Articles Tagués ‘archives’

The Void est un film d’horreur canadien sorti en 2016. Il a été financé à hauteur de 80 000 dollars sur le site Indiegogo. Il est réalisé par Steven Kostanski et Jeremy Gillespie, membre du collectif Astron-6 et artistes maquilleurs spécialisés dans les effets (notamment sur Crimson PeakSuicide Squad et la série Star Trek : Discovery, dont nous vous parlions ici). Le film se veut un hommage aux films d’horreur des années 1980, influencés par Lovecraft, John Carpenter et Clive Barker. 

Quelle est l’histoire ? 

Après une petite sieste durant sa patrouille, le policier Daniel Carter découvre un homme blessé et ensanglanté sur le bord de la route. Il l’emmène alors aux urgences de l’hôpital en urgence. Ce dernier ayant subi un incendie, seules les urgences sont encore ouvertes avec un personnel très réduit. Bientôt l’hôpital est assiégé par une secte, tandis qu’une infirmière semble perdre la raison. 

Et les archives dans tout ça ??

 L’hôpital ayant déménagé la majorité de ses services, il reste un personnel limité aux urgences : le Docteur Powell, les infirmières Allison et Beverly et l’interne Kim. Cette dernière est présentée comme peu assidue, s’amusant avec un patient ou surfant sur son téléphone portable. Mais le déménagement à venir du service des urgences dans les locaux neufs de l’hôpital ne va pas se préparer tout seul.  L’infirmière Beverly ainsi se rapproche de Kim et lui déclare que bien que cet hôpital n’était pas son premier choix d’internat, elle doit ranger les dossiers dans les cartons.

Ce à quoi Kim répond « Cela ne sert à rien, tout a été numérisé » (en VF) ou «De nos jours il y a ce qu’on appelle les ordinateurs »  (en VO) . Rembarrée par Beverly, Kim se met au travail de mauvaise grâce en râlant « Méthode de dinosaure ». Le passage dure seulement quelques secondes et l’on ne reparlera pas de dossiers. 

Ce très court passage a avant tout un but descriptif : montrer le déménagement en cours ainsi que la nonchalance de Kim, peu apte à suivre les ordres en temps normal, cela n’augurant rien de bon en situation difficile. Il n’empêche, ce petit échange montre aussi l’attitude croisée au quotidien par les archivistes auprès des services versants. En effet, face aux personnes conscientes de la nécessité d’avoir des dossiers bien classés, par nécessité ou respect du règlement, il y a nombre de services pensant que la dématérialisation est la réponse à tout problème de gestion documentaire. « J’ai tout numérisé, pas besoin d’archiver » est une phrase très, voire trop, souvent entendue. Avec cette pensée magique, doublée d’un mépris pour ce qui semble passéiste « pas moderne » ou « dinosaures », c’est avant tout la paresse et la non-gestion qui se profile à l’horizon et donc du travail de reprise ou des regrets dans les années qui suivront. 

Marc Scaglione

C’est à l’occasion d’un partenariat entre les éditions Futuropolis et le Musée du Louvre qu’est né, en 2006, la bande dessinée de Marc-Antoine Mathieu, Les sous-sols du Révolu, extraits du journal d’un expert. Il s’agit pour l’auteur de donner sa revisite du Musée. Marc-Antoine Mathieu choisit de s’intéresser non pas aux oeuvres elles-mêmes ou aux salles parcourues par les visiteurs mais aux coulisses, aux différents métiers qui permettent au Musée de remplir ses missions. A travers ce voyage surprenant, l’auteur montre le gigantisme de l’institution.

Quelle est l’histoire ?

Un soir pluvieux du mitan du XIXe siècle, deux étranges silhouettes s’avancent vers les hauts murs du Musée du Révolu. Il s’agit d’Eudes le Volumeur et de son adjoint Léonard. Ils semblent chargés de dresser un inventaire exhaustif de tous les départements de l’institution, une tâche colossale qui les conduit du pied des fondations aux rayonnages colossaux d’une bibliothèque en passant par des services aussi étonnants que la galerie inondée ou la salle des fragments. Est-il seulement possible d’embrasser l’ensemble des tâches dévolues au Musée ? Eudes le Volumeur ne va-t-il pas finalement se perdre dans les dédales de l’institution et dans les méandres de son esprit fatigué ?

Et les archives dans tout ça ??

