Archives de la catégorie ‘Histoire et témoignages’

Le Père, un règlement de comptes est un ouvrage témoignage écrit par Niklas Frank, publié en France aux éditions Plein Jour en 2021 et préfacé par Philippe Sands. Dans ce livre, Niklas Frank évoque la terrible figure de son père, Hans, gouverneur de Pologne nommé par Adolf Hitler.

Quelle est l’histoire ?

Niklas Frank, enfant pendant la Seconde Guerre mondiale, oeuvre sa vie durant à retracer le terrifiant et pathétique parcours de son père, Hans qui fut ministre du IIIe Reich puis gouverneur général de Pologne durant la Seconde Guerre mondiale. Hans Frank fut pendu à l’issue du procès de Nuremberg en 1946. L’auteur livre un récit très personnel, d’une grande violence envers son père auquel il ne peut pardonner l’atrocité de ses crimes et de ses engagements. Il évoque également la figure de sa mère, ambigue et cupide et de leur entourage sur fond de génocide et de crimes. Il s’agit d’un témoignage brutal et direct d’un enfant de nazi, lucide sur son lourd passé familial.

Et les archives dans tout ça ??

Le moteur de la vie de Niklas Frank est la recherche de la vérité, il souhaite reconstituer le plus fidèlement possible le parcours et les discours de son père pour en dresser le portrait le plus juste, quelle qu’en soit les conséquences. Il n’est pas question pour l’auteur d’occulter le moindre fait et de dédouaner son père, bien au contraire. Pour ce faire, il ne se fie pas à la mémoire familiale mais aux archives : « j’ai de la chance, je peux rassembler les lambeaux de chair de ta vie grâce aux archives d’Europe et des Etats-Unis, je peux les examiner sans être entravé par des mensonges familiaux. Que je les travaille au scalpel ou au marteau, il en sort un monstre typiquement allemand. » Loin de se cacher et de fuir son héritage, Niklas Frank plonge au coeur des archives, part à leur quête et les explore sans relâche. Même les documents sont, pour lui, salis par les actes de son père : « je pioche dans le tas de boue que ta vie m’a légué en documents, lettres, photos, témoignages, moi toujours à la recherche de tes lâchetés. » Contrairement à d’autres qui pourraient avoir une grande appréhension à plonger dans des archives qui révéleraient des secrets de famille ou casseraient l’image d’une famille idéale, Niklas cherche toujours davantage de documents sans avoir peur ou sans faillir. Il est sans doute difficile de ne pas être le fils d’un héros et les archives révèlent parfois des informations qu’on aurait préféré ne pas connaître, c’est le lot de la quête archivistique et historique. Ici, le narrateur prend le problème à bras le corps, sans détourner le regard. Il indique souvent avoir « déniché » des informations – y compris d’ordre intime – dans les archives, preuve de cette quête de longue haleine.

Mais, évidemment, certaines archives sont manquantes : quand le Reich tombe, quand Hans Frank sent le vent tourner à la fin de la guerre, il parle de « brûler des dossiers », espérant ainsi effacer ses crimes ou du moins les minimiser. C’est sans compter les tonnes de documents qui ont été produits à l’échelle du Reich. Illusion de croire qu’une destruction d’archives peut effacer des années de terreur, l’expérience prouve que des documents parviennent toujours à survivre et à faire émerger ce qu’on aurait voulu cacher, dans leur affolement, les destructeurs sont peu méticuleux. Malgré « les documents brûlés dans la cour du château de Cracovie », après avoir trié les dossiers et emporté ceux dont ils pensaient qu’ils pourraient le dédouaner de ses fautes, Hans Frank n’échappe pas à la peine capitale. L’auteur évoque aussi les tentatives grotesques de son père de falsifier des documents pour lui donner un rôle positif. Hans Frank a également remis à ses juges ses journaux – 42 volumes – de son gouvernement général contenant des « procès-verbaux de tous tes discours, de tes voyages, réceptions, réunions de gouvernement, entretiens », ce qui le desservit fortement tant ils démontraient la violence du gouvernement de Frank envers les Polonais et les Juifs. On peut se demander pourquoi détruire des documents mais conserver ces journaux compromettants, l’être humain reste un mystère…

Loin de repousser la connaissance de sa famille et en particulier de son père, Niklas Frank se confronte aux archives, un exercice douloureux qui s’avère parfois nécessaire pour se (re)construire.

