Articles Tagués ‘archives’

Control est un jeu sorti en août 2019. Il est publié par le studio Remedy, créateur de la trilogie Max Payne, Alan Wake et Quantum Break, et édité par 505 Games. Il s’agit d’un jeu d’aventure à la troisième personne. L’ambiance du jeu rappellera à certains le travail de Lynch sur Twin Peaks par exemple, tout en évoquant X-Files.

Controle_1

Quelle est l’histoire ?

L’histoire se déroule à New York, au cœur d’un bâtiment appelé l’Ancienne Maison qui abrite une agence secrète chargée du paranormal — le Bureau Fédéral du Contrôle — qui est attaquée par le Hiss, une entité surnaturelle et hostile qui prend possession des employés. Le joueur incarne Jesse Faden, qui tente de reprendre le contrôle de la situation et retrouver son frère Dylan, enlevé par ladite agence il y a 17 ans dans la petite ville d’Ordinary. Alors qu’elle s’empare du revolver appartenant à l’ancien directeur, Jesse devient, bien malgré elle, directrice. Équipée de sa nouvelle arme, Jesse va devoir résoudre diverses situations dans l’Ancienne Maison tout en se débarrassant des ennemis possédés par le Hiss.

Et les archives dans tout ça ??

Vous visitez les bureaux de l’Agence qui ont été attaqués de manière impromptue : vous découvrez donc un endroit laissé dans son jus quotidien (si on omet les attaques de monstres). Vous pouvez donc feuilleter les dossiers. Par ce biais, vous en apprenez plus sur l’histoire et l’organisation du Bureau. Un moyen classique d’étendre l’univers. collecter les archives vous permettra d’obtenir le trophée « Archiviste de bureau » et « Greffière », traduction française du succès anglais « Record Keeper »…

Control_2

menu des collectibles

L’immeuble qui abrite le Bureau, l’Ancienne Maison, supporte mal les technologies nouvelles. Ainsi les ordinateurs sont très anciens, la communication se fait via pneumatique. Les archives sont encore papier et tout le long de votre aventure, dans tous les départements vous croiserez des meubles à archives. L’endroit le plus développé que vous explorerez est appelé « Lettres mortes ». Il s’agit des archives du département de la Communication, qui effectue le recensement des courriers reçus par le bureau contenant les descriptions de faits étranges que ceux-ci soient réels ou de simples affabulations …

Control_3

les grandes armoires des lettres mortes

Vous découvrez finalement le service Archives. Ce dernier se trouve au deuxième étage du Panoptique, un espace de confinement. Les étages inférieurs et supérieurs sont réservés aux cellules pour les objets et les personnes dangereuses. La sécurité y est maximale. Outre les obstacles pour atteindre le Panoptique, il faudra passer deux portes blindées pour atteindre le service. La sécurité est un enjeu majeur du Bureau puisque vous croiserez nombre de copies censurées dans les bureaux.

Control_4

les Archives

En étudiant les installations, on réalise que l’endroit est assez réaliste. Il y a des bureaux insonorisés pour effectuer des transcriptions des enregistrements audio, des magasins de meubles à dossier, des magasins pour objets et bobines (on notera les numéros d’épis sur les murs directement, ce qui donne un certain style). Le magasin de bobines, comporte d’ailleurs un bureau équipé d’un projecteur pour analyser les bandes et les décrire avant archivage.

Control_5

bureau de retranscription

La sécurité des archives est importante et les données sont considérées comme de première importance. Ainsi lors d’un incident antérieur avec une poussette altérée, une partie des archives est détruite. Le Bureau lance une reconstitution de ces dernières, en réinterrogeant les témoins de phénomènes par exemple.

Control_6

des numéros d’épis sur les murs

Dans Control, nous ne croisons pas d’archiviste, et nous n’avons pas de missions d’importance dans les archives. Nous les découvrons lors de notre périple et elles nous permettent de mieux comprendre cet univers étrange. Control nous offre une visite guidée assez réaliste de la gestion des archives dans une agence gouvernementale, de leur sécurité à leur importance stratégique, en passant par des infrastructures de qualité.

Marc Scaglione

Le Temps fut est un roman de science-fiction de Ian Mc Donald, auteur britannique, publié au Royaume-Uni en 2018 et en France aux Editions le Belial en février 2020. Le titre a reçu le British Science Fiction Award en 2018.

