Archives de la catégorie ‘Littérature’

Actes-SudOù as-tu passé la nuit ? est un récit autobiographique de Danzy Senna, écrivaine américaine. Le titre est paru aux Etats-Unis en 2009 et en France chez Actes Sud en 2011. Dans cet ouvrage, Danzy Senna explore ses origines et nous offre ainsi une plongée dans l’histoire et la sociologie américaines. Ses parents se marient en 1968, sa mère est une jeune femme blanche issue d’une grande dynastie de Boston apparentée au président John Quincy Adams et dont le nom jalonne l’histoire des Etats-Unis. Le père de Danzy Senna est un jeune étudiant noir, sans le sou et à la généalogie compliquée.

Hélas, peu à peu, le couple vole en éclats et se déchire sous les yeux de leurs trois enfants. Devenue écrivaine, Danzy, l’aînée, cherche à comprendre cette histoire complexe, à recoller les morceaux du puzzle et à reconstituer les chapitres manquants de l’histoire de son père avec lequel elle entretient des relations difficiles. Ses recherches s’avèrent pénibles, les fausses pistes se multiplient mais c’est l’occasion pour Danzy de faire un voyage initiatique vers ses propres racines et de parcourir ainsi l’histoire tumultueuse d’une Amérique métissée qui l’emmène des confins du Mexique à la Nouvelle-Orléans en passant par Boston.

L’auteure se plonge ainsi avec lucidité dans sa généalogie aux multiples facettes et redécouvre ainsi ses parents autrement. Cet ouvrage est d’une grande sensibilité et montre combien la quête de ses origines peut s’avérer réparatrice et permet de comprendre non seulement sa propre histoire mais celle de son pays.

Et les archives dans tout ça ??

Danzy Senna évoque tout d’abord la famille de sa mère, les DeWolf dont le lignage remonte au Mayflower et leur « véritable obsession du pedigree », leur généalogie est ainsi facile à établir puisqu’on la retrouve publiée dans de nombreux ouvrages. L’auteur ajoute que dans cette famille, « on accumule un nombre incalculable d’archives de façon presque compulsive », elle fait alors le parallèle avec sa famille paternelle qui ne dispose d’aucun document voire d’aucun souvenir. Senna met le doigt sur une problématique bien connue des généalogistes et des chercheurs en général : l’inégalité archivistique, certains laissant si peu de traces qu’il est bien difficile de faire l’histoire de certaines familles et individus tandis que d’autres marquent les archives de leur empreinte à de multiples reprises. Danzy Senna est d’ailleurs consciente de l’originalité de la famille de sa mère :  » L’anomalie (…) est à chercher du côté de la famille de ma mère. La plupart des gens ne disposent pas d’archives publiques ou d’ouvrages présents en bibliothèques pour y puiser des informations sur leurs ancêtres. » En effet, même si secrètement certains généalogistes aimeraient se doter d’une ascendance prestigieuse, ce n’est pas toujours le cas et il faut souvent se contenter de recherches lentes et fastidieuses pour remonter son lignage.

Cette constatation ne décourage pourtant ni Danzy ni son père qui entreprennent malgré tout de retrouver les traces ténues du passé de ce dernier et de ses ascendants. Ils font donc appel aux archives disponibles comme celles de l’orphelinat catholique où fut placé le père de Danzy. Pour retrouver les traces de sa grand-mère, Danzy procède méthodiquement en compulsant les registres de recensement et d’état-civil, l’auteure se livre à une véritable leçon de recherche en généalogie. Elle apprend que sa grand-mère a étudié à Alabama State University, la première université destinée aux Noirs et, après avoir pris la précaution de contacter le département des archives pour savoir si elle pouvait consulter le dossier de sa mère, Danzy se rend sur place, toutes les démarches préalables ayant été effectuées.

