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Shadow and Bone : La Saga Grisha est une série télévisée de fantasy américaine diffusée en 2021 sur la plateforme Netflix. Créée et produite par Eric Heisserer, connu pour les films Bird Box et Premier Contact, elle est une libre adaptation d’une série littéraire pour jeunes adulteq, publiée depuis 2013 et écrite par Leigh Bardugo.

Quelle est l’histoire ?

Le royaume de Ravka est divisé depuis plusieurs siècles par le Fold, une brume ténébreuse emplie de monstres, érigée par l’Héritier des Ténèbres. Nous suivons Alina Starkov, une orpheline métisse, cartographe dans l’armée, qui va se découvrir le pouvoir d’invocation de lumière, un pouvoir légendaire qui permettrait de faire disparaître le Fold, faisant d’elle une Grisha, une sorcière. Alina va se retrouver alors au milieu d’une guerre d’influence et de pouvoir, dont elle ne sortira pas indemne.

Et les archives dans tout ça ??

Alors qu’Alina se trouve au Little Palace, le palais annexe de la capitale du royaume, réservé aux Grishas (les sorciers), un dirigeant de casino, Kaz, grâce à l’aide de deux comparses projette de l’enlever dans le cadre d’un contrat. Leur première solution pour pénétrer dans le Little Palace n’étant plus viable, Kaz doit trouver un second plan. La situation se corse d’autant plus qu’une fête gigantesque « la Fête des neiges » doit s’y dérouler, sous haute surveillance. Kaz trouve néanmoins une alternative. Il suffit de voler les plans du palais, conservés aux archives de Kribirsk pour trouver un moyen d’entrer et de sortir. Ils décident donc de mener un casse aux archives royales.

Le bazar des Archives

Kaz se fait passer pour M. Ivanovski, un sculpteur mandaté pour des réalisations exposés lors de la Fête des Neiges. Il argue avoir besoin des tailles des portes du Little Palace, pour éviter que les statues ne passent pas l’encadrement. L’archiviste, un quadra peu enthousiaste aux petites lunettes et au costume élimé, se plaint de cette Fête qui lui vaut de sortir les plans chaque jour.

l’archiviste circonspect face à l’accoutrement de Kaz

Mais l’objectif n’est pas de récupérer le plan lors de sa communication. En insérant discrètement un dispositif de traçage au phosphore sur l’archiviste, Kaz souhaite localiser le lieu exact de conservation des plans. Le soir venu, Inej, l’acolyte de Kaz, doit se faufiler pour localiser et copier les plans. Pourquoi ne pas simplement les voler ? Les plans étant utilisés quotidiennement, leur disparition serait remarquée et lancerait une alerte de sécurité. Le casse, malgré une petite frayeur, se déroule bien, déjouant les dispositifs de sécurité mis en place.

Un peu plus tard dans la série, on découvre les quelques heures qui ont précédé la création du Fold. L’Héritier Noir est alors traqué, ainsi que tous les Grishas. Ce dernier, cherchant un moyen d’augmenter sa puissance pour défendre les Grishas, souhaite créer une armée magique grâce aux invocations du premier des Grishas. Sachant que les journaux de ce puissant sorcier sont aux archives, l’Héritier fouille les lieux afin de les trouver. Il est difficile d’appeler ça « archives », contrairement aux archives royales vues précédemment, il s’agit ici d’un lieu de stockage en vrac, où les caisses ouvertes occupent les tables. L’Héritier après une longue fouille finira cependant par trouver ce qu’il cherche au fond d’une caisse.

Le mystique journal du premier des Grishas

Malgré un personnage d’archiviste assez cliché, renvoyant l’mage d’un tâcheron blasé, les archives sont valorisées. Elles sont, comme souvent, le lieu de dénouement des situations, lieu de savoir et donc lieu de pouvoir, mais lieu mystique à l’accès difficile, bien gardé ou bordélique.

Marc Scaglione

1991 est le dernier roman en date de l’écrivain à succès et scénariste français Franck Thilliez, sorti chez Fleuve Editions le 6 mai 2021. Les lecteurs de romans policiers et de thrillers pourront vous citer tous ses ouvrages sans hésitation : La Chambre des Morts, Pandemia, Le Syndrome E, Il était deux fois, Le manuscrit inachevé, Sharko, etc.