Quelle est l’histoire ? 

Emmett Leigh est un bouquiniste indépendant qui récupère, achète et vend des ouvrages de toute nature. Fin connaisseur et bibliophile averti, aucun détail n’échappe à sa sagacité. Alors qu’il s’intéresse aux ouvrages issus de la liquidation du fond de la librairie d’un de ses confrères, Emmett tombe sur un recueil de poèmes intitulé Le Temps fut, sans grande qualité littéraire. Toutefois, alors qu’il inspecte l’intérieur du petit ouvrage, le bouquiniste est attiré par un manuscrit glissé entre les pages. Il s’agit d’une lettre d’amour écrite par un prénommé Tom à son amant, Ben au cours du second conflit mondial. Intrigué, Emmett Leigh décide de mener l’enquête sur ces deux individus et ce qu’il découvre est plutôt surprenant…

temps_fut

Et les archives dans tout ça ??

C’est en découvrant une lettre d’amour liant deux individus pendant la Seconde Guerre mondiale qu’Emmett Leigh est intrigué. Il entame alors des recherches en ligne sur l’histoire des régiments et rentre en contact avec une jeune femme, Thorn, qui reconnaît les deux protagonistes reliés par cette fameuse lettre. Thorn a hérité d’un grenier rempli d’archives familiales qu’elle met à disposition d’Emmett. On voit donc combien ces réseaux sociaux, parfois décriés voire néfastes, peuvent aussi, bien utilisés, être sources d’entraide entre chercheurs et permettent de voir émerger des fonds d’archives encore inexploités, en l’occurrence, des « photographies, lettres, journaux intimes et carnets », ce qu’il est convenu d’appeler des écrits du for privé, qu’archivistes et historiens aiment tant dénicher. Le sort de ce type de documents tient parfois à peu de choses, la famille de Thorn a gardé les archives car « les jeter aurait été trop fatiguant » Bénie soit la paresse !

Miracle : la photo des deux épistoliers est retrouvée dans les archives de Thorn, reste alors à Emmett à la soumettre à la sagacité d’une de ses amies archiviste, Shahrzad Hejazi, qui travaille à l’Imperial War Museum, aux archives photographiques. Il salue très vite la compétence de l’archiviste à laquelle il voue une véritable admiration. Shahrzad est, en effet, une « super identificatrice » que les recherches un peu complexes divertissent. L’archiviste a un caractère bien trempée et force le respect. Elle profite d’ailleurs de la visite d’Emmett et Thorn pour questionner cette dernière sur le sort qu’elle réserve à ses documents : « Vous avez pensé à nous faire donation de tout ce matériel ? Ma chère, les greniers à la campagne, évitez. Les rats, les souris, la merde de pigeon. Le feu. Les inondations. Ma chère, dans dix ans, quand le changement climatique nous aura infligé ses épouvantables effets, la mer du Nord ira jusqu’à ce putain de Cambridge. Vos petites caisses en plastique flotteront dessus, très chère (…) La quantité de matériel d’une valeur inestimable abîmé par des amateurs pleins de bonnes intentions… avez-vous une idée des dégâts causés aux archives (…) par un phénomène aussi simple que les variations saisonnières de température ? (…) Les photos sont comme des enfants mon chou. On en prend soin, on les couve, on les aime, mais il arrive un moment où il faut les laisser partir.« 

Une belle leçon de conservation et un discours assez convaincant par cette archiviste passionnée ne peut que nous rappeler les échanges parfois fébriles que nous pouvons avoir avec de potentiels donateurs. Il n’est pas toujours facile de se séparer de ses documents de famille, même si on est persuadé que c’est la meilleure chose à faire et l’archiviste doit toujours, à mon sens, recevoir ces dons comme un cadeau. Beaucoup d’entre nous ont connu de vrais moments d’émotion lors d’un don d’archives, ce n’est jamais anodin.

