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We Happy Few est un jeu épisodique sorti le 10 août 2018, développé par le studio canadien Compulsion Game (Contrast) et édité par Gearbox. Il a été financé grâce à une campagne de financement participative lancée en 2015 sur la plateforme Kickstarter. Il s’agit d’un jeu de survie et d’aventure.

We Happy Few

Quelle est l’histoire ?

L’Angleterre a été vaincue par l’Allemagne nazie. Les Allemands pour éviter toute rébellion après leur départ emmenèrent tous les enfants de moins de 13 ans comme otages. Plus d’une décennie plus tard, durant les années 1960, les Anglais vivent dans une société dystopique, dans laquelle chaque citoyen doit impérativement être heureux et joyeux et pour cela doit prendre une drogue nommée « Joy », sous peine d’être exilé ou abattu en tant que rabat-joie (downer en VO). Nous suivons successivement les aventures d’Arthur « Artie » Hastings, de Sally Boyle et d’Ollie Starkey dans leur tentative de survie et de fuite de la ville de Wellington Wells.

Et les archives dans tout ça ??

La Joy, outre le fait de rendre heureux, brouille la mémoire et fait oublier. Les protagonistes du jeu qui arrêtent d’en prendre ont alors des flash-back. L’épisode le plus traumatique pour tous est l’épisode du train. Il s’agit de ce moment où les Anglais ont amené leurs enfants à la gare pour qu’ils partent en Allemagne. Lors de ces flash-back, ils se rappellent des hommes et femmes pendus aux grilles de la ville. Leur crime ? Avoir voulu détruire les registres d’état-civil, que les Allemands utilisaient pour dresser les listes d’enfants à déporter. Ils ont échoué. Un bel exemple d’archives support d’identité, vitales dans nos sociétés, utilisées comme support d’oppression et de violence.

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Arthur travaillant sur les archives de la presse

Les autres récurrences des archives sont spécifiques à l’épisode 1, dont le protagoniste principal est Arthur Hastings. Ce dernier est un employé municipal de la ville de Wellington Wells. Un employé du « Département Archives, Publications et Recyclage » (Department Archive, Printing and Recycling  en VO). Son rôle est de censurer toutes les archives et notamment les articles de presse qui ne présentent pas un caractère joyeux. Cela ne vous rappelle rien ? Il s’agit clairement d’un hommage à Winston Smith, le protagoniste de 1984 de George Orwell. Un symbole devenu classique de la manipulation étatique et de l’aliénation de l’individu. Et c’est pourtant à travers ces archives qu’Arthur va tout remettre en question et sortir de son état de drogué à la Joy. En effet, il tombe sur un article le présentant lui et son frère Percy, frère qui a été emmené par les Allemands et qu’Arthur avait oublié..du moins jusque là !

Wellington Wells étant une ville dont les quartiers sont éparpillés sur des petites îles, Arthur doit passer les divers ponts pour quitter la ville. Ceux-ci étant surveillés et équipés de pylônes foudroyants, il cherche une autre issue. Il part en quête du docteur Faraday qui a construit les réseaux de la ville et qui doit posséder les plans de ces derniers. Problème ? Le docteur Faraday est assigné à résidence, et sa localisation est inconnue de tous sauf de la police. Il se rend donc au poste le plus proche et argue d’une enquête des Archives municipales nécessitant le contact avec le Dr Faraday. On le renvoie alors aux archives de la police. Artie y fait la rencontre de l’agent Cozans, qui explique être fier de son travail : il a classé les adresses de tout le monde par ordre alphabétique ! Puis de s’épancher sur le fait qu’il préférait son poste de patrouilleur et que c’était injuste qu’il ait été envoyé aux archives pour une erreur. « Il respirait encore quand je l’ai quitté » se justifie-t-il. Les archives : cette punition semble être une mesure mondialement partagée par les institutions policières !

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Un policier fier de son travail d’archiviste qu’il déteste !

We Happy Few nous offre une nouvelle déclinaison du rôle des archives dans la manipulation des masses et l’oppression, de la punition à la déportation, sans parler de la disparition pure et simple des individus rayés de la mémoire et donc de l’histoire.

Image de conclusion

Marc Scaglione

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Les miroirs truqués est un roman de Françoise Dorin paru en 1982. Françoise Dorin, décédée en ce début d’année 2018, était entre autres parolière (le succès N’avoue jamais de Guy Mardel en 1965), comédienne, dramaturge, scénariste et romancière.

Quelle est l’histoire ?

