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We Happy Few est un jeu épisodique sorti le 10 août 2018, développé par le studio canadien Compulsion Game (Contrast) et édité par Gearbox. Il a été financé grâce à une campagne de financement participative lancée en 2015 sur la plateforme Kickstarter. Il s’agit d’un jeu de survie et d’aventure.

We Happy Few

Quelle est l’histoire ?

L’Angleterre a été vaincue par l’Allemagne nazie. Les Allemands pour éviter toute rébellion après leur départ emmenèrent tous les enfants de moins de 13 ans comme otages. Plus d’une décennie plus tard, durant les années 1960, les Anglais vivent dans une société dystopique, dans laquelle chaque citoyen doit impérativement être heureux et joyeux et pour cela doit prendre une drogue nommée « Joy », sous peine d’être exilé ou abattu en tant que rabat-joie (downer en VO). Nous suivons successivement les aventures d’Arthur « Artie » Hastings, de Sally Boyle et d’Ollie Starkey dans leur tentative de survie et de fuite de la ville de Wellington Wells.

Et les archives dans tout ça ??

La Joy, outre le fait de rendre heureux, brouille la mémoire et fait oublier. Les protagonistes du jeu qui arrêtent d’en prendre ont alors des flash-back. L’épisode le plus traumatique pour tous est l’épisode du train. Il s’agit de ce moment où les Anglais ont amené leurs enfants à la gare pour qu’ils partent en Allemagne. Lors de ces flash-back, ils se rappellent des hommes et femmes pendus aux grilles de la ville. Leur crime ? Avoir voulu détruire les registres d’état-civil, que les Allemands utilisaient pour dresser les listes d’enfants à déporter. Ils ont échoué. Un bel exemple d’archives support d’identité, vitales dans nos sociétés, utilisées comme support d’oppression et de violence.

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Arthur travaillant sur les archives de la presse

Les autres récurrences des archives sont spécifiques à l’épisode 1, dont le protagoniste principal est Arthur Hastings. Ce dernier est un employé municipal de la ville de Wellington Wells. Un employé du « Département Archives, Publications et Recyclage » (Department Archive, Printing and Recycling  en VO). Son rôle est de censurer toutes les archives et notamment les articles de presse qui ne présentent pas un caractère joyeux. Cela ne vous rappelle rien ? Il s’agit clairement d’un hommage à Winston Smith, le protagoniste de 1984 de George Orwell. Un symbole devenu classique de la manipulation étatique et de l’aliénation de l’individu. Et c’est pourtant à travers ces archives qu’Arthur va tout remettre en question et sortir de son état de drogué à la Joy. En effet, il tombe sur un article le présentant lui et son frère Percy, frère qui a été emmené par les Allemands et qu’Arthur avait oublié..du moins jusque là !

Wellington Wells étant une ville dont les quartiers sont éparpillés sur des petites îles, Arthur doit passer les divers ponts pour quitter la ville. Ceux-ci étant surveillés et équipés de pylônes foudroyants, il cherche une autre issue. Il part en quête du docteur Faraday qui a construit les réseaux de la ville et qui doit posséder les plans de ces derniers. Problème ? Le docteur Faraday est assigné à résidence, et sa localisation est inconnue de tous sauf de la police. Il se rend donc au poste le plus proche et argue d’une enquête des Archives municipales nécessitant le contact avec le Dr Faraday. On le renvoie alors aux archives de la police. Artie y fait la rencontre de l’agent Cozans, qui explique être fier de son travail : il a classé les adresses de tout le monde par ordre alphabétique ! Puis de s’épancher sur le fait qu’il préférait son poste de patrouilleur et que c’était injuste qu’il ait été envoyé aux archives pour une erreur. « Il respirait encore quand je l’ai quitté » se justifie-t-il. Les archives : cette punition semble être une mesure mondialement partagée par les institutions policières !

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Un policier fier de son travail d’archiviste qu’il déteste !

We Happy Few nous offre une nouvelle déclinaison du rôle des archives dans la manipulation des masses et l’oppression, de la punition à la déportation, sans parler de la disparition pure et simple des individus rayés de la mémoire et donc de l’histoire.

