Archives de la catégorie ‘Littérature’

Zombie Nostalgie est le quatrième roman de l’écrivain et réalisateur norvégien Øystein Stene. Traduit en français par Terje Sinding, il est publié chez Actes Sud en 2015.

Quelle est l’histoire ?

Zombie_Nostalgie_1Il existe une île située entre le Groenland, l’Islande et les îles britanniques. Cette île ne se trouve pas sur les cartes. Elle a été effacée par les services de renseignements états-uniens, français et britanniques. Son nom est Labofnia.

Nous sommes en 1989. Le héros se réveille dans un local de stockage de fournitures. Il est nu, amnésique, son corps est froid et blême, il a du mal à se déplacer, il ne peut pas parler. Pris en charge par le service d’accueil de Labofnia, il découvre la vie locale et droit apprendre à vivre comme les autres habitants : bienvenue au pays des morts qui semblent vivants…

 

Et les archives dans tout ça ??

Les archives ont une place prépondérante dans ce roman. Le récit alterne les chapitres de deux histoires parallèles : d’abord, nous suivons l’histoire du personnage principal Johannes van der Linden, racontée à la première personne ; puis nous suivons l’histoire de Labofnia telle qu’elle est accessible grâce aux recherches dans les archives municipales. Toutes les informations ont pour sources les archives.

L’auteur semble avoir une bonne connaissance du domaine des archives, au vu de sa description de leur essence : « On peut y lire ce que la ville a été, ce qu’elle est, ce qu’elle aurait pu être, ses stades dépassés, son potentiel, ses défaites et ses victoires. L’histoire de la plupart des villes peut être reconstitué à partir de leurs archives ». Les archives ont aussi leurs propres histoires expliquant des classements parfois étonnants. Ainsi le plus ancien document d’archives est une reliure d’un psautier du Haut Moyen-Âge est archivé dans un dossier du Service du Plan et de l’Architecture, la raison étant qu’il a été probablement retrouvé sur un chantier.

Notre héros, après avoir passé des tests et subi un apprentissage accéléré, se voit affecter au service des Archives municipales de la Communauté autonome de Labofnia. Les raisons de cette affectation ? Il est considéré selon les tests comme « méticuleux, fiable, discret, [aimant]l’ordre et la précision » avec un certain goût « pour la logique et le classement ». Serait-ce là le profil idéal de l’archiviste ?

Mais il y a un bémol : il est affecté comme « documentaliste aux archives municipales ». Or tout professionnel de l’info/doc sait qu’il ne s’agit pas du même métier. Erreur de l’auteur ou de traduction ? Difficile de le dire, d’autant que plus tard et de manière ironique, Johannes va vraiment exercer une fonction de documentaliste. En effet, le gouvernement va décider de créer un fichier informatisé de recensement de la population labofnienne et Johannes sera chargé de sa création en intégrant les données des archives. A cette occasion, chaque citoyen reçoit en plus de son numéro d’identification, un ensemble de codes relatifs à leurs qualités. Ainsi Johannes se qualifie lui-même d’archiviste !!

Et le service des Archives municipales ? Composé de trois membres, il n’est que le reflet d’une organisation administrative pléthorique fonctionnant selon des règles complexes avec une équipe trop nombreuse pour le travail (en réalité c’est majoritairement le cas contraire). D’ailleurs le conservateur et l’autre membre de l’équipe jouent aux cartes toute la matinée. Témoignage de cette machine complexe, les règles de communication. Johannes dès son arrivée va interroger Helmer le conservateur sur la question. La réponse est simple : la transparence publique donne l’accès aux archives à tous les citoyens, à l’exception de ce qui concerne le privé ; la définition du domaine privé n’ayant pas encore été formulée, les archives sont donc confidentielles ! Ce qui n’empêchera pas Johannes de sortir des documents pour les consulter avec son ami afin d’étudier l’histoire de l’île.

Dans « Zombie Nostalgie », les archives sont primordiales et une référence sans cesse évoquée comme l’élément fondamental de toute connaissance historique.

Marc Scaglione

 

 

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La-servante-ecarlateLa servante écarlate – The handmaid’s tale – est une dystopie de Margaret Atwood paru en 1985 aux Canada et qui connut un succès qui ne s’est jamais démenti. Le roman est traduit en France en 1987. L’ouvrage a connu plusieurs éditions et est désormais disponible dans la collection Pavillon Poche chez Robert Laffont. Son retentissement est tel que le roman a fait l’objet d’une adaptation en série télé en 2017.

