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Le Temps fut est un roman de science-fiction de Ian Mc Donald, auteur britannique, publié au Royaume-Uni en 2018 et en France aux Editions le Belial en février 2020. Le titre a reçu le British Science Fiction Award en 2018.

Quelle est l’histoire ? 

Emmett Leigh est un bouquiniste indépendant qui récupère, achète et vend des ouvrages de toute nature. Fin connaisseur et bibliophile averti, aucun détail n’échappe à sa sagacité. Alors qu’il s’intéresse aux ouvrages issus de la liquidation du fond de la librairie d’un de ses confrères, Emmett tombe sur un recueil de poèmes intitulé Le Temps fut, sans grande qualité littéraire. Toutefois, alors qu’il inspecte l’intérieur du petit ouvrage, le bouquiniste est attiré par un manuscrit glissé entre les pages. Il s’agit d’une lettre d’amour écrite par un prénommé Tom à son amant, Ben au cours du second conflit mondial. Intrigué, Emmett Leigh décide de mener l’enquête sur ces deux individus et ce qu’il découvre est plutôt surprenant…

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Et les archives dans tout ça ??

C’est en découvrant une lettre d’amour liant deux individus pendant la Seconde Guerre mondiale qu’Emmett Leigh est intrigué. Il entame alors des recherches en ligne sur l’histoire des régiments et rentre en contact avec une jeune femme, Thorn, qui reconnaît les deux protagonistes reliés par cette fameuse lettre. Thorn a hérité d’un grenier rempli d’archives familiales qu’elle met à disposition d’Emmett. On voit donc combien ces réseaux sociaux, parfois décriés voire néfastes, peuvent aussi, bien utilisés, être sources d’entraide entre chercheurs et permettent de voir émerger des fonds d’archives encore inexploités, en l’occurrence, des « photographies, lettres, journaux intimes et carnets », ce qu’il est convenu d’appeler des écrits du for privé, qu’archivistes et historiens aiment tant dénicher. Le sort de ce type de documents tient parfois à peu de choses, la famille de Thorn a gardé les archives car « les jeter aurait été trop fatiguant » Bénie soit la paresse !

Miracle : la photo des deux épistoliers est retrouvée dans les archives de Thorn, reste alors à Emmett à la soumettre à la sagacité d’une de ses amies archiviste, Shahrzad Hejazi, qui travaille à l’Imperial War Museum, aux archives photographiques. Il salue très vite la compétence de l’archiviste à laquelle il voue une véritable admiration. Shahrzad est, en effet, une « super identificatrice » que les recherches un peu complexes divertissent. L’archiviste a un caractère bien trempée et force le respect. Elle profite d’ailleurs de la visite d’Emmett et Thorn pour questionner cette dernière sur le sort qu’elle réserve à ses documents : « Vous avez pensé à nous faire donation de tout ce matériel ? Ma chère, les greniers à la campagne, évitez. Les rats, les souris, la merde de pigeon. Le feu. Les inondations. Ma chère, dans dix ans, quand le changement climatique nous aura infligé ses épouvantables effets, la mer du Nord ira jusqu’à ce putain de Cambridge. Vos petites caisses en plastique flotteront dessus, très chère (…) La quantité de matériel d’une valeur inestimable abîmé par des amateurs pleins de bonnes intentions… avez-vous une idée des dégâts causés aux archives (…) par un phénomène aussi simple que les variations saisonnières de température ? (…) Les photos sont comme des enfants mon chou. On en prend soin, on les couve, on les aime, mais il arrive un moment où il faut les laisser partir.« 

Une belle leçon de conservation et un discours assez convaincant par cette archiviste passionnée ne peut que nous rappeler les échanges parfois fébriles que nous pouvons avoir avec de potentiels donateurs. Il n’est pas toujours facile de se séparer de ses documents de famille, même si on est persuadé que c’est la meilleure chose à faire et l’archiviste doit toujours, à mon sens, recevoir ces dons comme un cadeau. Beaucoup d’entre nous ont connu de vrais moments d’émotion lors d’un don d’archives, ce n’est jamais anodin.