Shahrzad permet très vite l’identification des deux soldats mais oriente également les deux chercheurs sur des pistes plus étranges, celle du « bataillon disparu » et leur confie des archives qui ne sont pas sensées exister – des archives classées secret défense ? Cette entorse à la déontologie met un peu mal à l’aise mais, en même temps, permet de faire progresser la vérité. Les archives de différentes époques sont d’ailleurs cruciales pour avancer dans l’enquête. Ainsi, les protagonistes épluchent les registres paroissiaux, des archives familiales d’habitants d’un village visité, de témoignages recueillis, tous ces documents qui permettent d’une certaine manière de « vivre l’Histoire ».

Vivre l’Histoire et être chacun d’entre nous un morceau d’histoire, c’est l’un des messages de cet ouvrage étonnant qui met en valeur une archiviste passionnée qui délivre un plaidoyer convaincant pour l’entrée des archives privées dans des institutions qui sauront en prendre soin.

Sonia Dollinger

 

 

Vous êtes de la famille ? à la recherche de Jean Kopitovitch est un ouvrage de François-Guillaume Lorrain sorti chez Flammarion en 2019. L’auteur, agrégé de lettres modernes, est également journaliste, écrivain et traducteur. Cet ouvrage a reçu le prix du livre d’histoire contemporaine.

Quelle est l’histoire ?

Au détour d’une promenade, l’auteur remarque une plaque mentionnant le destin tragique de Jean Kopitovitch, « patriote yougoslave » tombé sous les balles allemandes le 11 mars 1943. Interpellé par le destin de cet inconnu, François-Guillaume Lorrain décide d’entreprendre des recherches pour en savoir plus sur ce personnage dont il n’avait, jusque là, jamais entendu parler. Son enquête le mène à fréquenter les archives et les archivistes et à tenter de démêler les écheveaux du passé de Kopitovitch.

Lorrain-Famille

Et les archives dans tout ça ??

C’est la dédicace de l’ouvrage qui m’a poussée à l’achat :  » à tous les archivistes qui veillent sur nos mémoires« . Cela peut paraître un peu ridicule, mais cette dédicace m’a presque fait verser une larme. Il existe donc des gens pour qui les archivistes sont utiles et qui, en plus, l’écrivent en tête de leur ouvrage. Cela peut paraître anecdotique, mais cela m’a fait un bien fou.

En effet, les archives sont présentes presque à toutes les pages de cette passionnante enquête historique. L’auteur nous montre toutes les étapes de ses recherches dans les archives, nous fait part de ses difficultés, de ses réussites et des impasses qui parfois se placent sur son chemin. Le premier contact avec les archives a lieu au département de l’Histoire et de la Mémoire de la ville de Paris qui conserve les archives en lien avec les plaques commémoratives. Cela doit représenter un volume conséquent au vu du nombre de plaques présentes dans la capitale ! Les pas de l’auteur l’entraînent ensuite aux Archives de Paris et le découragement commence à poindre : « tout ça pour une plaque » mais c’est ça qui fait le sel de la recherche : la curiosité qui aiguillonne le chercheur et ne le lâche plus. Pour la première fois, à la Commission du Vieux Paris, l’auteur se frotte à la réalité : « ces archives salissent terriblement les mains« . Oui, parfois, les dossiers sont poussiéreux et ne demandent qu’à être exhumés de leur anonymat et vivre enfin sous les yeux d’un curieux, elles ne prennent la poussière que lorsqu’on ne s’en sert pas. Certains dossiers ont d’ailleurs « encore leur ficelle d’origine » n’ayant jamais été consultés. L’avantage pour le chercheur est que, parfois, il est le premier à déterrer ces quelques liasses, il y a un aspect un peu émouvant, pour le lecteur mais aussi pour l’archiviste qui se dit qu’enfin ces archives ont une seconde vie. L’auteur découvre les codes archivistiques : « l’archive est le règne absolu de la cote. Le moindre papier a été classé, répertorié, une folie furieuse qui a débouché sur un ordre impeccable« . Un monde parfois un peu abscons pour le néophyte qu’il convient d’épauler dans ses recherches afin qu’il ne se décourage pas. François-Guillaume Lorrain observe également les usagers du service d’archives et en dresse un portrait hétéroclite qui montre la diversité des publics reçus en salle de lecture.