Eudes le Volumeur et son comparse Léonard débutent leur visite par les fondations qui évoquent les substructions de l’époque de Philippe Auguste. De là, ils visitent les galeries techniques, la galerie inondée, le dépôt des moules, la salle des fragments, l’atelier des restauration, le département des copies, la réserve du tableau avant d’arriver enfin aux Archives. Le parti pris de Marc-Antoine Mathieu est de montrer le caractère cyclopéen des coulisses du Musée. Les archives sont représentées par des rayonnages qui s’étendent à l’infini, comme de véritables gratte-ciel du savoir. Pour parcourir la salle, les protagonistes empruntent des échelles qui roulent à toute vitesse d’un segment à l’autre. Le lecteur aperçoit différentes pancartes indiquant les thématiques usitées dans le service.

On repère les modes d’entrée des œuvres : legs, dons, donations, dations, mais aussi les financements possibles comme le mécénat ou les subventions et partenariats. On ne mentionne pas les dossiers d’œuvres qui devraient pourtant occuper un certain nombre de rayonnages. L’auteur s’en explique en indiquant : « nous ne nous étendrons pas plus sur ces archives, même si l’ensemble peut fort bien justifier le titre d’oeuvre tant son architecture en fait un objet propre à suggérer l’infini. » C’est donc davantage la structure des Archives que leur contenu qui retient sont attention. On relève une pointe de rejet lorsque le guide de nos deux protagonistes leur dit : « je vous épargnerai la visite des coulisses du service de l’inventaire, c’est encore plus ennuyeux », suggérant ainsi que les Archives sont, elles aussi, barbantes…

On aperçoit de loin deux archivistes en train de ranger des dossiers, difficile de les décrire : il semble s’agir d’individus masculins affublés d’un chapeau melon. L’un des deux archivistes est tellement transparent qu’il se confond, par la couleur de ses vêtements se confond avec celles des rayonnages.

Les archives apparaissent également lorsqu’Eudes le Volumeur rencontre un vieillard affalé dans un recoin du Musée. Ce dernier lui transmet son registre qui recouvre toute son expérience. Le vieil expert transmet également le volume qu’il a lui même reçu de son prédécesseur. Eudes fera de même lors du dernier chapitre, participant ainsi à la continuité de la mémoire archivistique. Ainsi, l’on peut affirmer sans ambages que les archives ne meurent jamais au contraire de leur propriétaire.

Sonia Dollinger

Jungle Cruise est un film américain produit par Disney. Il s’agit d’une adaptation en film d’une attraction populaire présente dans plusieurs parcs. A la réalisation de cette comédie d’aventure, nous retrouvons Jaume Collet-Serra, connu pour La Maison de Cire en 2005, Esther ou encore Instinct de survie. Le film est sorti au cinéma et sur la plateforme Disney + fin juillet 2021.

Quelle est l’histoire ?

En 1916, le Docteur Lily Houghton et son frère MacGregor tentent de convaincre la communauté scientifique du bien-fondé de leur expédition. Leur but : trouver l’arbre aux larmes de lune, un seul pétale de cet arbre pouvant guérir malédiction et maladie. Rejetés, ils partent tout de même en expédition aidé par un capitaine local, escroc à la petite semaine. Mais ils ne sont pas les seuls et devront faire face aux Allemands qui cherchent ce pouvoir pour gagner la guerre.

présentation de la légende

Et les archives dans tout ça ??

Les archives sont évoquées au tout début du film. L’introduction présente l’arbre et sa légende, il s’agit d’une conférence de MacGregor Houghton devant une société scientifique anonyme, probablement le British Museum, dans le but de demander l’accès aux archives du musée. En effet, lors d’une expédition récente qui fut fatale à son meneur, un mystérieux pendentif en forme de pointe de flèche fut retrouvé en Amazonie. Ce talisman serait la clef pour localiser l’arbre sacré. Mais pour accéder à cette pointe, qui est dans les archives du musée, il faut convaincre le conseil scientifique. C’est ainsi que MacGregor demande l’autorisation d’y accéder. Le conservateur, au nom du conseil, refuse cet accès avec cette phrase :

« Sachez que nos archives sont une bénédiction pour les érudits légitimes, pas pour les amateurs éclairés ».

la pointe de flèche

Cette courte phrase est très riche et évoque plusieurs points. Les archivistes connaissent bien les demandes parfois plus que fantaisistes de certains lecteurs. Ainsi certains cherchent le trésor des Templiers, d’autres le Masque de Fer, etc… Mais si cela peut prêter à rire, il ne faut pas oublier que les archivistes sont avant tout là au service de la communication de leurs fonds. Il ne sert à rien de conserver, si cela n’est pas communiqué. Et donc le terme « érudit légitime » pose question. Qui peut juger de la légitimité d’une requête de recherche scientifique ? Cette condition de filtrage qui peut paraître nécessaire à la bonne conservation de documents fragiles, n’est que trop souvent une entrave pour la recherche et les chercheurs eux-mêmes, si ces derniers ne peuvent justifier d’un titre universitaire ou d’une recommandation. Ce problème n’est pas réservé au début du XXe siècle dans une Angleterre conservatrice mais on le croise bien souvent encore de nos jours dans des institutions même publiques.