Tout se gâte lorsqu’elle rencontre Ruby Wooding, l’archiviste dont l’auteure nous donne une description précise : « femme à la peau claire, coiffée d’un casque de cheveux défrisés, avec des lunettes et la bouche maquillée de rouge, Mme Wooding n’esquissa pas le moindre sourire (…) ». Danzy Senna ressent même de l’hostilité… encore une archiviste qui n’échappe pas aux clichés habituels. En outre, l’archiviste refuse de communiquer le dossier de sa grand-mère à Danzy malgré son accord préalable par écrit. En effet, l’archiviste est garant de la confidentialité des données et, au vu de la peau trop claire de Danzy, elle refuse de croire que cette dernière est la petite-fille d’une femme noire. Jugeant sur l’apparence et non sur les faits, l’archiviste refuse la communication du dossier : « on ne peut pas laisser n’importe qui consulter les dossiers. » Ce qui part d’une intention louable de protéger la vie privée de l’individu se transforme en cauchemar tissé de préjugés. Danzy cherche à savoir si quelqu’un d’autre peut l’aider, Ruby lui répond sèchement : « je suis la responsable des archives, vous êtes dans mon bureau. » Manque de discernement, manque d’humanité, tout y est dans ce portrait cruel, j’avoue m’être presque sentie coupable à la lecture de ce passage tant cette professionnelle est l’antithèse de ce que je crois être un archiviste. Après des milliers de kilomètres, Danzy Senna repart bredouille, terrible passage !

Fort heureusement, les archives des orphelinats et des hôpitaux sont moins hostiles et Danzy peut ainsi retrouver quelques bribes du passé de sa famille. La tante de Danzy, Carla, s’adjoint d’ailleurs les services d’une enquêtrice spécialisée dans les recherches liées aux enfants trouvés, s’aidant des rares archives dont les familles disposent. Il est également question de tests adn dans ce récit, ce qui nous permet de faire le tour complet des possibilités de recherches généalogiques.

Si cet ouvrage est à la fois beau et intéressant dans ce qu’il décrit de la quête des origines d’une femme américaine aux ascendances diverses, il n’en reste pas moins qu’on le referme avec un sentiment d’amertume envers cette archiviste qui tenait entre ses mains une clef essentielle et qui, par rigorisme ou préjugé, n’a pas voulu faire son métier : servir l’autre.

Sonia Dollinger

 

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Les Cités des Anciens est une oeuvre de Robin Hobb qui se situe dans un univers bien connu de ses lecteurs puisque plusieurs de ses récits s’y déroulent, notamment l’Assassin Royal ou encore Les Aventuriers de la mer.

Le récit commence avec l’éclosion des dragons avec l’aide des les Marchands des pluies en échange de la protection de Tintaglia qui pourrait bien être la dernière des grands Dragons des temps anciens. Cependant, au moment de leur éclosion, les dragons ont un gros souci : ils sont tous difformes, aucun ne peut voler, certains meurent et les autres ne parviennent pas à subvenir à leurs besoins sans la protection des humains. Excédés par ces dragons chétifs mais acariâtres, les Marchands décident de les éloigner et de payer des jeunes gardiens pour les escorter jusqu’à l’antique cité de Kelsingra. Les gardiens ont bien du mal à canaliser les dragons et sont escortés par une jeune femme mal mariée, Alise Kincarron Finbok. Cette dernière est passionnée par les dragons, elle décide donc d’utiliser la fortune de son irascible conjoint pour étudier ces créatures à travers les archives et en se rendant au milieu d’elles.

Et les archives dans tout ça ??