L’auteur fait ensuite l’expérience de la salle des inventaires virtuelle des Archives nationales. Après s’être heurté à la réalité de fonds pas toujours ouverts à la recherche, il fait la connaissance de Caroline Piketty, archiviste qui le secourt dans ses recherches et le guide dans les méandres des archives : « Les archives… Ne négligez jamais leurs richesses.« Car oui, on trouve de tout dans les archives, pas toujours ce qu’on cherche exactement et pas toujours où on pensait trouver mais se perdre dans ses liasses est aussi une bonne façon de se ressourcer.

François-Guillaume Lorrain se retrouve ensuite au SHD à Vincennes et montre l’immensité des fonds d’archives auxquels archivistes et chercheurs sont confrontés : « 600 000 dossiers classés dans le fonds Résistance ». Le recoupement entre les différents fonds d’archives permet au lecteur de relever quelques erreurs et de devenir peu à peu un expert dans son sujet. Devant les archives qui se révèlent à lui, l’auteur ressent une vraie émotion, la même sans doute que j’ai ressenti, en tant qu’archiviste, lorsque je lis sa progression au gré des pages de son récit. Oui, les archives peuvent faire gonfler le cœur, provoquer des émotions : de la tristesse, de la joie, des fou-rire ou des larmes, car les archives sont la vie, rien de moins.

L’auteur écume ensuite les Archives de la Préfecture de Police de Paris : on lui communique les cotes par mail, et on se réjouit de le voir si impatient de se rendre aux Archives. Il décrit sa fébrilité, la bienveillance des archivistes et des lecteurs qui l’aident à progresser, à « réinsuffler de la vie » dans ces feuilles de papier. Il l’écrit un peu plus loin : « les archives ont la vie dure », elles émergent parfois longtemps après les faits pour éclairer des destins enterrés jusqu’alors et, magie des archives, l’auteur se sent désormais chez lui en salle de lecture. On suit avec bonheur la progression des recherches de François-Guillaume Lorrain qui redonne vie peu à peu à Kopitovitch en traquant ses dossiers scolaires, les recensements et autres pistes des plus ténues. Voilà notre enquêteur parti aux Archives départementales à Annecy pour traquer son sujet semant sur sa route des « confettis d’archives » puis dans les archives d’Axa où l’homme dont il tente de reconstituer l’existence a travaillé. Parfois, c’est la déception qui prédomine et, triste, l’auteur se couche « le cœur dans un linceul« . On est dépité autant que lui lorsqu’il échoue dans ses recherches. Peu à peu, il est gagné par les méthodes archivistiques et on le voit prendre soin de ses propres documents, comme s’il était, lui aussi, devenu un peu des nôtres. Il se rend également au Musée de la Résistance de Champigny-sur-Marne où sont conservées les archives de la MOI, montrant ainsi la complexité pour un chercheur de retrouver les documents dans cette multiplicité des dépôts d’archives.

L’auteur reste modeste tout au long de sa quête dont il ne cache aucune des zones d’ombre, il le dit fort bien : « l’archive vit sous un régime hypothétique » qui permet de tirer des conclusions mais il sait fort bien que tout peut être remis en cause par un document qui sortirait d’un carton. Il sait aussi que les archives n’offre qu’un pan de la vie des gens mais que c’est cette unique fenêtre qui nous permet de les garder en vie.

L’ouvrage de François-Guillaume Lorrain est donc un exemple pour un chercheur amateur, puisqu’il explique tout son parcours à travers les archives et ses enquêtes de terrain. Mais ce récit est aussi une magnifique déclaration d’amour aux archives et aux archivistes, et dieu sait que cela fait du bien !

Sonia Dollinger

Le Hameau des Purs est un thriller de Sonja Delzongle dont nous vous avons déjà parlé à propos d’un autre de ses titres, Boréal. Une première édition est sortie en 2011 et le titre est réédité en 2019 chez Gallimard en version revue par l’auteure. Le Hameau des Purs évoque des thématiques liées aux secrets de famille et aux groupuscules vivant en vase clos.

Quelle est l’histoire ?

Un incendie criminel a ravagé un hameau dans lequel séjournait une communauté formée de gens ayant décidé de se tenir à l’écart du monde moderne et qui se sont baptisés du nom de « Purs ». Sept cadavres calcinés ont attiré l’attention de la police et de la journaliste Andrey Grimaud qui connaît bien les lieux. En effet, ses grands-parents faisaient partie des Purs et Audrey a passé ses vacances dans cet endroit étrange. La jeune femme, au fur et à mesure de son enquête, se remémore son enfance et les secrets qui l’ont émaillée. Plus son enquête progresse, plus les cadavres s’accumulent sur son chemin.