Le roman se déroule aux Etats-Unis dans un futur dystopique. La démocratie a disparu après un coup d’état, au profit d’une dictature religieuse, la République de Giléad qui fait la part belle à la maternité – la fécondité ayant chuté drastiquement. Les hommes dominent une société où la femme est entièrement au service du masculin et de la reproduction. La société est divisée en caste, les femmes étant soit des épouses, soit des servantes destinées à procréer, soit des Marthas – domestiques. Toute femme qui se rebellerait, n’aurait pas des idées conformes ou ne pourrait remplir un rôle « utile » est déportée dans les colonies ou éliminée, tout comme les hommes qui seraient leur complice ou qui n’appartiendraient pas à la religion officielle qui s’appuie sur une lecture rigoriste de la Bible et notamment de l’Ancien Testament.

Et les archives dans tout ça ??

Dans le cœur du récit, les archives apparaissent de manière fugace. Elles jouent parfois un rôle funeste puisque des recherches au sein des archives des hôpitaux ont permis de retrouver les médecins ayant pratiqué des avortements et de les exterminer. L’auteure précise toutefois que « la plupart des hôpitaux ont détruit leurs archives dès que ce qui allait arrivé s’est précisé. » Détruire les archives est, dans ce cas, une mesure de précaution pour éviter des représailles tant on sait bien que dans les périodes obscures, les archives peuvent servir à de mauvais escient.

Bien plus loin, la narratrice évoque ses rêves qui font appel à des souvenirs de la période ayant précédé la dictature : « juste le cerveau qui feuillette ses vieilles archives. » Ce passage montre bien que malgré les autodafés et les destructions, les souvenirs sont aussi nos archives personnelles, qu’il est bien difficile d’éradiquer.

Lorsque Defred – l’héroïne dont on ne connaîtra jamais le véritable nom – passe devant d’anciens bâtiments, elle se remémore la bibliothèque et « quelque part dans les caves, les archives. » Hélas, le cliché de la cave reste donc tenace !

C’est dans le dernier chapitre intitulé Notes historiques que l’importance des archives se révèle. Le récit semble clos et on se demande ce que sont ces notes. Il s’agit en réalité de la transcription du Douzième colloque d’études giléadiennes. La République de Giléad semble avoir disparu et fait désormais l’objet de recherches historiques, lesquelles se basent sur les archives disponibles.

Le conférencier principal est le professeur James Darcy Piexoto, directeur des Archives des Vingtième et Vingt et unième siècles, de l’Université de Cambridge. Il appartient à une association de Recherches Giléadiennes. Cet archiviste éminent est donc également un chercheur en Histoire qui s’intéresse à cette étrange République de Giléad notamment par le prisme des écrits du for privé que sont les journaux intimes. Il se livre au cours de ce colloque à l’analyse d’une source : le conte de la servante écarlate.

Il évoque les circonstances de la découverte de ces documents dans une cantine en métal. Le récit se trouve à l’origine sur « trente cassettes de bande magnétique ». Dans une volonté comparatiste, l’archiviste-chercheur évoque des récits similaires. Il évoque également les difficultés de lecture liées au support d’origine, précisant qu’il lui a fallu reconstruire une machine capable de lire les bandes avant de s’attacher à la transcription dont il décrit combien elle fut laborieuse. Il questionne également l’authenticité du récit et l’identité de la narratrice en émettant des hypothèses et en les confrontant aux archives de l’époque dont Piexoto précise qu’elles sont « fragmentaires car le régime giléadien avait l’habitude de vider ses ordinateurs et de détruire les épreuves après diverses purges. » Comme toujours, quelques archives parviennent à passer au travers les volontés destructrices de leurs créateurs pour parvenir aux chercheurs futurs. Certaines archives sont d’ailleurs extraites de Giléad et envoyées en Angleterre pour pouvoir témoigner de la dureté du régime.

Ce passage montre bien les différentes fonctions dévolues aux archives : elles permettent une gestion quotidienne de la surveillance, des purges; elles sont détruites à intervalles réguliers par un régime qui a conscience de leur pouvoir – celui de témoigner de pratiques violentes. Les archives parviennent malgré tout à traverser les époques, de manière certes parcellaires  et parfois difficilement déchiffrables mais elles permettent la recherche historique et la compréhension – ou du moins la connaissance – des pratiques de sociétés rigoristes. L’archiviste-chercheur est celui qui donne sens au récit en exhumant une source, en l’authentifiant, la comparant avec d’autres et en livrant ses conclusions.

Faut-il encore vous convaincre de l’importance d’un archiviste dans une société démocratique ?

Sonia Dollinger

Diable_en_grisLe Diable en gris est un roman de Graham Masterton sorti en 2004 , auteur doté d’une grande renommée dans l’horreur, la terreur et le policier.

