Archives de la catégorie ‘Littérature’

SS-GB est une uchronie publiée en 1978, oeuvre de Len Deighton, écrivain britannique, auteur de nombreux romans historiques et d’espionnage.

SS_GBL’action se situe en Angleterre en 1941 alors que l’Allemagne nazie a gagné la guerre. Churchill est mort et le roi George est enfermé à la Tour de Londres. Le pays est régi par les autorités allemandes qui s’opposent les unes aux autres alors que la Résistance s’organise.

Au centre de l’intrigue se trouve Douglas Archer, commissaire à Scotland Yard, un homme brillant et reconnu qui travaille sous les ordres du général SS Kellerman. Il est chargé d’enquêter sur le meurtre du docteur Spode, un physicien qui œuvrait pour les nazis. L’enquête est particulièrement complexe et entraîne le commissaire Archer sur de multiples pistes et notre homme se retrouve très vite au cœur des complots et des rivalités entre factions nazies rivales et entre résistants.

Même si vous n’êtes pas fan d’uchronie, cet ouvrage est un thriller haletant que vous ne pourrez plus lâcher après l’avoir commencé.

Et les archives dans tout ça ??

Les archives représentées ici sont avant tout celles du pouvoir en place. Pourtant, la première apparition du mot archives est liée à une histoire de flirt entre le commissaire Archer et sa secrétaire qui lui cause quelque soucis. Son coéquipier, Harry lui fait quelques remontrances : « fais-ça avec la blonde, là-haut aux archives » sous-entendant que personne ne s’en apercevrait. L’archiviste n’a donc pas de prénom et est seulement mentionnée comme objet de désir, pas davantage, mais c’est assez rare pour être souligné. On sait juste que l’archiviste est également amie avec la secrétaire d’Archer mais rien de plus. Du côté des Allemands, on sait qu’il existait un « archiviste officiel de la 29e division d’infanterie »qui relatait les combats dans le journal de son unité. Il n’est nulle part mentionné qu’il existe des archivistes pour chaque unité mais il est intéressant de noter que ce personnage est là pour consigner les faits au jour le jour et donc écrire l’Histoire en train de se faire.

Par la suite, lorsqu’Archer trouve un cadavre sur lequel il basera son enquête ultérieure, le commissaire n’est pas ravi lorsque la carte d’identité du mort mentionne une adresse à Kingston. Impossible de vérifier : « le bureau des archives de Kingston avait été détruit lors des combats, c’était une des adresses préférées des faussaires, fabricants de papier d’identité. » Une fois leur disparition effective, on a beau se lamenter sur la perte des archives, celle-ci s’avère être très handicapante dans les enquêtes de police et la recherche d’identité. Doit-on conclure une fois de plus qu’il faut un drame pour démontrer l’utilité des archives ? – oui, ok, j’en vois déjà certains dire : « on s’en fiche, tout sera bientôt numérisé », comme si les archives numériques étaient indestructibles.

On vérifie toutefois si le nom de la victime apparaît mais « les archives criminelles n’ont rien sous ce nom.  » On ne peut pas gagner à tous les coups, mais, au moins, lorsque les archives existent, on peut recouper les informations. Lorsqu’il s’agit d’en savoir plus sur un des protagonistes de l’affaire, Harry, inspecteur et ami d’Archer va subtiliser une fiche aux archives et la trimbale dans sa poche pour la montrer au commissaire et peu importe ce qu’elle devient et comment elle est manipulée par la suite !

La possession des archives signifie également symboliquement la prise de pouvoir d’une nouvelle autorité : lors de son installation à Scotland Yard, le Standartenführer Huth fait transférer toutes les archives près de ses bureaux. Cependant, l’auteur précise que le ménage est fait avant ce transfert et que les dossiers sont remplis de « fiches d’archives vierges et des bordereaux sans importance. » Ce tri parfois violent effectué dans les archives est assez connu des archivistes qui la constatent avec impuissance lors d’une passation de pouvoir.