Sonia Dollinger-Désert

Les Exportés est un récit de la journaliste Sonia Devillers paru en 2022 chez Flammarion. Il s’agit du premier ouvrage de l’autrice qui évoque à travers ces pages le destin mouvementé de sa famille maternelle originaire de Roumanie.

Quelle est l’histoire ?

La famille maternelle de Sonia Devillers quitte la Roumanie en 1961, à une époque où il est théoriquement impossible de sortir du pays. L’autrice explique pourquoi sa famille a éprouvé le besoin de fuir son pays alors qu’elle avait résisté aux déchaînements de haine antisémites avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Sonia Devillers montre, grâce à son enquête, au centre de quelles sombres tractations s’est retrouvée sa famille et tant d’autres familles juives de Roumanie. Un trafic d’êtres humains au coeur d’une Europe alors divisée était-il envisageable ? Il semblerait bien que oui.

Et les archives dans tout ça ??

Le souhait de Sonia Devillers est avant tout de comprendre son histoire familiale et d’en « combler les blancs » car les récits qui lui en ont été faits par ses grands-parents et sa mère sont parfois elliptiques et ne racontent pas tout. Comment, alors, retrouver les morceaux manquants sinon en parcourant les archives ?

Comme tout régime autoritaire, le terrible régime roumain met en fiches ses citoyens. La police politique, la Securitate – l’une des plus importantes en nombre dans le monde communiste – ouvre des dossiers sur chaque individu ou famille et les remplit d’informations parfois anodines, de ragots ou de vérités, tout cela mélangé sans grand tri ni vérification : « les dossiers du couple Deleanu débordent de paperasses inutiles et archivées en dépit du bon sens (…)« . Ces paperasses inutiles ont toutefois servi à nuire et permettent aujourd’hui de refaire l’histoire du régime et des individus persécutés en Roumanie en réinterrogeant ces sources de manière historique. Ces archives permettent, entre autres, de comprendre le fonctionnement de cette police politique : « les archives de la Securitate, dédales d’injonctions contradictoires, transcrites dans un roumain primaire (…) » en disent aussi long sur ceux qui les produisent que sur celles et ceux qui sont fichés.

A la chute de Nicolae Ceausescu, une partie des archives de la Securitate brûle mais certains dossiers existent toujours. Un conseil national pour l’étude des archives de la Securitate est mis en place et permet aux citoyens de consulter leur propre dossier ou celui de leur famille. C’est ainsi que Sonia Devillers accède aux archives concernant les siens et y trouve « des racontars fielleux mais aussi les écoutes qui précipitèrent leur chute », reconstituant tant bien que mal son histoire familiale. Les dossiers sont constitués de documents variés mais très précis qui pénètrent l’intimité des individus et de leur entourage. L’autrice décrit avec justesse « la production administrative complètement déréglée du régime. » L’ouverture des archives est lente et progressive, Sonia Devillers précise que certains dossiers « ne furent déclassifiés qu’en 2014. » Toutefois, cette ouverture a permis aux historiens de travailler et de reconstituer notamment l’histoire de l’exil des Juifs roumains qui fait l’objet du présent récit.

Sonia Devillers évoque également la période antérieure au communisme, celle où règne le régime fasciste roumain qui persécute les Juifs. L’autrice ressuscite alors la figure de Matatias Carp, avocat de Bucarest qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, conscient du drame qui se joue « stockait des quantités de témoignages et de dossiers sur les exactions du régime national-légionnaire ». On retrouve ici la volonté d’archiver le présent pour faire foi, pour prouver et sortir des faits d’un éventuel oubli. Si les archivistes eux-mêmes n’ont pas toujours fait cette démarche du recueil de l’archive immédiate, certains citoyens se sont emparés de la question parfois au péril de leur vie. On peut toutefois ressusciter quelques figures d’archivistes collecteurs parmi lesquelles, celle d’Henri Hours, conservateur aux Archives municipales de Lyon qui allait de par les rues collecter tracts et affiches ou faire des reportages photographiques en Mai 1968. Acteurs ou témoins, nous pouvons toutes et tous être responsables de cette collecte de l’instantané qui permet de documenter des périodes de bouleversements majeurs.