Cités_des_anciens_Robin_HobbPour étudier les dragons, Alise Kincarron cherche à glaner tous les documents possibles qui pourraient lui permettre d’en savoir davantage sur ces créatures dont on sait finalement peu de choses. En effet, « les manuscrits les plus anciens étaient des antiquités découvertes dans ces cités, rédigées dans un alphabet et une langue que nul ne lisait ni ne parlait ; nombre des parchemins les plus récents renfermaient des tentatives de traductions hasardeuses et les pires ne donnaient à lire que des spéculations échevelées. » Ces quelques lignes montrent bien que détenir un document n’est pas forcément avoir accès à son contenu. Une traduction erronée ou une transcription partielle peut conduire à de fausses pistes et emmener le chercheur sur des hypothèses totalement fausses. Les seules possibilités d’y remédier sont de revenir à la source originelle et de détenir les clefs qui permettent de déchiffrer des textes. Sans cela, tout n’est que spéculation comme l’écrit Robin Hobb. Alise, en bonne historienne, sait d’ailleurs utiliser la méthode comparative et progresser ainsi dans la connaissance de ces manuscrits abscons. Alise est une passionnée et son mari la séduit d’ailleurs en lui offrant des archives, une méthode peu banale !

Toutefois, Alise est parfois victime de spéculateurs qui lui vendent des documents à prix d’or ou des manuscrits falsifiés qui sont bien moins anciens qu’il n’y paraît. Outre qu’on peut déplorer le morcellement des fonds concernant les dragons, cela nous permet de nous souvenir de l’utilité de la diplomatique et de la nécessité de questionner la forme et le fond d’un document pour tenter de savoir s’il est authentique ou si nous sommes au devant d’un faux, certains d’entre eux, comme tout archiviste le sait, ayant changé la face de l’histoire comme la pseudo-donation de Constantin.

L’auteur fait ensuite une description peu réjouissante de l’état des documents : « ceux qui contenaient des illustrations étaient souvent tachés ou déchirés, ou bien les insectes et les champignons avaient dévoré les encres et le vélin. » En une phrase, Robin Hobb décrit les fléaux dont sont victimes les archives, qu’ils soient nés de la négligence des humains ou de l’action animale. Laisser les documents se dégrader est nous condamner à en perdre le contenu et donc se priver d’une part de savoir. Hélas, souvent, le public en a conscience quand il est déjà bien tard. Plus loin dans le récit, Hobb insiste sur les précautions employées par Alise pour éviter de trop manipuler un manuscrit ancien et fragile qu’elle garde « dans un écrin en bois de rose, fermé par une plaque en verre et garni de soie dans lequel elle exposait le manuscrit, à l’abri de tout contact. Elle évitait de le manipuler autant que possible (…) quand elle devait le consulter, elle se référait à la copie scrupuleuse qu’elle avait faite du précieux document.« On voit combien Alise est sensible à la bonne conservation de ses archives.

Les connaissances d’Alise lui permettent d’ailleurs d’évoquer la cité des Anciens, celle de Kelsingra que les dragons cherchent à rejoindre. Dans cette cité, Alise mentionne une tour et un édifice de première importance : la citadelle des Archives qui « accueillait en ses murs des Anciens et des dragons ». C’est grâce à ses manuscrits qu’Alise peut déterminer à peu près l’emplacement de cette ancienne cité.

Les archives administratives sont également mentionnées dans ce récit, à l’occasion de la signature des contrats présidant au mariage d’Alise et Hest, destinés à être « roulés et remisés dans les archives de la Salle » – mais bon sang, par pitié, arrêtez de rouler vos parchemins ! Robin Hobb évoque ici l’utilité première des archives : elles servent de preuve en cas de litige entre les époux ou les familles. Tous les contrats sont précieusement conservés dans des archives, quelle que soit la cité où l’on se trouve, comme celui qui lie Alise aux Marchands, déposé aux Archives du conseil du désert des Pluies. L’aspect juridique des archives apparaît donc primordial dans l’oeuvre de Robin Hobb.

Ainsi, dans ce récit, les finalités des archives sont particulièrement bien définies par Robin Hobb : les archives sont conservées dans un but juridique dans les administrations des différents lieux évoquées mais elles sont aussi rassemblées et étudiées dans un but historique et utilitaire puisque leur étude doit mener les dragons à leur ancienne cité. Vous avez dit archives essentielles ?