Shahrzad permet très vite l’identification des deux soldats mais oriente également les deux chercheurs sur des pistes plus étranges, celle du « bataillon disparu » et leur confie des archives qui ne sont pas sensées exister – des archives classées secret défense ? Cette entorse à la déontologie met un peu mal à l’aise mais, en même temps, permet de faire progresser la vérité. Les archives de différentes époques sont d’ailleurs cruciales pour avancer dans l’enquête. Ainsi, les protagonistes épluchent les registres paroissiaux, des archives familiales d’habitants d’un village visité, de témoignages recueillis, tous ces documents qui permettent d’une certaine manière de « vivre l’Histoire ».

Vivre l’Histoire et être chacun d’entre nous un morceau d’histoire, c’est l’un des messages de cet ouvrage étonnant qui met en valeur une archiviste passionnée qui délivre un plaidoyer convaincant pour l’entrée des archives privées dans des institutions qui sauront en prendre soin.

Sonia Dollinger

 

 

Le Hameau des Purs est un thriller de Sonja Delzongle dont nous vous avons déjà parlé à propos d’un autre de ses titres, Boréal. Une première édition est sortie en 2011 et le titre est réédité en 2019 chez Gallimard en version revue par l’auteure. Le Hameau des Purs évoque des thématiques liées aux secrets de famille et aux groupuscules vivant en vase clos.

Quelle est l’histoire ?

Un incendie criminel a ravagé un hameau dans lequel séjournait une communauté formée de gens ayant décidé de se tenir à l’écart du monde moderne et qui se sont baptisés du nom de « Purs ». Sept cadavres calcinés ont attiré l’attention de la police et de la journaliste Andrey Grimaud qui connaît bien les lieux. En effet, ses grands-parents faisaient partie des Purs et Audrey a passé ses vacances dans cet endroit étrange. La jeune femme, au fur et à mesure de son enquête, se remémore son enfance et les secrets qui l’ont émaillée. Plus son enquête progresse, plus les cadavres s’accumulent sur son chemin.

On ne peut que conseiller la lecture de cet excellent thriller pour la description très réussie de la communauté des Purs et pour les retournements de situation qui font perdre la tête au lecteur pour le conduire vers un dénouement inattendu.

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Et les archives dans tout ça ??

Qui dit secrets dit recherche dans les archives, c’est donc tout naturellement que, pour mieux connaître les ressorts qui animent la communauté, Audrey se rend aux Archives municipales : « aller jouer les sous-marins dans les archives municipales faisait partie du programme de la matinée. » L’auteure utilise une métaphore aquatique, comme s’il s’agissait d’explorer les bas-fonds du village, de plonger à la fois dans un passé plus ou moins enfoui et dans des histoires plus ou moins avouables. Evidemment, Audrey éternue car les archives sont poussiéreuses, un cliché tenace véhiculé au gré des pages tout comme la présence de « liasse de documents jaunis ». On sait aussi qu’il flotte dans la salle « une odeur de renfermé ».

Plus étonnant, il semble que la carte de presse d’Audrey ait agi comme « un vrai sésame », comme si l’archiviste ou le personnel présent, qui n’est jamais mentionné, pouvait être sensible au prestige du journaliste. Sonja Delzongle ayant exercé cette profession a-t-elle pu juger de cela lors d’un passage aux archives ? L’absence de description du personnel et d’interaction avec un quelconque être humain est étonnante mais pourrait bien trouver son explication dans le dénouement du récit.

La journaliste trouve surtout d’anciens articles de presse qui lui donne des informations sur les meurtres de l’Empailleur et ses victimes, mais rien sur ce qu’elle cherche : la communauté des Purs et son rôle pendant la Seconde Guerre mondiale. Son passage aux archives se révèle pourtant crucial en mettant au jour des liens dont elle ne soupçonnait pas l’existence. La compréhension des réseaux locaux passe donc par la recherche en archives.

Lors de son deuxième passage aux Archives, Audrey ne rencontre, là encore, aucun archiviste alors qu’elle semble perdue dans ses recherches et ne trouve rien. Désemparée, « se croyant seule, elle manifesta bruyamment sa déception« . Typiquement ce qui ne devrait jamais arriver : un lecteur en plein désarroi à qui personne ne vient en aide. Ce type de description me rend toujours un peu triste sachant que le service aux usagers est la priorité d’un service public.

Bref, c’est à la présence d’un autre lecteur – un confrère d’une gazette locale – qu’Audrey doit son salut. Roger Berlini, journaliste local, a déjà effectué des recherches sur le hameau des Purs et en a visiblement fait don aux Archives puisque son dossier est consultable sur place. Pour comprendre les interactions entre les Purs, Berlini a, certes, retracé l’histoire du hameau mais a également réalisé des recherches généalogiques approfondies qui s’avèrent surprenantes et instructives. Là encore, les usagers se débrouillent seuls, se servent dans les rayonnages et rangent eux-mêmes les documents sans aucune intervention d’un archiviste.