Sauver les archives à tout prix ou les soustraire à « l’ennemi », c’est aussi le fait de chaque individu persécuté : comment ne pas ressentir d’émotions lorsque l’autrice décrit sa mère, ne pouvant emporter avec elle ses photos, enfouissant des vues stéréoscopiques au fond du jardin dans l’espoir de pouvoir les retrouver. L’enfouissement peut être le tombeau des espoirs mais aussi la promesse d’une possibilité de renaissance de ces archives sensibles.

Les archives, enfin, entrent d’une autre manière dans la vie des Deleanu : lorsque la grand-mère de l’autrice, Gabriela est exilé en France, elle recherche du travail et se voit confier une mission au CNRS : constituer un fonds d’archives de musique folklorique. Evidemment, « le local se trouvait au sous-sol, ma grand-mère fut prise de claustrophobie. Ses crises ne disaient qu’une chose : elle ne se supportait pas dans cet emploi subalterne (…)« . Pauvres archivistes qui ne trouvent pas grâce aux yeux de Gabriela qui ne perçoit pas la richesse du métier, ayant connu d’autres emplois « plus en vue ». Tout est question de regard : transmettre l’histoire, la mémoire et les traces de vie passée peut être considéré comme subalterne dans une immédiateté du paraître, mais, des siècles plus tard, ce sont ces petites traces qui ressuscitent les êtres : aussi célèbres soient-ils en leur temps, ils ne seront plus tard plus qu’archives, une bonne raison pour revoir les clichés pesant sur le métier ? Sonia Devillers le démontre, en effet, c’est en « épluchant les archives » qu’on retrouve les absents.

Sonia Dollinger-Désert

La filière est un ouvrage de Philippe Sands, traduit de l’anglais par Astrid von Busekist, paru chez Albin Michel en 2020. Ce récit de l’avocat et écrivain franco-britannique fait suite à un premier titre, Retour à Lemberg, sorti en 2017. La filière est sorti en Livre de Poche en 2022.

Quelle est l’histoire ?

A travers ce récit et avec l’aide d’Horst Wächter, fils du bourreau, Philippe Sands cherche à retracer l’itinéraire d’Otto von Wächter, un avocat autrichien qui adhère au parti nazi dès 1923, participe au coup d’état contre le chancelier autrichien Dolfuss puis rejoint la SS. Ce proche d’Himmler est nommé gouverneur de Cracovie puis gouverneur du district de Galice, dans l’ouest de l’Ukraine actuelle, Wächter fut apparemment zélé dans la mise en place de l’exécution massive des Juifs de ces deux territoires. A la fin de la guerre, le nazi s’enfuit en Italie, espérant, grâce aux appuis du Vatican, passer en Amérique du Sud mais il meurt à Rome en 1949. Quel est son parcours, de quels soutiens a-t-il bénéficié ? Comment son fils réagit-il face au passé de son père ? Tels sont les objets de l’enquête de Philippe Sands.

Et les archives dans tout ça ??

La filière évoque les archives à de nombreuses reprises en commençant par les archives privées de la famille Wächter, mises à disposition de Philippe Sands par Horst, le fils d’Otto von Wächter. Il s’agit en premier lieu des archives personnelles de la femme du gouverneur de Galice, Charlotte, qui a accumulé des milliers de pages de notes et conservé des lettres et photographies « dans un petit meuble en bois aux portes vitrées qui se trouvait à côté de son lit (…)« . Cette indication montre la préciosité des archives pour sa détentrice, elles l’accompagnent tout au long de sa vie et restent au plus près d’elle. L’accès aux « volumineuses archives familiales » ne se fait pas immédiatement. Philippe Sands doit d’abord apprivoiser son interlocuteur avant d’entrer dans son intimité familiale. Il est bon de rappeler, en effet, que l’accès aux archives privées est avant tout une question de confiance puisqu’il s’agit d’entrer dans la vie personnelle des individus. Dans le cas précis d’Horst Wächter, la relation forte entretenue avec lui par Philippe Sands aboutit au dépôt d’une copie numérique des archives familiales au Musée du Mémorial de l’Holocauste à Washington D.C ce qui, compte tenu de l’ambiguïté qu’Horst entretient avec le passé familial, est un acte fort. L’étude des documents Wächter conduit Philippe Sands et Lisa Jardine, historienne, à s’interroger : « quels sont les différents moyens permettant d’évaluer les matériaux d’archives de nature privée? Comment intégrer ce type d’archives dans un contexte historique plus général ? Comment gérer la surprise ?« 

