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Ce que savait la nuit est un thriller d’Arnaldur Indridason, journaliste islandais et auteur de romans policiers. L’ouvrage est sorti en France aux éditions Métailié en 2019 puis en points poche en 2020.

Quelle est l’histoire ?

Sur le glacier de Langjökull dont le recul s’accélère à cause de la fonte des glaces, un groupe de touristes en excursion découvre un corps. Il s’agit du cadavre de Sigurvin, un homme d’affaires disparu trente ans auparavant. Son ancien associé, accusé à l’époque, est de nouveau sous les verrous. Mais l’inspecteur Konrad est sceptique. Bien qu’étant en retraite, cette affaire le hante et il reprend son enquête bâclée, à l’époque, par un de ses collègues.

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Et les archives dans tout ça ??

Les archives sont d’abord présentes à travers la vie personnelle de l’inspecteur Konrad. La mort de son père a réveillé en lui quelques traumatismes et il se trouve devant les archives paternelles. On sent que Konrad ne sait pas par où commencer avec ces documents qui lui rappellent ses relations conflictuelles avec une figure paternelle recelant encore bien des mystères. Ces documents sont décrits de manière classique : « vieux papiers », « papiers jaunis » inévitablement rangés dans des cartons à la cave. Pourtant, dans des périodes de doute et de questionnement personnel, l’inspecteur ressort ses archives, ce qui prouve leur utilité : celle de maintenir le souvenir et, parfois, d’expliquer un peu le parcours des aïeux.

Mais c’est dans le cadre de son enquête sur la mort de Sigurvin que l’inspecteur Konrad échange avec une archiviste prénommée Olga dont il semble qu’il la connaisse déjà puisqu’elle est décrite comme « aussi peu avenante que d’habitude ». Tiens, une archiviste revêche, ça faisait longtemps ! Et Olga est un modèle du genre. Cette archiviste des archives de la Police est évidemment proche de la retraite et n’est pas « à prendre avec des pincettes » ce qui implique que ses collègues limitent « leurs relations avec elle au strict nécessaire ». Sa description physique montre une femme « petite, les jambes courtes et solides, carrées, le corps imposant », Olga n’est pas un prix de beauté ni d’amabilité, un véritable cliché ambulant que son mari a fini par quitter tellement elle est acariâtre.

Quand Konrad lui demande des documents, elle se montre « agacée » mais échange toutefois avec son ex collègue. Pourtant, elle se montre intraitable sur les conditions de communication des documents : « je ne suis pas autorisée à te communiquer ces procès-verbaux (…) Tu ne travailles plus dans cette administration et nos archives ne sont pas ouvertes au public. » L’auteur qualifie son attitude de « vacharde » alors qu’Olga ne fait que respecter le règlement. Konrad fait alors appel à la mémoire de l’archiviste qui n’hésite pas à l’aider puisque cela n’enfreint pas sa déontologie. Konrad ayant réussi à piquer sa curiosité, elle oublie ses propos précédents et compulse des dossiers aux côtés de l’inspecteur retraité : rapport d’autopsie, croquis etc défilent devant leurs yeux. L’archiviste se passionne à son tour pour l’enquête et finit par laisser tomber sa mauvaise humeur. Peut-être parce que quelqu’un prend son avis en considération et l’implique dans l’enquête ?

Comme souvent dans les thriller, les archives aident à faire avancer l’enquête : Sigurvin, l’homme qui a été tué il y a trente ans, faisait partie des scouts dans sa jeunesse. Konrad recherche alors dans les archives du mouvement qui Sigurvin avait bien pu fréquenter à cette époque : les documents ont été informatisés, ce qui permet une recherche par indexation. Pour avoir des précisions sur les conditions du meurtre, Konrad doit se pencher sur les archives météorologiques. On voit donc combien l’enquêteur travaille minutieusement et progresse grâce aux informations glanées dans les archives.

Quelles que soient les conditions de consultation des archives, ce sont elles qui font avancer l’histoire et une fois passée la mauvaise humeur d’Olga, on découvre peu à peu les réponses à nos questionnements.

Sonia Dollinger

Le manuscrit Robinson, ouvrage de Laurent Whale, est le deuxième volet de la série Les Rats de Poussière, il succède à Goodbye Billy, premier opus qui présentait les protagonistes et les entraînait à la poursuite de Billy the Kid. Le Manuscrit Robinson est publié en 2015 aux éditions Critic puis en 2016 chez Gallimard dans la collection Folio Policier.