Image de conclusion

Marc Scaglione

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Actes-SudOù as-tu passé la nuit ? est un récit autobiographique de Danzy Senna, écrivaine américaine. Le titre est paru aux Etats-Unis en 2009 et en France chez Actes Sud en 2011. Dans cet ouvrage, Danzy Senna explore ses origines et nous offre ainsi une plongée dans l’histoire et la sociologie américaines. Ses parents se marient en 1968, sa mère est une jeune femme blanche issue d’une grande dynastie de Boston apparentée au président John Quincy Adams et dont le nom jalonne l’histoire des Etats-Unis. Le père de Danzy Senna est un jeune étudiant noir, sans le sou et à la généalogie compliquée.

Hélas, peu à peu, le couple vole en éclats et se déchire sous les yeux de leurs trois enfants. Devenue écrivaine, Danzy, l’aînée, cherche à comprendre cette histoire complexe, à recoller les morceaux du puzzle et à reconstituer les chapitres manquants de l’histoire de son père avec lequel elle entretient des relations difficiles. Ses recherches s’avèrent pénibles, les fausses pistes se multiplient mais c’est l’occasion pour Danzy de faire un voyage initiatique vers ses propres racines et de parcourir ainsi l’histoire tumultueuse d’une Amérique métissée qui l’emmène des confins du Mexique à la Nouvelle-Orléans en passant par Boston.

L’auteure se plonge ainsi avec lucidité dans sa généalogie aux multiples facettes et redécouvre ainsi ses parents autrement. Cet ouvrage est d’une grande sensibilité et montre combien la quête de ses origines peut s’avérer réparatrice et permet de comprendre non seulement sa propre histoire mais celle de son pays.

Et les archives dans tout ça ??

Danzy Senna évoque tout d’abord la famille de sa mère, les DeWolf dont le lignage remonte au Mayflower et leur « véritable obsession du pedigree », leur généalogie est ainsi facile à établir puisqu’on la retrouve publiée dans de nombreux ouvrages. L’auteur ajoute que dans cette famille, « on accumule un nombre incalculable d’archives de façon presque compulsive », elle fait alors le parallèle avec sa famille paternelle qui ne dispose d’aucun document voire d’aucun souvenir. Senna met le doigt sur une problématique bien connue des généalogistes et des chercheurs en général : l’inégalité archivistique, certains laissant si peu de traces qu’il est bien difficile de faire l’histoire de certaines familles et individus tandis que d’autres marquent les archives de leur empreinte à de multiples reprises. Danzy Senna est d’ailleurs consciente de l’originalité de la famille de sa mère :  » L’anomalie (…) est à chercher du côté de la famille de ma mère. La plupart des gens ne disposent pas d’archives publiques ou d’ouvrages présents en bibliothèques pour y puiser des informations sur leurs ancêtres. » En effet, même si secrètement certains généalogistes aimeraient se doter d’une ascendance prestigieuse, ce n’est pas toujours le cas et il faut souvent se contenter de recherches lentes et fastidieuses pour remonter son lignage.

Cette constatation ne décourage pourtant ni Danzy ni son père qui entreprennent malgré tout de retrouver les traces ténues du passé de ce dernier et de ses ascendants. Ils font donc appel aux archives disponibles comme celles de l’orphelinat catholique où fut placé le père de Danzy. Pour retrouver les traces de sa grand-mère, Danzy procède méthodiquement en compulsant les registres de recensement et d’état-civil, l’auteure se livre à une véritable leçon de recherche en généalogie. Elle apprend que sa grand-mère a étudié à Alabama State University, la première université destinée aux Noirs et, après avoir pris la précaution de contacter le département des archives pour savoir si elle pouvait consulter le dossier de sa mère, Danzy se rend sur place, toutes les démarches préalables ayant été effectuées.

