Archives de la catégorie ‘Littérature’

1991 est le dernier roman en date de l’écrivain à succès et scénariste français Franck Thilliez, sorti chez Fleuve Editions le 6 mai 2021. Les lecteurs de romans policiers et de thrillers pourront vous citer tous ses ouvrages sans hésitation : La Chambre des Morts, Pandemia, Le Syndrome E, Il était deux fois, Le manuscrit inachevé, Sharko, etc.

Ecrit lors du premier confinement, l’auteur nous plonge au tout début des années 1990, où les walkman à cassettes et les 205 comblaient notre quotidien. Le lecteur découvre la première grosse enquête de Franck Sharko, un des personnages phares de l’auteur, fraîchement admis au 36 Quai des Orfèvres, après être sorti diplômé de l’école des inspecteurs. La carrière de Sharko démarre « doucement »… aux archives du 36.

Quelle est l’histoire ?

Après avoir exercé quelques années dans divers commissariats et obtenu son diplôme d’inspecteur de police, Franck Sharko franchit enfin la porte du 36 Quai des Orfèvres. Mais notre nouveau venu dans ce lieu mythique est finalement loin de ses espérances : pour l’accueillir, sa hiérarchie le colle aux archives. Sa principale mission est de compulser et dépouiller les documents de l’ « affaire des Disparues du Sud Parisien » afin de reprendre l’enquête inachevée et perçue comme un lamentable échec par ses collègues.

Sorti de sa longue journée de recherches et de croisement de documents, Sharko aperçoit, à l’entrée du 36 Quai des Orfèvres, Philippe Vasquez, jeune homme sans histoire. Ce dernier, complètement bouleversé par ce qu’il vient de vivre, tente en vain de demander de l’aide à deux agents de police qui peinent à comprendre cette histoire de lettre, de devinette, de photo très étrange, et de poème de Charles Baudelaire menant à une femme prénommée Delphine. Intrigué, Franck Sharko voit l’opportunité de faire ses preuves sur le terrain, contrevenant aux ordres de sa hiérarchie. Très vite, sa toute nouvelle vie d’inspecteur va basculer dans l’horreur, se confrontant aux côtés les plus sombres, machiavéliques, ambigus, macabres, mais malheureusement parfois les plus communs, des êtres humains qui l’entourent.

Et les archives dans tout ça ??

Ce roman est littéralement imprégné de la présence des archives, jusqu’à la couverture qui a l’apparence d’un dossier classé confidentiel. Tous les chapitres, ou presque, font référence aux archives. On se dit d’ailleurs, au fil des pages, que la carrière de Sharko dépend quasi entièrement de celles-ci. De la première à la dernière page, elles sont là, d’abord perçues comme un fardeau, puis comme une sorte de Graal. Sharko et ses collègues ne peuvent avancer sans elles. Ici, les archives prennent beaucoup de formes : papier, orales, photographiques, sonores.

Comme déjà évoqué ci-dessus, Franck Sharko n’est pas vraiment ravi de commencer sa carrière au 36 Quai des Orfèvres enfermé aux milieu des archives : « […] Son job à lui, c’était de prendre place entre ces immeubles de papier, de faire le sale boulot, de décortiquer ces dizaines de milliers de pages, de fichiers, de fax venus des quatre coins de la France » […] « A juste trente ans, au lieu de l’envoyer dans la rue, on profitait de son regard neuf pour qu’il fouille parmi la monstrueuse masse des télégrammes qui remontaient chaque jour à l’état-major ».

Malgré leur importance cruciale, les archives ne sont pas vraiment bien traitées. « Ses coéquipiers, installés à leur bureau, produisait eux aussi de la paperasse qui irait s’entasser dans d’énormes classeurs qui finiraient à leur tour entassés sur des étagères d’archives ». Un constat dans ce roman : les archives de tous les bâtiments que l’on visite au fil de l’histoire sont logées dans les sous-sols en général très mal éclairés, à commencer par son lieu de travail : « une lumière brillait encore, trois étages plus bas, dans les archives, au fond de la cour du 36, un endroit sans fenêtre qui sentait l’encre ».