Cette disparition d’archives est également constatée par l’inspecteur Dunn qui aide le commissaire dans son enquête. il lui dresse la liste de toutes les bibliothèques et archives où il s’est rendu, notamment les archives de Scotland Yoard, celles de la Gestapo ou les archives centrales SS mais raconte que « une personne ou des personnes se sont donné encore plus de mal pour faire disparaître de ces différents endroits toutes références au professeur et à son travail. » Ainsi, il se confirme que les archives du pouvoir sont celles qui sont parfois le moins à l’abri des destructions, d’autant qu’il est précisé ultérieurement que toute demande de consultation de ces documents est signalée au général de la SS. Quelques informations échappent fort heureusement à ces destructions, ce qui permet à Harry d’aller fouiller dans les archives de la Gestapo et trouver des informations fort instructives sur un officier allemand.

La connaissance des archives est enfin l’enjeu d’une véritable course à l’information, chaque protagonistes cherchant dans les « lointaines archives » de Berlin des révélations susceptibles de nuire à son rival. On donne parfois des documents partiels voire mensongers pour tromper l’ennemi et on a bien du mal à savoir qui manipule qui et quels documents disent la vérité.

Avec SS-GB, nous avons un bel exemple du jeu qu’exerce un pouvoir autoritaire à partir des archives : le fichage généralisé induit des stratégies de contournement : destructions, falsifications, les archives subissent tous les aléas possibles, on peut donc finalement se résoudre à dire qu’elle sont essentielles dans ce récit !

Sonia Dollinger

 

 

 

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Ferragus, chef des Dévorants, est un roman d’Honoré de Balzac paru en 1833 pour la première fois sous forme de feuilleton et qui s’inscrit dans son grand oeuvre, la Comédie Humaine. On peut voir dans ce récit les prémices du roman policier ainsi qu’une peinture réaliste des mœurs parisiennes.

FerragusL’histoire : au cours de l’année 1819, un jeune officier de cavalerie, Auguste de Maulincour se languit d’amour pour Clémence Desmarets, épouse d’un riche agent de change. Alors qu’il suit cette dernière dans un quartier mal famé, il la soupçonne d’avoir une liaison avec un personnage mystérieux nommé Ferragus. Fou de jalousie, Maulincour persécute la malheureuse Clémence et révèle l’affaire à son mari. Jules Desmarets qui aime sincèrement sa femme est peu à peu envahi par le doute et veut savoir de quoi il retourne. La curiosité de son mari, le poids de son lourd secret et la honte qui en résulte finissent par avoir raison de la santé de Clémence qui meurt de désespoir. L’identité de Ferragus est enfin révélée à Jules Desmarets mais… trop tard !

 

 

Et les archives dans tout ça ??

Alors que Jules Desmarets espionne sa femme, une lettre de Ferragus arrive dans leur demeure. Jules s’en empare, souhaitant la lire, manque de chance, la lettre est cryptée. C’est alors que l’agent de change va faire appel à son ami le plus fidèle, Claude-Joseph Jacquet, archiviste de profession. Ce passage donne l’occasion à Balzac de dresser un portrait ciselé dont il est spécialiste.

Après avoir loué sa probité et l’austérité de ses mœurs, l’auteur évoque sa profession : « Employé au ministère des Affaires étrangères, il avait en charge la partie la plus délicate des archives. Jacquet était dans le ministère une espèce de ver luisant qui jetait la lumière à ses heures sur les correspondances secrètes, en déchiffrant et classant les dépêches. » Balzac nous présente donc un monde sombre et austère dans lequel évolue un être humain qui apporte sa lumière et son intellect dans un monde feutré. L’archiviste classe, comme c’est le cas pour chacun d’entre nous, mais il a également ici une mission de déchiffrage, il participe donc activement aux affaires du ministère, apportant son expertise sur des documents dont il est l’un des rares à pouvoir en comprendre le sens. L’archiviste est donc présenté ici comme un médiateur entre le document et son lecteur puisque, sans son travail, les archives resteraient inutiles car indéchiffrables.

