Articles Tagués ‘Seconde Guerre mondiale’

Si je reviens un jour… Les lettres retrouvées de Louise Pikovsky est une bande dessinée scénarisée par Stéphanie Trouillard et illustrée par Thibaut Lambert. Le récit est publié par l’éditeur Des ronds dans l’O en 2020 avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

Quelle est l’histoire ?

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L’ouvrage raconte le terrible destin de Louise Pikovsky et de sa famille. Il ne s’agit pas, hélas, d’une oeuvre de fiction mais bien de l’histoire de cette jeune fille juive et de sa famille dont le destin sera balayé par la guerre. Les Pikovsky habitent à Paris pendant la Seconde Guerre mondiale et sont victimes des lois de Vichy qui obligent les Juifs à porter l’étoile jaune et leur interdit de très nombreuses professions. L’étau se resserre peu à peu sur les proches des Pikovsky, certains disparaissent sans laisser de nouvelles. Ne sachant que faire, les parents de Louise cherchent surtout à ne pas séparer leur famille et tenter de traverser l’épreuve ensemble.

Stéphanie Trouillard offre une nouvelle vie à Louise et à sa famille en rappelant leur tragique destin : arrêtés par la police française et déportés les Pikovsky sont les victimes innocentes d’une idéologie mortifère. Grâce à Stéphanie Trouillard et Thibaut Lambert, leur souvenir revit à travers le témoignage de Mademoiselle Malingrey, l’enseignante de laquelle Louise était proche.

Et les archives dans tout ça ??

Si le mot archives n’apparaît pas dans le récit, elles sont toutefois bien présentes sous deux formes différentes : le témoignage oral de Mademoiselle Malingrey qui, à travers ses souvenirs, fait revivre Louise et les siens. Le recueil de témoignages des personnes ayant vécu ces périodes dramatiques est un des moyens disponibles pour produire des archives et donc enrichir la connaissance des destins oubliés de cette période. Ce récit peut être confronté à la sécheresse des documents administratifs, comme les registres des camps et les listes de déportés qui ne livrent que de longues listes de noms de gens à qui on a volé leur avenir. Les archives orales, bien que biaisées par la personnalité du témoin et une reconstruction parfois involontaire des événements, ont toutefois une réelle importance en matière historique et mémorielle.

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Mais les archives apparaissent également à travers le contenu du cartable de Louise. Sentant son destin lui échapper, Louise confie son cartable à Mademoiselle Malingrey. Cette dernière le conservera précieusement pendant des décennies avant d’en révéler le contenu : une photographie et quelques lettres. C’est à l’occasion du cinquantenaire de l’école que l’institutrice décide de montrer ces documents et de parler ainsi de Louise qui fut élève dans ce lycée au pire des moments. Croyant bien faire, l’enseignante confie les lettres au lycée où on lui promet d’en prendre grand soin. Cependant, les lettres finissent dans une armoire, au milieu d’autres documents administratifs. Elles sont alors encore une fois oubliées avant d’être exhumées lors d’un rangement. Par chance, les lettres ne rejoignent pas la poubelle mais elles font l’objet de travaux pédagogiques, les élèves du lycée se réappropriant ainsi l’histoire de Louise afin de lui redonner un peu de vie.  En fin de livre, les originaux de ces documents sont reproduits, ce qui rend la lecture de ce livre encore plus émouvante.

Cet ouvrage montre combien les archives peuvent être précieuses, il suffit de quelques lettres et d’une photographie, d’un récit recueilli avant la disparition des derniers témoins pour que perdure le souvenir de cette jeune Louise, élève prometteuse et de sa famille. Mademoiselle Malingrey le dit fort bien : « ces lettres ainsi que cette bible sont tout ce qu’il reste d’elle ». Cette phrase rejoint mon combat quotidien qui est de démontrer que les archives sont la seule trace durable que nous laisserons, de quoi donner envie de se battre pour les conserver et les transmettre afin que toutes les petites Louise ne soient jamais oubliées.