Plus loin, l’enquête mène Sharko à la consultation d’archives administratives scolaires. La directrice du lieu prévient d’avance : « Pour ma part, ça fait deux ans que je suis en poste ici, mais nous possédons des archives, en effet, dont les plus anciennes doivent dater des années 40 si mes souvenirs sont bons. En revanche… pour tout vous avouer, c’est un peu le fouillis. Tous les dossiers sont dans de gros cartons entassés qui ont subi un déménagement et qui prennent la poussière depuis bien longtemps ». Plus tard, cette dernière « invita son visiteur à descendre dans un sous-sol éclairé par des lampes à néon. Après un couloir, ils bifurquèrent dans une pièce glaciale ou s’entassaient des cartons de paperasse – Comme je l’ai expliqué à votre collègue, j’ai hérité des archives dans cet état et je dois vous avouer que je n’ai pas encore songer à les trier […] Franck observa les murs noirs, la lumière des tubes fluorescents qui grésillait […] il n’y avait même pas de chaise ni de table. Heureusement, les années étaient inscrites sur les cartons. ». Ici, non seulement aucun versement ni même de collecte n’ont été effectués depuis les années 1940, mais les archives sont laissées à l’abandon dans des conditions assez déplorables.

L’auteur nous fait néanmoins découvrir les coulisses et les termes bien spécifiques aux archives de la police : « La bulle, c’était un ensemble de feuilles jaunes, numérotées, datées, rangées par ordre décroissant et maintenues entre elles par une reliure amovible, sur lesquelles les flics d’un groupe notaient tout ce qui leur passait par la tête lors d’une enquête. De simples sensations, des contrôles à effectuer […] La bulle constituait la mémoire d’une équipe ».

Cet univers des archives de la police est aussi particulier qu’impressionnant et passionnant : « Après avoir présenté sa carte au planton, puis au fonctionnaire de l’accueil, Franck Sharko put pénétrer dans le Service des archives et du traitement de l’information situé à côté de la PJ, au 3, quai de l’Horloge, dans la tour Bonbec. Cet endroit était la mémoire du 36, le digne héritier de la salle des fiches inventées par Vidocq. Les lieux impressionnaient Sharko. Ils symbolisaient la toute puissance et la modernité de la police. Cent cinquante fonctionnaires y œuvraient, prêtant main-forte aux flics de tous horizons qui, chaque jour, venaient consulter des dossiers […] Seule contrainte : il fallait travailler sur place, car les photocopies étaient interdites et aucun document ne pouvait sortir des locaux. » L’auteur nous entraîne dans des lieux mythiques et presque magiques dans lesquels beaucoup d’archivistes aimeraient faire carrière.

Les archives y sont traitées comme des biens précieux, même si certaines conditions de consultation laissent à désirer : « Je vais demander à un technicien qu’il nous sorte le CV de notre candidat. Pendant ce temps-là, va remettre les classeurs en places ». Cependant, il y a des limites très strictes : « La totalité du fichier des antécédents judiciaires, soit plus de deux millions et demi de noms, était contenu dans douze énormes cylindres que seuls douze fonctionnaires accrédités pouvaient manipuler. »

Début des années 1990, nous sommes encore à la naissance de l’ère du numérique concernant les archives. L’écrivain évoque les premiers pas de cette « révolution » : « A l’école des inspecteurs, on avait expliqué à Sharko que, bientôt, cette faramineuse quantité de fiches tiendrait dans les quelques centimètres carrés de ce qu’on appelait un disque dur et que n’importe quel flic, n’importe où en France, y aurait accès sans quitter son bureau ».

Les archives papier ne sont pas les seules à aider Franck Sharko et ses coéquipiers dans leur enquête. Les auditions de témoins sont ainsi enregistrées sur magnétophone, moyen plus rapide mais aussi plus efficace et précis pour la consultation. Plus loin, les agents de police font même appel aux archives sonores d’après des enregistrements téléphoniques. On découvre alors le lieu de travail d’un spécialiste en la matière : « Il les conduisit à son laboratoire […] bourré d’appareils électroniques […] Des enveloppes et des boites scellées par des cachets de cire rouge s’accumulaient dans un coin : des enregistrements ou des indices à traiter, venus des services de police de toute la capitale et de sa banlieue »

D’autres extraits, mettant les archives en scène, auraient pu être détaillés dans cet article. Mais ils sont trop révélateurs de l’histoire, l’intérêt étant aussi que vous découvriez par vous-même ce roman.

Les archives sont le fil rouge de ce livre. Rares sont les moments où l’on ne les croise pas. Logique, me direz-vous, pour avancer dans une enquête policière. Mais une archiviste passionnée comme moi apprécie véritablement le fait qu’un auteur les mette autant en évidence, voire les rende plus qu’indispensables.