Jacquet occupe un bon poste mais ne navigue pas dans les hautes sphères : « il se trouvait aux Affaires étrangères tout ce qu’il y a de plus élevé dans les rangs subalternes et vivait obscurément, heureux d’une obscurité qui le mettait à l’abri des revers. » L’archiviste appartient ainsi clairement aux classes moyennes et les Archives ne sont évidemment pas le service le plus important du ministère. Pourtant, les compétences de l’hommes sont reconnues et il peut même se lier d’amitié avec des personnages aussi riches et puissants que Jules Desmarets.

Claude-Joseph Jacquet fait également état d’un des devoirs de l’archiviste en se qualifiant de « muet par état » et en insistant : « c’est ma partie, la discrétion. » Jacquet évoque là le devoir de réserve auquel tout archiviste est lié puisque c’est lui qui a, in fine, la connaissance des dossiers la plus étendue ou au moins la possibilité d’accéder aux informations de sa structure sans problème. Il est donc le garant d’une discrétion nécessaire à l’exercice de ce métier. Balzac oppose d’ailleurs la discrétion de Jacquet au caquetage d’un ministre qui se dépêche de raconter les déboires de Jules Desmarets, opposant ainsi la rigueur et la probité du fonctionnaire à la péroraison du politique mondain.

Enfin, l’archiviste fait montre de son grand professionnalisme car, à peine a-t-il posé les yeux, sur la lettre codée, qu’il en décode le chiffre sans même sourciller. Ainsi, son expertise est reconnue. Il va même reconstituer le cachet brisé de la missive pour éviter qu’on découvre qu’elle a été lue. Jacquet est l’homme qui sait dont l’homme qui a le pouvoir économique a besoin et sans lequel il n’aurait pu résoudre son énigme. Preuve, s’il en est, que l’argent ne remplace pas toujours le savoir.

Balzac semble avoir une bonne opinion de son personnage puisqu’il écrit même qu’il est digne d’avoir Plutarque pour biographe. Jacquet est, en effet, présenté comme un homme libre que les pesanteurs bureaucratiques désolent malgré son appartenance à l’administration.

Claude-Joseph Jacquet est un donc un archiviste présenté de manière positive, sans volonté de caricaturer son métier, une sorte de modèle pour les archivistes du temps présent. Le ver luisant n’est-il pas la seule source de lumière dans l’obscurité ?

Sonia Dollinger

La Chamade est un roman de Françoise Sagan paru en 1965 chez Julliard. Le titre a fait l’objet d’une adaptation cinématographique par Alain Cavalier en 1968 avec Catherine Deneuve, Michel Piccoli ou Roger Van Hool dans les rôles principaux.

L’histoire : Lucile, une jeune femme aimant le luxe et l’oisiveté mène une existence mondaine et désœuvrée grâce à l’amour et l’argent de son amant, Charles avec lequel elle court de spectacles en soirées mondaines. Cependant, Lucile s’ennuie dans cette vie facile mais monotone auprès d’un Charles plus âgé et trop attentionné. Ainsi, lorsque Lucile croise le chemin d’Antoine, jeune amant de son amie Diane, Lucile ne résiste pas longtemps au charme sauvage de ce dernier. Les deux jeunes gens vivent une passion dévorante, laissant derrière eux les cœurs brisés de leurs amants respectifs, jusqu’à ce que la routine remplace l’amour.

Et les archives dans tout ça ??

ChamadeTrouver mention des archives dans ce monde de luxe, de mondanités et d’oisiveté peut paraître surprenant et pourtant !