Si la description des lieux correspond à une série de clichés tenaces qui collent à la peau des archives comme la poussière à une liasse, il faut noter que le passage aux Archives, bien que laborieux, s’avère décisif. Pour comprendre les drames d’aujourd’hui, il faut parfois fouiller dans le passé tumultueux des familles et arracher des décennies de secrets et de non-dits.

Sonia Dollinger

Avez-vous déjà lu un roman dans lequel le héros est un archiviste ? Non ? Eh bien, en voilà un, et il est l’œuvre d’un écrivain virtuose, surnommé parfois « le maître de l’apocalypse » qui a obtenu de nombreuses distinctions, scénariste à ses heures, un Hongrois fantasque qui s’appelle Lászlò Krasznahorkai.

Le roman s’intitule Guerre et guerre, une référence au Guerre et Paix de Tolstoï, un titre qui signifie que l’Histoire de l’humanité n’est qu’une compilation de conflits. Il met en scène György Korim un petit historien local qui travaille comme archiviste dans une petite ville de province au fin fond de la Hongrie, un trou paumé. Ce Korim, il nous semble d’emblée un peu bizarre, voire fou, un solitaire, il n’entretient plus guère de relations avec les autres, on apprend que ses collègues au centre d’archives ont cessé de lui adresser la parole et de partager sa table au restaurant depuis qu’un jour il leur a déclaré qu’il avait l’impression de perdre la tête, que celle-ci allait se dissocier de son cou. Étrange Korim qui une fois s’est même rendu à l’HP afin que les docteurs et infirmières lui apprennent comment le crâne était fixé à la colonne vertébrale, par quels ligaments le miracle s’opérait. Dans le premier chapitre du roman, l’archiviste est en bien mauvaise posture, pris à partie par une bande de voyous qui veulent le dépouiller, hésitent même à le trucider, alors il se met à leur parler de sa tête qu’il perd, à déblatérer, à raconter des histoires, de sorte que les petites frappes, croyant avoir affaire à un vrai cinglé, finirent par ne plus s’en préoccuper.

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N’empêche que Korim aime son boulot d’archiviste, il se croit d’ailleurs sur le point d’être promu archiviste chef. Modeste ambition pour un modeste employé dans un modeste centre d’archives d’une petite ville hongroise, à deux cent vingt kilomètres au sud de Budapest. « Le travail au centre des archives, son travail à lui, personnellement, n’était pas de ceux qui impliquaient brimades, humiliations et autres vexations qui vous broyaient moralement,[…] ce travail était devenu et resté son principal, voire son unique refuge […] son travail aux archives, ou, comme ils disaient là-bas, le classement méthodique des documents, quel que soit le type de classification, devint la liberté même, peu importait qu’il s’occupât de classement courant, intermédiaire, ou particulier, peu importait la matière à inventorier, quoi qu’il fît, quelle que soit la section de ces près de deux mille mètres de labyrinthe de documents qu’il eût à traiter, il se contentait simplement de maintenir l’Histoire en vie,[…] mais s’il passait toujours à côté de la vérité, le fait d’en être conscient lui apporta une assurance totale, une sérénité, une stabilité, c’était comme si, après avoir reconnu que son travail était inutile puisque dénué de sens, ce manque d’intérêt et de sens recelait une mystérieuse et incomparable douceur – oui, c’était indéniable, il avait grâce au travail, accédé à la liberté…[1] » Pour Korim, le métier d’archiviste est important, il consiste à préserver l’Histoire du monde, sauf qu’il sait que l’Histoire n’est pas la vérité, qu’elle est constituée d’un mélange de sources plus ou moins douteuses, d’erreurs, d’omissions, de mensonges, d’exagérations, d’extrapolations et de fictions. En conséquence, le métier d’archiviste n’a plus de sens puisqu’il s’agit de conserver des documents subjectifs et erronés. Parce que le travail d’archiviste se révèle inutile pour Korim, il le libère de toute pression et procure un sentiment de liberté.