Ecrit lors du premier confinement, l’auteur nous plonge au tout début des années 1990, où les walkman à cassettes et les 205 comblaient notre quotidien. Le lecteur découvre la première grosse enquête de Franck Sharko, un des personnages phares de l’auteur, fraîchement admis au 36 Quai des Orfèvres, après être sorti diplômé de l’école des inspecteurs. La carrière de Sharko démarre « doucement »… aux archives du 36.

Quelle est l’histoire ?

Après avoir exercé quelques années dans divers commissariats et obtenu son diplôme d’inspecteur de police, Franck Sharko franchit enfin la porte du 36 Quai des Orfèvres. Mais notre nouveau venu dans ce lieu mythique est finalement loin de ses espérances : pour l’accueillir, sa hiérarchie le colle aux archives. Sa principale mission est de compulser et dépouiller les documents de l’ « affaire des Disparues du Sud Parisien » afin de reprendre l’enquête inachevée et perçue comme un lamentable échec par ses collègues.

Sorti de sa longue journée de recherches et de croisement de documents, Sharko aperçoit, à l’entrée du 36 Quai des Orfèvres, Philippe Vasquez, jeune homme sans histoire. Ce dernier, complètement bouleversé par ce qu’il vient de vivre, tente en vain de demander de l’aide à deux agents de police qui peinent à comprendre cette histoire de lettre, de devinette, de photo très étrange, et de poème de Charles Baudelaire menant à une femme prénommée Delphine. Intrigué, Franck Sharko voit l’opportunité de faire ses preuves sur le terrain, contrevenant aux ordres de sa hiérarchie. Très vite, sa toute nouvelle vie d’inspecteur va basculer dans l’horreur, se confrontant aux côtés les plus sombres, machiavéliques, ambigus, macabres, mais malheureusement parfois les plus communs, des êtres humains qui l’entourent.

Et les archives dans tout ça ??

Ce roman est littéralement imprégné de la présence des archives, jusqu’à la couverture qui a l’apparence d’un dossier classé confidentiel. Tous les chapitres, ou presque, font référence aux archives. On se dit d’ailleurs, au fil des pages, que la carrière de Sharko dépend quasi entièrement de celles-ci. De la première à la dernière page, elles sont là, d’abord perçues comme un fardeau, puis comme une sorte de Graal. Sharko et ses collègues ne peuvent avancer sans elles. Ici, les archives prennent beaucoup de formes : papier, orales, photographiques, sonores.

Comme déjà évoqué ci-dessus, Franck Sharko n’est pas vraiment ravi de commencer sa carrière au 36 Quai des Orfèvres enfermé aux milieu des archives : « […] Son job à lui, c’était de prendre place entre ces immeubles de papier, de faire le sale boulot, de décortiquer ces dizaines de milliers de pages, de fichiers, de fax venus des quatre coins de la France » […] « A juste trente ans, au lieu de l’envoyer dans la rue, on profitait de son regard neuf pour qu’il fouille parmi la monstrueuse masse des télégrammes qui remontaient chaque jour à l’état-major ».

Malgré leur importance cruciale, les archives ne sont pas vraiment bien traitées. « Ses coéquipiers, installés à leur bureau, produisait eux aussi de la paperasse qui irait s’entasser dans d’énormes classeurs qui finiraient à leur tour entassés sur des étagères d’archives ». Un constat dans ce roman : les archives de tous les bâtiments que l’on visite au fil de l’histoire sont logées dans les sous-sols en général très mal éclairés, à commencer par son lieu de travail : « une lumière brillait encore, trois étages plus bas, dans les archives, au fond de la cour du 36, un endroit sans fenêtre qui sentait l’encre ».

Plus loin, l’enquête mène Sharko à la consultation d’archives administratives scolaires. La directrice du lieu prévient d’avance : « Pour ma part, ça fait deux ans que je suis en poste ici, mais nous possédons des archives, en effet, dont les plus anciennes doivent dater des années 40 si mes souvenirs sont bons. En revanche… pour tout vous avouer, c’est un peu le fouillis. Tous les dossiers sont dans de gros cartons entassés qui ont subi un déménagement et qui prennent la poussière depuis bien longtemps ». Plus tard, cette dernière « invita son visiteur à descendre dans un sous-sol éclairé par des lampes à néon. Après un couloir, ils bifurquèrent dans une pièce glaciale ou s’entassaient des cartons de paperasse – Comme je l’ai expliqué à votre collègue, j’ai hérité des archives dans cet état et je dois vous avouer que je n’ai pas encore songer à les trier […] Franck observa les murs noirs, la lumière des tubes fluorescents qui grésillait […] il n’y avait même pas de chaise ni de table. Heureusement, les années étaient inscrites sur les cartons. ». Ici, non seulement aucun versement ni même de collecte n’ont été effectués depuis les années 1940, mais les archives sont laissées à l’abandon dans des conditions assez déplorables.