On ne peut que conseiller la lecture de cet excellent thriller pour la description très réussie de la communauté des Purs et pour les retournements de situation qui font perdre la tête au lecteur pour le conduire vers un dénouement inattendu.

Hameau_Purs

Et les archives dans tout ça ??

Qui dit secrets dit recherche dans les archives, c’est donc tout naturellement que, pour mieux connaître les ressorts qui animent la communauté, Audrey se rend aux Archives municipales : « aller jouer les sous-marins dans les archives municipales faisait partie du programme de la matinée. » L’auteure utilise une métaphore aquatique, comme s’il s’agissait d’explorer les bas-fonds du village, de plonger à la fois dans un passé plus ou moins enfoui et dans des histoires plus ou moins avouables. Evidemment, Audrey éternue car les archives sont poussiéreuses, un cliché tenace véhiculé au gré des pages tout comme la présence de « liasse de documents jaunis ». On sait aussi qu’il flotte dans la salle « une odeur de renfermé ».

Plus étonnant, il semble que la carte de presse d’Audrey ait agi comme « un vrai sésame », comme si l’archiviste ou le personnel présent, qui n’est jamais mentionné, pouvait être sensible au prestige du journaliste. Sonja Delzongle ayant exercé cette profession a-t-elle pu juger de cela lors d’un passage aux archives ? L’absence de description du personnel et d’interaction avec un quelconque être humain est étonnante mais pourrait bien trouver son explication dans le dénouement du récit.

La journaliste trouve surtout d’anciens articles de presse qui lui donne des informations sur les meurtres de l’Empailleur et ses victimes, mais rien sur ce qu’elle cherche : la communauté des Purs et son rôle pendant la Seconde Guerre mondiale. Son passage aux archives se révèle pourtant crucial en mettant au jour des liens dont elle ne soupçonnait pas l’existence. La compréhension des réseaux locaux passe donc par la recherche en archives.

Lors de son deuxième passage aux Archives, Audrey ne rencontre, là encore, aucun archiviste alors qu’elle semble perdue dans ses recherches et ne trouve rien. Désemparée, « se croyant seule, elle manifesta bruyamment sa déception« . Typiquement ce qui ne devrait jamais arriver : un lecteur en plein désarroi à qui personne ne vient en aide. Ce type de description me rend toujours un peu triste sachant que le service aux usagers est la priorité d’un service public.

Bref, c’est à la présence d’un autre lecteur – un confrère d’une gazette locale – qu’Audrey doit son salut. Roger Berlini, journaliste local, a déjà effectué des recherches sur le hameau des Purs et en a visiblement fait don aux Archives puisque son dossier est consultable sur place. Pour comprendre les interactions entre les Purs, Berlini a, certes, retracé l’histoire du hameau mais a également réalisé des recherches généalogiques approfondies qui s’avèrent surprenantes et instructives. Là encore, les usagers se débrouillent seuls, se servent dans les rayonnages et rangent eux-mêmes les documents sans aucune intervention d’un archiviste.

Si la description des lieux correspond à une série de clichés tenaces qui collent à la peau des archives comme la poussière à une liasse, il faut noter que le passage aux Archives, bien que laborieux, s’avère décisif. Pour comprendre les drames d’aujourd’hui, il faut parfois fouiller dans le passé tumultueux des familles et arracher des décennies de secrets et de non-dits.

Sonia Dollinger

Avez-vous déjà lu un roman dans lequel le héros est un archiviste ? Non ? Eh bien, en voilà un, et il est l’œuvre d’un écrivain virtuose, surnommé parfois « le maître de l’apocalypse » qui a obtenu de nombreuses distinctions, scénariste à ses heures, un Hongrois fantasque qui s’appelle Lászlò Krasznahorkai.