Tout se gâte lorsqu’elle rencontre Ruby Wooding, l’archiviste dont l’auteure nous donne une description précise : « femme à la peau claire, coiffée d’un casque de cheveux défrisés, avec des lunettes et la bouche maquillée de rouge, Mme Wooding n’esquissa pas le moindre sourire (…) ». Danzy Senna ressent même de l’hostilité… encore une archiviste qui n’échappe pas aux clichés habituels. En outre, l’archiviste refuse de communiquer le dossier de sa grand-mère à Danzy malgré son accord préalable par écrit. En effet, l’archiviste est garant de la confidentialité des données et, au vu de la peau trop claire de Danzy, elle refuse de croire que cette dernière est la petite-fille d’une femme noire. Jugeant sur l’apparence et non sur les faits, l’archiviste refuse la communication du dossier : « on ne peut pas laisser n’importe qui consulter les dossiers. » Ce qui part d’une intention louable de protéger la vie privée de l’individu se transforme en cauchemar tissé de préjugés. Danzy cherche à savoir si quelqu’un d’autre peut l’aider, Ruby lui répond sèchement : « je suis la responsable des archives, vous êtes dans mon bureau. » Manque de discernement, manque d’humanité, tout y est dans ce portrait cruel, j’avoue m’être presque sentie coupable à la lecture de ce passage tant cette professionnelle est l’antithèse de ce que je crois être un archiviste. Après des milliers de kilomètres, Danzy Senna repart bredouille, terrible passage !

Fort heureusement, les archives des orphelinats et des hôpitaux sont moins hostiles et Danzy peut ainsi retrouver quelques bribes du passé de sa famille. La tante de Danzy, Carla, s’adjoint d’ailleurs les services d’une enquêtrice spécialisée dans les recherches liées aux enfants trouvés, s’aidant des rares archives dont les familles disposent. Il est également question de tests adn dans ce récit, ce qui nous permet de faire le tour complet des possibilités de recherches généalogiques.

Si cet ouvrage est à la fois beau et intéressant dans ce qu’il décrit de la quête des origines d’une femme américaine aux ascendances diverses, il n’en reste pas moins qu’on le referme avec un sentiment d’amertume envers cette archiviste qui tenait entre ses mains une clef essentielle et qui, par rigorisme ou préjugé, n’a pas voulu faire son métier : servir l’autre.

Sonia Dollinger

 

Ce RPG de catégorie Heroic Fantasy est sorti en novembre 2009, développé par BioWare et distribué par Electronic Arts (EA Games, pour les intimes).

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Un jeu culte, et qui le mérite bien. Son univers est extrêmement riche, aux nombreuses sources d’inspiration. Les possibilités d’exploration, de dialogues et de déroulement de l’aventure sont telles qu’il faudrait plus de 500 heures de jeu pour toutes les découvrir. Vos ennemis comme vos alliés sont très variés. Si vous prenez le temps de discuter avec eux, vous découvrirez des histoires, cultures, mentalités et comportements parfois subtilement nuancés, tout particulièrement les équipiers de votre héros/héroïne.

C’est un jeu de stratégie et d’action qui fonctionne au tour par tour, et non un beat them all. Vous aurez également l’occasion d’apprécier l’humour dont vous ou vos compagnons et ennemis feront usage : potache, salace, complice ou second degré (et rappelez-vous bien que « l’on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde »). A d’autres moments, de la poésie, des contes et légendes et des chansons viendront agrémenter le voyage, et même un peu de romance si vous le voulez bien. Et surtout, le grand message, celui de la tolérance et de l’entraide entre les peuples – et ce uniquement parce que chacun est en danger, et reprendra tranquillement ses conflits privés une fois sorti d’affaire.

Encore un bonus non négligeable : une grande qualité des textes écrits comme parlés. Aucune faute d’orthographe, un langage soutenu la plupart du temps et de très bons doublages. Côté défauts, je mentionnerais l’absence de contrôle manette, la longueur des temps de chargement interzones, et comptez un bug fonctionnel par tranche de 10-15 heures.

Et les archives, dans tout ça ??

J’y viens, j’y viens ! Vous trouverez partout sur votre route des bêtes sauvages, des brigands et autres malandrins, des monstres (« engeances » et « abominations »), mais aussi et surtout une pléthore de documents d’archives ou de références à ceux-ci. Le texte qui suit comprend de très nombreux spoils, aussi le lirez-vous au risque de gâcher le plaisir de la découverte qui fut le mien.

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vous êtes prévenus !

