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Source : « Un crime très ordinaire » in Les Douze indices de Noël et autres récits de PD. James

Résumé de l’histoire

Attention, cet article contient des spoils.

James

Ernest Gabriel, soixante-dix ans, est propulsé malgré lui dans son passé en parcourant un trajet en bus dans le but de visiter une vieille tante. Il revient dans un appartement sombre et se souvient de ce drame d’un soir du mois de mars, seize ans plus tôt.

Archiviste de métier, Ernest Gabriel est envoyé par son patron pour récupérer les archives de M. Bootman dans ce mystérieux appartement qui servait de bureau et de refuge. Attiré par des ouvrages à mille lieux d’être des archives, Ernest Gabriel se rend tous les vendredis soirs dans l’appartement afin de les parcourir plus en détail. Il assiste ces mêmes soirs, alors qu’il regarde par la fenêtre, aux rencontres adultérines d’Eileen Morrisey et Denis Speller. Mais le manège des amants prend une tournure tragique lorsqu’ Eileen est retrouvée morte dans la chambre du couple. Seul témoin des faits, Ernest Gabriel ne prendra jamais la parole, pas même pour innocenter Denis Speller (accusé à tort de crime passionnel et condamné à mort), de peur d’être vu comme un voyeur pervers, de peur de perdre son emploi, de peur d’être condamné pour ce crime qu’il a lui-même commis.

Et les archives dans tout ça ??

Dès le début de l’histoire, nous faisons la connaissance d’Ernest Gabriel, « vieil homme miteux aux airs de faux hobereau et à la voix dure » venu récupérer les clefs d’un appartement délabré dans lequel l’avait envoyé son entreprise. A peine entré, il se dirige à la fenêtre de la cuisine pour lever les yeux vers un grand bâtiment noir, juste en face, puis pose son regard sur une petite fenêtre, où, à travers elle, il a assisté à la tragique histoire des amants Eileen Morrisey et Denis Speller.

Le lecteur est alors envoyé seize ans plus tôt, dans la peau d’Ernest Gabriel, employé comme archiviste dans la société de M. Maurice Bootman. Ce dernier l’avait chargé d’aller jeter un œil sur les papiers restés dans ce même appartement, la « tanière » du défunt M. Bootman, supposé père de Maurice. Ernest Gabriel avait pour mission « de vérifier si certains documents n’auraient pas dû être classés dans les dossiers », documents qualifiés de « ramassis dépareillé, jauni, de notes périmées, de vieilles factures et de reçus caducs, auxquels s’ajoutaient des coupures de presse fanées », le tout « mis en liasses et fourré » dans le bureau de feu M. Bootman « grand collectionneur de papiers inutiles ». Alors qu’il fouille les meubles afin de récupérer et classer les archives éparpillées, Ernest tombe sur une clef ouvrant un placard. Bien vite, il délaisse  les archives administratives pour se plonger dans les ouvrages pornographiques précieusement conservés par M. Bootman. Afin que personne ne remarque son absence trop longue du bureau des archives de la société, Ernest trouve un stratagème pour s’infiltrer dans l’appartement tous les vendredis soirs et profiter des ouvrages en question. Puis, les rencontres hebdomadaires d’Eileen Morrisey et Denis Speller finissent de le détourner de tout papier ou ouvrages, jusqu’au meurtre d’Eileen.

Plus loin, alors qu’Ernest s’interroge sur son rôle de témoin, on apprend qu’il est vu par ses collègues comme « pédant », « prude », « trop solitaire », « trop impopulaire ». Son bureau est digne du cliché habituel « poussiéreux et mal éclairé, isolé par plusieurs plusieurs étages de classeurs », et « la salle des archives n’avait jamais été un centre de bavardages intimes entre collègues ».

L’archiviste de cette nouvelle a le profil alors du vieux garçon, sans amis, seul, introverti et pervers de surcroît, néanmoins travailleur et efficace car « ses classements étaient toujours à jour », mais totalement invisible et sans intérêt aux yeux des employés et du patron de la société. L’auteur ajoute même qu’il inspire « une vague aversion ou, au mieux, une tolérance apitoyée ».