Mais voilà qu’un soir, vers les seize heures, alors qu’il est seul au centre d’archives, dans un fascicule contenant des documents à caractère privé, le dossier de la famille Wlassich en sommeil depuis plusieurs décennies, qui n’a pas été ouvert depuis la seconde guerre mondiale, dans lequel il désire mettre de l’ordre, parmi les notes, lettres, actes de propriété, copies de testaments et actes notariés, il découvre par hasard une chemise portant la référence IV.3/10/1941-42 qui ne correspond pas à la catégorie « documents privés » répertoriés aux archives sous le code IV. Krasznahorkai sait que les archives privées sont dissociées des archives publiques et que leurs cotes diffèrent.

Ce document mal classé ne comporte aucune mention de nom ou de date qui permettrait au consciencieux archiviste d’identifier l’objet puis de le soumettre à des rectifications appropriées. Il examine d’abord « le type et la qualité du papier, le type et la qualité de la frappe et de la typographie », il ressort de l’étude du support que ce document ne correspond pas aux autres papiers qui offrent une certaine parenté. Krasznahorkai sait aussi qu’il existe une unité dans les fonds, que les documents émanant d’un même producteur sont souvent de même nature. Il s’agit d’un manuscrit dactylographié entre 150 et 160 pages, non numérotées, anonyme, qui n’avait aucun rapport avec le reste des documents du dossier. Une erreur de classement donc.

Il se plonge dans la lecture du manuscrit puis vers onze heures du soir rentre chez lui en l’emportant pour le relire durant la nuit. Il le glisse dans une chemise en carton et le ramène à la maison. Les règles de déontologie ne sont pas respectées, Korim dissimule le document dans une chemise cartonnée pour l’embarquer car il n’a pas le droit de le faire. Une révélation, pour Korim, ce texte est extraordinaire, époustouflant, d’une portée universelle, il ne devait pas retourner aux archives mais être diffusé à travers le monde. Il voudrait le sauver de l’oubli. Telle est désormais sa mission.

Notre héros recense et examine les propriétés de tous les supports, livre, parchemin, film, microfilm, pierre, tous destructibles et voués à la destruction, tous sauf un dont il a entendu parler, Internet qui « offrirait pour la première fois dans l’Histoire une possibilité matérielle d’accéder à l’immortalité car il y avait tellement d’ordinateurs dans le monde que l’ordinateur devenait de fait indestructible », il lui fallait donc retranscrire ce manuscrit « sur cette chose au nom si étrange, cette chose purement virtuelle, puisqu’existant uniquement dans un imaginaire alimenté par un ordinateur ».

Korim évoque alors « l’éternel Internet ». Replaçons ce roman dans son contexte de création. Il est publié en 1999, l’auteur en a commencé l’écriture en 1992, à une époque, les années 1990, où Internet est encore assez peu développé, du moins en Europe (entre 200 000 et 300 000 utilisateurs français en 1995, combien en Hongrie ?) Internet suscite pas mal de fantasmes. Pas sûr qu’aujourd’hui, les scientifiques spécialistes des supports de conservation affirment que le réseau Internet soit éternel. Que sera Internet dans 2000 ans ? Existera-t-il toujours ? D’ailleurs, Laszlo Kraznahorkai y croit-il véritablement ? La fin du roman tendrait à montrer que non.  Entre-temps, après le vol du manuscrit, il expédie Korim au « centre du monde », New-York, là où sont condensés les computers, là où il apprend à se servir d’un ordinateur et d’un clavier, avant de faire voyager son héros archiviste qui a liquidé la totalité de ses biens matériels, simplement muni du mystérieux manuscrit en Crête, à Venise, en Allemagne pour achever le périple à Schaffhausen, la Suisse. Impossible de résumer ses péripéties.

Quelle est la fin du roman ? Qu’arrive-t-il à notre archiviste dont la tête vacille ? Je ne vous dévoilerai rien. En vérité, je ne la connais pas plus que vous… Et pourtant j’ai lu le livre jusqu’à la dernière page. Mystère et boule de gomme.

La particularité de Guerre et guerre est que le dénouement du roman se situe dans la réalité, la fin se trouve réellement sur une plaque fixée sur la façade du musée de Schaffhausen, aux anciennes Hallen für neue Kunst (sur la couverture du bouquin figure les différents moyens de transport afin de s’y rendre). Il faut donc se déplacer là-bas pour savoir. Vous en connaissez beaucoup des romans qui ne se finissent pas à l’intérieur du livre mais dans la réalité ? Moi, je n’en connais qu’un, c’est Guerre et guerre.