Sonia Dollinger

Le Temps fut est un roman de science-fiction de Ian Mc Donald, auteur britannique, publié au Royaume-Uni en 2018 et en France aux Editions le Belial en février 2020. Le titre a reçu le British Science Fiction Award en 2018.

Quelle est l’histoire ? 

Emmett Leigh est un bouquiniste indépendant qui récupère, achète et vend des ouvrages de toute nature. Fin connaisseur et bibliophile averti, aucun détail n’échappe à sa sagacité. Alors qu’il s’intéresse aux ouvrages issus de la liquidation du fond de la librairie d’un de ses confrères, Emmett tombe sur un recueil de poèmes intitulé Le Temps fut, sans grande qualité littéraire. Toutefois, alors qu’il inspecte l’intérieur du petit ouvrage, le bouquiniste est attiré par un manuscrit glissé entre les pages. Il s’agit d’une lettre d’amour écrite par un prénommé Tom à son amant, Ben au cours du second conflit mondial. Intrigué, Emmett Leigh décide de mener l’enquête sur ces deux individus et ce qu’il découvre est plutôt surprenant…

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Et les archives dans tout ça ??

C’est en découvrant une lettre d’amour liant deux individus pendant la Seconde Guerre mondiale qu’Emmett Leigh est intrigué. Il entame alors des recherches en ligne sur l’histoire des régiments et rentre en contact avec une jeune femme, Thorn, qui reconnaît les deux protagonistes reliés par cette fameuse lettre. Thorn a hérité d’un grenier rempli d’archives familiales qu’elle met à disposition d’Emmett. On voit donc combien ces réseaux sociaux, parfois décriés voire néfastes, peuvent aussi, bien utilisés, être sources d’entraide entre chercheurs et permettent de voir émerger des fonds d’archives encore inexploités, en l’occurrence, des « photographies, lettres, journaux intimes et carnets », ce qu’il est convenu d’appeler des écrits du for privé, qu’archivistes et historiens aiment tant dénicher. Le sort de ce type de documents tient parfois à peu de choses, la famille de Thorn a gardé les archives car « les jeter aurait été trop fatiguant » Bénie soit la paresse !

Miracle : la photo des deux épistoliers est retrouvée dans les archives de Thorn, reste alors à Emmett à la soumettre à la sagacité d’une de ses amies archiviste, Shahrzad Hejazi, qui travaille à l’Imperial War Museum, aux archives photographiques. Il salue très vite la compétence de l’archiviste à laquelle il voue une véritable admiration. Shahrzad est, en effet, une « super identificatrice » que les recherches un peu complexes divertissent. L’archiviste a un caractère bien trempée et force le respect. Elle profite d’ailleurs de la visite d’Emmett et Thorn pour questionner cette dernière sur le sort qu’elle réserve à ses documents : « Vous avez pensé à nous faire donation de tout ce matériel ? Ma chère, les greniers à la campagne, évitez. Les rats, les souris, la merde de pigeon. Le feu. Les inondations. Ma chère, dans dix ans, quand le changement climatique nous aura infligé ses épouvantables effets, la mer du Nord ira jusqu’à ce putain de Cambridge. Vos petites caisses en plastique flotteront dessus, très chère (…) La quantité de matériel d’une valeur inestimable abîmé par des amateurs pleins de bonnes intentions… avez-vous une idée des dégâts causés aux archives (…) par un phénomène aussi simple que les variations saisonnières de température ? (…) Les photos sont comme des enfants mon chou. On en prend soin, on les couve, on les aime, mais il arrive un moment où il faut les laisser partir.« 

Une belle leçon de conservation et un discours assez convaincant par cette archiviste passionnée ne peut que nous rappeler les échanges parfois fébriles que nous pouvons avoir avec de potentiels donateurs. Il n’est pas toujours facile de se séparer de ses documents de famille, même si on est persuadé que c’est la meilleure chose à faire et l’archiviste doit toujours, à mon sens, recevoir ces dons comme un cadeau. Beaucoup d’entre nous ont connu de vrais moments d’émotion lors d’un don d’archives, ce n’est jamais anodin.