L’auteur nous fait néanmoins découvrir les coulisses et les termes bien spécifiques aux archives de la police : « La bulle, c’était un ensemble de feuilles jaunes, numérotées, datées, rangées par ordre décroissant et maintenues entre elles par une reliure amovible, sur lesquelles les flics d’un groupe notaient tout ce qui leur passait par la tête lors d’une enquête. De simples sensations, des contrôles à effectuer […] La bulle constituait la mémoire d’une équipe ».

Cet univers des archives de la police est aussi particulier qu’impressionnant et passionnant : « Après avoir présenté sa carte au planton, puis au fonctionnaire de l’accueil, Franck Sharko put pénétrer dans le Service des archives et du traitement de l’information situé à côté de la PJ, au 3, quai de l’Horloge, dans la tour Bonbec. Cet endroit était la mémoire du 36, le digne héritier de la salle des fiches inventées par Vidocq. Les lieux impressionnaient Sharko. Ils symbolisaient la toute puissance et la modernité de la police. Cent cinquante fonctionnaires y œuvraient, prêtant main-forte aux flics de tous horizons qui, chaque jour, venaient consulter des dossiers […] Seule contrainte : il fallait travailler sur place, car les photocopies étaient interdites et aucun document ne pouvait sortir des locaux. » L’auteur nous entraîne dans des lieux mythiques et presque magiques dans lesquels beaucoup d’archivistes aimeraient faire carrière.

Les archives y sont traitées comme des biens précieux, même si certaines conditions de consultation laissent à désirer : « Je vais demander à un technicien qu’il nous sorte le CV de notre candidat. Pendant ce temps-là, va remettre les classeurs en places ». Cependant, il y a des limites très strictes : « La totalité du fichier des antécédents judiciaires, soit plus de deux millions et demi de noms, était contenu dans douze énormes cylindres que seuls douze fonctionnaires accrédités pouvaient manipuler. »

Début des années 1990, nous sommes encore à la naissance de l’ère du numérique concernant les archives. L’écrivain évoque les premiers pas de cette « révolution » : « A l’école des inspecteurs, on avait expliqué à Sharko que, bientôt, cette faramineuse quantité de fiches tiendrait dans les quelques centimètres carrés de ce qu’on appelait un disque dur et que n’importe quel flic, n’importe où en France, y aurait accès sans quitter son bureau ».

Les archives papier ne sont pas les seules à aider Franck Sharko et ses coéquipiers dans leur enquête. Les auditions de témoins sont ainsi enregistrées sur magnétophone, moyen plus rapide mais aussi plus efficace et précis pour la consultation. Plus loin, les agents de police font même appel aux archives sonores d’après des enregistrements téléphoniques. On découvre alors le lieu de travail d’un spécialiste en la matière : « Il les conduisit à son laboratoire […] bourré d’appareils électroniques […] Des enveloppes et des boites scellées par des cachets de cire rouge s’accumulaient dans un coin : des enregistrements ou des indices à traiter, venus des services de police de toute la capitale et de sa banlieue »

D’autres extraits, mettant les archives en scène, auraient pu être détaillés dans cet article. Mais ils sont trop révélateurs de l’histoire, l’intérêt étant aussi que vous découvriez par vous-même ce roman.

Les archives sont le fil rouge de ce livre. Rares sont les moments où l’on ne les croise pas. Logique, me direz-vous, pour avancer dans une enquête policière. Mais une archiviste passionnée comme moi apprécie véritablement le fait qu’un auteur les mette autant en évidence, voire les rende plus qu’indispensables.

Si vous aimez Thilliez, les enquêtes glauques et tordues où vous ne pouvez vous empêcher de vous creuser la cervelle, Baudelaire, Maupassant, l’atmosphère du Paris des années 1990, l’univers de la magie, les mystères du vaudou et les archives (bien évidemment), alors je vous conseille vivement ce livre que j’ai dévoré. C’est mon premier Thilliez et ce ne sera pas le dernier.