Mis au ban de la société de par sa personnalité et son métier, Ernest Gabriel trouve un souffle d’énergie et d’excitation malsaine en s’immisçant dans les jeux intimes des amant Morrisey-Speller. Sans doute trop.

Emile Rouilly

Les Aventures d’un Grippe-Sou dans la vallée d’Andorre est une pièce de théâtre publiée en 1858 et destinée au théâtre des maisons d’éducations pour l’édification de la jeunesse. L’auteur en est l’Abbé Antoine Laubie (1810-1865), prêtre en Limousin avant de devenir principal du collège de Villefranche-de-Rouergue (Aveyron). Il est à l’origine d’une dizaine de pièces de théâtre. L’œuvre décrite dans ce billet est disponible en version numérisée sur le site Gallica.

Couverture

Quelle est l’histoire ?

Nous suivons l’histoire de Grippe-Sou, concierge du Palais présidentiel d’Andorre, connu pour être d’une avarice illimitée, comme son subtil nom l’indique. Alors qu’il fait visiter le palais à un touriste anglais du nom de Lysander Brown, il doit faire face à l’arrivée du nouveau viguier, représentant de la France en Andorre, ce qui ne va pas aller sans poser quelques soucis …

Et les archives dans tout ça ??

Lysander Brown, le touriste anglais, indique qu’il est en voyage pour découvrir les Pyrénées et la pittoresque république andorrane. Le palais étant presque vide en raison de congés, Grippe-sou ne se fait pas prier et accepte une petite pièce pour faire visiter le château et « l’ermoire de fer » (entendez ici l’armoire de fer contenant les titres les plus précieux de la République).

A première vue, rien de surprenant ! Bien que le tourisme ait d’autres formes et proportions au XIXe siècle, visiter un château et voir les Archives nationales sont des pratiques aujourd’hui répandues. Grippe-sou abreuve alors le touriste de moultes anecdotes avant d’arriver aux archives qu’il décrit ainsi :

«  Arxivas las escripturas de Andorra. C’est la salle des archives. Nous conservons là, dans une armoire de fer, les documents les plus précieux, véritable trésor pour l’antiquaire et le paléographe. Là vous trouveriez de vieux parchemins qui, tout en établissant la liberté Andorrane, peuvent jeter le plus grand jour sur l’histoire du Moyen-Âge. »

Lysander Brown demande donc à voir les titres, ce que Grippe-Sou refuse dans un premier temps. Mister Brown est offusqué, s’insurge car il a payé d’avance. Grippe-Sou indique que son gouvernement interdit que tout étranger entrât dans cette pièce sous peine de châtiment. Après insistance, il se laisse corrompre par le touriste anglais.

C’est là que les malheurs commencent. En effet, Don Miguel le notaire archiviste, ainsi que Calvo Y Soum, le président andorran se présentent et demandent au concierge l’ouverture de la salle des archives. Le Viguier, représentant de la France en Andorre vient d’arriver et il faut donc entériner officiellement sa prise de fonction. Mais le touriste est toujours dans la salle d’archives. Grippe-sou fait une crise d’angoisse et passe pour fou. Après qu’il se soit calmé, il ouvre la porte de la salle, Lysander Brown n’est plus là. Grippe-Sou est soulagé et se prépare à l’accueil du Viguier. Et là coup de théâtre ! Lysander Brown revient et demande au Président et au notaire-archiviste de retourner dans la salle archives ! Grippe-Sou, accusé par le touriste nie évidemment toute implication et là deuxième coup de théâtre : Lysander Brown n’est pas anglais ! Il s’agit du nouveau Viguier français qui, ayant entendu parler des malversations du concierge, a souhaité le mettre à l’épreuve. Grippe-Sou a évidemment échoué et est condamné sur le champ : ses biens sont confisqués et il est envoyé en exil ! Rien que ça.