Lorsqu’Antoine et Lucile s’installent dans un petit appartement modeste correspondant aux moyens du jeune homme, Lucile ne perd pas ses bonnes habitudes et reste à attendre son bien-aimé sans occupation particulière. Ce comportement désinvolte énerve Antoine qui décide de trouver un travail à sa dulcinée. Lucile le voit revenir tout guilleret et tombe des nues quand Antoine lui annonce la bonne nouvelle :

 

« J’ai parlé à Sirer (…), tu sais, le directeur du Réveil… il a une place pour toi aux Archives. »

Lucile est un peu estomaquée et répète l’information afin de mieux l’intégrer : « Aux Archives ? » Oui, il y a de quoi s’étonner, Lucile n’ayant fait aucune étude apparemment et aucune en relation avec le beau métier d’archiviste. On soupçonne donc que ce type de job pouvait facilement être confié au premier venu, ce qu’Antoine se dépêche de confirmer : « Oui. C’est assez amusant, il n’y a pas trop de travail et il te donne cent mille francs par mois pour commencer » – bon les plus jeunes, détendez-vous, ce sont des anciens francs !

Bien, ça se précise : les archives sont amusantes, c’est déjà ça : ouf, on évite le cliché du métier ennuyeux et poussiéreux, youpi tralala ! Petit bémol toutefois : Antoine doit convaincre Lucile de l’intérêt de travailler, donc il n’a aucun intérêt à lui dire que le métier d’archiviste est pénible. On apprend ensuite qu' »il n’y a pas trop de travail », bon, donc archiviste, c’est cool ma poule : tu tripotes quelques papiers et tu touches un salaire à la fin du mois. Là encore, pas de panique : Antoine n’a aucun intérêt à dire que le métier d’archiviste est difficile étant donné qu’il doit la convaincre d’accepter. On est toutefois loin du métier rêvé par Lucile qui se voyait journaliste célèbre et pas archiviste. Sa réaction ? Elle est « consternée » mais accepte !

Vient ensuite la présentation de son lieu de travail qui, lui, n’échappe pas aux poncifs : « c’était une grande pièce grise, encombrée de bureaux, d’armoires, de classeurs et dont l’unique fenêtre donnait sur une petite rue des Halles« . Non mais Lucile, c’est fini de se plaindre oui ? Tu as une fenêtre, c’est déjà bien non ? Bon, d’accord, la collègue de Lucile, qui n’est pas plus archiviste qu’elle de formation la saoule avec sa grossesse bien avancée mais ce n’est pas le bagne non plus ! La description du métier est rapide : « Elles triaient ensemble des coupures de journaux, cherchaient au fur et à mesure des demandes, les dossiers sur l’Inde, la pénicilline ou Gary Cooper, rétablissaient l’ordre ensuite lorsqu’on leur rendait ces dossiers en fouillis. Ce qui agaçait Lucile, c’était le ton d’urgence, de sérieux qui régnait dans cet établissement et cette sinistre notion d’efficacité dont on leur rebattait les oreilles. » Si on omet la collecte, les principales tâches de l’archiviste sont toutefois bien présentes ici : tri, communication et re-tri parce qu’on connaît tous ce moment de solitude et de lassitude qui nous saisit quand on reclasse pour la énième fois un dossier communiqué à un lecteur trop pressé d’y mettre du désordre ! Lucile vit aussi les petits moments de stress avec un supérieur qui exige un dossier urgent trois minutes avant la fin du boulot.

Mais Lucile s’ennuie, elle n’a visiblement pas la fibre archivistique et, au bout de quelques semaines, elle se plante devant son patron en lui annonçant son départ. Bye Bye les archives et la vie active…

Conclusion : un métier choisi au hasard et sans passion véritable a peu de chances d’intéresser un individu. Recrutez donc de véritables archivistes, il savent faire et ils aiment ça !

Sonia Dollinger

 

 

Pour trois couronnesPour trois couronnes est un roman de François Garde publié en 2013 par Gallimard. Il s’agit du deuxième roman de l’auteur, qui a connu une certaine notoriété à la sortie de son premier ouvrage multi récompensé Ce qu’il advint du sauvage blanc (notamment Prix Goncourt du premier roman 2012).