Tout d’abord, vous disposez d’un menu intitulé « Archives personnelles », qui est un registre des statistiques et records du personnage sélectionné et du groupe entier ; si l’on traduit cela, par réflexe, en termes de SAE, c’est en fait une sorte de journal d’événements et de suivi de stats abrégé.

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Votre journal comprend un Codex qui s’enrichit à mesure que vous prenez connaissance de votre environnement et de votre entourage : créatures, personnages, objets, culture & religion, sorts, notes en rapport avec une quête…

Une fois la partie d’introduction terminée, l’une des premières tâches que vous aurez à accomplir consiste à retrouver un coffre contenant d’anciens traités d’alliances, que vous devrez faire jouer afin de combattre la menace qui s’abat sur le monde. Point de diplomatique ici, hélas – et d’ailleurs, personne ne semble préoccupé à les déchiffrer ou à en vérifier l’authenticité ; tout au plus vous dira-t-on qu’ils n’ont plus cours. Toutefois, en prenant connaissance de la mission, votre héros ou héroïne pourra s’enquérir « de quels types de documents s’agit-il ? ». Choix que j’ai sélectionné avec autant d’empressement que de ravissement, en oubliant d’effectuer au passage une capture d’écran.

Une autre quête principale vous amène à rencontrer des elfes dalatiens (des bois). Race déchue et asservie, dont l’essence de vie éternelle a été corrompue par le contact prolongé des humains. Leur chef est l’un des derniers Immortels, et porte le titre d’Archiviste. D’un abord peu aimable, hautain, il est néanmoins entièrement dévoué aux siens. Il est à la fois « un guide et un passeur de mémoire », et a littéralement les pleins pouvoirs incontestés sur son service. Son clan, pardon.

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Lui parler de quoi ?
Je suis Garde des Ombres.
[Persuasion] Je ne parlerai qu’à l’Archiviste en personne.
Je n’ai pas de temps à perdre ! Menez-moi à l’Archiviste !
Cela ne vous regarde pas.

Ce PNJ a son importance, et possède sa propre entrée dans le codex :

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Au sein de la cité naine, le « Façonneur des mémoires » conserve les archives (et même, selon ses propres dires, « les archives des archives »). Il est chargé d’enregistrer tout ce qui a trait aux membres de la communauté et à leurs biens, mais aussi de faire disparaître de l’histoire l’existence des parias, car la société est divisée en castes.

Une mission optionnelle a pour objet de retrouver des archives royales, qui permettront à une naine de prouver son noble lignage.

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Ils enregistrent les naissances et les affiliations de chaque nain né dans la cité, chaque transaction immobilière, chaque mort au combat, mariage, divorce.

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Au cas où vous en doutiez encore, vous aurez l’occasion à cet endroit d’accomplir une opération de récolte… de cochards, petits animaux d’élevage à mi-chemin entre le lapin et le marcassin. Et, bien sûr, vous les mettez en boîte avant de les fourrer de force dans votre inventaire…!

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Ce n’est pas possible autrement : il y avait au moins un(e) archiviste au storyboard, ou parmi le comité de recherches associé aux scénaristes.

Chez les humains, enfin, nous tenons quelque chose de plus classique : ce sont les mages et les religieux (adorateurs du Créateur) qui détiennent les archives les plus anciennes et précieuses. Une quête annexe vous mène à une sœur spécialisée en cryptologie.

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La valeur qu’accorde le jeu aux archives est confirmée – était-ce encore nécessaire ? –  par l’existence d’un certain équipement vous permettant de gagner davantage d’expérience en enrichissant votre Codex – action qui, de base, vous en rapportera plus qu’un combat de seconde zone. Connaissance et pouvoir sont liés, les livres et parchemins comptent autant que les arts martiaux et arcanes magiques.

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Quoi qu’il en soit, selon la formule consacrée, je loue et remercie les Créateurs pour leur œuvre splendide, et puissé-je répandre le culte de ce jeu aux quatre coins de la Toile des Archivistes. Car autant vous préparer à la grandiloquence et à l’exaltation de certains discours…!