Au cœur des aventures de ce Grippe-Sou, les archives andorranes représentent ici deux choses :

  • Les archives sont le fondement de la légalité et à ce titre leur sécurité est synonyme de sécurité pour la Nation. Il s’agissait là d’un piège, mais la situation aurait pu être moins positive et déboucher sur une destruction, un vol ou encore une falsification. Le châtiment de Grippe-Sou est très important d’ailleurs, même s’il faut rappeler que nous sommes dans une œuvre d’édification pour la jeunesse.
  • Les archives apparaissent aussi comme un objet patrimonial, digne d’être montré, d’être vu et donc objectif de visite. Cette tendance existante au XIXe siècle et qui s’est largement développée au XXe siècle, est aujourd’hui une évidence pour toutes les institutions qui conservent des archives. Ce positionnement peut entrer en contradiction avec la première représentation, cette pièce de théâtre en est l’exemple parfait.

Marc Scaglione

Le Temps fut est un roman de science-fiction de Ian Mc Donald, auteur britannique, publié au Royaume-Uni en 2018 et en France aux Editions le Belial en février 2020. Le titre a reçu le British Science Fiction Award en 2018.

Quelle est l’histoire ? 

Emmett Leigh est un bouquiniste indépendant qui récupère, achète et vend des ouvrages de toute nature. Fin connaisseur et bibliophile averti, aucun détail n’échappe à sa sagacité. Alors qu’il s’intéresse aux ouvrages issus de la liquidation du fond de la librairie d’un de ses confrères, Emmett tombe sur un recueil de poèmes intitulé Le Temps fut, sans grande qualité littéraire. Toutefois, alors qu’il inspecte l’intérieur du petit ouvrage, le bouquiniste est attiré par un manuscrit glissé entre les pages. Il s’agit d’une lettre d’amour écrite par un prénommé Tom à son amant, Ben au cours du second conflit mondial. Intrigué, Emmett Leigh décide de mener l’enquête sur ces deux individus et ce qu’il découvre est plutôt surprenant…

temps_fut

Et les archives dans tout ça ??

C’est en découvrant une lettre d’amour liant deux individus pendant la Seconde Guerre mondiale qu’Emmett Leigh est intrigué. Il entame alors des recherches en ligne sur l’histoire des régiments et rentre en contact avec une jeune femme, Thorn, qui reconnaît les deux protagonistes reliés par cette fameuse lettre. Thorn a hérité d’un grenier rempli d’archives familiales qu’elle met à disposition d’Emmett. On voit donc combien ces réseaux sociaux, parfois décriés voire néfastes, peuvent aussi, bien utilisés, être sources d’entraide entre chercheurs et permettent de voir émerger des fonds d’archives encore inexploités, en l’occurrence, des « photographies, lettres, journaux intimes et carnets », ce qu’il est convenu d’appeler des écrits du for privé, qu’archivistes et historiens aiment tant dénicher. Le sort de ce type de documents tient parfois à peu de choses, la famille de Thorn a gardé les archives car « les jeter aurait été trop fatiguant » Bénie soit la paresse !

Miracle : la photo des deux épistoliers est retrouvée dans les archives de Thorn, reste alors à Emmett à la soumettre à la sagacité d’une de ses amies archiviste, Shahrzad Hejazi, qui travaille à l’Imperial War Museum, aux archives photographiques. Il salue très vite la compétence de l’archiviste à laquelle il voue une véritable admiration. Shahrzad est, en effet, une « super identificatrice » que les recherches un peu complexes divertissent. L’archiviste a un caractère bien trempée et force le respect. Elle profite d’ailleurs de la visite d’Emmett et Thorn pour questionner cette dernière sur le sort qu’elle réserve à ses documents : « Vous avez pensé à nous faire donation de tout ce matériel ? Ma chère, les greniers à la campagne, évitez. Les rats, les souris, la merde de pigeon. Le feu. Les inondations. Ma chère, dans dix ans, quand le changement climatique nous aura infligé ses épouvantables effets, la mer du Nord ira jusqu’à ce putain de Cambridge. Vos petites caisses en plastique flotteront dessus, très chère (…) La quantité de matériel d’une valeur inestimable abîmé par des amateurs pleins de bonnes intentions… avez-vous une idée des dégâts causés aux archives (…) par un phénomène aussi simple que les variations saisonnières de température ? (…) Les photos sont comme des enfants mon chou. On en prend soin, on les couve, on les aime, mais il arrive un moment où il faut les laisser partir.« 