Si vous aimez Thilliez, les enquêtes glauques et tordues où vous ne pouvez vous empêcher de vous creuser la cervelle, Baudelaire, Maupassant, l’atmosphère du Paris des années 1990, l’univers de la magie, les mystères du vaudou et les archives (bien évidemment), alors je vous conseille vivement ce livre que j’ai dévoré. C’est mon premier Thilliez et ce ne sera pas le dernier.

Emilie Rouilly

L’Ordre du jour est un récit d’Eric Vuillard, écrivain et cinéaste français, sorti en 2017 chez Actes Sud. Le titre reçoit le prix Goncourt la même année. La couverture reprend une photographie de Gustav Krupp, un grand industriel allemand.

Quelle est l’histoire ?

Ce court récit de 160 pages évoque les débuts du IIIe Reich et montre plusieurs moments clefs de la montée du nazisme. L’auteur décrit, dans un premier temps, une réunion menée par Göring où vingt quatre grands patrons allemands sont appelés à soutenir financièrement Adolf Hitler. La description des protagonistes est particulièrement juste et glaçante. L’autre moment décrit avec force détails est la préparation de l’Anschluss jusqu’à cette invasion de l’Autriche qui scella le sort du monde. Les acteurs du récit sont étudiés à la loupe et le récit oscille entre humour noir et dénonciation forte d’un capitalisme complice et d’une lâcheté généralisée.

Et les archives dans tout ça ??

L’évocation des archives passe par la description d’une photographie représentant le chancelier autrichien Kurt Schuschnigg. Eric Vuillard en donne tous les détails, même les plus infimes pour nous dire ensuite que personne ne connaît réellement cette photographie dans son entier : « Il faut aller à la Bibliothèque nationale de France, au département des estampes et de la photographie, pour la voir. Celle que nous connaissons a été coupée, recadrée. Ainsi, à part quelques sous-archivistes chargés de classer et d’entretenir les documents, personne n’a jamais vu le revers mal fermé de la poche de Schuschnigg (…) »

Par cette description, l’auteur nous montre combien les retouches, les recadrages ou les manipulations d’archives peuvent fausser l’impression ou les données offertes au chercheur ou au spectateur. Si le romancier parle en termes d’impressions, de sensations, montrant combien la photographie manipulée offre des atmosphères différentes, on peut faire la même réflexion sur la recherche historique : se contenter de documents de seconde main sans aller vérifier la source primaire peut totalement fausser une interprétation et donc le résultat d’une recherche. La vérité semble appartenir aux « sous-archivistes » qui, eux, ont les archives originelles sous les yeux. Le développement de la mise en ligne, les archives photographiques à portée de main devraient résoudre cette problématique, multipliant également les possibilités de retouche et donc de fausser le document originel.

La même thématique revient un peu plus loin avec les films de propagande tournés par l’armée allemande au moment de l’Anschluss : ils montrent une armée triomphante alors que tout ne s’est pas déroulé comme prévu et que la progression des chars allemands a connu quelques couacs. L’interrogation, la mise en contexte du document qui nous est donné à voir est primordiale, comme la mise en perspective des archives qu’on nous livre : de moment historique qui a sauvé la paix, Munich devient, à la lecture de nos regards contemporains une débâcle avant l’heure. Que dire également des visages figés sur les photographies qui montrent une Autriche en liesse : que pensent les gens dont l’attitude se trouve rappelée et fixée par les archives ? Alors que la vie continue, que l’humain évolue, certains de ses choix restent prisonniers du document d’archives pour l’éternité.

L’ouvrage décrit aussi fort bien la manie des puissants de vouloir laisser leur marque dans l’Histoire. A l’image des rois de France qui employaient des historiographes, Herman Göring : « avait demandé à ses propres services de noter ses conversations importantes ; il fallait que l’Histoire puisse un jour s’en emparer« . Mégalomanie des puissants, bénédiction pour le chercheur en quête d’archives mais aussi pour les juges de Nuremberg à qui ces documents, produits à des fins de glorification personnelle, serviront de preuves irréfutables pour condamner Göring. Les archives, ainsi accumulées pour servir la gloire du maréchal contribuent à sa chute.

Archives retouchées, manipulées, torturées, fabriquées et scrutées, elles sont malgré tout ce qui nous reste de ces vies et de ces choix qui ont changé le monde à jamais.