Shahrzad permet très vite l’identification des deux soldats mais oriente également les deux chercheurs sur des pistes plus étranges, celle du « bataillon disparu » et leur confie des archives qui ne sont pas sensées exister – des archives classées secret défense ? Cette entorse à la déontologie met un peu mal à l’aise mais, en même temps, permet de faire progresser la vérité. Les archives de différentes époques sont d’ailleurs cruciales pour avancer dans l’enquête. Ainsi, les protagonistes épluchent les registres paroissiaux, des archives familiales d’habitants d’un village visité, de témoignages recueillis, tous ces documents qui permettent d’une certaine manière de « vivre l’Histoire ».

Vivre l’Histoire et être chacun d’entre nous un morceau d’histoire, c’est l’un des messages de cet ouvrage étonnant qui met en valeur une archiviste passionnée qui délivre un plaidoyer convaincant pour l’entrée des archives privées dans des institutions qui sauront en prendre soin.

Sonia Dollinger

 

 

Vous êtes de la famille ? à la recherche de Jean Kopitovitch est un ouvrage de François-Guillaume Lorrain sorti chez Flammarion en 2019. L’auteur, agrégé de lettres modernes, est également journaliste, écrivain et traducteur. Cet ouvrage a reçu le prix du livre d’histoire contemporaine.

Quelle est l’histoire ?

Au détour d’une promenade, l’auteur remarque une plaque mentionnant le destin tragique de Jean Kopitovitch, « patriote yougoslave » tombé sous les balles allemandes le 11 mars 1943. Interpellé par le destin de cet inconnu, François-Guillaume Lorrain décide d’entreprendre des recherches pour en savoir plus sur ce personnage dont il n’avait, jusque là, jamais entendu parler. Son enquête le mène à fréquenter les archives et les archivistes et à tenter de démêler les écheveaux du passé de Kopitovitch.

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Et les archives dans tout ça ??

C’est la dédicace de l’ouvrage qui m’a poussée à l’achat :  » à tous les archivistes qui veillent sur nos mémoires« . Cela peut paraître un peu ridicule, mais cette dédicace m’a presque fait verser une larme. Il existe donc des gens pour qui les archivistes sont utiles et qui, en plus, l’écrivent en tête de leur ouvrage. Cela peut paraître anecdotique, mais cela m’a fait un bien fou.

En effet, les archives sont présentes presque à toutes les pages de cette passionnante enquête historique. L’auteur nous montre toutes les étapes de ses recherches dans les archives, nous fait part de ses difficultés, de ses réussites et des impasses qui parfois se placent sur son chemin. Le premier contact avec les archives a lieu au département de l’Histoire et de la Mémoire de la ville de Paris qui conserve les archives en lien avec les plaques commémoratives. Cela doit représenter un volume conséquent au vu du nombre de plaques présentes dans la capitale ! Les pas de l’auteur l’entraînent ensuite aux Archives de Paris et le découragement commence à poindre : « tout ça pour une plaque » mais c’est ça qui fait le sel de la recherche : la curiosité qui aiguillonne le chercheur et ne le lâche plus. Pour la première fois, à la Commission du Vieux Paris, l’auteur se frotte à la réalité : « ces archives salissent terriblement les mains« . Oui, parfois, les dossiers sont poussiéreux et ne demandent qu’à être exhumés de leur anonymat et vivre enfin sous les yeux d’un curieux, elles ne prennent la poussière que lorsqu’on ne s’en sert pas. Certains dossiers ont d’ailleurs « encore leur ficelle d’origine » n’ayant jamais été consultés. L’avantage pour le chercheur est que, parfois, il est le premier à déterrer ces quelques liasses, il y a un aspect un peu émouvant, pour le lecteur mais aussi pour l’archiviste qui se dit qu’enfin ces archives ont une seconde vie. L’auteur découvre les codes archivistiques : « l’archive est le règne absolu de la cote. Le moindre papier a été classé, répertorié, une folie furieuse qui a débouché sur un ordre impeccable« . Un monde parfois un peu abscons pour le néophyte qu’il convient d’épauler dans ses recherches afin qu’il ne se décourage pas. François-Guillaume Lorrain observe également les usagers du service d’archives et en dresse un portrait hétéroclite qui montre la diversité des publics reçus en salle de lecture.