Une belle leçon de conservation et un discours assez convaincant par cette archiviste passionnée ne peut que nous rappeler les échanges parfois fébriles que nous pouvons avoir avec de potentiels donateurs. Il n’est pas toujours facile de se séparer de ses documents de famille, même si on est persuadé que c’est la meilleure chose à faire et l’archiviste doit toujours, à mon sens, recevoir ces dons comme un cadeau. Beaucoup d’entre nous ont connu de vrais moments d’émotion lors d’un don d’archives, ce n’est jamais anodin.

Shahrzad permet très vite l’identification des deux soldats mais oriente également les deux chercheurs sur des pistes plus étranges, celle du « bataillon disparu » et leur confie des archives qui ne sont pas sensées exister – des archives classées secret défense ? Cette entorse à la déontologie met un peu mal à l’aise mais, en même temps, permet de faire progresser la vérité. Les archives de différentes époques sont d’ailleurs cruciales pour avancer dans l’enquête. Ainsi, les protagonistes épluchent les registres paroissiaux, des archives familiales d’habitants d’un village visité, de témoignages recueillis, tous ces documents qui permettent d’une certaine manière de « vivre l’Histoire ».

Vivre l’Histoire et être chacun d’entre nous un morceau d’histoire, c’est l’un des messages de cet ouvrage étonnant qui met en valeur une archiviste passionnée qui délivre un plaidoyer convaincant pour l’entrée des archives privées dans des institutions qui sauront en prendre soin.

Sonia Dollinger

 

 

Le Hameau des Purs est un thriller de Sonja Delzongle dont nous vous avons déjà parlé à propos d’un autre de ses titres, Boréal. Une première édition est sortie en 2011 et le titre est réédité en 2019 chez Gallimard en version revue par l’auteure. Le Hameau des Purs évoque des thématiques liées aux secrets de famille et aux groupuscules vivant en vase clos.

Quelle est l’histoire ?

Un incendie criminel a ravagé un hameau dans lequel séjournait une communauté formée de gens ayant décidé de se tenir à l’écart du monde moderne et qui se sont baptisés du nom de « Purs ». Sept cadavres calcinés ont attiré l’attention de la police et de la journaliste Andrey Grimaud qui connaît bien les lieux. En effet, ses grands-parents faisaient partie des Purs et Audrey a passé ses vacances dans cet endroit étrange. La jeune femme, au fur et à mesure de son enquête, se remémore son enfance et les secrets qui l’ont émaillée. Plus son enquête progresse, plus les cadavres s’accumulent sur son chemin.

On ne peut que conseiller la lecture de cet excellent thriller pour la description très réussie de la communauté des Purs et pour les retournements de situation qui font perdre la tête au lecteur pour le conduire vers un dénouement inattendu.

Hameau_Purs

Et les archives dans tout ça ??

Qui dit secrets dit recherche dans les archives, c’est donc tout naturellement que, pour mieux connaître les ressorts qui animent la communauté, Audrey se rend aux Archives municipales : « aller jouer les sous-marins dans les archives municipales faisait partie du programme de la matinée. » L’auteure utilise une métaphore aquatique, comme s’il s’agissait d’explorer les bas-fonds du village, de plonger à la fois dans un passé plus ou moins enfoui et dans des histoires plus ou moins avouables. Evidemment, Audrey éternue car les archives sont poussiéreuses, un cliché tenace véhiculé au gré des pages tout comme la présence de « liasse de documents jaunis ». On sait aussi qu’il flotte dans la salle « une odeur de renfermé ».