Ici, le personnage principal Decker Mc Kenna, lieutenant de police, à peine sorti du deuil de sa compagne, doit mener l’enquête sur de sombres affaires : une femme enceinte décapitée, un officier à la retraité éviscéré et un jeune cuisinier retrouvé ébouillanté dans sa baignoire, les yeux crevés. Seul problème, le meurtrier recherché est totalement invisible – par presque tous – et ne laisse aucune trace derrière lui. Alors que le premier meurtre amène le lieutenant de police à une conclusion plutôt simple, le second le plonge dans un flou total. Mais une jeune alliée pleine de surprises, sa femme qu’il ressent dans son appartement à multiples reprises, et une archiviste militaire, le conduisent dans un chemin où se mêlent Histoire, ésotérisme, croyances et légendes. Mc Kenna doit faire vite car le meurtrier agit sans pitié et se rapproche dangereusement de lui.

Enquête policière veut dire généralement passage aux archives. C’est le cas dans ce roman. Mais le lecteur y entre de façon moins conventionnelle que d’habitude.

Et les archives dans tout ça ??

C’est l’identité de la deuxième victime qui nous amène directement dans le monde des archives : George Drewry, ancien militaire, a terminé sa carrière avec le grade de major « aux services historiques de l’armée, lesquels conservaient les archives qui remontaient jusqu’aux milices de l’époque coloniale. » C’est donc un ancien militaire archiviste qui est éviscéré par le mystérieux meurtrier.

Plus tard, Decker Mc Kenna enquête sur cette seconde victime et se rend à l’ancien lieu de travail de M. Drewry pour y découvrir son passé et interroger ses collègues. Il prend rendez-vous avec un certain Toni Morello qui s’avère être une femme, capitaine et archiviste de son état. Alors qu’ils font connaissance, le lieutenant parait impressionné par « les rayonnages qui allaient du sol au plafond. Chaque rayonnage était rempli de centaines de dossiers au dos gris, et chaque dossier comportait une étiquette blanche à l’écriture soignée. » Voilà un classement digne de ce nom visiblement. L’auteur ajoute : « La bibliothèque faisait plus de quarante-cinq mètres de longueur et avait une verrière teintée de jaune pour filtrer la lumière du soleil ». Dommage, nous n’étions pas loin de la description parfaite : verrière teintée pour éviter la lumière naturelle directe, cependant, exit la salle ou la réserve d’archives, c’est une « bibliothèque ». L’auteur ne s’arrête pas là. En plus d’archives extrêmement bien rangée, nous faisons connaissance avec une archiviste visiblement intelligente, très au point avec ses documents et agréable à regarder si l’on en croit le lieutenant (assez porté sur les jolies femmes). Le capitaine Morello est d’une grande aide pour le lieutenant Mc Kenna, puisqu’elle effectue des recherches pour ce dernier. Lors d’un second rendez-vous, elle lui fait part d’un achat de documents par le major Drewry qu’il n’a pas eu l’occasion de lire « ni encore moins de les classer ». Le lecteur découvre alors que cette liasse « de vieux papiers décolorés, attachés ensemble par une ficelle grise » est un élément clef pour la poursuite de l’enquête, voire la découverte de l’assassin. Dans ce long passage où l’auteur nous fait découvrir des récits personnels de bataille, il n’hésite pas à glisser des éléments pour décrire l’intérêt primordial des archives, que ce soit pour une enquête de police, ou pour l’Histoire d’un pays, et la passion que peut ressentir un archiviste dans son métier. Ainsi, il fait dire au capitaine Morello « La plupart des gens pensent que le centre de documentation historique sert uniquement à conserver de vieilles archives sentant le moisi, mais le Pentagone consulte toujours nos dossiers chaque fois qu’ils projettent une action militaire offensive. Ils peuvent voir de quelle manière des problèmes tactiques ont été abordés dans le passé […] Une armée qui connait son histoire, lieutenant, c’est une armée qui connaît sa force. ».

Je ne peux vous en dire plus (surtout si vous êtes intéressé (e) par la lecture de ce roman) sur cette fameuse liasse de documents où l’on découvre une multitude de sources qui nous amène quasi à la résolution de l’enquête.

Le coéquipier de Mc Kenna, Tim Hicks, effectue également des recherches sur la guerre de Sécession aux Archives de l’Hôtel de Ville de Richmond, et aux Archives de Charlottesville pour retrouver des éléments de généalogies des victimes.