Sonia Dollinger

SS-GB est une uchronie publiée en 1978, oeuvre de Len Deighton, écrivain britannique, auteur de nombreux romans historiques et d’espionnage.

SS_GBL’action se situe en Angleterre en 1941 alors que l’Allemagne nazie a gagné la guerre. Churchill est mort et le roi George est enfermé à la Tour de Londres. Le pays est régi par les autorités allemandes qui s’opposent les unes aux autres alors que la Résistance s’organise.

Au centre de l’intrigue se trouve Douglas Archer, commissaire à Scotland Yard, un homme brillant et reconnu qui travaille sous les ordres du général SS Kellerman. Il est chargé d’enquêter sur le meurtre du docteur Spode, un physicien qui œuvrait pour les nazis. L’enquête est particulièrement complexe et entraîne le commissaire Archer sur de multiples pistes et notre homme se retrouve très vite au cœur des complots et des rivalités entre factions nazies rivales et entre résistants.

Même si vous n’êtes pas fan d’uchronie, cet ouvrage est un thriller haletant que vous ne pourrez plus lâcher après l’avoir commencé.

Et les archives dans tout ça ??

Les archives représentées ici sont avant tout celles du pouvoir en place. Pourtant, la première apparition du mot archives est liée à une histoire de flirt entre le commissaire Archer et sa secrétaire qui lui cause quelque soucis. Son coéquipier, Harry lui fait quelques remontrances : « fais-ça avec la blonde, là-haut aux archives » sous-entendant que personne ne s’en apercevrait. L’archiviste n’a donc pas de prénom et est seulement mentionnée comme objet de désir, pas davantage, mais c’est assez rare pour être souligné. On sait juste que l’archiviste est également amie avec la secrétaire d’Archer mais rien de plus. Du côté des Allemands, on sait qu’il existait un « archiviste officiel de la 29e division d’infanterie »qui relatait les combats dans le journal de son unité. Il n’est nulle part mentionné qu’il existe des archivistes pour chaque unité mais il est intéressant de noter que ce personnage est là pour consigner les faits au jour le jour et donc écrire l’Histoire en train de se faire.

Par la suite, lorsqu’Archer trouve un cadavre sur lequel il basera son enquête ultérieure, le commissaire n’est pas ravi lorsque la carte d’identité du mort mentionne une adresse à Kingston. Impossible de vérifier : « le bureau des archives de Kingston avait été détruit lors des combats, c’était une des adresses préférées des faussaires, fabricants de papier d’identité. » Une fois leur disparition effective, on a beau se lamenter sur la perte des archives, celle-ci s’avère être très handicapante dans les enquêtes de police et la recherche d’identité. Doit-on conclure une fois de plus qu’il faut un drame pour démontrer l’utilité des archives ? – oui, ok, j’en vois déjà certains dire : « on s’en fiche, tout sera bientôt numérisé », comme si les archives numériques étaient indestructibles.

On vérifie toutefois si le nom de la victime apparaît mais « les archives criminelles n’ont rien sous ce nom.  » On ne peut pas gagner à tous les coups, mais, au moins, lorsque les archives existent, on peut recouper les informations. Lorsqu’il s’agit d’en savoir plus sur un des protagonistes de l’affaire, Harry, inspecteur et ami d’Archer va subtiliser une fiche aux archives et la trimbale dans sa poche pour la montrer au commissaire et peu importe ce qu’elle devient et comment elle est manipulée par la suite !

La possession des archives signifie également symboliquement la prise de pouvoir d’une nouvelle autorité : lors de son installation à Scotland Yard, le Standartenführer Huth fait transférer toutes les archives près de ses bureaux. Cependant, l’auteur précise que le ménage est fait avant ce transfert et que les dossiers sont remplis de « fiches d’archives vierges et des bordereaux sans importance. » Ce tri parfois violent effectué dans les archives est assez connu des archivistes qui la constatent avec impuissance lors d’une passation de pouvoir.