Plus étonnant, il semble que la carte de presse d’Audrey ait agi comme « un vrai sésame », comme si l’archiviste ou le personnel présent, qui n’est jamais mentionné, pouvait être sensible au prestige du journaliste. Sonja Delzongle ayant exercé cette profession a-t-elle pu juger de cela lors d’un passage aux archives ? L’absence de description du personnel et d’interaction avec un quelconque être humain est étonnante mais pourrait bien trouver son explication dans le dénouement du récit.

La journaliste trouve surtout d’anciens articles de presse qui lui donne des informations sur les meurtres de l’Empailleur et ses victimes, mais rien sur ce qu’elle cherche : la communauté des Purs et son rôle pendant la Seconde Guerre mondiale. Son passage aux archives se révèle pourtant crucial en mettant au jour des liens dont elle ne soupçonnait pas l’existence. La compréhension des réseaux locaux passe donc par la recherche en archives.

Lors de son deuxième passage aux Archives, Audrey ne rencontre, là encore, aucun archiviste alors qu’elle semble perdue dans ses recherches et ne trouve rien. Désemparée, « se croyant seule, elle manifesta bruyamment sa déception« . Typiquement ce qui ne devrait jamais arriver : un lecteur en plein désarroi à qui personne ne vient en aide. Ce type de description me rend toujours un peu triste sachant que le service aux usagers est la priorité d’un service public.

Bref, c’est à la présence d’un autre lecteur – un confrère d’une gazette locale – qu’Audrey doit son salut. Roger Berlini, journaliste local, a déjà effectué des recherches sur le hameau des Purs et en a visiblement fait don aux Archives puisque son dossier est consultable sur place. Pour comprendre les interactions entre les Purs, Berlini a, certes, retracé l’histoire du hameau mais a également réalisé des recherches généalogiques approfondies qui s’avèrent surprenantes et instructives. Là encore, les usagers se débrouillent seuls, se servent dans les rayonnages et rangent eux-mêmes les documents sans aucune intervention d’un archiviste.

Si la description des lieux correspond à une série de clichés tenaces qui collent à la peau des archives comme la poussière à une liasse, il faut noter que le passage aux Archives, bien que laborieux, s’avère décisif. Pour comprendre les drames d’aujourd’hui, il faut parfois fouiller dans le passé tumultueux des familles et arracher des décennies de secrets et de non-dits.

Sonia Dollinger

Avez-vous déjà lu un roman dans lequel le héros est un archiviste ? Non ? Eh bien, en voilà un, et il est l’œuvre d’un écrivain virtuose, surnommé parfois « le maître de l’apocalypse » qui a obtenu de nombreuses distinctions, scénariste à ses heures, un Hongrois fantasque qui s’appelle Lászlò Krasznahorkai.

Le roman s’intitule Guerre et guerre, une référence au Guerre et Paix de Tolstoï, un titre qui signifie que l’Histoire de l’humanité n’est qu’une compilation de conflits. Il met en scène György Korim un petit historien local qui travaille comme archiviste dans une petite ville de province au fin fond de la Hongrie, un trou paumé. Ce Korim, il nous semble d’emblée un peu bizarre, voire fou, un solitaire, il n’entretient plus guère de relations avec les autres, on apprend que ses collègues au centre d’archives ont cessé de lui adresser la parole et de partager sa table au restaurant depuis qu’un jour il leur a déclaré qu’il avait l’impression de perdre la tête, que celle-ci allait se dissocier de son cou. Étrange Korim qui une fois s’est même rendu à l’HP afin que les docteurs et infirmières lui apprennent comment le crâne était fixé à la colonne vertébrale, par quels ligaments le miracle s’opérait. Dans le premier chapitre du roman, l’archiviste est en bien mauvaise posture, pris à partie par une bande de voyous qui veulent le dépouiller, hésitent même à le trucider, alors il se met à leur parler de sa tête qu’il perd, à déblatérer, à raconter des histoires, de sorte que les petites frappes, croyant avoir affaire à un vrai cinglé, finirent par ne plus s’en préoccuper.