Robinson

Quelle est l’histoire ? 

Le trésor de l’Empire Aztèque pillé par Cortés et ses conquistadores a disparu mais il fait toujours rêver. On en retrouve la trace à plusieurs périodes de l’histoire comme au XVIIIe siècle lorsque le flibustier Van Hoorn tente de mettre la main sur les richesses aztèques. Des chasseurs de trésors de toutes les époques rêvent de retrouver le butin. C’est pourquoi, en 2013, Bernt Klesser, un riche amateur d’archéologie sous-marine affrète un navire pour effectuer des recherches et espérer retrouver le trésor de Montezuma. Tout ne se passe hélas pas comme prévu. Les rats de poussière vont se trouver mêlés à cette affaire par le truchement d’un manuscrit de Daniel Defoe : la première version de Robinson Crusoé.

Et les archives dans tout ça ??

Elles sont inévitablement très présentes puisque l’équipe des « rats de poussière, » dirigée par Dick Benton en charge du Service des Archives Tronquées de la Bibliothèque du Congrès, est au cœur du récit.

On rencontre la mention d’archives pour la première fois lors de l’expédition archéologique de Bernt Klesser. En effet, ce dernier a amassé des ouvrages mais aussi des archives maritimes et des chroniques de marin afin de mieux cerner ses objets de fouille. Klesser a même réussi à soudoyer des officiers ministériels pour obtenir un document original, une précieuse carte maritime. Détenir l’original lui garantit que personne d’autre ne consultera le document. Cette attitude n’est pas sans rappeler celle de certains chercheurs qui aimeraient parfois bien confisquer un sujet de recherche à leur seul profit ou celle de certains collectionneurs peu scrupuleux qui tentent parfois de se servir dans les dépôts d’archives. Bien plus loin dans le récit, on apprend que Daniel Defoe lui même aurait subtilisé des archives (des livres de bord de navire) pour faire disparaître toute trace de certains événements. Les archives sont parfois embarrassantes et menacées de disparition lorsque leur contenu ne paraît pas conforme à une doxa officielle. L’archiviste Andrew Kerouac le précise d’ailleurs dans un autre passage : « les archives sont pleines d’affaires où des documents ont été escamotés pour brouiller les pistes. » Vérité toute relative des archives, tout chercheur le sait.

La figure de l’archiviste –Andrew Kerouac, déjà rencontré dans le précédent opus – apparaît alors que l’amiral Pilsner, une vieille connaissance de Dick Benton lui demande d’expertiser un manuscrit : celui de Robinson Crusoé. Kerouac est présenté à nouveau comme un sexagénaire aux cheveux argentés mais d’une vivacité extrême dès qu’il s’agit d’archives. Kerouac entretient une relation physique avec les archives, il les caresse et les renifle, les manipule avec précaution avec une spatule en bois – exit les gants. Kerouac est donc présenté comme un véritable expert et un érudit qui connaît fort bien la littérature et les manuscrits des grands auteurs. Pour Kerouac, ce manuscrit est présenté comme une « relique » et l’archiviste est décrit comme un passionné. C’est parfois l’impression que nous avons en tant qu’archiviste quand nous tenons entre les mains un document exceptionnel. Mais l’archiviste n’est pas seulement un érudit béat d’admiration devant ses archives, il est aussi un expert avisé : il compare les encres et leur composition, la texture du papier utilisé et effectue des comparaisons graphologiques pour authentifier le manuscrit de Defoe. C’est d’ailleurs cette expertise de l’archiviste qui permet de faire progresser le récit de manière significative.

Bien plus loin dans l’histoire, Andrew Kerouac évoque ses échanges avec des collègues archivistes : « entre archivistes, nous échangeons souvent », montrant ainsi une communauté d’entraide et de partage d’informations. On apprend aussi qu’il existe plusieurs versions du Robinson Crusoé de Defoe : par chance, les brouillons ou premières versions n’ont pas été détruites, ce qui est une vraie chance pour les chercheurs et, ici, pour l’enquête. Voilà de quoi remettre sur la table les instructions de tri qui indiquent qu’il ne faut conserver qu’une version finale d’un document et supprimer les brouillons ou versions non définitives. Il m’est déjà, en tant qu’archiviste, arrivée d’être confrontée à la question et de finalement conserver les différentes versions d’un discours ou d’un article pour pouvoir constater la progression de la pensée de l’auteur.