Bon, ce n’est pas faux, je pourrais probablement trouver la photo de la façade du musée de Schaffhausen sur Internet, mais malgré ma curiosité, j’ai toujours l’espoir d’y aller, savoir gâcherait mon plaisir, non ?

En tout cas, ce que semble vouloir nous dire Krasznahorkai à travers ce choix d’achever son ouvrage par une plaque, c’est qu’il a un doute quant à la pérennité des archives électroniques, que la pierre résiste aussi pas mal au passage du temps. « A gauche de la porte d’entrée du bâtiment, on voit, et on verra sans doute encore longtemps, l’emplacement de la plaque », écrit l’auteur dans l’édition de poche de 2015. Ce livre est aussi une réflexion autour des supports de conservation, si le numérique offre une meilleure accessibilité et visibilité grâce à la mise en réseau, Lászlò Krasznahorkai se demande si les messages n’ont pas plus de chance d’être transmis aux générations futures en les gravant dans la pierre.

[1] P. 24-25.

Emmanuel Dumont

L’Eveil du Vif-Argent est le premier volume de la trilogie du Vif-Argent, œuvre de genre fantasy. Signé par l’écrivain britannique Stan Nicholls, célèbre pour sa série Orcs, ce tome est publié en version française par Bragelonne en 2004. En avril 2010, paraît l’intégrale incluant, L’Eveil du Vif-Argent, le Zenith du Vif-Argent et le Crépuscule du Vif-Argent.

Quelle est l’histoire ?

Nous suivons Reeth Caldason, hors-la-loi célèbre et survivant du génocide des Qaldochiens, dans sa quête. Victime d’une malédiction qui le met parfois dans un état de rage incontrôlable, il erre à la recherche d’un mage qui pourra le guérir. Son chemin au travers du royaume de Bhealfa, état satellite fantoche de l’Empire de Gath Tampoor, le fera rencontrer Kutch Pirathon apprenti magicien et le poussera dans les bras de la Résistance.

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Et les archives dans tout ça ??

Reeth Caldason atterrit dans la capitale administrative de Bhealfa, la cité de Valdarr. Il y rencontre Phénix, mage puissant engagé dans la Résistance. Ce dernier lui indique que la solution à son problème est un artefact magique qui est dans le viseur de son organisation. Il propose à Reeth de participer à l’expédition en échange de son engagement dans la Résistance à l’oppresseur : Gath Tampoor. On lui donne alors pour mission d’entraîner une unité de combat.

Quelques mois plus tard, le Conseil de la Résistance décide de donner un objectif à cette unité de combat. Karr le patricien, membre du Conseil, dévoile son point de vue : « Ce que nous oublions au sujet de Gath Tampoor et de Rintarah [empire rival de Gath Tampoor ndlr], c’est que malgré leur puissance militaire et économique, à la base, ce sont des bureaucraties » avant de renchérir « Tous les Etats existant sont construits sur des montagnes de papier ». Reeth se demande l’intérêt d’attaquer les « gratte-papier ». « Tout dépend du genre de papier qu’ils grattent » répond un membre du Conseil. La Résistance vise les archives secrètes qui regroupent notamment les dossiers sur les dissidents et décide d’intervenir le jour de la Fête de la Libération, jour férié durant lequel les archives seront vides de tout personnel. L’attaque est audacieuse mais extrêmement risquée. Par conséquent, les résistants ne voleront pas les archives, ils les détruiront.

La mission s’avère en effet risquée. L’équipe réussit à éviter les pièges, tout en tuant la bête sauvage qui gardait les lieux. Arrivés dans la salle de conservation des archives, ils sont subjugués « l’immensité de la salle les frappa de plein fouet. Les étagères et leur contenu les cernaient de toutes parts, si hautes que par un effet de perspective, elles semblaient presque se rejoindre au-dessus de leur tête. » Reeth en dispersant l’huile inflammable sur les dossiers, découvre le sien. Mais les pages sont arrachées.

Pendant ce temps, les autorités arrêtent par hasard l’employé des archives qui a vendu les informations à la Résistance. Pour s’assurer de la « sécurité nationale » « étant donné l’importance du département secret des archives », les paladins envoient une équipe sur le champ mais arrivent trop tard pour empêcher le feu de se déclarer et d’embraser le bâtiment. La mission est une réussite.

Pouvoir des archives, archives du pouvoir, ce récit est symptomatique des enjeux de l’information entre un Etat et un mouvement clandestin.