Sonia Dollinger

Hex est un roman fantastique de l’écrivain néerlandais Thomas Olde Heuvelt. Il s’agit de son premier livre sorti en France, traduit par Benoît Domis à partir de la traduction anglaise. Le livre existe en deux éditions : le grand format chez Bragelonne en 2017 et la version poche chez Le livre de Poche en 2019.

Quelle est l’histoire ?

Black Spring semble à première venue une petite ville américaine simple de l’Hudson. Mais cette bourgade, à l’apparence calme, a un secret : elle est hantée par une sorcière dont les yeux et la bouche ont été cousus. Elle rôde dans les rues et entre à sa guise chez les gens. Gare à ceux qui la touchent ou écoutent ses chuchotements. En outre, toute personne dormant à Black Spring devient un de ses habitants : il ne peut plus désormais quitter la ville plus de quelques jours, sous peine d’être assailli de violentes pulsions suicidaires. Pour conserver le secret absolu, des règles strictes sont observées. Mais un groupe d’adolescents cherche à lever la malédiction qui pèse sur eux, non sans conséquences…

Et les archives dans tout ça ?

Hex est le nom de la brigade chargée de la surveillance de la sorcière et de la dissimulation de sa présence au monde extérieur, sous la responsabilité de Robert Grim. Toutes les mentions d’archives, multiples dans le roman, sont du fait de l’Hex.

Lorsqu’un nouveau couple s’installe à Black Spring, malgré les avertissements et les contre-propositions de l’Hex, celui-ci finit par rencontrer la sorcière. Elle se tenait au pied de leur lit durant un instant intime. Horrifiés, ils quittent précipitamment leur maison et sont repérés par le réseau de caméra de surveillance de l’Hex, qui les prend en charge. C’est à ce moment que le lecteur découvre avec, ce couple, l’histoire de la sorcière. Mais il ne s’agit pas d’un mythe ou d’une légende, il s’agit d’une histoire reconstruite grâce aux sources, le narrateur se réfère systématiquement aux sources, indiquant que ces faits ci ou ces faits là se trouvent « dans les archives ».

Archives que l’Hex conservent. Outre toute la documentation sur l’histoire de la sorcière, cette unité créée à la fin du XIXe siècle, possède une salle dédiée dans son quartier général « où ils gardaient soigneusement vidéos et microfilms ». Et des vidéos, ils en ont un certain nombre. En effet, toute la ville est sous vidéosurveillance. Lorsque le nouveau couple met en doute la véracité des propos tenus par l’Hex, leur demandant s’ils ont une vidéo pour le prouver, Robert Grim répond ceci « nos archives numériques contiennent plus de quarante mille heures de prises de vue (…) Nous gardons les images dix ans, avant de les jeter. Cela devient vite ennuyeux. » Ces images sont conservées sur une longue durée mais pas éternellement, permettant de faire des recherches au cas où. Ces vidéos ont parfois un but didactique. Ainsi en 1967, des chercheurs ont tenté d’ouvrir la bouche et les yeux de la sorcière. Une fois le premier fil de la bouche coupée, l’expérience tourne au drame, les scientifiques se suicidant devant la caméra. Cette vidéo est utilisée pour instruire et traumatiser les enfants afin de leur apprendre les règles à observer dans la communauté de Black Spring et au dehors.

Enfin, outre les documents et les images, l’Hex conserve les échantillons de tout événement suspecté d’être lié à la sorcière. Ainsi lorsque John Blanchard, un éleveur, apporte à l’Hex le cadavre d’un agneau à deux têtes. Robert Grim demande à ce qu’il soit examiné par le médecin avant d’être mis au formol et placé « aux archives avec le reste des spécimens ».

Ainsi l’Hex chargé de surveiller et d’endiguer autant que possible la sorcière doit connaître la menace. Les archives sont la logique trace de ce travail, la bonne information étant la base d’une bonne stratégie.

Marc Scaglione

Lovecraft Country est un ouvrage de Matt Ruff, romancier et nouvelliste américain qui vit actuellement à Seattle. Le livre est paru aux Presses de la Cité en 2019 – en vo en 2017 chez HarperCollins Publishers. Lovecraft Country a fait l’objet d’une adaptation en série diffusée sur HBO en 2020.

Quelle est l’histoire ?