Nous suivons Philippe Zafar, prestataire de service qui classe les documents de personnes fraîchement défuntes pour le compte de la famille. Il est ainsi engagé pour trier les archives de Thomas Colbert, Français immigré aux Etats-Unis, milliardaire et propriétaire d’une multinationale dans le domaine du transport maritime. Il découvre alors une note manuscrite, sans auteur, sans date, sans nom, sans précision de lieu, décrivant comment un marin en escale fut payé pour mettre enceinte une femme. Philippe Zafar va alors enquêter pour lever le voile sur ce mystère.

 

Et les archives dans tout ça ??

Il y a de quoi dire et écrire sur les archives dans ce roman.

Philippe Zafar est « curateur aux documents privés ». Un nom créé par ce dernier pour un métier qu’il dit avoir inventé. Il ne s’agit pourtant que d’un archiviste prestataire. Mais le choix de création de nom est intéressant : « Plusieurs appellations étaient possibles : archiviste ultime ; documentaliste funéraire ; classificateur post-mortem. J’optai pour une expression plus neutre et vaguement solennelle : curateur aux documents privés.» Les professionnels des archives savent que les termes « archives » et « archivistes » véhiculent souvent une image préconçue et sont parfois lourds de sens et donc mal interprétés. Ainsi dans le monde du travail, les intitulés de poste peuvent être extrêmement variés pour le même emploi. De même dans notre travail, on est souvent amené à utiliser de préférence le terme « documents » ou même « données » plutôt qu’archives. Qui ne s’est pas vu répondre qu’il n’y avait pas d’archives dans le bureau alors que les placards en étaient remplis ?

Philippe Zafar nous décrit ses débuts dans le métier et offre un beau panel des joies et suprises que réserve notre profession! Ainsi il trouve une collection de revus pornographiques dans un dossier nommé « assurance » d’un juge, il découvre des poèmes d’amour écrit par le défunt à la personne qui allait devenir sa femme et qui était inconnu de la famille ou encore il met à jour les lettres d’une maîtresse qu’il détruit à la demande des enfants. Tous les archivistes ont après quelques années d’exercice des expériences de ce genre à raconter !

Mais finalement, le plus important se situe dans la quête du héros, qui parlera à tous les chercheurs, historiens et généalogistes. Ainsi Philippe va, aux frais de la veuve du défunt, voyager de salle d’archives en salle d’archives pour reconstituer le parcours du défunt et identifier un potentiel héritier. Ce serait d’ailleurs le petit bémol de cet ouvrage : il réussit à identifier et à accéder facilement à toutes les archives, trouvant toutes les informations pouvant lui permettre de retracer le parcours d’un marin lambda en 1949. Pour retracer le parcours du jeune marin Thomas Colbert, Philippe Zafar cherche le dossier de personnel. Hélas l’entreprise a fermé et a été rachetée par la CGA-CGM, compagnie concurrente de la société Thomas Colbert pour laquelle il travaille. Il réussit néanmoins à accéder au dossier de personnel sans difficulté ni opposition.

Ainsi Philippe Zafar demande à accéder à des archives bancaires pour retracer le parcours économique d’une famille de notable entre les années 30 et 60. Il se voit dans un premier temps refuser l’accès aux dossiers. Puis, en tirant les ficelles des relations (la société qui l’a embauché étant actionnaire de ladite banque), il obtient l’accès ainsi que du personnel en renfort pour éplucher les archives. Cela est logique.

Ainsi la licence fictionnelle et les besoins narratifs dépassent parfois la réalité pour permettre la résolution du mystère.

Au-delà de la question des archives et du portrait d’un archiviste, le roman cherche à s’interroger sur les conséquences du savoir : que va apporter la vérité ? que va apporter le silence ? qui doit choisir ?

Marc Scaglione

 

Tokyo_Vice_1Tokyo Vice est un ouvrage du journaliste américain Jake Adelstein, il appartient au genre documentaire ou de nonfiction selon la terminologie américaine. Le livre raconte l’expérience d’Adelstein en temps que journaliste au Yomiuri Shinbun, l’un des plus prestigieux quotidiens du Japon. Il fait partie des rares étrangers à avoir pu intégrer une telle rédaction après ses études sur le sol nippon.