Des archives qui disparaissent ou qui ne disent pas tout, un archiviste fin limier, expert et passionné, Laurent Whale décrit fort bien l’univers complexe et enthousiasmant des archives.

Sonia Dollinger

Le Hameau des Purs est un thriller de Sonja Delzongle dont nous vous avons déjà parlé à propos d’un autre de ses titres, Boréal. Une première édition est sortie en 2011 et le titre est réédité en 2019 chez Gallimard en version revue par l’auteure. Le Hameau des Purs évoque des thématiques liées aux secrets de famille et aux groupuscules vivant en vase clos.

Quelle est l’histoire ?

Un incendie criminel a ravagé un hameau dans lequel séjournait une communauté formée de gens ayant décidé de se tenir à l’écart du monde moderne et qui se sont baptisés du nom de « Purs ». Sept cadavres calcinés ont attiré l’attention de la police et de la journaliste Andrey Grimaud qui connaît bien les lieux. En effet, ses grands-parents faisaient partie des Purs et Audrey a passé ses vacances dans cet endroit étrange. La jeune femme, au fur et à mesure de son enquête, se remémore son enfance et les secrets qui l’ont émaillée. Plus son enquête progresse, plus les cadavres s’accumulent sur son chemin.

On ne peut que conseiller la lecture de cet excellent thriller pour la description très réussie de la communauté des Purs et pour les retournements de situation qui font perdre la tête au lecteur pour le conduire vers un dénouement inattendu.

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Et les archives dans tout ça ??

Qui dit secrets dit recherche dans les archives, c’est donc tout naturellement que, pour mieux connaître les ressorts qui animent la communauté, Audrey se rend aux Archives municipales : « aller jouer les sous-marins dans les archives municipales faisait partie du programme de la matinée. » L’auteure utilise une métaphore aquatique, comme s’il s’agissait d’explorer les bas-fonds du village, de plonger à la fois dans un passé plus ou moins enfoui et dans des histoires plus ou moins avouables. Evidemment, Audrey éternue car les archives sont poussiéreuses, un cliché tenace véhiculé au gré des pages tout comme la présence de « liasse de documents jaunis ». On sait aussi qu’il flotte dans la salle « une odeur de renfermé ».

Plus étonnant, il semble que la carte de presse d’Audrey ait agi comme « un vrai sésame », comme si l’archiviste ou le personnel présent, qui n’est jamais mentionné, pouvait être sensible au prestige du journaliste. Sonja Delzongle ayant exercé cette profession a-t-elle pu juger de cela lors d’un passage aux archives ? L’absence de description du personnel et d’interaction avec un quelconque être humain est étonnante mais pourrait bien trouver son explication dans le dénouement du récit.

La journaliste trouve surtout d’anciens articles de presse qui lui donne des informations sur les meurtres de l’Empailleur et ses victimes, mais rien sur ce qu’elle cherche : la communauté des Purs et son rôle pendant la Seconde Guerre mondiale. Son passage aux archives se révèle pourtant crucial en mettant au jour des liens dont elle ne soupçonnait pas l’existence. La compréhension des réseaux locaux passe donc par la recherche en archives.

Lors de son deuxième passage aux Archives, Audrey ne rencontre, là encore, aucun archiviste alors qu’elle semble perdue dans ses recherches et ne trouve rien. Désemparée, « se croyant seule, elle manifesta bruyamment sa déception« . Typiquement ce qui ne devrait jamais arriver : un lecteur en plein désarroi à qui personne ne vient en aide. Ce type de description me rend toujours un peu triste sachant que le service aux usagers est la priorité d’un service public.

Bref, c’est à la présence d’un autre lecteur – un confrère d’une gazette locale – qu’Audrey doit son salut. Roger Berlini, journaliste local, a déjà effectué des recherches sur le hameau des Purs et en a visiblement fait don aux Archives puisque son dossier est consultable sur place. Pour comprendre les interactions entre les Purs, Berlini a, certes, retracé l’histoire du hameau mais a également réalisé des recherches généalogiques approfondies qui s’avèrent surprenantes et instructives. Là encore, les usagers se débrouillent seuls, se servent dans les rayonnages et rangent eux-mêmes les documents sans aucune intervention d’un archiviste.