Maître Adrien Theix est un avocat de renom du monde du spectacle. Un matin, il découvre avec horreur dans le journal un fait divers impliquant sa meilleure amie, Eva Devnarick alias Simone Trinquet de son vrai nom. Cette dernière est accusée du meurtre de son jeune amant, de trente ans son cadet. Maître Theix en informe sa filleule, Isabelle, aussi fille de Simone qu’elle ne connaît pas pour en avoir été séparée à l’âge de cinq ans. Il va donc lui raconter l’histoire de sa mère, des origines jusqu’au drame.

Et les archives dans tout ça ??

Miroirs_truquésAdrien Theix souhaite qu’Isabelle qui n’est que rancœur envers sa mère, qu’elle nomme avec dédain « Eva », fasse connaissance avec elle, avec son histoire. Il y a un problème : il faut démêler le vrai du faux. Isabelle se rappelle des histoires familiales racontées par ses grand-mères paternelle et maternelle. Légendes dont il faut se méfier. D’autant que Simone Trinquet de jeune fille menteuse est devenue une femme mythomane. Une quête de vérité que connaissent toutes les personnes aux histoires familiales compliquées mais aussi les généalogistes.

Adrien a assemblé au cours des années une documentation conséquente sur la vie de son amie Simone. Quand Isabelle lui demande pourquoi, il répond « D’abord parce que j’ai toujours été du genre qui ne jette rien. Ensuite parce que je pressentais plus ou moins confusément que ces archives pourraient m’être un jour utiles. » De vrais archives dignes d’un chercheur composées de sa correspondance, de photographies, d’articles de presse, de brochures. A l’aide de ces documents, il éclaire d’un jour nouveau la vie de Simone Trinquet, en démêlant la légende du réel : son père mort en déportation ? Un collabo notoire mort en Allemagne pendant sa tournée de danse. Elle-même grande actrice ? Concubine d’un réalisateur de renom qui la fait tourner dans un seul film, préférant la conserver dans son rôle de maîtresse. Et ainsi de suite. Isabelle est souvent incrédule, parfois même se révolte pensant que son parrain déforme la réalité à son profit. Il lui montre alors tel ou tel document pour alléguer ses propos.

Travail classique de croisement des sources, minimum syndical pour tout journaliste, historien et généalogiste qui se respecte. Il existe donc des archives fausses, contraires à la réalité. Adrien présente ainsi une lettre écrite par le troisième époux de Simone, Etienne Billoux. Soi-disant écrite car en réalité elle était de Simone. Mais sans la connaissance du contexte et de la personne, il est impossible de distinguer le vrai du faux.

Cela démontre que les archives partielles et partiales par nature sont toujours à prendre avec parcimonie et nécessite un vrai travail d’études tout à la fois historique et diplomatique. La connaissance du contexte, grâce aux témoignages et à la documentation est indispensable. Mais tout bonnement parfois impossible, ne permettant pas de démêler la légende de la réalité, le vrai du faux.

Marc Scaglione

 

OrigineOrigine est un ouvrage de Dan Brown qui met en scène le professeur Robert Langdon, célèbre professeur américain spécialiste en symbologie et iconographie religieuse. Comme souvent, Langdon se trouve au milieu d’une conspiration à laquelle il doit échapper pour faire triompher une vérité qui ne fait pas plaisir à tout le monde.

Ici, Langdon vient au musée Guggenheim de Bilbao pour assister en direct à une révélation qui va bouleverser la face du monde, selon Edmond Kirsch son ancien étudiant devenu un futurologue de génie. Kirsch est assassiné alors qu’il s’apprête à répondre aux deux questions que se pose l’Humanité : d’où venons-nous et où allons-nous ? Afin de pouvoir répandre le message de Kirsch, Langdon doit échapper à un certain nombre de poursuivants à l’aide de Winston, l’Intelligence Artificielle créée par Edmond Kirsch et de la future reine d’Espagne.

Origine est publié en France chez JC Lattès en 2017. Le roman est construit comme la plupart des titres de Dan Brown : meurtre / poursuite / révélation et tourne autour des problématiques religieuses comme c’est le cas depuis Da Vinci Code.

Et les archives dans tout ça ??

Le mot « archives » apparaît en page 278 du roman lorsque les chaînes d’info évoquent la biographie d’Edmond Kirsch après son assassinat. On retrouve donc là une utilisation commune des archives qui servent à illustrer presque quotidiennement des reportages, montrant discrètement mais régulièrement la nécessité de pouvoir s’y référer. Mais alors, les archives ne seraient pas que des vieux papiers poussiéreux ? Oh, oh, quelle révélation ! Allez, les archivistes, avouez que vous ressentez toujours une petite pointe de fierté quand vous voyez le bandeau « images d’archives » s’incruster sur votre écran, pas si inutiles que ça notre travail finalement 😉

N’oublions pas non qu’Edmond Kirsch est un futurologue, il prévoit donc les choses bien en amont. Dans le même paragraphe, on le voit, au cours d’une conférence, évoquer le fait qu’il pense fêter ses cent dix ans et prévoir à l’avance tous les coûts afférents à sa vie future, y compris « les frais d’archives. » Comme quoi, on peut être l’homme le plus en avance de son temps et comprendre sans difficulté que les archives sont une dépense incontournable pour la préservation de l’Histoire commune. Edmond Kirsch est le type le plus intelligent de son époque, il faut donc en déduire que la préservation des archives paraît évidente aux esprits supérieurs… tirez-en la conclusion que vous voulez.