Cette disparition d’archives est également constatée par l’inspecteur Dunn qui aide le commissaire dans son enquête. il lui dresse la liste de toutes les bibliothèques et archives où il s’est rendu, notamment les archives de Scotland Yoard, celles de la Gestapo ou les archives centrales SS mais raconte que « une personne ou des personnes se sont donné encore plus de mal pour faire disparaître de ces différents endroits toutes références au professeur et à son travail. » Ainsi, il se confirme que les archives du pouvoir sont celles qui sont parfois le moins à l’abri des destructions, d’autant qu’il est précisé ultérieurement que toute demande de consultation de ces documents est signalée au général de la SS. Quelques informations échappent fort heureusement à ces destructions, ce qui permet à Harry d’aller fouiller dans les archives de la Gestapo et trouver des informations fort instructives sur un officier allemand.

La connaissance des archives est enfin l’enjeu d’une véritable course à l’information, chaque protagonistes cherchant dans les « lointaines archives » de Berlin des révélations susceptibles de nuire à son rival. On donne parfois des documents partiels voire mensongers pour tromper l’ennemi et on a bien du mal à savoir qui manipule qui et quels documents disent la vérité.

Avec SS-GB, nous avons un bel exemple du jeu qu’exerce un pouvoir autoritaire à partir des archives : le fichage généralisé induit des stratégies de contournement : destructions, falsifications, les archives subissent tous les aléas possibles, on peut donc finalement se résoudre à dire qu’elle sont essentielles dans ce récit !

Sonia Dollinger

 

 

 

Ferragus, chef des Dévorants, est un roman d’Honoré de Balzac paru en 1833 pour la première fois sous forme de feuilleton et qui s’inscrit dans son grand oeuvre, la Comédie Humaine. On peut voir dans ce récit les prémices du roman policier ainsi qu’une peinture réaliste des mœurs parisiennes.

FerragusL’histoire : au cours de l’année 1819, un jeune officier de cavalerie, Auguste de Maulincour se languit d’amour pour Clémence Desmarets, épouse d’un riche agent de change. Alors qu’il suit cette dernière dans un quartier mal famé, il la soupçonne d’avoir une liaison avec un personnage mystérieux nommé Ferragus. Fou de jalousie, Maulincour persécute la malheureuse Clémence et révèle l’affaire à son mari. Jules Desmarets qui aime sincèrement sa femme est peu à peu envahi par le doute et veut savoir de quoi il retourne. La curiosité de son mari, le poids de son lourd secret et la honte qui en résulte finissent par avoir raison de la santé de Clémence qui meurt de désespoir. L’identité de Ferragus est enfin révélée à Jules Desmarets mais… trop tard !

 

 

Et les archives dans tout ça ??

Alors que Jules Desmarets espionne sa femme, une lettre de Ferragus arrive dans leur demeure. Jules s’en empare, souhaitant la lire, manque de chance, la lettre est cryptée. C’est alors que l’agent de change va faire appel à son ami le plus fidèle, Claude-Joseph Jacquet, archiviste de profession. Ce passage donne l’occasion à Balzac de dresser un portrait ciselé dont il est spécialiste.

Après avoir loué sa probité et l’austérité de ses mœurs, l’auteur évoque sa profession : « Employé au ministère des Affaires étrangères, il avait en charge la partie la plus délicate des archives. Jacquet était dans le ministère une espèce de ver luisant qui jetait la lumière à ses heures sur les correspondances secrètes, en déchiffrant et classant les dépêches. » Balzac nous présente donc un monde sombre et austère dans lequel évolue un être humain qui apporte sa lumière et son intellect dans un monde feutré. L’archiviste classe, comme c’est le cas pour chacun d’entre nous, mais il a également ici une mission de déchiffrage, il participe donc activement aux affaires du ministère, apportant son expertise sur des documents dont il est l’un des rares à pouvoir en comprendre le sens. L’archiviste est donc présenté ici comme un médiateur entre le document et son lecteur puisque, sans son travail, les archives resteraient inutiles car indéchiffrables.