Devant ce refus d’accès, Lily décide de voler la pointe de flèche. Nous assistons donc à un braquage des archives du musée. Lily s’infiltre dans une salle qui ressemble plus à une salle de tri d’objets qu’à une salle d’archives. Nous y observons plusieurs membres du personnel étiqueter et nettoyer différents objets sortant de caisses. A noter qu’ils ressemblent plus à des robots qu’autre chose, puisque la salle est silencieuse au point d’entendre une mouche voler. Silence qui va être mis à profit pour quelques gags. Elle finit par récupérer la pointe de flèche et a quitté le musée non sans quelques péripéties et rocamboles.

salle d’archives ou salle de tri ?

L’aventure dans les archives se termine là pour eux, et ils vont continuer en Amazonie, mais ce court passage est intéressant en révélant une certaine mentalité de la recherche qui est encore d’actualité.

Marc Scaglione

Préférence Système est un roman graphique scénarisé et illustré par Ugo Bienvenu, sorti en 2019 chez Denoël. Il s’agit de la troisième œuvre graphique de cet auteur qui est également réalisateur de films d’animation et de courts-métrages. Préférence Système reçoit le grand prix de la critique décerné par l’ACBD (Association des Critiques et des Journalistes de Bande Dessinée) et est sélectionné à Angoulême dans la sélection officielle.

Quelle est l’histoire ?

Nous sommes en l’an 2055, les capacités de stockage de la mémoire numérique de l’humanité sont saturées. Pour pouvoir accueillir les nouvelles productions, aussi futiles soient-elles, il faut absolument faire de la place et éliminer des données. Yves Mathon, archiviste au bureau des Essentiels est chargé de présenter chaque jour des archives devant un tribunal qui juge de la pertinence de leur conservation ou de leur élimination. Toutefois, les critères d’élimination ne sont pas du goût d’Yves qui se lance alors dans un procédé interdit : sauvegarder clandestinement des archives condamnées.

Et les archives dans tout ça ??

A la lecture du résumé qui précède, il n’est pas difficile de comprendre que la question des archives est centrale dans ce récit. Il n’est évidemment plus question d’archives physiques, elles ont, semble-t-il, totalement disparu au profit des données numériques. Les archivistes gèrent donc des giga octets et se retrouvent face à des murs de serveurs qui montrent le gigantisme de tout ce qui est emmagasiné dans la mémoire collective.

Pourtant, leur problématique est exactement la même que la nôtre : la place manque et ce d’autant plus que la mémoire numérique mondiale est saturée par les contenus produits quotidiennement par les internautes. Pour conserver ces données récentes, malgré le peu d’intérêt qu’elles recèlent, il faut donc sacrifier des archives plus anciennes.

Le rôle d’Yves Mathon, archiviste, est donc de présenter des archives à une sorte de tribunal qui décide de leur conservation ou de leur élimination. Les critères retenus sont le nombre de consultations, peu importe l’intérêt de l’œuvre par ailleurs. C’est ainsi que le lecteur assiste, horrifié, à l’évaluation de 2001, l’Odyssée de l’Espace, qui est éliminé sans pitié ainsi que toutes les archives afférentes au film car ce dernier n’est pas visionné assez souvent. L’archiviste défend pourtant l’intérêt de la conservation des documents concernant le film de Kubrick, mettant en avant l’importance de l’œuvre dans l’histoire du cinéma mais rien n’y fait, les archives sont condamnées. Cet état de fait rappelle les débats contemporains sur la réévaluation des archives qui se sont faits jour ces dernières années : comment juger de la pertinence de la conservation ou non de données uniques dont on ne retrouve pas trace ailleurs. Pourquoi détruire ou ne pas collecter tel type d’archives, sont-elles vouées à la destruction uniquement parce qu’elles sont peu consultées ? Et si elles sont peu consultées, est-ce pour leur manque d’intérêt ou parce que leur existence est mal connue ? Le dilemme de l’archiviste est ici intense : s’il parvient de justesse à sauver l’œuvre de Victor Hugo, il ne peut qu’assister impuissant à la destruction de celle d’un poète dont la production est jugée trop mineure.

Adieu Stanley Kubrick !

Pourtant devant cette généralisation de la destruction d’archives essentielles à la compréhension des sociétés passées. L’une des phrases choc du titre fait réfléchir à la nécessité de la conservation des documents des mondes engloutis : « chaque homme dans sa vie assiste à la fin d’un monde » : celui de sa jeunesse et de ses espérances.