Duna

Les Désastreuses Aventures des orphelins Baudelaire (A Series of Unfortunate Events en version originale) est l’adaptation télévisuelle d’une série de livres jeunesse écrits par Lemony Snicket (pseudonyme de Daniel Handler, écrivain américain). L’univers avait déjà été adapté à l’écran en 2004, sous la forme d’un film qui n’avait pas vraiment convaincu les lecteurs, par manque de fidélité à l’esprit de l’œuvre originale… C’est tout le contraire avec la série diffusée actuellement sur Netflix, qui est en à sa deuxième saison (mise en ligne le 30 mars 2018) !

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Nous suivons ainsi les péripéties de trois jeunes frères et sœurs : Violet, Klaus et Sunny (Prunille, en français), qui vont, au tout début de la série, perdre leurs parents dans l’incendie de leur maison. Monsieur Poe, le banquier chargé de veiller à ce que l’immense fortune des Baudelaire reste sagement à la banque jusqu’à ce que l’aînée Violette ait atteint la majorité, les confie à divers tuteurs plus ou moins compétents. En effet, ils sont poursuivis par le maléfique comte Olaf, acteur raté mais qui réussit à embobiner son monde, qui souhaite mettre la main sur leur héritage via diverses machinations.

La série peut être considérée comme une excellente adaptation, car elle reprend les codes des livres qui ont fait leur succès : la narration pessimiste et tragi-comique via un narrateur qui s’insère activement dans l’histoire, les références à la littérature et les explications linguistiques interrompant le récit, l’univers fantasque, étrange et bizarre, peinture quasi parodique et désespérée d’un monde dans lequel les pauvres orphelins Baudelaire peinent à trouver du sens…

Et les archives dans tout ça ??

On parle plus précisément d’archives dans les épisodes 7 et 8 de la saison 2 Désastreuses Aventures des orphelins Baudelaire, épisodes intitulés « Panique à la clinique – Partie 1 » et « Panique à la clinique – Partie 2 ».

Les orphelins Baudelaire, poursuivis par le comte Olaf et sa bande, rejoignent un groupe de volontaires qui se rendent à l’hôpital Heimlich, situé au milieu de nulle part. Cet hôpital a la particularité de n’être qu’à moitié construit : mais même la moitié construite et fonctionnelle est dépeinte comme un labyrinthe miteux, une enfilade de chambres décrépies donnant la chair de poule…

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C’est sûr que l’ambiance ne donne pas vraiment envie de travailler dans cet hôpital…

Dès leur arrivée, les orphelins cherchent à se cacher, et sont recrutés pour travailler aux archives de l’hôpital. Cela leur convient parfaitement car les Baudelaire sont sur les traces d’une organisation secrète, appelée VDC (VFD en version originale), qui aurait un lien avec la mort de leur parents, le comte Olaf, et plus globalement tous les événements mystérieux qui ont mené à l’incendie de leur maison ; ils ont appris que les archives de l’hôpital pourrait contenir des informations sur cette organisation.

En effet, la première chose que l’on apprend sur les archives de l’hôpital est qu’elles ne sont pas « que » les archives de l’hôpital : c’est, dans ce coin désert et dépeuplé, le plus grand dépôt d’informations et de renseignements sur tous les sujets possibles et inimaginables. Le seul archiviste est Hal, un vieil homme dont la vue déclinante l’empêche de remplir sa mission à bien.

L’hôpital est ici montré comme une formidable machine administrative et paperassière, digne de la parodie de l’administration bureaucratique des Douze travaux d’Astérix.

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« – Pas le diagnostic ? – Ou la guérison ? – Les vaccins ? » répondent, médusés, les enfants Baudelaire.

Tous ces documents sont expédiés de manière plutôt amusante via des conduits qui débouchent directement dans la salle des archives. Hal précise aussi que d’autres gens, partout dans le monde, lui envoient des dossiers, car « c’est le lieu le plus sûr pour conserver des informations ». Ainsi, les archives de l’hôpital Heimlich sont-elles devenues une mine de renseignements.

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Ici, l’étiquette de l’armoire des dossiers en « P », contenant tous les sujets, des puddings aux pyramides !