La surprise est un des mots clefs de la recherche en archives. En effet, l’ensemble du texte s’intéresse à la comparaison entre la vision que donnent les archives familiales d’Otto von Wächter et celle qu’offrent les archives officielles. L’enquête concernant le nazi autrichien fait voyager Philippe Sands dans les archives du monde entier comme à Washington où il dépose des demandes de consultations pour des documents émanant du Ministère de la Justice ou aux archives du Vatican par exemple. Ces dernières semblent toujours emplies de mystères : « j’ai visité les archives secrètes du Vatican où j’ai aperçu les papiers de Pie XII enfermés dans une petite loge, pas encore accessibles au public. » Elles le sont désormais mais ces archives vaticanes alimentent tous les fantasmes, rappelons nous des romans de Dan Brown, notamment Anges et Démons qui évoquent le sujet avec grandiloquence.

Le texte de Philippe Sands est une véritable leçon de recherches : il parcourt les annuaires des employés de la SD aux archives fédérales de Berlin pour retrouver Wächter. Dans d’autres cas, des archives se présentent à lui après des rencontres fortuites. L’accès aux archives se montre parfois complexe et nécessite de l’aide comme pour « les archives de la CIA et des organisations soeurs (…) volumineuses et labyrinthiques » qui se révèlent d’une grande richesse une fois les clefs de lecture obtenues et révèlent les liens entre les services secrets américains et le Vatican dans le recrutement d’anciens nazis par les services américains.

Certains documents montrent d’ailleurs la proximité de Wächter avec le régime nazi : des photographies où il pose aux côtés d’Adolf Hitler ou des lettres échangées avec Himmler. Cela permet à Philippe Sands de mettre le fils de Wächter face à ses contradictions. En effet, Horst refuse de voir la gravité des actes commis par son père. Le texte de Sands est très fort car il montre toute la bonne volonté d’un homme qui veut la vérité tout en la refusant malgré tout, tellement elle est douloureuse à accepter. Les archives ne disent pas forcément ce que l’on souhaiterait. Ainsi en est-il des archives de Vienne qui montrent combien Wächter a été zélé dans l’épuration des fonctionnaires autrichiens y compris de ses propres professeurs. Se confronter à une vérité qu’on n’est pas totalement prêt à entendre peut être dévastateur et brutal. Le choc provoqué par les informations contenues dans les archives est, ici, très bien restitué. Comment par exemple mettre un fils face aux crimes de son père relatés dans un dossier d’archives de la commission polonaise des crimes de guerre ou dans son dossier de membre de la SS ?

L’ouverture par Horst des archives familiales et sa coopération avec Philippe Sands déchire sa famille qui lui reproche ce travail de recherche de vérité qui les met face à un passé peu glorieux qu’ils auraient préféré ne pas connaître. D’autres institutions auraient préféré également ne pas voir exposer leurs liens avec les nazis comme le Vatican qui ouvre avec réticence les archives de Monseigneur Hudal, qui semble avoir accueilli avec bienveillance ses anciens compatriotes. L’entrevue avec l’archiviste de l’Anima, un des plus anciens collèges du Vatican montre bien comment certains archivistes, par fidélité à l’institution qu’ils servent, peuvent se trouver subjugués par leur sujet au point de ne transmettre qu’une vision édulcorée des personnages dont ils conservent les dossiers. L’archiviste avoue toutefois que « certains éléments avaient disparu » montrant ainsi la facilité avec laquelle les archives gênantes peuvent passer à la trappe. L’importance du contrôle des archives publiques nous garantit quelque peu contre ces mauvaises surprises, même si nous sommes parfois sans illusion : les archivistes n’épurent pas mais reçoivent-ils bien tous les documents qu’ils devraient conserver ?