1954 à Chicago : de retour de la guerre de Corée, le jeune Atticus doit affronter le racisme quotidien sur la route de son retour à la maison. Lorsqu’il retrouve son oncle George, éditeur d’un guide du voyage serein à l’usage des Noirs et grand amateur de Science-fiction, Atticus pense avoir retrouvé un peu de quiétude. Pourtant, Atticus doit faire face à un problème de taille : la disparition de son père, Montrose. Lancé à la recherche de son paternel, Atticus est accompagné de son oncle et de son amie d’enfance. Ils vont parcourir les routes et se heurter au racisme, aux lois Jim Crow qui encouragent la ségrégation mais également combattre des forces démoniaques au service d’une secte raciste. La force du récit est d’évoquer, par le biais d’un thriller mâtiné de science-fiction, les différentes formes de racisme auxquelles se heurtent les Noirs dans l’Amérique des années 1950. On suit plusieurs personnages et on adopte leur point de vue.

Et les archives dans tout ça ??

Elles sont, comme souvent, la clef pour comprendre les événements présents ou passés. Au cours de leur périple, nos voyageurs traversent des endroits plutôt étranges et font donc des recherches sur l’histoire des lieux. C’est le cas lorsqu’ils explorent le comté de Devon : « j’ai découvert dans nos archives des tas d’histoires concernant des voyageurs attaqués dans le Devon. Beaucoup de signalement de personnes disparues, aussi. » Marvin déroule l’histoire terrible de ce comté qui mêle esclavagisme et chasse aux sorcières, bref, un endroit douillet pour s’installer ! Quand on étudie un peu les archives, on s’amuserait presque de l’aspect exceptionnel que l’auteur confère à ce type d’histoires tellement les registres de délibérations d’Ancien Régime regorgent d’exécutions en tous genres et de persécutions qui feraient passer la plus belle des villes actuelles pour un bouge hanté et sordide.

L’autre document d’archives précieux, pour lequel tout le monde se bat est le journal de Titus Braithwite. Il s’agit également de rassembler des textes ésotériques qui permettront d’obtenir de la puissance. Le savoir donne le pouvoir et comme le savoir se trouve dans les archives, on en déduit logiquement que le pouvoir provient des archives. Une notion à méditer… Les carnets de magie de Braithwhite sont essentiels à son descendant mais il préfère encore les perdre à jamais plutôt que quelqu’un d’autre en profite. Cette attitude rappelle celle de certains collectionneurs qui préfèrent conserver pour eux seuls un trésor d’archives qui pourrait intéresser la collectivité.

Enfin, les archives apparaissent sous forme de recherches généalogiques : Montrose, le père d’Atticus, fait des recherches sur sa propre famille mais aussi celle de sa femme qui semble cacher quelques secrets intéressants. Les archives photographiques sont également convoquées comme permettant de faire avancer les recherches. Mais le document d’archives le plus important pour la famille d’Atticus est le Livre des Jours qui raconte la vie de servitude de leur ancêtre Adah sur lequel, chaque année les membres de la famille ajoute une ligne, celle des salaires et intérêts qui étaient dus à la famille pour ces années de servitude. Ce registre permet à la famille de ne pas oublier le douloureux passé familial. L’existence d’archives familiales qui se transmettent à travers les générations entretient le souvenir mais peut parfois enchaîner une lignée à un passé difficile en l’empêchant d’aller de l’avant. Pourtant, il est important de savoir d’où on vient et le registre d’Adah est aussi un formidable outil de cohésion familial. Le livre se doit d’être préservé et transmis à tout prix et certains membres de la famille vont même risquer leur vie lors des émeutes de Tulsa pour le récupérer : perdre le lien avec l’histoire familiale est une forme de mort.

Des archives magiques, des registres plus précieux qu’une vie humaine, les archives sont ici présentées comme élément de pouvoir et de connaissance. Elles sont au centre de la lutte de pouvoir que se livrent la famille d’Atticus et Braitwhite. Noirs ou blancs, nous avons droit à notre histoire et droit à l’accès aux archives afin de faire progresser notre connaissance familiale ou nationale.

Sonia Dollinger

Fantaisie allemande est un ouvrage de Philippe Claudel paru chez Stock en 2020. L’auteur prend pour toile de fond une Allemagne à peine sortie des affres de la Seconde Guerre mondiale ou, à tout le moins, restée marquée par cette époque indélébile.

Quelle est l’histoire ?