Il n’était pas possible de ne pas réaliser un article sur ce roman, tant les archives y jouent un rôle intéressant, presque de témoin placé au premier rang prêt à tout révéler sur les causes de ces meurtres sordides. L’ouvrage est rythmé par des consultations et des passages réguliers aux Archives. On ressent également un grand intérêt de l’auteur pour les documents d’archives, la mémoire et l’Histoire conservées par les écrits et les recherches.

Emilie Rouilly

Mille femmes blanchesMille femmes blanches, les carnets de May Dodd, est le premier roman de Jim Fergus. il sort aux Etats-Unis en 1998 et en France deux ans plus tard aux Editions du Cherche-Midi. Pour cet ouvrage, Jim Fergus obtient le prix du premier roman étranger en 2000. L’ouvrage a fait l’objet d’une suite sortie en 2016 sous le titre La Vengeance des Mères. Les deux livres sont disponibles en poche en édition Pocket. Mille femmes blanches connaît un succès retentissant en France où le titre se vend à plus de 400 000 exemplaires.

Mille femmes blanches se déroule aux Etats-Unis dans les années 1870 et  dénonce la politique du gouvernement américain et notamment du président Grant vis à vis des tribus indiennes. Jim Fergus met en scène Little Wolf, chef des Cheyennes du Nord, qui a réellement existé et qui est considéré comme un des plus grands chefs indiens de cette période. L’ouvrage met en scène le peuple cheyenne aux prises avec l’armée américaine pour la conservation de ses terres ancestrales.

La fiction est racontée à travers le journal et les lettres de May Dodd, une des femmes livrées aux Indiens par le gouvernement américain pour devenir leurs épouses et tenter d’acculturer les Cheyennes afin de les assimiler peu à peu à la culture blanche. Ce journal fictif est l’occasion pour l’auteur d’évoquer la ou les cultures indiennes, les tensions entre les tribus, la vie simple mais rude des Indiens nomades, leurs traditions et le traitement inhumain que leur ont réservé les nouveaux occupants de leurs territoires.

Et les archives dans tout ça ??

May Dodd est une jeune femme de la bourgeoisie de Chicago, enfermée dans un asile par sa famille parce qu’elle a décidé de mener une vie non conventionnelle avec un ouvrier. Pour échapper à son internement, May accepte de faire partie d’un convoi de femmes livrées aux Cheyennes. Elle devient l’épouse du chef Little Wolf et sa vie est transformée à jamais.

Le destin de May Dodd intrigue J. Will Dodd, l’un de ses descendants qui a entendu des légendes familiales se propager au sujet de son aïeule qu’on disait un peu dérangée. Chacun sait combien les secrets de famille peuvent être pesants s’ils ne sont pas résolus. J. Will Dodd, comme un bon généalogiste, part donc en quête du peu d’informations disponibles : « Je me mis alors à fouiller dans les archives familiales, sans trop de sérieux d’abord, mais peu à peu mû par un intérêt que certains pourraient qualifier d’obsessionnel. » Voilà notre personnage piqué par le virus de la recherche : il trouve une lettre de son ancêtre évoquant son départ pour les territoires indiens. La lettre n’avait pas été détruite malgré son caractère sulfureux pour la famille et avait été conservée dans un coffre-fort. De ce fragile document presque effacé, le descendant de May tire assez d’informations pour poursuivre sa quête.

Evidemment, J. Will Dodd se rend à l’asile où avait été enfermée May mais il ne s’y trouve plus aucun dossier concernant les patients des années 1870. Ces documents, sans doute jugés encombrants et non essentiels, ont été détruits, condamnant les descendants des internés à la spéculation et à l’ignorance.

Méthodiquement et muni de la lettre de May, J. Will Dodd effectue ses recherches qui le mènent à la réserve indienne de Tongue River où il déniche, dans les archives indiennes, les journaux écrits par May Dodd qui font l’objet de la publication. Ces archives sont considérées par les Cheyennes comme un trésor sacré. Ces carnets racontent la fourberie du gouvernement américain et sont un témoignage de la vie d’une tribu indienne confrontée aux mensonges, aux rudesses des climats, à la mort ou à la captivité.

Si Mille femmes blanches est bien une fiction, l’ouvrage montre combien un secret familial peut être lourd à porter, combien la moindre petite pièce d’archives peut permettre de reconstituer un destin individuel ou une histoire collective.

Alors, qui doit décider si un document d’archives est essentiel ou non et pour qui ?

Sonia Dollinger

 

Nous voici arrivés à la lecture du troisième volume de la Passe-Miroir de Christelle Dabos. J’ai déjà eu l’occasion de vous dire tout le bien que je pensais de cette série de romans. La Mémoire de Babel, troisième opus de la série nous replonge avec bonheur dans les aventures d’Ophélie et Thorn.