Un des autres points fort de La filière est de montrer combien les nazis étaient conscients de l’importance de ne pas laisser de trace. Wächter, en fuyant vers l’Italie ordonne à sa femme de brûler ses archives « qu’il gardait dans la remise à bicyclettes. » Effacer les éléments pouvant servir à une potentielle mise en cause est souvent une préoccupation majeure de tout régime en déshérence. Il suffit de penser aux archives qui disparaissent dans les ministères ou les collectivités lorsque l’alternance s’impose. Ces destructions sont d’autant plus massives que le régime peut être mis en cause par des accusations graves comme les crimes contre l’humanité ou le génocide. Pourtant, l’Histoire nous apprend que, malgré les précautions prises par les puissants déchus, il reste toujours quelque part une information qui les fera chuter.

209 rue Saint-Maur, Paris Xe, autobiographie d’un immeuble est un ouvrage de Ruth Zylberman coédité par les Editions du Seuil et Arte éditions en 2020 puis en poche en 2021. Ce récit fait écho au documentaire réalisé par l’autrice en 2018 intitulé Les enfants du 209 rue Saint-Maur diffusé sur Arte.

Quelle est l’histoire ?

Fascinée par les immeubles de Paris et les histoires qu’ils renferment, Ruth Zylberman décide de choisir de faire l’histoire ou « l’autobiographie » d’un de ces immeubles, choisis au hasard après avoir regardé une carte réalisée par Serge Klarsfeld indiquant les endroits ayant vécu des enfants déportés entre 1942 et 1944. C’est à partir de ces données que Ruth Zylberman choisit de s’intéresser au 209 de la rue Saint-Maur et d’en retracer l’histoire ainsi que celle des habitants qui l’ont peuplé au cours des décennies. Cette aventure la conduira du XIXe siècle frémissant des échos de la Commune aux tristes événements de la Seconde Guerre mondiale durant lesquels l’immeuble se mit à bruisser des rafles subies par les Juifs pour s’arrêter enfin à notre époque. Durant toute ces années, la vie de l’immeuble est marquée par la présence d’un monde populaire, parfois engagé où se côtoient des familles d’origines diverses, un reflet de la France et de Paris dans toute sa diversité et ses destins tragiques.

Et les archives dans tout ça ??

Comme tout chercheur débutant, Ruth Zylberman a bien du mal à savoir par où commencer ses recherches. Elle n’a pour point de départ que les quelques informations présentes sur la carte constituée par Serge Klarsfeld. Ce n’est donc pas un réflexe naturel qui conduit l’autrice aux archives mais les conseils d’une amie historienne, Claire Zalc. Le premier contact de Ruth Zylberman avec les archives est la consultation des recensements aux Archives de Paris dont elle peut consulter les versions numérisés, les originaux étant exclus de la consultation pour des raisons de conservation. Elle peut ainsi, non seulement retrouver trace des habitants de l’immeuble mais aussi comprendre le fonctionnement des agents recenseurs, producteurs des archives et ainsi mieux comprendre la logique de création des archives, ce qui est primordial pour une meilleure appréhension du document. La lecture des archives lui permet de commencer à « entendre des voix », c’est tout le sens de la conservation et de la communication des archives. Ces dernières sont les voix de celles et ceux qui ne sont plus, elles sont leur dernier précieux écho. Les archives « abolissent parfois les frontières du temps« . Après avoir été des documents administratifs, elles sont désormais la passerelle qui unit les vivants et les disparus.

L’histoire des immeubles obéit à la même logique et passe par la consultation des archives notariales et cadastrales. Ainsi, l’autrice appréhende la construction du 209 rue Saint-Maur, les occupations antérieures à l’existence de l’immeuble et ses évolutions. Ruth Zylberman retrouve même les plans de la construction du bâtiment aux Archives nationales.