Emilie Rouilly

Signé Caméléon est une des deux enquêtes présentes dans le premier tome des albums de la série Ric Hochet. La seconde enquête, intitulée Traquenard au Havre, donne son nom au volume. L’album sort en 1963 aux éditions le Lombard après que chacun des récits ait été publié dans le Journal de Tintin entre 1961 et 1962. Le scénario est signé André-Paul Dûchateau et le dessin Tibet.

Quelle est l’histoire ?

Le jeune reporter Rich Hochet dépose son ami le commissaire Bourdon non loin de chez lui. Alors que les deux hommes se quittent, le commissaire manque d’être renversé par un chauffard. Alors que Ric amène Bourdon à son domicile, ce dernier s’aperçoit qu’il a été cambriolé et qu’un dossier confidentiel lui a été dérobé. Il semble qu’un ennemi de l’ombre veuille faire du tort au commissaire et le pousser à la démission mais qui est ce mystérieux adversaire et dans quel but agit-il ?

Et les archives dans tout ça ??

Comme il se doit dans ce type de récit policier, l’enquête patauge et le temps presse. Aucun indice concluant ne se fait jour et le commissaire est au bord de la démission. Ric Hochet, féru d’enquêtes, mène ses propres investigations et tente de comprendre qui peut bien en vouloir à son ami à ce point là. La piste suivie mène Ric Hochet jusqu’à un certain Pierrot Volcan qui portait un tatouage en forme de caméléon, qui fut arrêté par le commissaire Bourdon. Toutefois, un problème de taille surgit : Pierrot Volcan est mort et ne peut donc avoir fomenté ce complot.

C’est alors que Ric Hochet se tourne vers le recours ultime : les archives. Le nom donné à la salle d’archives du journal est assez déplaisant puisqu’on l’affuble du nom de « Morgue ». En gros, consulter les archives sonne ici comme aller rendre visite à un cadavre. Ce même terme avait déjà été relevé par Emilie Rouilly dans son article sur Minuit 4 de Stephen King, il semble donc être usité pour désigner une salle d’archives, bien qu’heureusement peu courant.

Dernier recours, dernier lieu avant le silence de la mort ? Pourtant, on voit Ric ouvrir un registre relié contenant des exemplaires de journaux. Or, de ce registre semble s’échapper des informations essentielles à la résolution de l’énigme. Ainsi, dans le silence d’une salle d’archives, Pierrot Volcan revient à la vie à travers les articles de presse parcourus par Ric.

On note l’absence d’un archiviste, Ric est seul dans une pièce qui semble assez exiguë. La manipulation du registre n’est pas optimale et l’archiviste a une pensée pour la reliure qui souffre. La table de consultation est remplie de documents et nous avons une pensée émue pour celle ou celui qui devra ranger après le passage de Ric Hochet.

la joie du chercheur quand il fait une trouvaille !

L’apparition des archives est brève dans ce récit mais elle est significative d’une certaine vision des archives. Rappelons-nous que dans certaines entreprises, on appelle parfois les archives définitives des « archives mortes ». Pourtant, la résolution de l’énigme passe forcément par les archives dont la consultation a donc une incidence directe sur la vie des protagonistes. Les documents fourmillent de vie et de petites histoires qui ne demandent qu’à sortir de leur registre de papier. Au fond, quoi de plus vivant que les archives ?

Sonia Dollinger

Maus de Art Spiegelman est l’unique bande-dessinée a avoir remporté le prix Pulitzer (1992). Ce best-seller publié entre 1986 et 1991 et composé de deux tomes, a fait l’objet d’une exposition au musée d’art moderne de New York. Il est dédié à Richieu, le frère ainé de l’auteur, décédé au moment où les nazis liquident le ghetto de Zawiercie. Le titre Maus signifie souris en allemand. Un titre adéquat dans ce monde composé d’animaux anthropomorphiques où les Juifs sont représentés sous la forme de souris et les Allemands sous celle de chats. Avec des cases en noir et blanc, Art Spiegelman traite de la Shoah ainsi que de la relation tendue qu’il entretient avec son père, Vladek, survivant des camps. Ce dernier narre les persécutions nazies entre les années 1930 et 1945. A ce récit se superpose celui du fils à partir de 1978 sur la difficulté de transmettre de la mémoire.