C’est Hal qui est chargé de classer tous les documents. Son système de classement est pour le moins ubuesque : pour un dossier, qui, après un vague coup d’œil, concerne la météo de la semaine passée pour la ville de Damocles Dock sur les rivages d’un lointain lac, il annonce qu’il peut le ranger dans l’armoire des D, pour « Damocles », ou alors dans l’armoire des M, pour « météo », ou encore dans l’armoire des S, pour « semaine dernière». Mais du coup, demande Violette, comme vous vous le demandez sans doute aussi, n’est-ce pas très difficile aux lecteurs de retrouver l’information ? Hé bien, répond Hal, ils regarderont à toutes les lettres correspondantes ! De toute façon, les lecteurs sont rares, car les archives ont des règles strictes concernant la consultation des dossiers. Le conduit qui sert à expédier les dossiers sortants est rempli de toiles d’araignées…

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Et là, nous faisons tous la même tête que Klaus devant le système de classement…

Hal insiste beaucoup sur la loyauté et la confiance qu’il met dans les orphelins Baudelaire, puisque la conception des archives est ici une conception fermée : documents qui ne doivent pas être lus, informations à garder mais à ne pas diffuser ! Ce qui correspond bien à la fois avec l’insistance sur les secrets, les choses à transmettre et à cacher, et à la fois avec l’atmosphère surréaliste, légèrement parodique de certains aspects de la société contemporaine, qui planent tout au long de la série. Le comte Olaf, venu pour chercher les enfants Baudelaire, se heurte à l’intransigeance de Hal. Il faut, pour consulter un dossier, remplir une demande de consultation auprès de l’administration hospitalière, et attendre sept à dix jours ouvrables l’autorisation. Un détail qui n’arrange pas le comte Olaf, pressé de mettre la main sur la fortune Baudelaire.

Les archives de l’hôpital ne sont pas que des dossiers papiers. Une bobine de film arrive spécialement pour Hal, qui précise aux Baudelaire que beaucoup de documents arrivent sous cette forme. Il y a même une petite salle adjacente pour visionner ces films ! (mais personne ne les voit jamais car personne n’y est autorisé). La bobine intéresse beaucoup les orphelins Baudelaire, car elle concerne un certain « Snicket »… membre de la société secrète VDC. Mais Hal, attaché au règlement, leur répond qu’ils doivent néanmoins remplir la demande réglementaire. Informés par la cheffe des ressources humaines que les archives fermement immédiatement (les horaires réduits sont dus à des coupes budgétaires), Hal leur précise qu’ils doivent attendre le lendemain matin.

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Hop, plus de lumière, vive les coupes budgétaires et les consultations éphémères.

La suite de l’épisode suit les orphelins Baudelaire en train de pénétrer illégalement et de nuit dans la salle des archives, pour tenter voir le fameux film. Les Baudelaire sont cependant assaillis de doute, et ne veulent ni décevoir Hal – la seule personne qui peut les protéger et les cacher du comte Olaf, et qui leur fait confiance – ni décevoir la mémoire de leur parents. Sans « spoilers » aucun, n’attendez pas, comme dirait le narrateur, une fin heureuse, ni pour les aventures des orphelins, ni pour Hal et ses précieuses archives…

Hal est ici montré comme un archiviste consciencieux (comprendre que s’il ne suit aucune règle archivistique propre à notre univers, il suit au moins les règles archivistiques propre à son univers), mais trop rigide, incapable de voir que suivre les règles à tout prix peut être à la fois bénéfique comme malencontreux. En cela, il est, comme dans la série entière des Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, un archétype parfait des pathétiques adultes et tuteurs divers, voulant bien faire mais incapables de protéger les orphelins des machinations du comte Olaf, parce qu’ils sont trop habitués à se retrancher lâchement derrière des règles sociétales, ou leurs propres barrières morales. Mais les archives sont néanmoins le lieu du savoir, où, grâce à une bribe d’information, une page d’un carnet déchiré ou quelques secondes d’un film, les orphelins Baudelaire reprennent espoir ! Cette représentation en demi-teinte des archives s’insère également dans les représentations de la littérature, de la lecture, et des bibliothèques qui parsèment la série. De manière générale, l’éducation, la lecture et la recherche d’informations sont vu comme des choses positives, caractéristiques du « camp aidant » les orphelins Baudelaire, tandis que la bêtise, le mépris pour les livres et la connaissance, et la volonté de destruction caractérisent le camp du comte Olaf. Et c’est ainsi que je vous laisse sur cette jolie et cryptique citation :