Le roman s’intitule Guerre et guerre, une référence au Guerre et Paix de Tolstoï, un titre qui signifie que l’Histoire de l’humanité n’est qu’une compilation de conflits. Il met en scène György Korim un petit historien local qui travaille comme archiviste dans une petite ville de province au fin fond de la Hongrie, un trou paumé. Ce Korim, il nous semble d’emblée un peu bizarre, voire fou, un solitaire, il n’entretient plus guère de relations avec les autres, on apprend que ses collègues au centre d’archives ont cessé de lui adresser la parole et de partager sa table au restaurant depuis qu’un jour il leur a déclaré qu’il avait l’impression de perdre la tête, que celle-ci allait se dissocier de son cou. Étrange Korim qui une fois s’est même rendu à l’HP afin que les docteurs et infirmières lui apprennent comment le crâne était fixé à la colonne vertébrale, par quels ligaments le miracle s’opérait. Dans le premier chapitre du roman, l’archiviste est en bien mauvaise posture, pris à partie par une bande de voyous qui veulent le dépouiller, hésitent même à le trucider, alors il se met à leur parler de sa tête qu’il perd, à déblatérer, à raconter des histoires, de sorte que les petites frappes, croyant avoir affaire à un vrai cinglé, finirent par ne plus s’en préoccuper.

guerre-et-guerre

N’empêche que Korim aime son boulot d’archiviste, il se croit d’ailleurs sur le point d’être promu archiviste chef. Modeste ambition pour un modeste employé dans un modeste centre d’archives d’une petite ville hongroise, à deux cent vingt kilomètres au sud de Budapest. « Le travail au centre des archives, son travail à lui, personnellement, n’était pas de ceux qui impliquaient brimades, humiliations et autres vexations qui vous broyaient moralement,[…] ce travail était devenu et resté son principal, voire son unique refuge […] son travail aux archives, ou, comme ils disaient là-bas, le classement méthodique des documents, quel que soit le type de classification, devint la liberté même, peu importait qu’il s’occupât de classement courant, intermédiaire, ou particulier, peu importait la matière à inventorier, quoi qu’il fît, quelle que soit la section de ces près de deux mille mètres de labyrinthe de documents qu’il eût à traiter, il se contentait simplement de maintenir l’Histoire en vie,[…] mais s’il passait toujours à côté de la vérité, le fait d’en être conscient lui apporta une assurance totale, une sérénité, une stabilité, c’était comme si, après avoir reconnu que son travail était inutile puisque dénué de sens, ce manque d’intérêt et de sens recelait une mystérieuse et incomparable douceur – oui, c’était indéniable, il avait grâce au travail, accédé à la liberté…[1] » Pour Korim, le métier d’archiviste est important, il consiste à préserver l’Histoire du monde, sauf qu’il sait que l’Histoire n’est pas la vérité, qu’elle est constituée d’un mélange de sources plus ou moins douteuses, d’erreurs, d’omissions, de mensonges, d’exagérations, d’extrapolations et de fictions. En conséquence, le métier d’archiviste n’a plus de sens puisqu’il s’agit de conserver des documents subjectifs et erronés. Parce que le travail d’archiviste se révèle inutile pour Korim, il le libère de toute pression et procure un sentiment de liberté.

Mais voilà qu’un soir, vers les seize heures, alors qu’il est seul au centre d’archives, dans un fascicule contenant des documents à caractère privé, le dossier de la famille Wlassich en sommeil depuis plusieurs décennies, qui n’a pas été ouvert depuis la seconde guerre mondiale, dans lequel il désire mettre de l’ordre, parmi les notes, lettres, actes de propriété, copies de testaments et actes notariés, il découvre par hasard une chemise portant la référence IV.3/10/1941-42 qui ne correspond pas à la catégorie « documents privés » répertoriés aux archives sous le code IV. Krasznahorkai sait que les archives privées sont dissociées des archives publiques et que leurs cotes diffèrent.

Ce document mal classé ne comporte aucune mention de nom ou de date qui permettrait au consciencieux archiviste d’identifier l’objet puis de le soumettre à des rectifications appropriées. Il examine d’abord « le type et la qualité du papier, le type et la qualité de la frappe et de la typographie », il ressort de l’étude du support que ce document ne correspond pas aux autres papiers qui offrent une certaine parenté. Krasznahorkai sait aussi qu’il existe une unité dans les fonds, que les documents émanant d’un même producteur sont souvent de même nature. Il s’agit d’un manuscrit dactylographié entre 150 et 160 pages, non numérotées, anonyme, qui n’avait aucun rapport avec le reste des documents du dossier. Une erreur de classement donc.