Les archives numériques sont également régulièrement convoquées lorsque les informaticiens du Palais Royal de Madrid fouillent dans les portables des uns et des autres pour trouver des messages compromettants ou lorsqu’une Intelligence artificielle révèle à Langdon qu’il ne restera rien d’elle puisque tous ses fichiers seront effacés sans exception, détruisant ainsi de nombreuses données essentielles à la biographie et la compréhension de la personnalité d’Edmond Kirsch. Plus d’archives, plus d’histoire, quel que soit le support, la problématique de fond reste la même.

Sonia Dollinger

 

Monsieur-Schmidt-affiche1Monsieur Schmidt (About Schmidt en VO) est un film américain de 2002, tiré du roman éponyme de Louis Begley. Il est adapté et réalisé par Alexander Payne (Downsizing, The Descendants). Jack Nicholson y incarne le personnage principal Warren Schmidt. Le film reçoit, entre autres, le Golden Globe 2003 du meilleur acteur et du meilleur scénario.

Quelle est l’histoire ?

Warren Schmidt, 66 ans, part à la retraite. Il quitte son emploi de statisticien et d’adjoint de chef de service au sein de la compagnie d’assurance Woodmen. Il se retrouve alors désemparé. Que faire maintenant ?

Et les archives dans tout ça ??

Les archives apparaissent brièvement mais de manière assez symbolique pour s’y arrêter. Le film s’ouvre sur Warren Schmidt dans un bureau vide, attendant que l’horloge sonne l’heure fatidique de la retraite. Seuls des cartons occupent le sol du bureau. La réalisation ne permet pas de connaître leur nature. L’avenir nous dira qu’il s’agit des archives de Warren Schmidt.

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un carton, deux cartons, trois cartons…

Une première question se pose : comment sont rangés ces documents ? L’armoire a-t-elle été vidée et les documents encore dans leurs dossiers suspendus transvasés sans plus de réflexion dans les cartons ? Ou y a-t-il un rangement ? Warren Schmidt avait fait un petit classement. On distingue sur les cartons (dans une scène ultérieure) des étiquettes « Warren files archive »et « Warren active files ». Pratique pour son successeur afin de faire un premier tri. Mais pas vraiment d’archivage.

Warren s’ennuyant fortement, il retourne voir son successeur pour lui offrir son aide et ainsi trouvé une occupation. Il est éconduit très poliment. Alors qu’il quitte l’immeuble, il passe devant le local poubelle de la société et y découvre… ses cartons d’archives même pas ouverts !! Il réalise ainsi qu’il n’a plus sa place dans cette entreprise et décide de passer à autre chose.

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La poubelle comme seul horizon

Cela conduit à plusieurs réflexions. Du point de vue de la narration, l’image est assez violente. La suppression des archives, c’est la suppression du travail et donc de la position de Warren Schmidt. Sa trace est comme éradiquée, comme s’il n’avait jamais existé.

Du point de vue métier, on se demande comment cette compagnie d’assurances gère ses archives. Une procédure ? Un service qui gère les archives ? On ne sait pas, mais cela n’aurait peut-être eu aucun impact pour ces documents. En effet, malgré la présence d’archivistes, dans le cas de départ à la retraite (ou de déménagement), les documents sont souvent gérés de manière plus ou moins aléatoire, balancés dans des cartons sans identification. On se retrouve avec trois cas assez souvent : des archives disparaissent, embarquées par les personnes qui les considèrent comme leur propriété, des dossiers finissent à la poubelle sans trace ou encore on conserve pour des durées mirobolantes dans un coin un carton rempli d’archives pour seule identification « bureau de M. ».

Une trajectoire peu enviable, mais assez symbolique d’une certaine manière de gérer les archives…

Marc Scaglione

 

Minuit 4 est un recueil de nouvelles du maître de l’horreur Stephen King paru en 1992 chez Albin Michel dans sa version française. Il contient deux histoires : Le Policier des Bibliothèques et Le Molosse surgit du Soleil. Il fait suite au recueil intitulé Minuit 2.

C’est la première histoire Le Policier des Bibliothèques qui nous intéresse ici.