« A library is like an island in the middle of a vast sea of ignorance, particularly if the library is very tall and the surrounding area has been flooded»

Adélaïde Choisnet

Guy Lefranc est un personnage de bande dessinée créé par Jacques Martin en 1952. Ce dernier ayant travaillé au Journal de Tintin, il y côtoie Hergé et Edgar P. Jacobs, il fait également partie de ce qu’on a appelé l’Ecole de Bruxelles. Parmi ses autres œuvres les plus célèbres figure la série Alix qui se déroule sous l’Antiquité.

Lefranc est un reporter qui sillonne le monde et résout des enquêtes souvent dangereuses. Jacques Martin en profite pour évoquer des thématiques qui lui sont chères comme la technologie muselée pour des raisons politico-financières, les complots en tous genres et les voitures pour lesquelles il se passionne. Après la mort de Jacques Martin en 2010, le personnage est repris par d’autres scénaristes et dessinateurs.

Lefranc_1Le Principe d’Heisenberg est le vingt-huitième tome des aventures de Lefranc. Il est scénarisé par François Corteggiani et illustré par Christophe Alvès. Le titre sort en 2017 chez Casterman. Les deux artistes prennent soin de respecter le goût de Jacques Martin pour la précision, notamment lorsque Lefranc prend la route et traverse la France, ce qui est décrit de manière assez précise. Le Principe d’Heisenberg est à la fois un très bon récit policier et un formidable voyage à travers les provinces françaises que je vous conseille vivement.

Un triple meurtre est commis en plein cœur de l’Aubrac, s’agit-il de l’oeuvre d’un détraqué ? Pourquoi, dans ce cas tenter d’éliminer l’inspecteur Renard qui tenait un témoin ? Lefranc ne peut rester indifférent à une enquête pareille !

Et les archives dans tout ça ??

Guy Lefranc est un journaliste enquêteur, un fin limier qui combine les méthodes d’investigation du reporter et celles des policiers qu’il côtoie régulièrement. C’est pourquoi, il ne se contente pas des apparences. Ainsi, lorsque l’inspecteur Castenholz lui présente un morceau de caillou qui s’avère être de la monazite, une pierre contenant du thorium pouvant servir de combustible nucléaire, le reporter se dépêche d’aller effectuer des recherches complémentaires.

20180427_174232Où va-t-il ? Aux archives évidemment ! Il s’agit ici des archives du journal Le Midi-Libre. Lorsqu’il se présente à la secrétaire en demandant à consulter les archives, cette dernière lui répond qu’elles sont classées par thèmes et non par date. On peut s’en étonner, les journaux conservant souvent une collection classée chronologiquement, mais il est vrai que le classement thématique peut avoir du bon. Encore faut-il savoir quelles thématiques sont utilisées.

Lefranc rejoint donc un archiviste encravaté d’âge moyen, vêtu d’une blouse et plutôt compétent. En effet, Lefranc est bien embêté avec le classement thématique : comment chercher des articles en rapport avec cette fameuse monazite ? Après deux heures, il fait chou blanc. Faisant part de son désarroi à l’archiviste, ce dernier lui répond : « monazite !? Ça me dit quelque chose, vous auriez pu le dire plus tôt ». Il se tourne alors au rayon faits divers et non géologie où cherchait Lefranc et trouve immédiatement un article sur le sujet.

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Ce problème de classement thématique nous interpelle sur la pertinence des choix effectués : une thématique qui paraît logique à celui qui classe et qui indexe peut paraître insuffisante au chercheur qui vient dans un but précis qui n’est pas forcément celui qu’on avait en tête lors de l’élaboration du classement ou du thesaurus. Evidemment, depuis la recherche en plein-texte, la numérisation et l’océrisation, la recherche est grandement facilitée. Reste que le classement effectué n’est pas sans conséquence sur la manière dont un fonds peut être appréhendé.

Sonia Dollinger