Si la description des lieux correspond à une série de clichés tenaces qui collent à la peau des archives comme la poussière à une liasse, il faut noter que le passage aux Archives, bien que laborieux, s’avère décisif. Pour comprendre les drames d’aujourd’hui, il faut parfois fouiller dans le passé tumultueux des familles et arracher des décennies de secrets et de non-dits.

Sonia Dollinger

Boréal est un ouvrage de Sonja Delzongle sorti en 2018 aux éditions Denoël et en 2019 chez Folio Policier. L’auteure est devenue avec Dust, paru en 2015, l’une des têtes d’affiche du thriller français. Dans cet opus, Sonja Delzongle évoque avec acuité les changements climatiques et leurs conséquences dramatiques sur la faune et la flore, tout en livrant un thriller au suspense haletant.

Quelle est l’histoire ?

Alors que les scientifiques de la base ARCTICA située au cœur du Groenland tentent une sortie, ils tombent sur un immense cimetière animal : des centaines de bœufs musqués gisent prisonniers du permafrost. Quel phénomène peut bien être responsable de cette hécatombe ? C’est pour le découvrir que le chef de la mission va faire appel à une scientifique reconnue dans le domaine des changements climatiques et du comportement animal, Luv Svendsen.

Boreal

Et les archives dans tout ça ??

La notion d’archives apparaît à deux reprises dans des circonstances différentes. La première fois, il s’agit d’archives du for privé puisque Luv accède aux fichiers informatiques de sa fille aînée. Les dossiers et fichiers sont particulièrement organisés : « tout est enregistré dans des dossiers distincts« , on est loin du vrac numérique puisqu’il est précisé plus loin que Luv a affaire à un « archivage méthodique d’où ressort une sorte d’obsession. »L’auteur emploie le terme de « patrimoine » pour évoquer ces fichiers, montrant bien l’importance égale des archives numériques qui renferment des données aussi précieuses que les documents conservés sur papier. Elles sont le reflet d’une vie et de ses choix, de ses blessures et de ses combats comme c’est le cas ici. Pourtant, quand Ava, la fille de Luv, a choisi de confesser quelque chose de très intime et de très grave, c’est sur papier qu’elle le couche et le dissimule sous son lit, on voit combien la relation avec le support reste importante. Si l’informatique permet d’accumuler l’information, le récit personnel passe encore par une forme physique, dont il semblerait qu’elle soit encore considérée comme plus sûre.

Ces archives personnelles particulièrement bien organisées contrastent avec celle du Sherif Sangilak, précieusement conservées dans une petite boîte en fer-blanc, où l’on ne trouve que quelques photos jaunies mais qui sont, pour cet homme les documents les plus précieux qui puissent être. Ces fragiles archives sont les seules traces restant des êtres disparus, c’est pourquoi on devrait toujours se pencher dessus avec le plus grand respect. Ils sont les témoins de vies modestes, le souvenir de celles et ceux qui aimèrent.

Plus classiquement, l’autre mention des archives apparaît lorsque l’auteure mentionne le poste de police de Qaanaaq, ville de Thulé au Groenland. On est loin de retrouver un ordonnancement aussi parfait que dans l’ordinateur d’Ava : les archives se résument à un pile de dossiers « écornés et jaunis » ou « se résumant à trois feuilles volantes de rapport ». On précise ensuite : « aucun des dossiers n’a été informatisé », comme si cela pouvait souligner le comble de l’obsolescence. Les archives de la police sont donc bien moins organisées que celles d’un particulier et leur état ne permet évidemment pas de pouvoir en tirer quelque information intéressante que ce soit. Le shérif est donc dans l’obligation d’opérer un travail d’archiviste en classant les dossiers par ordre chronologique pour tenter de trouver une cohérence d’ensemble mais ces archives ne sont finalement que « des aveux d’impuissance, des preuves jaunies et poussiéreuses » – on attendait la poussière, la voici ! Pour une fois, les archives ne sont pas un élément moteur de l’histoire, elles ne font que souligner l’inefficacité d’une police dépassée.

Archives de l’intime et archives administratives sont présentées avec le même soin, ordonnées comme celles d’Ava ou tombées en déshérence comme celles du shérif, elles sont, chacune à leur manière, les témoins de nos vies et de nos drames. On pourrait y ajouter les travaux des scientifiques qui étudient les carottes glaciaires qui sont les archives de la planète et que Sonja Delzongle mentionne en fin de volume. Si tout est archives, chacun d’entre nous est un document d’archives dont il est de notre devoir de conserver et transmettre la mémoire.