L’auteur fait ensuite l’expérience de la salle des inventaires virtuelle des Archives nationales. Après s’être heurté à la réalité de fonds pas toujours ouverts à la recherche, il fait la connaissance de Caroline Piketty, archiviste qui le secourt dans ses recherches et le guide dans les méandres des archives : « Les archives… Ne négligez jamais leurs richesses.« Car oui, on trouve de tout dans les archives, pas toujours ce qu’on cherche exactement et pas toujours où on pensait trouver mais se perdre dans ses liasses est aussi une bonne façon de se ressourcer.

François-Guillaume Lorrain se retrouve ensuite au SHD à Vincennes et montre l’immensité des fonds d’archives auxquels archivistes et chercheurs sont confrontés : « 600 000 dossiers classés dans le fonds Résistance ». Le recoupement entre les différents fonds d’archives permet au lecteur de relever quelques erreurs et de devenir peu à peu un expert dans son sujet. Devant les archives qui se révèlent à lui, l’auteur ressent une vraie émotion, la même sans doute que j’ai ressenti, en tant qu’archiviste, lorsque je lis sa progression au gré des pages de son récit. Oui, les archives peuvent faire gonfler le cœur, provoquer des émotions : de la tristesse, de la joie, des fou-rire ou des larmes, car les archives sont la vie, rien de moins.

L’auteur écume ensuite les Archives de la Préfecture de Police de Paris : on lui communique les cotes par mail, et on se réjouit de le voir si impatient de se rendre aux Archives. Il décrit sa fébrilité, la bienveillance des archivistes et des lecteurs qui l’aident à progresser, à « réinsuffler de la vie » dans ces feuilles de papier. Il l’écrit un peu plus loin : « les archives ont la vie dure », elles émergent parfois longtemps après les faits pour éclairer des destins enterrés jusqu’alors et, magie des archives, l’auteur se sent désormais chez lui en salle de lecture. On suit avec bonheur la progression des recherches de François-Guillaume Lorrain qui redonne vie peu à peu à Kopitovitch en traquant ses dossiers scolaires, les recensements et autres pistes des plus ténues. Voilà notre enquêteur parti aux Archives départementales à Annecy pour traquer son sujet semant sur sa route des « confettis d’archives » puis dans les archives d’Axa où l’homme dont il tente de reconstituer l’existence a travaillé. Parfois, c’est la déception qui prédomine et, triste, l’auteur se couche « le cœur dans un linceul« . On est dépité autant que lui lorsqu’il échoue dans ses recherches. Peu à peu, il est gagné par les méthodes archivistiques et on le voit prendre soin de ses propres documents, comme s’il était, lui aussi, devenu un peu des nôtres. Il se rend également au Musée de la Résistance de Champigny-sur-Marne où sont conservées les archives de la MOI, montrant ainsi la complexité pour un chercheur de retrouver les documents dans cette multiplicité des dépôts d’archives.

L’auteur reste modeste tout au long de sa quête dont il ne cache aucune des zones d’ombre, il le dit fort bien : « l’archive vit sous un régime hypothétique » qui permet de tirer des conclusions mais il sait fort bien que tout peut être remis en cause par un document qui sortirait d’un carton. Il sait aussi que les archives n’offre qu’un pan de la vie des gens mais que c’est cette unique fenêtre qui nous permet de les garder en vie.

L’ouvrage de François-Guillaume Lorrain est donc un exemple pour un chercheur amateur, puisqu’il explique tout son parcours à travers les archives et ses enquêtes de terrain. Mais ce récit est aussi une magnifique déclaration d’amour aux archives et aux archivistes, et dieu sait que cela fait du bien !

Sonia Dollinger

Le triomphe des Ténèbres est le premier volume de la saga Soleil noir d’Eric Giacometti et Jacques Ravenne paru aux Editions Lattès en 2018 et sous format poche en 2019. Il s’agit de la première partie d’un thriller ésotérique dont les événements se déroulent avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour l’occasion, les auteurs abandonnent leur personnage fétiche d’Antoine Marcas pour une toute nouvelle série.