La-memoire-de-BabelOphélie est de retour sur son arche natale, Anima, depuis plus de deux ans. Elle se morfond au milieu des siens. Elle est sans nouvelle de Thorn, son époux après les tragiques événements qui se sont déroulés sur le Pôle. Bien décidée à ne pas rester sans rien faire, Ophélie décide de se rendre sur l’arche de Babel, dépositaire des archives du monde. Pour parvenir à ses fins, Ophélie va devoir changer d’identité et faire preuve d’une volonté sans pareille. L’arche de Babel est, en effet, moins civilisée et moins paisible qu’il n’y parait…

Ce troisième opus continue sur la lancée des précédents, le rythme est toujours aussi intense, le suspense à son comble et les personnages principaux sont plus attachants que jamais. Christelle Dabos élargit son univers et l’on ne peut que s’en féliciter !

Et les archives dans tout ça ??

Vous l’aurez compris à la lecture du résumé ci-dessus, les archives sont au cœur des enjeux de ce volume puisque dès la quatrième de couverture, le lecteur est averti : l’enquête se passera sur Babel, dépositaire des « archives mémorielles du monde », on ne peut être plus clair !

Ophélie est sur Anima sans emploi. Sa mère se désespère et lui demande de se chercher une situation. Le grand-oncle propose alors de la prendre avec lui aux archives ce qui déplaît fortement : « le passé, toujours le passé ! » grommelle la mère d’Ophélie qui n’est pas sans rappeler les réactions d’individus que tout archiviste peut croiser : pourquoi vivre dans le passé ? On s’en fiche de ces vieux trucs etc. On l’a tous entendu ! Pourtant, l’archiviste est ici le symbole de la libre pensée qui s’oppose à la bien-pensance de sa famille, celui qui voit au delà des apparences.

Pourquoi Ophélie se rend-elle sur Babel ? parce que son grand-oncle archiviste lui procure des informations : des photographies anciennes tirées des archives qu’il a eu bien du mal à se procurer car, on le sait depuis le volume précédent, les archives sont verrouillées par les Doyennes qui sont bien conscientes du caractère sensible des documents.

Peu de temps après son arrivée sur Babel, Ophélie se rend au Mémorial qui est une sorte de Bibliothèque, mâtiné d’un service d’archives. On peut consulter les documents du Mémorial mais pas les emprunter et on proclame bien haut que tout est consultable. Toutefois, les archives ont dû subir une épuration car Ophélie note vite : « il n’y avait pas non plus d’archives militaires; à croire que même ici, où était censée reposer la mémoire de l’humanité, il ne subsistait rien des guerres d’autrefois. » Nous sommes ici au cœur d’une problématique que l’archiviste connaît bien : il sait bien que son fonds est loin d’être complet et que le tri a été fait avant le versement des dossiers aux archives ! Bien que source essentielle pour l’Histoire, les archives sont inévitablement incomplètes et elles sont aussi intéressantes pour ce qu’on y trouve… et ce qu’on n’y trouve pas.

L’auteur mentionne plus loin l’existence de maîtres censeurs chargés de faire disparaître les ouvrages et documents jugés compromettants, ce qui n’est pas sans rappeler 1984 de George Orwell. Certains censeurs trop dévoués sont même rappelés à l’ordre car ils sont trop zélés ! Faut-il y voir l’allégorie de l’archiviste qui détruit entre 70 et 80 % de ce qui lui est versé et des divergences entre les archivistes qui jettent allègrement et ceux qui ont davantage de scrupules, réfléchissant aux critères de tri avant de les appliquer sans vergogne ? Toutefois, il existe une trace de ce qui a été détruit « aux archives de la censure », ce qui pourrait s’apparenter à nos bordereaux d’élimination qui permettent de garder une trace des archives détruites et donc une forme de transparence.

Si les archives militaires semblent avoir disparu, ce n’est pas le cas des archives courantes qui sont en cours de classement et submergent les personnels chargés de les ordonner : on parle de « piles d’archives ministérielles » qui semblent assez importantes en volume.

Christelle Dabos évoque aussi brièvement les soucis que peut causer une mauvaise conservation des documents : un registre détérioré ne peut livrer toutes les informations nécessaires à la résolution d’une énigme par exemple.

Archives et bibliothèques sont omniprésents dans le récit et sont essentiels à la progression de l’histoire. L’auteur connaît les problématiques liées à l’archivistique et les insère intelligemment dans son histoire.

La mémoire de Babel passant par les archives, il est conseillé de ne pas passer à côté de cet excellent titre !

Sonia Dollinger