Il se plonge dans la lecture du manuscrit puis vers onze heures du soir rentre chez lui en l’emportant pour le relire durant la nuit. Il le glisse dans une chemise en carton et le ramène à la maison. Les règles de déontologie ne sont pas respectées, Korim dissimule le document dans une chemise cartonnée pour l’embarquer car il n’a pas le droit de le faire. Une révélation, pour Korim, ce texte est extraordinaire, époustouflant, d’une portée universelle, il ne devait pas retourner aux archives mais être diffusé à travers le monde. Il voudrait le sauver de l’oubli. Telle est désormais sa mission.

Notre héros recense et examine les propriétés de tous les supports, livre, parchemin, film, microfilm, pierre, tous destructibles et voués à la destruction, tous sauf un dont il a entendu parler, Internet qui « offrirait pour la première fois dans l’Histoire une possibilité matérielle d’accéder à l’immortalité car il y avait tellement d’ordinateurs dans le monde que l’ordinateur devenait de fait indestructible », il lui fallait donc retranscrire ce manuscrit « sur cette chose au nom si étrange, cette chose purement virtuelle, puisqu’existant uniquement dans un imaginaire alimenté par un ordinateur ».

Korim évoque alors « l’éternel Internet ». Replaçons ce roman dans son contexte de création. Il est publié en 1999, l’auteur en a commencé l’écriture en 1992, à une époque, les années 1990, où Internet est encore assez peu développé, du moins en Europe (entre 200 000 et 300 000 utilisateurs français en 1995, combien en Hongrie ?) Internet suscite pas mal de fantasmes. Pas sûr qu’aujourd’hui, les scientifiques spécialistes des supports de conservation affirment que le réseau Internet soit éternel. Que sera Internet dans 2000 ans ? Existera-t-il toujours ? D’ailleurs, Laszlo Kraznahorkai y croit-il véritablement ? La fin du roman tendrait à montrer que non.  Entre-temps, après le vol du manuscrit, il expédie Korim au « centre du monde », New-York, là où sont condensés les computers, là où il apprend à se servir d’un ordinateur et d’un clavier, avant de faire voyager son héros archiviste qui a liquidé la totalité de ses biens matériels, simplement muni du mystérieux manuscrit en Crête, à Venise, en Allemagne pour achever le périple à Schaffhausen, la Suisse. Impossible de résumer ses péripéties.

Quelle est la fin du roman ? Qu’arrive-t-il à notre archiviste dont la tête vacille ? Je ne vous dévoilerai rien. En vérité, je ne la connais pas plus que vous… Et pourtant j’ai lu le livre jusqu’à la dernière page. Mystère et boule de gomme.

La particularité de Guerre et guerre est que le dénouement du roman se situe dans la réalité, la fin se trouve réellement sur une plaque fixée sur la façade du musée de Schaffhausen, aux anciennes Hallen für neue Kunst (sur la couverture du bouquin figure les différents moyens de transport afin de s’y rendre). Il faut donc se déplacer là-bas pour savoir. Vous en connaissez beaucoup des romans qui ne se finissent pas à l’intérieur du livre mais dans la réalité ? Moi, je n’en connais qu’un, c’est Guerre et guerre.

Bon, ce n’est pas faux, je pourrais probablement trouver la photo de la façade du musée de Schaffhausen sur Internet, mais malgré ma curiosité, j’ai toujours l’espoir d’y aller, savoir gâcherait mon plaisir, non ?

En tout cas, ce que semble vouloir nous dire Krasznahorkai à travers ce choix d’achever son ouvrage par une plaque, c’est qu’il a un doute quant à la pérennité des archives électroniques, que la pierre résiste aussi pas mal au passage du temps. « A gauche de la porte d’entrée du bâtiment, on voit, et on verra sans doute encore longtemps, l’emplacement de la plaque », écrit l’auteur dans l’édition de poche de 2015. Ce livre est aussi une réflexion autour des supports de conservation, si le numérique offre une meilleure accessibilité et visibilité grâce à la mise en réseau, Lászlò Krasznahorkai se demande si les messages n’ont pas plus de chance d’être transmis aux générations futures en les gravant dans la pierre.

[1] P. 24-25.

Emmanuel Dumont