Avec cet ouvrage, Jake Adelstein dévoile plusieurs pans de la culture japonaise et évoque ses enquêtes dans les bas-fonds de Tokyo, montrant un aspect de la ville plutôt glauque et interlope. L’auteur développe également ses méthodes et montre combien les relations entre journalistes et policiers sont parfois ambiguës. Le problème est que ses investigations le mettent sur la piste des gangs yakuzas et mettent en péril sa carrière et sa vie. C’est de tout cela que traite Tokyo Vice et on ne sort pas indemne d’une telle lecture !

Et les archives dans tout ça ??

Les archives apparaissent à deux reprises dans Tokyo Vice. Lorsque le jeune journaliste fait son apprentissage du métier, l’une des tâches qu’on lui confie est l’archivage. Il ne semble donc pas exister d’archiviste dédié à cette mission que les journalistes exercent lorsqu’ils sont en équipe de nuit : « Et lorsque nous étions de nuit, nous devions tenir à jour les archives. »

Apparemment, l’archivage ne va pas de soi pour Jake Adelstein : « Les consignes d’archivage étaient incroyablement compliquées. Il y avait des instructions sur l’endroit où écrire la date de l’article et sur la manière de noter son numéro d’édition, où l’archiver, où faire des copies, comment recenser les articles de l’édition nationale et ceux des unes. Le mode d’emploi des archives était incroyablement plus gros que celui du journaliste judiciaire. »

Le journaliste semble s’étonner que l’archivage obéisse à des règles. Et oui, c’est quand même tord les archives :  il ne suffit pas de découper un article de travers et de le coller dans un dossier au hasard ! Les consignes doivent être d’autant plus précises que visiblement plusieurs équipes de journalistes sont chargés de cette tâche et qu’il convient donc de leur donner des recommandations précises pour éviter que tout le monde fasse comme il l’entend et donc, in fine, pour que tout le monde s’y retrouve.

Pour son second contact avec le monde des archives, Adelstein endosse le rôle du lecteur qui doit effectuer des recherches dans les archives  des numéros anciens du journal. Il est chargé de regrouper un maximum d’informations sur un individu sur lequel il enquête. Et là encore, la méthode lui semble complexe ou pesante : « C’était avant que le Yomiuri ne conserve une version numérique des différents numéros, ce qui voulait dire qu’il fallait faire ça à l’ancienne, d’une façon tout à fait emmerdante, en parcourant des éditions reliées. Après deux jours passés à m’éclater les yeux, je suis finalement tombé sur un article (…)« 

On ne peut que sourire devant une telle mauvaise foi : l’utilisation du mot « à l’ancienne » suggère que plus personne ne compulse les journaux de cette manière, en les feuilletant ou que c’est un procédé absolument ringard. En l’occurrence, on lit entre les lignes que le journaliste a peu de temps pour mener son enquête et qu’il trouve sans doute que feuilleter les journaux est une perte de temps. Cependant, la numérisation n’a de sens et ne fait gagner du temps que dans la mesure où elle est accompagnée d’une indexation qui permet d’effectuer des recherches précises. En effet, comble de la mauvaise foi, l’auteur se plaint de « s’éclater les yeux », comme si la lecture sur écran était plus confortable… ouais, j’ai quand même un peu de mal à y croire.

A travers ces deux passages, on note donc deux choses :

  • le fait qu’un journaliste perçoive la complexité d’un système de classement mais ne semble pas comprendre l’utilité de procédures normées qui permettent un archivage pertinent,
  • le changement d’habitude de recherche et de perception de la consultation des données qui montre un journaliste habitué à la pratique numérique mais dérouté et pas du tout charmé par la recherche sur documents originaux.

Des archives sans archiviste, des rapports au document compliqués, pas facile d’évoluer au milieu des archives à Tokyo !

Sonia D.