Des archives consultées aux Archives de Paris, aux Archives nationales ou aux Archives de la Préfecture de Police s’échappent des bruits et des bribes d’existence : celles des Communards, arrêtés et déportés loin de la rue Saint-Maur, celles des Juifs étrangers, venus se réfugier en France dans les années 1920 et 1930 et dont l’autrice retrouve les traces dans le fichier central de la Sûreté nationale : « les vies des habitants étrangers, bien avant le début de la guerre sont déjà classées, triées, répertoriées et […] derrière la neutralité apparente de ces cartes se dissimule je ne sais combien d’angoisse, de peur et peut-être de soulagement à l’idée d’avoir trouvé un refuge ; la France, le 209 rue Saint-Maur. » Ce passage, là encore, illustre magnifiquement combien ces documents administratifs permettent malgré tout de saisir des traces de vie, voire d’imaginer des émotions et des parcours. Evidemment, d’autres, ceux qui ne sont pas fichés, qui ne sont pas engagés dans un combat politique ont laissé moins de traces dans les archives et sont difficilement perceptibles sauf dans les actes d’état civil et les recensements voire les registres matricules que l’autrice découvre avec bonheur.

Lorsqu’elle arrive aux terribles années de guerre, aux rafles et aux déportations, Ruth Zylberman alterne les recherches approfondies dans les archives – notamment celles de la Préfecture de Police – et les interviews des survivants ou de leurs descendants, constituant ainsi de précieuses archives orales. Ces derniers montrent souvent avec émotion les rares archives rescapées de cette tourmente, ces archives sont le seul lien qui les unit encore aux membres de leur famille disparus. Listes de spoliation, listes d’arrestation, tout est inventorié, ce qui permet de retracer des parcours et des conditions d’existence. Les dossiers des policiers épurés sont aussi sources d’informations, montrant les lâchetés et l’obéissance aveugle aux ordres de Vichy. L’autrice comprend fort bien la charge émotionnelle des archives qui « dissimulent sous l’aspect d’inoffensives piles de papier classées dans des milliers de cartons une somme impressionnante de répression et de douleur. »

Retrouver les survivants, c’est aussi passer par des recherches dans les archives des victimes des conflits contemporains conservées à Caen ou au Service historique de la Défense à Vincennes où l’autrice compare sa recherche à « une chasse au trésor. »

Ruth Zylberman a bénéficié de l’aide et des conseils des archivistes qui lui permettent d’approfondir ses connaissances et de voir des documents auxquels elle n’aurait pas pu accéder seule, comme les registres de la morgue de 1983. L’aide des autres chercheurs et le professionnalisme des archivistes aident l’autrice dans ses démarches. La recherche est une affaire collective et c’est ce qui fait aussi le sel du métier d’archiviste.

Parfois, la réaction des victimes de déportation ou de leurs descendants est épidermique, à l’image de celle d’Henry qui refuse de voir les archives concernant ses parents avant de peu à peu s’en approcher. Cette image résume tout le sens des archives : la possibilité d’accéder à son histoire, de toucher l’âme des disparus, une possibilité laissée par une politique solide de conservation. Les services d’archives sont évidemment là pour conserver les données pour une bonne administration mais peu à peu s’est ajoutée cette mission d’accès au sensible et c’est ce qui fait la beauté du métier, si bien mise en valeur à travers les recherches de Ruth Zylberman.

Sonia Dollinger-Désert

La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918 : Notes et impressions d’un bombardé est un ouvrage paru aux éditions Economica en 1998. Son auteur en est Paul Hess, spectateur de la vie à Reims durant la Première Guerre mondiale, longtemps resté à l’état de manuscrit, il est enfin publié en 1998 par son petit-fils Remi Hess.

Quelle est l’histoire ?