Jacquet occupe un bon poste mais ne navigue pas dans les hautes sphères : « il se trouvait aux Affaires étrangères tout ce qu’il y a de plus élevé dans les rangs subalternes et vivait obscurément, heureux d’une obscurité qui le mettait à l’abri des revers. » L’archiviste appartient ainsi clairement aux classes moyennes et les Archives ne sont évidemment pas le service le plus important du ministère. Pourtant, les compétences de l’hommes sont reconnues et il peut même se lier d’amitié avec des personnages aussi riches et puissants que Jules Desmarets.

Claude-Joseph Jacquet fait également état d’un des devoirs de l’archiviste en se qualifiant de « muet par état » et en insistant : « c’est ma partie, la discrétion. » Jacquet évoque là le devoir de réserve auquel tout archiviste est lié puisque c’est lui qui a, in fine, la connaissance des dossiers la plus étendue ou au moins la possibilité d’accéder aux informations de sa structure sans problème. Il est donc le garant d’une discrétion nécessaire à l’exercice de ce métier. Balzac oppose d’ailleurs la discrétion de Jacquet au caquetage d’un ministre qui se dépêche de raconter les déboires de Jules Desmarets, opposant ainsi la rigueur et la probité du fonctionnaire à la péroraison du politique mondain.

Enfin, l’archiviste fait montre de son grand professionnalisme car, à peine a-t-il posé les yeux, sur la lettre codée, qu’il en décode le chiffre sans même sourciller. Ainsi, son expertise est reconnue. Il va même reconstituer le cachet brisé de la missive pour éviter qu’on découvre qu’elle a été lue. Jacquet est l’homme qui sait dont l’homme qui a le pouvoir économique a besoin et sans lequel il n’aurait pu résoudre son énigme. Preuve, s’il en est, que l’argent ne remplace pas toujours le savoir.

Balzac semble avoir une bonne opinion de son personnage puisqu’il écrit même qu’il est digne d’avoir Plutarque pour biographe. Jacquet est, en effet, présenté comme un homme libre que les pesanteurs bureaucratiques désolent malgré son appartenance à l’administration.

Claude-Joseph Jacquet est un donc un archiviste présenté de manière positive, sans volonté de caricaturer son métier, une sorte de modèle pour les archivistes du temps présent. Le ver luisant n’est-il pas la seule source de lumière dans l’obscurité ?

Sonia Dollinger

La Chamade est un roman de Françoise Sagan paru en 1965 chez Julliard. Le titre a fait l’objet d’une adaptation cinématographique par Alain Cavalier en 1968 avec Catherine Deneuve, Michel Piccoli ou Roger Van Hool dans les rôles principaux.

L’histoire : Lucile, une jeune femme aimant le luxe et l’oisiveté mène une existence mondaine et désœuvrée grâce à l’amour et l’argent de son amant, Charles avec lequel elle court de spectacles en soirées mondaines. Cependant, Lucile s’ennuie dans cette vie facile mais monotone auprès d’un Charles plus âgé et trop attentionné. Ainsi, lorsque Lucile croise le chemin d’Antoine, jeune amant de son amie Diane, Lucile ne résiste pas longtemps au charme sauvage de ce dernier. Les deux jeunes gens vivent une passion dévorante, laissant derrière eux les cœurs brisés de leurs amants respectifs, jusqu’à ce que la routine remplace l’amour.

Et les archives dans tout ça ??

ChamadeTrouver mention des archives dans ce monde de luxe, de mondanités et d’oisiveté peut paraître surprenant et pourtant !

