire de son père. Les archives des familles recèlent bien des secrets qu’on enfouit tout en laissant suffisamment de traces pour qu’un jour, si on y prête attention, la vérité jaillisse de ces enveloppes jaunies. A l’heure du droit à l’oubli, certains pourraient frissonner à l’idée que leur vie, pas toujours vertueuse, soit exposée à une descendance pas toujours préparée à faire face aux récits familiaux. L’auteur avoue d’ailleurs avoir eu peur de « ce que ces deux feuilles oubliées allaient m’apprendre ».

Qui imagine la puissance des archives, ces documents souvent vus comme « poussiéreux » par des journalistes en mal d’inspiration ou des individus sans curiosité ? Qui soupçonne que la seule réalité qui restera de chacun d’entre nous seront ces archives qu’il convient alors de choyer ?

Devant un passé douloureux, une absence de réponse, deux attitudes sont possibles : continuer son chemin sans se soucier de démêler les fils d’une histoire faite de non-dits ou chercher à tout prix à savoir pour se libérer et combler les manques d’une histoire morcelée, comme un enfant abandonné qui rechercherait à retrouver son identité.

Sorj Chalandon choisit la seconde option et démarre un parcours archivistique grâce à un ami historien qui connaît « le saint protecteur des archivistes », un employé des Archives du Nord, la mémoire du service à qui on avait notamment raconté « l’évacuation des dossiers en 1939, leur transfert dans l’ancienne prison de Lille ». On touche ici du doigt la fragilité des archives, victimes des conflits, dont la disparition entraîne celle du seul souvenir existant de milliers d’individus.

La découverte archivistique de l’auteur passe par l’attribution d’une dérogation à son ami historien car le dossier judiciaire de son père est soumis au délai de communicabilité de cent ans. La loi de 1979 est même citée dans l’ouvrage. Ainsi, sans l’appui de son ami historien, Sorj Chalandon n’aurait pu accéder au dossier. Là encore, s’entrechoquent le droit de savoir et le droit à l’oubli. Lequel privilégier, sachant que la violation de l’un ou de l’autre peut amener de grandes douleurs ou, à l’inverse, offrir une libération. Chalandon cite alors la cote du document « 9W56 ». Derrière cette nomenclature bien connue des archivistes se cache un pan entier d’une vie plus mystérieuse encore que ne pouvait le soupçonner le fils du protagoniste.

Petite entorse au règlement : alors que la loi n’autorise pas les reproductions du dossier (ni photo, ni photocopie), le « saint patron des archivistes » photocopie tout le dossier et l’offre ainsi aux yeux de Sorj Chalandon. La découverte progressive des témoignages, de l’enquête va rythmer l’ouvrage jusqu’à la terrible confrontation du père de l’auteur que Sorj Chalandon met face aux archives.

L’archiviste ne peut qu’être ému.e et concerné.e par un tel récit qui le met face à son rôle social, celui d’accompagnant lors de la révélation de traumatismes ou lors d’une quête désespérée de la vérité. On ne saurait trop conseiller de lire à ce sujet l’article d’Adélaïde Laloux « Une com­mu­nauté d’ego-consul­tants à la recher­che de leurs dos­siers d’enfant placé » paru dans la Gazette des Archives n°255 qui montre combien les informations contenues dans les archives sont loin d’être anodines. Elles peuvent être à la fois source de joie, celle de retrouver trace d’un parent disparu ou de grande déception, voire de douleur.

Avec brio, Sorj Chalandon démontre l’importance des archives, elles qui lui ont permis de savoir enfin pourquoi il est cet « enfant de salaud » et de sans doute se réparer un peu tandis qu’il mettait son père face à un passé qu’il aurait bien voulu ne pas voir resurgir. Lequel des deux les archives devaient-elles préserver ? La réponse est en chacune ou chacun d’entre nous.

Sonia Dollinger

Brooklyn nine-nine est une série américaine de type sitcom policière, sortie en 2013. Créée par Dan Goor et Michael Schur, elle raconte les péripéties de l’extravagante 99e brigade de Brooklyn.

Quelle est l’histoire ?

Cette série est centrée autour du personnage loufoque du détective Jake Peralta, qui, bien qu’excentrique, immature et déjanté est le détenteur du record d’affaires élucidées dans la brigade. C’est peu à peu qu’on se familiarise avec chacun des membres de la brigade, chacun possédant une personnalité et un caractère bien marqué. Malgré leurs différences et leurs conflits, ces coéquipier savent toujours faire face aux difficultés qu’ils rencontrent. Si leur but est bien sûr d’élucider des crimes et de résoudre des enquêtes, on rencontre plusieurs autres arcs narratifs, concernant notamment le capitaine Holt, un noir homosexuel qui a su faire carrière dans la police, mais dont la place est enviée par d’autres capitaines, plus incompétents les uns que les autres.

Et les archives dans tout ça ??

La série se déroule dans différents endroits bien que le décor le plus récurrent soit évidemment celui du commissariat, mais celui ci se décompose en plusieurs espaces. La plupart du temps les personnages se trouvent à leurs bureaux dans une pièce commune, on trouve également le bureau du capitaine, la salle de pause, les toilettes et la salle des pièces à convictions. Cette dernière regorge évidemment d’archives des affaires traitées par la brigade et on ne sera pas surpris de constater que, lorsque les personnages y apparaissent, c’est pour y faire à peu près tout sauf pour utiliser les archives qu’elles contiennent. Cette pièce, c’est le lieu en marge du commissariat, c’est le lieu avec les toilettes où on s’adonne discrètement à des complots, c’est le lieu où personne ne va. On voit tour à tour cette pièce servir d’asile à la brigade pour échapper au lieutenant Boyle devenu insupportable, de lieu pour un atelier cuisine avec des réchauds au milieu des archives, et où on peut trouver des objets parfois utiles parmi les scellés.

Hormis cette salle des pièces à convictions, les archives sont un élément récurrent dans l’intrigue de la série, ce notamment lorsqu’un membre de l’équipe se trouve en difficulté et que pour le tirer de là il faut faire disparaître un élément comprometant. Alors on voit la brigade s’organiser pour voler une archive d’un service public, c’est l’occasion de rencontrer un personnage archiviste, enrobé, passionné d’ornithologie et décontenancé lorsqu’une femme s’adresse à lui.

Notons cependant qu’au cours d’un épisode, alors que le lieutenant chef Jeffords hésite à quitter la brigade pour un poste plus lucratif, le capitaine Holt l’oblige alors à trier ses archives. Alors que certains y voient une punition en voyant Jeffords galérer à rouvrir tous ses dossiers d’enquêtes, il s’avère en fait que le capitaine Holt voulait replonger le lieutenant chef dans son passé. Cela afin de lui remémorer toutes les affaires qu’il a eues à traiter à la 99e, le prenant par les sentiments et espérant ainsi le faire changer d’avis.

Ainsi, tous les clichés sont alors réunis, que ce soit par la salle qui sert toutes les excentricités de la brigade avec un dédain total pour son contenu, jusqu’au personnage de l’archiviste, socialement mal à l’aise et ennuyeux à souhait. Les archives, comme l’archiviste sont obligatoirement présentes, mais en marge et avec une vision stéréotypée. Cependant, par ce dernier exemple, on met une fois de plus en évidence que les archives peuvent nous renvoyer dans le passé, révélant leur caractère sensible et sentimental.

Léo Garnier