Marc Scaglione

 

Civilizations est le troisième roman de Laurent Binet publié chez Grasset en 2019. Le récit a obtenu le grand prix de l’Académie français. Civilizations est une uchronie qui imagine à quoi ressemblerait une Europe dominée par les Incas.

Quelle est l’histoire ?

En l’an mille, une expédition menée par la fille d’Erik le Rouge quitte le Groenland et arrive sur le continent sud américain. Elle apporte aux populations locales la maîtrise du fer, les chevaux et, après quelques déboires, les anticorps nécessaires pour lutter contre les maladies importées par les Occidentaux. Lorsqu’en 1492, Christophe Colomb débarque à son tour, il est massacré avec ses troupes. C’est alors qu’Atahualpa décide d’entamer un grand voyage vers un nouveau monde et part à la conquête de l’Europe. Arrivé à Lisbonne, il découvre des mœurs étranges et se frotte très vite à l’Empereur Charles Quint. Et si Atahualpa finissait par devenir le maître du continent, que se serait-il passé ?

Civilizations

Et les archives dans tout ça ??

Lorsqu’Atahualpa prépare son expédition vers un continent inconnu, il embarque un certain nombre de personnes. Si, bien évidemment, les troupes armées forment le gros de l’expédition, le narrateur précise : « il sélectionna personnellement les candidats au départ en fonction de leur rang et de leur utilité : la noblesse, les soldats, les fonctionnaires de l’Empire (comptables, archivistes, devins) (…)« . Le rôle des archivistes est donc assez important pour qu’ils soient du voyage, au même titre que les soldats et le personnel religieux, démontrant ainsi l’aspect primordial de garder trace des actions d’Atahualpa.

Un petit échange avec Laurent Binet (que je remercie pour sa gentillesse et sa disponibilité) confirme son intérêt pour les archivistes : « ils sont les dépositaires de la culture inca – et il est possible que parmi eux se trouve le narrateur que je n’ai pas clairement identifié mais dont tout porte à croire qu’il fait partie de l’expédition , tout comme l’ont été les chroniqueurs de Cortes et Pizarro (qui ne savait pas lire) » nous a précisé Laurent Binet laissant planer la possibilité d’un narrateur archiviste pour notre plus grand bonheur.

Lorsqu’ils débarquent en Europe et prennent possession des villes importantes de l’Espagne, comme Salamanque où ils font plus ample connaissance avec le clergé catholique (« les tondus ») dont les Incas notent qu’ils conservent des « feuilles qui parlent » et qu’ils sont à la fois prêtres et archivistes. Les feuilles qui parlent sont une jolie métaphore pour évoquer les archives et les Incas relèvent le rôle d’archivistes des « tondus » ce qui leur confère une certaine importance.

Enfin, le rôle des archivistes auprès d’Atahualpa est précisé un peu plus loin dans le récit lorsque l’Inca doit envoyer un quipu à son frère. Il en confie la confection à son « archiviste personnel » qui avait préparé « l’agencement des noeuds (…) méticuleusement« . L’archiviste joue donc plusieurs rôle : celui de gardien, celui d’historiographe puisqu’il consigne les événements et celui de producteur d’archives, car c’est à lui qu’est confiée la rédaction de messages confidentiels. L’archiviste est donc producteur d’archives et il doit pouvoir conserver des informations confidentielles. L’archiviste est un Kipuka mayoc, une sorte de scribe qui gère les kipus. Selon Laurent Binet, « Les Kipu tenaient lieu de livres de compte et peut-être plus – on se demande encore s’il ne s’agit pas d’une forme de proto-ecriture ou en tout cas de codage qui excède le simple comptage. », c’est ce qu’il montre avec l’archiviste personnel d’Atahualpa chargé d’envoyer une sorte de message codé.

Si l’archiviste apparaît discrètement aux détours de quelques phrases, sa simple présence dans une expédition de grande ampleur, qui va changer la face du monde montre son caractère indispensable. Sa présence est discrète mais efficace et il fait partie des rouages de l’Empire Inca au même titre que les militaires. S’il ne prend pas une part active à la conquête, il en consigne les étapes et sert aussi de secrétaire particulier à l’Empereur. On ne peut que se féliciter que, dans cette uchronie, qui montre une Europe colonisée par un Empire plutôt bienveillant, l’archiviste ne soit pas oublié.

Sonia Dollinger