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Le manuscrit Robinson, ouvrage de Laurent Whale, est le deuxième volet de la série Les Rats de Poussière, il succède à Goodbye Billy, premier opus qui présentait les protagonistes et les entraînait à la poursuite de Billy the Kid. Le Manuscrit Robinson est publié en 2015 aux éditions Critic puis en 2016 chez Gallimard dans la collection Folio Policier.

Robinson

Quelle est l’histoire ? 

Le trésor de l’Empire Aztèque pillé par Cortés et ses conquistadores a disparu mais il fait toujours rêver. On en retrouve la trace à plusieurs périodes de l’histoire comme au XVIIIe siècle lorsque le flibustier Van Hoorn tente de mettre la main sur les richesses aztèques. Des chasseurs de trésors de toutes les époques rêvent de retrouver le butin. C’est pourquoi, en 2013, Bernt Klesser, un riche amateur d’archéologie sous-marine affrète un navire pour effectuer des recherches et espérer retrouver le trésor de Montezuma. Tout ne se passe hélas pas comme prévu. Les rats de poussière vont se trouver mêlés à cette affaire par le truchement d’un manuscrit de Daniel Defoe : la première version de Robinson Crusoé.

Et les archives dans tout ça ??

Elles sont inévitablement très présentes puisque l’équipe des « rats de poussière, » dirigée par Dick Benton en charge du Service des Archives Tronquées de la Bibliothèque du Congrès, est au cœur du récit.

On rencontre la mention d’archives pour la première fois lors de l’expédition archéologique de Bernt Klesser. En effet, ce dernier a amassé des ouvrages mais aussi des archives maritimes et des chroniques de marin afin de mieux cerner ses objets de fouille. Klesser a même réussi à soudoyer des officiers ministériels pour obtenir un document original, une précieuse carte maritime. Détenir l’original lui garantit que personne d’autre ne consultera le document. Cette attitude n’est pas sans rappeler celle de certains chercheurs qui aimeraient parfois bien confisquer un sujet de recherche à leur seul profit ou celle de certains collectionneurs peu scrupuleux qui tentent parfois de se servir dans les dépôts d’archives. Bien plus loin dans le récit, on apprend que Daniel Defoe lui même aurait subtilisé des archives (des livres de bord de navire) pour faire disparaître toute trace de certains événements. Les archives sont parfois embarrassantes et menacées de disparition lorsque leur contenu ne paraît pas conforme à une doxa officielle. L’archiviste Andrew Kerouac le précise d’ailleurs dans un autre passage : « les archives sont pleines d’affaires où des documents ont été escamotés pour brouiller les pistes. » Vérité toute relative des archives, tout chercheur le sait.

La figure de l’archiviste –Andrew Kerouac, déjà rencontré dans le précédent opus – apparaît alors que l’amiral Pilsner, une vieille connaissance de Dick Benton lui demande d’expertiser un manuscrit : celui de Robinson Crusoé. Kerouac est présenté à nouveau comme un sexagénaire aux cheveux argentés mais d’une vivacité extrême dès qu’il s’agit d’archives. Kerouac entretient une relation physique avec les archives, il les caresse et les renifle, les manipule avec précaution avec une spatule en bois – exit les gants. Kerouac est donc présenté comme un véritable expert et un érudit qui connaît fort bien la littérature et les manuscrits des grands auteurs. Pour Kerouac, ce manuscrit est présenté comme une « relique » et l’archiviste est décrit comme un passionné. C’est parfois l’impression que nous avons en tant qu’archiviste quand nous tenons entre les mains un document exceptionnel. Mais l’archiviste n’est pas seulement un érudit béat d’admiration devant ses archives, il est aussi un expert avisé : il compare les encres et leur composition, la texture du papier utilisé et effectue des comparaisons graphologiques pour authentifier le manuscrit de Defoe. C’est d’ailleurs cette expertise de l’archiviste qui permet de faire progresser le récit de manière significative.

Bien plus loin dans l’histoire, Andrew Kerouac évoque ses échanges avec des collègues archivistes : « entre archivistes, nous échangeons souvent », montrant ainsi une communauté d’entraide et de partage d’informations. On apprend aussi qu’il existe plusieurs versions du Robinson Crusoé de Defoe : par chance, les brouillons ou premières versions n’ont pas été détruites, ce qui est une vraie chance pour les chercheurs et, ici, pour l’enquête. Voilà de quoi remettre sur la table les instructions de tri qui indiquent qu’il ne faut conserver qu’une version finale d’un document et supprimer les brouillons ou versions non définitives. Il m’est déjà, en tant qu’archiviste, arrivée d’être confrontée à la question et de finalement conserver les différentes versions d’un discours ou d’un article pour pouvoir constater la progression de la pensée de l’auteur.

Des archives qui disparaissent ou qui ne disent pas tout, un archiviste fin limier, expert et passionné, Laurent Whale décrit fort bien l’univers complexe et enthousiasmant des archives.

Sonia Dollinger