guerre-et-guerre

N’empêche que Korim aime son boulot d’archiviste, il se croit d’ailleurs sur le point d’être promu archiviste chef. Modeste ambition pour un modeste employé dans un modeste centre d’archives d’une petite ville hongroise, à deux cent vingt kilomètres au sud de Budapest. « Le travail au centre des archives, son travail à lui, personnellement, n’était pas de ceux qui impliquaient brimades, humiliations et autres vexations qui vous broyaient moralement,[…] ce travail était devenu et resté son principal, voire son unique refuge […] son travail aux archives, ou, comme ils disaient là-bas, le classement méthodique des documents, quel que soit le type de classification, devint la liberté même, peu importait qu’il s’occupât de classement courant, intermédiaire, ou particulier, peu importait la matière à inventorier, quoi qu’il fît, quelle que soit la section de ces près de deux mille mètres de labyrinthe de documents qu’il eût à traiter, il se contentait simplement de maintenir l’Histoire en vie,[…] mais s’il passait toujours à côté de la vérité, le fait d’en être conscient lui apporta une assurance totale, une sérénité, une stabilité, c’était comme si, après avoir reconnu que son travail était inutile puisque dénué de sens, ce manque d’intérêt et de sens recelait une mystérieuse et incomparable douceur – oui, c’était indéniable, il avait grâce au travail, accédé à la liberté…[1] » Pour Korim, le métier d’archiviste est important, il consiste à préserver l’Histoire du monde, sauf qu’il sait que l’Histoire n’est pas la vérité, qu’elle est constituée d’un mélange de sources plus ou moins douteuses, d’erreurs, d’omissions, de mensonges, d’exagérations, d’extrapolations et de fictions. En conséquence, le métier d’archiviste n’a plus de sens puisqu’il s’agit de conserver des documents subjectifs et erronés. Parce que le travail d’archiviste se révèle inutile pour Korim, il le libère de toute pression et procure un sentiment de liberté.

Mais voilà qu’un soir, vers les seize heures, alors qu’il est seul au centre d’archives, dans un fascicule contenant des documents à caractère privé, le dossier de la famille Wlassich en sommeil depuis plusieurs décennies, qui n’a pas été ouvert depuis la seconde guerre mondiale, dans lequel il désire mettre de l’ordre, parmi les notes, lettres, actes de propriété, copies de testaments et actes notariés, il découvre par hasard une chemise portant la référence IV.3/10/1941-42 qui ne correspond pas à la catégorie « documents privés » répertoriés aux archives sous le code IV. Krasznahorkai sait que les archives privées sont dissociées des archives publiques et que leurs cotes diffèrent.

Ce document mal classé ne comporte aucune mention de nom ou de date qui permettrait au consciencieux archiviste d’identifier l’objet puis de le soumettre à des rectifications appropriées. Il examine d’abord « le type et la qualité du papier, le type et la qualité de la frappe et de la typographie », il ressort de l’étude du support que ce document ne correspond pas aux autres papiers qui offrent une certaine parenté. Krasznahorkai sait aussi qu’il existe une unité dans les fonds, que les documents émanant d’un même producteur sont souvent de même nature. Il s’agit d’un manuscrit dactylographié entre 150 et 160 pages, non numérotées, anonyme, qui n’avait aucun rapport avec le reste des documents du dossier. Une erreur de classement donc.