La première histoire que le lecteur découvre est celle de Vladek et de sa femme Anja, leur peur quand le drapeau orné d’une croix gammée est installé dans leur ville.

La déportation et la lutte quotidienne pour survivre dans les camps sont longuement détaillées. Dans l’après-guerre, Vladek et Anja s’adaptent difficilement à leur nouvelle vie aux Etats-Unis. Anja se suicide en 1968 ; quant à Vladek, la peur du manque et son caractère obsessionnel restent présents toute sa vie.

La seconde histoire est celle de l’auteur lui-même, qui révèle l’horreur des camps à un moment où peu de documentation était disponible. Il apprend à connaître Vladek, qui lui semblait jusque-là inaccessible, grâce aux interviews. Celui-ci répond parfois volontiers, parfois à contre-cœur, ne comprenant pas toujours l’intérêt de son fils pour son passé.

Les témoignages oraux et écrits de survivants, ainsi que des objets et des archives visuelles sont distillés tout au long du récit. L’archive, par sa présence ou son absence, est l’un des thèmes fondamentaux de l’œuvre comme le prouve les cases où l’auteur retrouve trois photographies de sa famille maternelle. Art Spiegelman a lu les déclarations des survivants, a recueilli des photographies. En 1978, il voyage en Pologne pour se rendre sur les lieux évoqués dans les témoignages afin de les retranscrire en images : les fours crématoires, la taille des camps, puis a obtenu des copies des plans et des schémas. Il fait cela pour « rester au service de la déposition de son père – tout en ne réduisant pas les images à de simples illustrations ». Cette démarche permet à l’auteur d’assurer une cohérence historique à son récit et de rester le plus fidèle possible aux descriptions des lieux. Vladek raconte à son fils ce qu’il a vu des chambres à gaz durant son internement à Auschwitz. Cela est mis en parallèle avec un plan du crématorium II qui renforce le témoignage oral : on y voit la chambre de déshabillage, la chambre d’exécution, la cheminée et les stocks de charbon.

L’archive permet de reconstituer le point de vue des individus, ce qui est capital lorsqu’on travaille sur la mémoire. A la fin de l’ouvrage, il évoque le souvenir d’une photographie de lui-même, en uniforme de prisonnier, et celle-ci se retrouve intégrée à la bande dessinée, bien qu’elle soit prise longtemps après la libération.

Le destin des carnets d’Anja, contenant ses souvenirs de Birkenau, restent une énigme jusqu’à ce que Vladek révèle les avoir brûlés. Cet acte lui vaut d’être accusé d’assassin par son fils. Cette réaction se justifie dans le contexte de la post mémoire, l’archive constituant, pour le survivant, le seul lien matériel avec la mémoire traumatique de ce passé. C’est précisément parce que ces documents contenaient trop de souvenirs que Vladek les a brûlés. Cet excès d’archives était douloureux pour lui.

Maus est donc une œuvre basée sur des archives écrites et orales qui sont transmises d’une génération à l’autre. Elle a ouvert la voie aux romans graphiques mémoriels où l’archive occupe une place de premier plan. Par son format, la bande-dessinée permet l’immersion et la compréhension des événements historiques par le public.

Anaïs Gulat

Les Naufragés de la Méduse est une bande dessinée qui a pour scénariste Jean-Christophe Deveney et Jean-Sébastien Bordas, ce dernier assurant également le dessin et la couleur. Le titre est sorti chez Casterman en 2020. Le récit reprend la genèse de l’œuvre éponyme de Théodore Géricault. Les auteurs, bien documentés, retracent à la fois l’histoire du naufrage et celle du peintre réalisant son tableau.

Quelle est l’histoire ?

Paris, 1817, le jeune peintre Théodore Géricault est de retour en France après un long séjour en Italie. Il revient avec la ferme intention de réaliser une toile évoquant le naufrage du radeau de la Méduse en 1816. En effet, ayant mis la main sur le témoignage de deux survivants, l’artiste est frappé par le destin des malheureux rescapés et des nombreux passagers ayant péri sur cette embarcation de fortune. Pour Géricault, cette œuvre est également une critique de l’ordre monarchique dont les officiers ont montré leur arrogance et leur incapacité, provoquant ainsi cette catastrophe qui a tant marqué les esprits de l’époque, effrayés par la sauvagerie et le cannibalisme qui se sont faits jour à cette occasion.