Dans cet ouvrage, Philippe Claudel présente plusieurs personnages vivant à l’époque contemporaine, qu’il s’agisse de la Seconde Guerre mondiale ou l’époque actuelle. Ces situations lui permettent d’évoquer le poids que la guerre fait encore peser sur la mémoire allemande. Son ou ses personnages principaux sont reliés à un – ou des – individus portant le prénom de Viktor. L’horrible gardien de camp est-il le même Viktor que le vieil homme martyrisé par une pseudo infirmière en maison de retraite ? Dans ce recueil, Philippe Claudel mêle faits historiques et romanesques, personnages réels et fictifs dont certains, comme le premier rencontré, n’a même pas de nom tellement il représente une partie de l’Allemagne qui s’est fondue dans l’obéissance aveugle envers le Reich, y perdant par là-même sa propre identité.

Et les archives dans tout ça ??

La question des archives se fait jour dans la partie du récit intitulée Gnadentod. Dans ces quelques pages, Philippe Claudel choisit de mettre en scène un personnage ayant réellement existé, le peintre Franz Marc, né en 1880 à Munich et tué sur le front à Braquis, dans les proximités de Verdun en 1916. Franz Marc fonde avec Kandinski Le Cavalier bleu (le Blaue Reiter) qui rassemble les expressionnistes allemands. Peu à peu, Franz Marc se tourne vers l’abstraction. Son cheminement s’achève avec sa mort pendant la Première Guerre mondiale.

Pourtant, Philippe Claudel imagine un autre destin à Franz Marc : il aurait survécu aux tranchées de Verdun pour finir ses jours dans un asile psychiatrique où il aurait été interné à partir de 1923. Franz Marc aurait terminé ses jours en 1940, victime de l’Aktion T4, l’extermination des personnes touchées par une maladie mentale, ordonnée par Adolf Hitler. L’auteur cite à l’appui des rapports médicaux de l’Institut dans lequel Marc aurait été interné. Tout à l’air extrêmement réel, comme les expertises des historiens de l’Art qui datent certains dessins vendus aux enchères des années 1930.

Un trouble-fête vient cependant semer le doute dans cette histoire pourtant documentée par des archives : un biographe nommé Wilfried F. Schoeller qui indique que Franz Marc a bien trouvé la mort en 1916. L’auteur se trouve ainsi « au centre d’une vive polémique lancée à la fois par des historiens, la Direction des Archives nationales et d’éminents acteurs du marché de l’art. » On constate déjà que l’ensemble du monde culturel se ligue contre le chercheur iconoclaste. Philippe Claudel imagine donc un entretien fictif avec le biographe qui défend son point de vue tandis que le journaliste lui indique que la mort de Franz Marc en 1940 est documentée par des archives. Schoeller indique les avoir consultées : « aux archives fédérales dans la section Euthanasie-Verbrechen-Zentralarchiv. » Il se lance alors dans une analyse des archives rappelant que les Nazis étaient de grands faussaires, changeaient ou falsifiaient les rapports et les noms. Comment dès lors, même si elles sont conservées dans une institution officielle, faire confiance à ces archives ? Schoeller rappelle aussi que ces archives nazies sont les seules mentionnant Franz Marc après 1916 : si on ne peut trouver trace de lui ailleurs, alors qu’il a marqué l’histoire de l’art, comment peut-on se fier à ces sources uniques, émanant d’une administration nazie mêlant le vrai et le faux en permanence ?

Se pose alors la question de la nécessité de croiser ses sources afin de ne pas être prisonnier d’archives douteuses. Combien de fois faut-il rappeler qu’un document écrit – ou une vidéo sur youtube – ne dit pas forcément la vérité ? Sans tomber dans un complotisme de mauvais aloi, s’interroger sur le contexte de production des documents et la motivation de leur auteur n’est pas un travail inutile. Mais quelle brillante démonstration que celle que Philippe Claudel nous livre à travers les propos de son personnage : « les nazis songeaient déjà à la façon dont l’histoire parlerait d’eux. Ils travaillaient à détruire le présent pour mieux réécrire l’avenir (…) ils ont œuvré aussi à l’extermination de la mémoire. » Claudel revêt ici des accents orwelliens pour parler de la réécriture de l’histoire entreprise par le système nazi. Tout système totalitaire possède les mêmes travers et le contrôle des archives, de leur production et de leur diffusion fait partie des moyens de propagande.

Les archives sont donc présentées ici comme des instruments politiques – mais rappelons-nous des précédents célèbres telle la pseudo donation de Constantin qui eut des conséquences importantes et durables. Avec ce texte court mais percutant, Philippe Claudel nous met en garde contre le piège de la source unique et contre le manque d’analyse des archives, un rappel toujours salutaire dans cette période de « fake news » et d’archives verrouillées par des pouvoirs frileux.

Sonia Dollinger