Sonia Dollinger

Une Putain d’Histoire est un thriller de Bernard Minier, paru chez XO Editions en 2015 et qui reçut le prix du meilleur polar francophone du Festival de Cognac la même année. Le titre est ensuite paru chez Pocket. Il s’agit du quatrième ouvrage de l’auteur.

Quelle est l’histoire ?

Bernard Minier conte l’histoire terrible et glaçante d’Henry Dean Walker, un jeune homme de 17 ans, vivant sur Glass Island, une île située au nord de Seattle. Sa vie semble se dérouler sans accroc, Henry se partageant entre sa bande de potes et sa petite amie. Tout bascule le jour où cette dernière disparaît et est retrouvée sauvagement assassinée peu après. Toute l’île est sous le coup de l’émotion, l’angoisse et la paranoïa semblant gagner les habitants. Avec cet ouvrage, Bernard Minier offre un huis-clos particulièrement bien ficelé.

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Et les archives dans tout ça ??

Si vous lisez régulièrement ce blog, vous savez combien les archives sont des éléments récurrents et essentiels dans les enquêtes policières. Elles peuplent les thrillers et permettent de faire avancer le récit tout en donnant un peu de respiration à une action parfois très dense.

Dans Une Putain d’Histoire, Bernard Minier évoque avec précision la collecte et l’utilisation des données par les services secrets et le détournement qui peut en être fait pour des recherches à des fins personnelles : « Il mit en route PROTON, un programme de collecte de métadonnées (…) Pour des gens comme Jay, les métadonnées (…) c’était le pied. » Afin de retrouver quelqu’un, il suffit parfois d’explorer ces données – ici les données relatives aux appels téléphoniques stockées par la NSA. L’auteur donne le détail des données collectées stockées sur des bases de données différentes selon leur thématique : une des bases de données renferme le trafic internet et l’autre les enregistrements téléphoniques. Si ce stockage de données privées est avant tout destiné à la surveillance du territoire et à se prémunir contre les activités illicites, Bernard Minier montre ici que des intérêts privés peuvent parfois s’emparer du système à des fins plus personnelles. Simple fiction ? La surveillance du contenu des réseaux sociaux décrite dans l’ouvrage paraît pourtant bien réaliste. Le système de surveillance et de croisement des données est décrit par le menu et fait plutôt froid dans le dos. Pourtant, on ne peut s’empêcher de penser en historien et se dire que ces milliers de données seraient une source passionnante pour les chercheurs en sciences humaines pour l’avenir. Les régimes exerçant une surveillance sur leurs citoyens sont, en effet, de gros producteurs d’archives. Evidemment, dans l’absolu, il existe des organismes de contrôle de l’utilisation des données mais comment garantir un accès totalement sécurisé à toutes et tous et une utilisation éthique de cette masse d’archives numériques que nous générons tous dans la plus grande naïveté.

Pourtant, sachant combien les citoyens sont pistés, certains groupes d’individus savent comment masquer leur présence sur internet ou comment falsifier des données pour tromper la surveillance : « sans données, le roi était nu… » Contre la toute-puissance de l’Etat, la résistance s’organise, même s’il est bien difficile d’échapper aux logiciels de reconnaissance faciale, aux croisements de bases de données multiples qui tendent à retracer les faits et gestes des individus les plus inoffensifs.

Enfin, Bernard Minier évoque les archives d’un centre de fertilité et l’accès confidentiel aux données concernant les donneurs. Le directeur du centre, facilement corruptible, laisse un des protagonistes accéder aux dossiers. C’est l’occasion pour l’auteur de décrire la manière dont ces documents sont conservés : dans un meuble « même pas verrouillé ! » dans un garage, autant dire le niveau minimum de conservation sans aucune garantie de contrôle de la consultation des archives rangées dans de simples dossiers suspendus. On apprend par la suite que le visiteur a embarqué la fiche du donneur qui l’intéressait : « extrait des archives de Jeremy Hollyfield », bref, rien ne va plus.

L’accès aux archives qu’elles soient conservées sur support papier ou bien plus encore sous forme de métadonnées est bien l’arme du futur et leur contrôle est un élément de pouvoir et de savoir. Encore faut-il en persuader nos décideurs et mettre en place des instances de contrôle pour éviter des usages néfastes.

Sonia Dollinger