L’histoire que raconte Paul Hess, est en fait son témoignage qu’il nous livre durant les terribles bombardements subis par la ville de Reims, durant la Première Guerre mondiale. Réformé de l’armée à cause de ses pieds bots, Paul Hess vit cette guerre du côté des civils, ses connaissances de l’armée (son père est gendarme), son goût pour la promenade et sa fibre archivistique, vont permettre l’élaboration à travers toute la ville, de ce récit très documenté sur cette époque exceptionnelle. Si à l’école on étudie largement cette sombre période de notre histoire, on en voit surtout l’aspect politique et militaire, mais rarement on a l’occasion de voir à quoi pouvait ressembler la vie, ou plutôt la survie, des civils durant le conflit. Le style littéraire de cet ouvrage rend presque l’impression que Paul Hess raconte ce qu’il voit du point de vue de la ville de Reims, ou de tous ses habitants encore présents. Si lorsqu’il a le temps il raconte parfois des anecdotes de son quotidien, souvent il se met en retrait de son propre témoignage. Lorsqu’il énumère les gens présents à tel endroit, il en fait la liste et s’inclut dedans, ou encore lorsqu’on sent que pris par le danger, le temps, ou la fatigue, son témoignage prend la forme d’un télégramme, concis et sans première personne du singulier.

Et les archives dans tout ça ??

Pour les archivistes ce livre est véritablement une pépite, les archives sont omniprésentes et dans leurs dimensions les plus variées.

Premièrement, et comme dans beaucoup d’ouvrages, elles sont présentes référencées en notes de bas de page, lorsque Paul Hess documente son récit et renvoie pour preuve aux archives. Où lorsqu’il lui arrive, fréquemment de retranscrire un journal ou une affiche informant la population des dernières mesures engagées par la municipalité de Reims.

Deuxièmement parce que Paul Hess est un producteur d’archives, des notes qu’il prend au jour le jour certes, mais aussi car après que le Mont de piété, où il travaillait, ait été bombardé, il se retrouve un temps à aider les agents de l’état civil dans leur sinistre tâche de décompter les victimes pour tenir les registres à jour.

Enfin troisièmement, ce qui devrait intéresser comme moi les archivistes bien loin d’avoir connu la guerre, la question de la conservation des archives en temps de conflit. Le problème se pose à plusieurs reprises dans le récit de Paul Hess. Qu’il s’agisse des archives publiques, le 18 mai 1915 il relate le déplacement des archives conservées dans la bibliothèque de l’hôtel de ville, à la crypte de l’église Sainte-Clothilde. Le 8 septembre 1915, lorsqu’il retourne voir les archives du Mont de Piété qu’il avait mises en sûreté avant que celui-là ne soit totalement incendié. Dans le journal du 26 février 1916, il retranscrit une annonce apprenant à la population que des mesures ont été prises pour la sauvegarde des Archives départementales et municipales. Enfin à Pâques 1917, le 8 avril, lorsqu’on procède au déménagement des registres du service de la comptabilité de la ville, suivi par ceux d’autres services.

Il évoque également le sort des archives privées. En effet, parmi les biens que les habitants de Reims cherchent à sauver, il s’agit souvent de leurs archives ! Le beau-père de Paul Hess le missionne pour aller récupérer ses titres et les mettre en sûreté. On protège ses papiers pour leur valeur de propriété, mais aussi pour leur valeur sentimentale. Paul Hess raconte le 26 septembre 1914, et nous prouve sa grande sensibilité archivistique, lorsqu’il revient voir les décombres de sa maison, qu’il retrouve le coffre dans lequel il avait mis ses archives à l’abri : « S’il ne contient que des papiers de famille sans valeur, ces papiers constituent pour moi de précieux souvenirs en ce que, venant de mes ascendants dans la ligne maternelle, ils remontent jusqu’au règne de Louis XIV. Depuis 1685, en effet, je possédais là des papiers timbrés (actes divers de la vie courante, contrats, cessions de parcelles de terre, quittances, etc.) de tous les régimes. »

Ainsi ce livre est vraiment poignant et est un témoignage précieux du point de vue de l’archiviste bien sûr, qui découvre les périls auxquels les archives ont dû faire face pour nous parvenir mais surtout du point de vue humain, les civils ne prennent pas part aux combats, ni aux décisions, et sont tenus dans l’ignorance, Reims vit isolée et soutient comme elle peut ses habitants, à eux de survivre sous une pluie torrentielle d’obus et de barbarie …

Léo Garnier