Or, grâce aux archives, ce monde perdu n’est jamais totalement annihilé. L’humain apparaît au moins deux fois dans un document d’archives : dans son acte de naissance et dans son acte de décès. Supprimer ces documents, c’est supprimer définitivement la trace d’une existence. La lutte clandestine des archivistes dans Préférence Système montre combien les archives restent un domaine sensible et délicat. L’un des collègues d’Yves Mathon tente de sauvegarder les archives politiques qui sont effacées sans aucun scrupule, Yves, lui est sensible à l’art sous toutes ses formes et il ne peut se résoudre à détruire irrémédiablement les œuvres sorties des mânes de l’esprit humain. On lui reproche alors d’agir en critique d’art plus qu’en archiviste, comme si notre métier se bornait à gérer de l’espace sans aucune réflexion sur le contenu des documents dont nous avons la garde.

Notre archiviste se met donc hors la loi en sauvegardant illégalement des archives dans le système de son robot domestique. Ces archivistes bravant l’interdit nous rappelle que nous ne sommes pas des simples exécutants, lecteurs insensibles de circulaires mais des êtres doués de réflexion et de sensibilité, ce qui joue inévitablement sur nos choix archivistiques.

Ironie du sort, l’ouvrage montre aussi la précarité des archives numériques et la solution finale revient à la transmission orale lorsque Mikki le robot apprend des textes par cœur à la jeune Isi qui devient, dès lors, un magasin d’archives vivant. La technologie cède devant l’humain qui reste le meilleur passeur d’archives qui soit, la robotique s’efface devant le sensible qui triomphe malgré tout et permet la continuité de la mémoire.

Pour compléter cet article, nous vous conseillons la lecture de l’interview d’Ugo Bienvenu dans Archimag.

Sonia Dollinger

Les Archives de l’Okrane est une série de bande dessinée dont le premier volume, Andraelle, est paru le 11 septembre 2019 aux éditions Soleil. On retrouve Ulrig Gooderidge au scénario, Ceyles au dessin et Cyril Vincent à la couleur.

Quelle est l’histoire ?

Alors que la fête bat son plein chez le Princip de la baronnie de Klym, l’événement tourne soudainement au massacre lorsque les convives sont attaqués par un commando de la Ligue noire. La plupart des invités est décimée mais la jeune Svendaï, l’un des membres du groupe capture Andraelle, la fille du Princip, et s’enfuit avec elle. Alors que la mission était de tuer la famille du Princip, Svendaï décide de sauver la jeune fille. Les voilà traquées par différentes entités qui veulent toute la même chose : leur extermination.

Et les archives dans tout ça ??

Les archives n’apparaissent jamais dans l’histoire principale mais elle forment l’introduction du récit. En effet, l’histoire s’ouvre sur la vue d’un bâtiment à l’allure gigantesque et monacale qui n’est autre que « la Grande Archiverie » de l’OKrane. La représentation donnée des Archives est ici assez majestueuse et, quand on pénètre à l’intérieur, on se retrouve dans un lieu peuplé de rayonnages qui évoque tout autant un dépôt ancien qu’une bibliothèque. Registres reliés et rouleaux de parchemins se côtoient sur des tablettes bien agencées.

Le personnage qui sert de narrateur indique : « je n’étais à l’époque qu’un commis à la Grande Archiverie ». Il semble donc exister plusieurs grades au sein du service mais les fonctions des autres individus aperçus dans les parages ne sont jamais précisées. On croise trois êtres masculins, le premier, assis à sa table semble soit écrire et donc générer lui-même des archives, soit recopier des documents à des fins de sauvegarde. Les deux autres passent devant son bureau les bras chargés d’archives.

Au delà de ses tâches purement archivistiques, le commis – dont on ne connaît pas l’identité – s’intéresse au contenu de certains dossiers. C’est pour nous l’occasion de le voir de plus près et de constater qu’il ne déroge pas au cliché de l’homme âgé, au front garni de rides et le nez décoré de lunettes nécessaires à sa vue basse. Son bureau est vaste et l’on constate que notre homme n’est pas forcément très soigneux puisqu’on retrouve des feuilles éparses et des rouleaux à terre. Le commis se sert des facilités offertes par son métier pour accéder aux archives secrètes d’une secte et des carnets d’un inquisiteur.

C’est en croisant ces deux sources qu’il peut reconstituer ce qui s’est réellement passé et nous restituer l’histoire d’Andraelle et de Svendaï. Ainsi, le commis archiviste fait également œuvre d’historien puisqu’il effectue une recherche et sait fort bien utiliser des sources variées pour tenter d’approcher le mieux possible une vérité passée.

Un vieil archiviste historien, nous voilà encore en présence d’un collègue qui fleure bon son XIXe siècle.

Sonia Dollinger