Et les archives dans tout ça ??

Pour réaliser son tableau, Théodore Géricault se documente avec abondance. En premier lieu, il lit le récit de deux rescapés qui ont livré leur version des faits. Il s’agit de Jean-Baptiste Henry Savigny, chirurgien et d’Alexandre Corréard, ingénieur-géographe.

A partir de cette source imprimée, Géricault se fait une première idée mais, très vite, il ressent le besoin d’aller consulter les archives du procès. En effet, la cour martiale s’est réunie à Rochefort en 1817 et prononce la condamnation d’Hugues Duroy de Chaumareys à la perte de ses décorations et à trois ans de prison. Plus que le procès d’un homme, il s’agit d’une mise en cause de toute une partie de la marine archaïque et crispée sur ses certitudes prérévolutionnaires.

Le problème est évidemment que les archives ne sont pas communicables. La lutte de Théodore Géricault pour la compulsation des archives du procès de la Méduse n’est pas sans rappeler nos débats contemporains sur l’accès aux archives des guerres de décolonisation ou du Rwanda. Avec enthousiasme, Géricault déclare : « je vais aux archives consulter les minutes de son procès », ce à quoi son interlocuteur répond avec scepticisme : « tu crois vraiment qu’on va te laisser y accéder ? ». Excellente question mais depuis la loi du 7 Messidor An II, les archives sont ouvertes à tout citoyen en théorie mais on imagine bien que des archives aussi récentes et dont le caractère politique est flagrant sont difficilement consultables. Toutefois, Géricault sort l’arme ultime : une bourse remplie d’argent, indiquant que cela facilitera les choses. Aïe, cela veut-il dire que nos ancêtres archivistes seraient des êtres corrompus ? Pas forcément, puisque les documents étant encore récents, ils sont encore au Ministère et donc chez le producteur. L’honneur archivistique est sauf tout comme celui des fonctionnaires du ministère puisque Géricault revient sans avoir pu soudoyer l’employé et donc sans avoir pu étudier les archives du procès. Cela complique ses recherches et le frustre dans sa volonté de connaître les détails avant de peindre. La volonté de Géricault était pourtant louable puisqu’il s’agissait pour lui de confronter les récits des deux témoins avec les informations contenues dans les archives, pour avoir une vision la plus juste possible des événements.

Etant dans l’impossibilité d’accéder aux sources, Géricault décide de rencontrer lui-même les témoins encore vivants de ce naufrage traumatique. Il se confronte aux difficultés de recueillir la parole des protagonistes, certains étant très réticents à revivre cet épisode ou n’en voyant pas l’utilité. Ces échanges rappellent ceux de l’archiviste lorsque nous avons à réaliser une campagne d’archives orales qui se heurte parfois ) aux appréhensions de certains. Apprivoiser son interlocuteur, lui donner confiance sont deux qualités maîtresses dans ce cadre là. Une discussion avec Alexandrine, la femme de sa vie, fait prendre conscience à Géricault de la nécessité de prendre de la distance avec les récits des deux témoins que sont Savigny et Corréard, indiquant très justement qu’il s’agit de leur vision personnelle mais que personne n’aura jamais la version des nombreux disparus. Le questionnement sur la parole du témoin est très intelligemment amené.

Enfin, Théodore Géricault pourra accéder aux archives du procès grâce à l’intermédiaire d’un partisan de la cause bonapartiste haut placé. Il communique au jeune artiste tous les documents qu’il souhaite, précisant qu’il peut les emporter car il s’agit de copies effectuées par ses soins comme cela se pratiquait assez couramment alors. Ainsi, Géricault peut étudier à loisir les pièces du procès ce qui lui permet de restituer avec le plus de justesse possible le moment qu’il veut laisser à la postérité. On pourra se questionner sur le recours à la copie, toujours susceptible d’être objet de falsification.

A travers cet ouvrage, le lecteur comprend l’importance de l’accès aux archives dites sensibles que ce soit dans un but politique – ici émettre une critique du système monarchique qui promouvait des officiers d’Ancien Régime hors d’âge – ou documentaire comme c’est le cas pour Géricault qui veut offrir une vision spectaculaire mais juste aux contemplateurs de son œuvre. La question de la parole du témoin et de sa mise à distance est aussi très intéressante pour le chercheur comme pour l’archiviste.

Sonia Dollinger