Il se plonge dans la lecture du manuscrit puis vers onze heures du soir rentre chez lui en l’emportant pour le relire durant la nuit. Il le glisse dans une chemise en carton et le ramène à la maison. Les règles de déontologie ne sont pas respectées, Korim dissimule le document dans une chemise cartonnée pour l’embarquer car il n’a pas le droit de le faire. Une révélation, pour Korim, ce texte est extraordinaire, époustouflant, d’une portée universelle, il ne devait pas retourner aux archives mais être diffusé à travers le monde. Il voudrait le sauver de l’oubli. Telle est désormais sa mission.

Notre héros recense et examine les propriétés de tous les supports, livre, parchemin, film, microfilm, pierre, tous destructibles et voués à la destruction, tous sauf un dont il a entendu parler, Internet qui « offrirait pour la première fois dans l’Histoire une possibilité matérielle d’accéder à l’immortalité car il y avait tellement d’ordinateurs dans le monde que l’ordinateur devenait de fait indestructible », il lui fallait donc retranscrire ce manuscrit « sur cette chose au nom si étrange, cette chose purement virtuelle, puisqu’existant uniquement dans un imaginaire alimenté par un ordinateur ».

Korim évoque alors « l’éternel Internet ». Replaçons ce roman dans son contexte de création. Il est publié en 1999, l’auteur en a commencé l’écriture en 1992, à une époque, les années 1990, où Internet est encore assez peu développé, du moins en Europe (entre 200 000 et 300 000 utilisateurs français en 1995, combien en Hongrie ?) Internet suscite pas mal de fantasmes. Pas sûr qu’aujourd’hui, les scientifiques spécialistes des supports de conservation affirment que le réseau Internet soit éternel. Que sera Internet dans 2000 ans ? Existera-t-il toujours ? D’ailleurs, Laszlo Kraznahorkai y croit-il véritablement ? La fin du roman tendrait à montrer que non.  Entre-temps, après le vol du manuscrit, il expédie Korim au « centre du monde », New-York, là où sont condensés les computers, là où il apprend à se servir d’un ordinateur et d’un clavier, avant de faire voyager son héros archiviste qui a liquidé la totalité de ses biens matériels, simplement muni du mystérieux manuscrit en Crête, à Venise, en Allemagne pour achever le périple à Schaffhausen, la Suisse. Impossible de résumer ses péripéties.

Quelle est la fin du roman ? Qu’arrive-t-il à notre archiviste dont la tête vacille ? Je ne vous dévoilerai rien. En vérité, je ne la connais pas plus que vous… Et pourtant j’ai lu le livre jusqu’à la dernière page. Mystère et boule de gomme.

La particularité de Guerre et guerre est que le dénouement du roman se situe dans la réalité, la fin se trouve réellement sur une plaque fixée sur la façade du musée de Schaffhausen, aux anciennes Hallen für neue Kunst (sur la couverture du bouquin figure les différents moyens de transport afin de s’y rendre). Il faut donc se déplacer là-bas pour savoir. Vous en connaissez beaucoup des romans qui ne se finissent pas à l’intérieur du livre mais dans la réalité ? Moi, je n’en connais qu’un, c’est Guerre et guerre.

Bon, ce n’est pas faux, je pourrais probablement trouver la photo de la façade du musée de Schaffhausen sur Internet, mais malgré ma curiosité, j’ai toujours l’espoir d’y aller, savoir gâcherait mon plaisir, non ?

En tout cas, ce que semble vouloir nous dire Krasznahorkai à travers ce choix d’achever son ouvrage par une plaque, c’est qu’il a un doute quant à la pérennité des archives électroniques, que la pierre résiste aussi pas mal au passage du temps. « A gauche de la porte d’entrée du bâtiment, on voit, et on verra sans doute encore longtemps, l’emplacement de la plaque », écrit l’auteur dans l’édition de poche de 2015. Ce livre est aussi une réflexion autour des supports de conservation, si le numérique offre une meilleure accessibilité et visibilité grâce à la mise en réseau, Lászlò Krasznahorkai se demande si les messages n’ont pas plus de chance d’être transmis aux générations futures en les gravant dans la pierre.

[1] P. 24-25.

Emmanuel Dumont