Lorsqu’Antoine et Lucile s’installent dans un petit appartement modeste correspondant aux moyens du jeune homme, Lucile ne perd pas ses bonnes habitudes et reste à attendre son bien-aimé sans occupation particulière. Ce comportement désinvolte énerve Antoine qui décide de trouver un travail à sa dulcinée. Lucile le voit revenir tout guilleret et tombe des nues quand Antoine lui annonce la bonne nouvelle :

 

« J’ai parlé à Sirer (…), tu sais, le directeur du Réveil… il a une place pour toi aux Archives. »

Lucile est un peu estomaquée et répète l’information afin de mieux l’intégrer : « Aux Archives ? » Oui, il y a de quoi s’étonner, Lucile n’ayant fait aucune étude apparemment et aucune en relation avec le beau métier d’archiviste. On soupçonne donc que ce type de job pouvait facilement être confié au premier venu, ce qu’Antoine se dépêche de confirmer : « Oui. C’est assez amusant, il n’y a pas trop de travail et il te donne cent mille francs par mois pour commencer » – bon les plus jeunes, détendez-vous, ce sont des anciens francs !

Bien, ça se précise : les archives sont amusantes, c’est déjà ça : ouf, on évite le cliché du métier ennuyeux et poussiéreux, youpi tralala ! Petit bémol toutefois : Antoine doit convaincre Lucile de l’intérêt de travailler, donc il n’a aucun intérêt à lui dire que le métier d’archiviste est pénible. On apprend ensuite qu' »il n’y a pas trop de travail », bon, donc archiviste, c’est cool ma poule : tu tripotes quelques papiers et tu touches un salaire à la fin du mois. Là encore, pas de panique : Antoine n’a aucun intérêt à dire que le métier d’archiviste est difficile étant donné qu’il doit la convaincre d’accepter. On est toutefois loin du métier rêvé par Lucile qui se voyait journaliste célèbre et pas archiviste. Sa réaction ? Elle est « consternée » mais accepte !

Vient ensuite la présentation de son lieu de travail qui, lui, n’échappe pas aux poncifs : « c’était une grande pièce grise, encombrée de bureaux, d’armoires, de classeurs et dont l’unique fenêtre donnait sur une petite rue des Halles« . Non mais Lucile, c’est fini de se plaindre oui ? Tu as une fenêtre, c’est déjà bien non ? Bon, d’accord, la collègue de Lucile, qui n’est pas plus archiviste qu’elle de formation la saoule avec sa grossesse bien avancée mais ce n’est pas le bagne non plus ! La description du métier est rapide : « Elles triaient ensemble des coupures de journaux, cherchaient au fur et à mesure des demandes, les dossiers sur l’Inde, la pénicilline ou Gary Cooper, rétablissaient l’ordre ensuite lorsqu’on leur rendait ces dossiers en fouillis. Ce qui agaçait Lucile, c’était le ton d’urgence, de sérieux qui régnait dans cet établissement et cette sinistre notion d’efficacité dont on leur rebattait les oreilles. » Si on omet la collecte, les principales tâches de l’archiviste sont toutefois bien présentes ici : tri, communication et re-tri parce qu’on connaît tous ce moment de solitude et de lassitude qui nous saisit quand on reclasse pour la énième fois un dossier communiqué à un lecteur trop pressé d’y mettre du désordre ! Lucile vit aussi les petits moments de stress avec un supérieur qui exige un dossier urgent trois minutes avant la fin du boulot.

Mais Lucile s’ennuie, elle n’a visiblement pas la fibre archivistique et, au bout de quelques semaines, elle se plante devant son patron en lui annonçant son départ. Bye Bye les archives et la vie active…

Conclusion : un métier choisi au hasard et sans passion véritable a peu de chances d’intéresser un individu. Recrutez donc de véritables archivistes, il savent faire et ils aiment ça !

Sonia Dollinger