Une légende dit que si l’on ne rend pas ses livres à temps, le Policier des Bibliothèques se rendra chez vous et vous punira.

Sam Peebles, notre héros, a une sainte horreur des bibliothèques. Enfant, il s’y rendait régulièrement jusqu’à une date précise où depuis, il évite ces lieux le plus souvent possible. Curieusement, aucun souvenir ne surgit de sa mémoire hormis l’odeur et le goût des guimauves rouges.

Minuit_4Hors, un jeudi après-midi, le téléphone professionnel de Sam sonne : Joe l’Epoustouflant, qui devait faire un numéro devant le Rotary club de Junction City, est indisponible. Il faut le remplacer. Sam est alors choisi pour faire une conférence sur l’importance des entreprises indépendantes dans le cadre des petites villes. Son premier texte n’étant pas fameux, une amie lui conseille de se rendre à la bibliothèque municipale afin d’y trouver des livres qui lui permettraient d’enrichir son discours. La boule au ventre, Sam s’y rend le lendemain et rencontre, dans cet endroit plus que sinistre, la terrifiante bibliothécaire Ardelia Lortz. Après lui avoir conseillé deux livres, elle lui rappelle fermement qu’ils doivent être rapportés la semaine suivante, sinon gare à la venue du Policier des Bibliothèques ! Bien entendu, Sam rend ses livres en retard. De retour à la bibliothèque municipale confus et muni d’un mot d’excuses, oh surprise, la bibliothèque a une allure bien plus éclairée et colorée que lors de son premier passage et Ardelia Lortz a disparu. Pire, les agents présents n’ont aucune connaissance de cette femme.

Et les archives dans tout ça ??

Persuadé d’avoir bien rencontré cette femme, intrigué par cette histoire de disparition et se demandant s’il n’a pas rêvé, une idée vient à l’esprit de Sam : se rendre au bureau du journal local et consulter les anciens numéros de la Gazette de Junction City. L’accueil du journal est tenu par « une petite femme replète d’une soixantaine d’années » portant le doux nom de Doreen McGill. Ayant fait sa demande, Doreen guide Sam passant « dans un escalier moquetté […] la volée des marches était étroite, l’ampoule faible ». Arrivés à l’entrée, Doreen annonce alors « Voici la morgue ». Dans un éclat de rire, elle ajoute : « Tout le monde l’appelle comme ça. C’est affreux n’est-ce pas ? Ça doit être une tradition idiote du journal, sans doute. Ne vous inquiétez pas monsieur Peebles, il n’y a aucun cadavre ici. Seulement des rouleaux et des rouleaux de microfilms. » Malgré tout, la pièce ne donne aucune envie d’y entrer : « Des tubes fluo, encastrés dans ce qui ressemblait à des bacs à glace géants mis à l’envers, éclairèrent une grande pièce basse de plafond et moquettée du même bleu foncé que l’escalier. Les murs disparaissaient derrière des rangées d’étagères chargées de petites boites, sauf celui de gauche, où s’alignaient quatre lecteurs de microfilms qui ressemblaient à des sèche-cheveux futuristes. Ils étaient d’un bleu identique à la pièce. »

Doreen tient bien son rôle en exigeant que le lecteur signe un cahier en indiquant la date et l’heure de son passage. Sam remarque alors que « le nom qui précédait le sien était celui d’un certain Arthur Meecham, lequel était passé le vingt-sept décembre 1989. Il y avait plus de trois mois. Il se trouvait dans une salle bien équipée mais qui, apparemment, ne servait guère. ».

Doreen est plutôt fière de cette salle : « Belle installation n’est-ce pas ? C’est grâce au gouvernement fédéral. Il aide au financement des morgues des journaux – ou des archives, si vous préférez le mot. Moi je le préfère, d’ailleurs. »

La suite nous indique que, malgré l’aspect peu engageant d’une pièce d’archives qui ferait fuir n’importe quel claustrophobe, les boites de microfilms sont classées avec une certaine rigueur : « Là, vous avez janvier, février et mars 1990. […] les microfilms sont disposés dans ce sens, chronologiquement. […] A votre droite, les plus modernes, à votre gauche, les plus anciens. ». Après cette présentation, notre chère Doreen prend congé. Sam finit donc par consulter les boites de microfilms une à une, ceci sans personne pour le surveiller.

On a beau être clairement dans une salle d’archives, Stephen King n’utilise pas ce terme pour parler de la pièce : « moquette bleue douillette ou non, il se trouvait dans une autre bibliothèque de Junction City. Une bibliothèque qu’on appelait la morgue. ».

Je vous laisse voir par vous-même ce que Sam finit par découvrir sur cette mystérieuse Ardelia Lortz et la suite de cette histoire qui est un bon Stephen King.

Emilie Rouilly