Archives de la catégorie ‘Histoire et témoignages’

Le plancher de Joachim, l’histoire retrouvée d’un village français est un ouvrage de Jacques-Olivier Boudon, paru aux éditions Belin en 2017 et édité dans la collection Folio Histoire en 2019. Jacques-Olivier Boudon est un historien français, professeur à Paris-Sorbonne dont les thèmes de recherche privilégiés sont l’histoire de la Révolution française et du Premier Empire. Il s’intéresse également à l’histoire religieuse dans la période contemporaine.

Quelle est l’histoire ?

En Août 2009, lors de ses vacances, Jacques-Olivier Boudon se trouve à loger dans l’une des chambres d’hôtes disponibles au château de Picomtal situé dans le village des Crots à proximité d’Embrun. Il découvre un spectacle racontant l’histoire du château par le biais des souvenirs d’un menuisier du XIXe siècle. intrigué, l’historien échange avec les propriétaires de la bâtisse qui lui racontent leur trouvaille : lors de travaux de réfection du plancher, ils découvrent sous les planches des phrases écrites au crayon par le menuisier Joachim Martin qui avait œuvré au château dans les années 1880. L’historien, captivé par cette source inhabituelle, décide d’en savoir plus.

Plancher_Joachim

Et les archives dans tout ça ??

Lorsqu’on lit les premières lignes de l’ouvrage de Jacques-Olivier Boudon, on ne peut s’empêcher de penser à la démarche d’Alain Corbin qui avait ressuscité Jean-François Pinagot, un parfait inconnu, montrant ainsi qu’il est possible de faire l’histoire d’une communauté à partir d’un simple nom. Toutefois, contrairement à Alain Corbin, Jacques-Olivier Boudon dispose d’un matériau archivistique solide bien qu’inhabituel pour reconstituer l’existence du menuisier Joachim Martin.

Ce plancher démontre fort bien que la notion d’archives s’émancipe allègrement de celle de support. La découverte de ce document exceptionnel est totalement fortuite mais le texte indique le souci de Joachim Martin de laisser trace de ses états d’âme et de ses avis sur la société qui l’entoure. Il allie le souci de témoigner et la volonté de ne pas voir ses écrits découverts par ses proches. L’intérêt des propriétaires du château et la curiosité de l’historien ont permis de mettre au jour et d’exploiter cette source avec une méthode extrêmement rigoureuse qui peut servir de modèle à toute recherche de ce type. Tout en faisant revivre Joachim Martin et les habitants du village et des environs, Jacques-Olivier Boudon nous livre des clefs permettant à tout chercheur un tant soit peu sérieux et méthodique de procéder à une étude similaire. La source étudiée par notre historien permet de reconstituer l’environnement social, économique et politique de Joachim Martin avec parfois une extrême précision.

C’est avec régal qu’on voit Jacques-Olivier Boudon expliquer que, pour comprendre une source, il convient de « chercher d’autres archives pour éclairer les propos de Joachim, croiser les sources puisées aussi bien aux Archives nationales que dans les archives locales » démontrant ainsi qu’une source n’a d’intérêt que si elle est remise dans un contexte plus large, mobilisant des recherches en archives et des connaissances en histoire. La publication du livre a mobilisé la curiosité des habitants de la région qui ont cherché et apporté des précisions à l’historien. Une recherche est aussi source d’échanges et d’enrichissement mutuel.

Joachim Martin est un menuisier soucieux d’observer ce qui l’entoure et de restituer les petits détails de la vie du village mais aussi les tempêtes qui le traversent. Pour mieux faire connaissance avec le menuisier, Jacques-Olivier Boudon se plonge dans un premier temps dans les recherches généalogiques pour reconstituer son milieu familier et celui des principales familles du village mais il ne s’arrête pas là puisqu’il fouille aussi dans les archives fiscales, retrace l’économie locale forestière et agricole, suit Joachim à l’armée grâce aux registres matricules et vit les débats internes au village à travers les délibérations municipales. L’analyse des engagements politiques et religieux des habitants des Crots est passionnante et l’enquête de l’historien peut tout à fait servir de modèle à d’autres recherches de ce type, les archives départementales et notamment les fonds des préfectures étant riches des échos des différends qui se font jour en cette période où la Troisième République commence à s’affirmer face à ses adversaires et où les combats se multiplient entre tenants et opposants à la domination de l’Eglise dans la société. On retrouve d’ailleurs dans les tumultes de cette fin du XIXe siècle des sujets très actuels.

Enfin, les archives apparaissent également à travers la figure de Joseph Roman, propriétaire du château de Picomtal qui suivit les cours de l’Ecole des Chartes en auditeur libre et se passionne pour les recherches historiques et les documents archivistiques.

Le témoignage de Joachim est à la fois simple et touchant, le menuisier a parfaitement conscience du temps qui s’écoule et il cherche à sauver et transmettre quelques bribes de sa vie et de celle de ses contemporains. Il est parfois désabusé, caustique, mordant, découragé, mais terriblement humain.

Cet ouvrage m’a profondément touchée, me rappelant encore avec force pourquoi j’exerce ce métier d’archiviste. Quelle plus belle récompense que de voir des chercheurs faire revivre ces voix du passé, ces villageois qui, sans les mots tracés par Joachim sur ces planches de bois et sans les archives qui permettent de les comprendre, seraient tombés dans l’oubli. L’historien se saisit du matériau archivistique pour redonner vie et permettre de comprendre une micro société dans un contexte donné. Jacques-Olivier Boudon le démontre avec brio.

Ce type d’ouvrage nous permet de pouvoir sensibiliser le public. Les archives sont le seul lieu où chacun d’entre nous est présent au minimum deux fois dans son existence – dans l’acte de naissance et de décès – le seul réceptacle de toutes nos existences si modestes soient-elles. Les archives devraient être l’objet de toute notre attention tant elles touchent à notre humanité. Elles sont ce qui restera de nous, une fois nos os dissous dans la terre et notre souvenir perdu.

Les décideurs auraient sans doute bien besoin, parfois, de méditer sur cette question au lieu de l’écarter d’un revers de main.

Sonia Dollinger

 

 

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