Quelle est l’histoire ?

Créée par Heinrich Himmler, l’Ahnenerbe est un institut de recherches destiné à prouver la supériorité de la race germanique grâce aux études historiques et aux recherches archéologiques. En 1938, une expédition est envoyée par les nazis au cœur de l’Himalaya pour récupérer une mystérieuse swastika qui pourrait bien faire triompher Hitler et le faire régner sur l’Europe entière. Pourtant, les SS ne sont pas les seuls à comprendre l’intérêt de ces artefacts magiques et la Résistance s’organise pour empêcher le monde de tomber sous la coupe du troisième Reich. 

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Et les archives dans tout ça ??

Dès l’introduction, Giacometti et Ravenne expliquent comment l’idée de ce thriller leur est venue à Moscou : « Nous tournons un documentaire pour France 5 sur l’odyssée des archives maçonniques spoliées par les nazis et récupérées par les Russes. » Les auteurs décrivent d’ailleurs le bâtiment « austère » avec « des enfilades de salles de stockage mal éclairées, des dédales de rayonnage métalliques croulant sous des milliers de vieux cartons jaunis. » On note tout de suite l’envie de rendre labyrinthique ce qui ne l’est pas a priori : rien de mieux organisé qu’un dépôt d’archives dont les rayonnages se suivent de manière logique et cartésienne. De même, il est assez compliqué de trouver des rayonnages métalliques croulants, le principe étant justement d’utiliser le métal pour sa solidité. D’ailleurs, si l’on regarde les photographies publiées des archives maçonniques à Moscou, on constate la solidité de l’ensemble mais cette description permet de donner un petit côté dramatique à cette découverte, laissant penser que ces documents étaient en totale déshérence. Les documentaristes travaillent sous l’œil d’un « cerbère en blouse grise ». Inévitablement, il n’a pas l’air commode ! Giacometti et Ravenne décrivent avec exactitude les « cartons jaunis », pour certains encore sous scellés. Les deux auteurs connaissent donc les archives pour les avoir fréquentées de près.

Dans le cours du récit, les auteurs ne manquent pas de faire référence aux archives à plusieurs reprises. Leur première apparition est quelque peu inattendue car les archives sont utilisées comme un instrument… de drague. La jeune Lucia tombe amoureuse du conservateur d’un petit musée catalan. Comment aborder cet inconnu ? Rien de plus simple, Lucia fouille dans les archives familiales et trouve la preuve que son grand-père avait fait don de tableaux au Musée. Tristan, le conservateur, se montre fort intéressé par les archives en question et tout finit par une romance. Si vous ne savez pas comment aborder un inconnu, pensez aux archives ! Tristan et Lucia finissent par travailler ensemble et classer les collections du Musée mais parfois, entre deux documents, ils font plus ample connaissance au milieu des rayonnages.

Lorsque le conservateur est arrêté par les Allemands, une discussion permet d’évoquer les archives : « vous savez qu’on peut tout faire dire aux archives » dit le jeune Tristan à son interlocuteur. Il explique, en effet, avoir séduit les grandes familles de la ville en leur laissant penser que leurs membres avaient tous participé à la création du Musée. Intéressante réflexion que celle de ce conservateur, bien conscient de la puissance de celui qui détient des archives. Certes, les documents disent quelque chose mais on peut souvent en donner plusieurs interprétations, selon le contexte ou les tronquer, voire les falsifier avec plus ou moins de bonheur.

Cependant, les archives servent aussi à traquer les Républicains espagnols dont les documents, confisqués par un commando allemand, ont permis l’identification d’un commando et son arrestation. Les archives sont souvent utilisés à des fins répressives, c’est pourquoi, elles sont parfois détruites à titre préventif pour éviter qu’elles ne dévoilent des secrets. Un échange entre un espion anglais et Churchill confirme cet aspect : « dans tous vos rapports, vous me consignerez un objectif bidon et réaliste. Je ne veux pas qu’à ma mort, on trouve dans mes archives, l’autorisation de recommencer la quête du roi Arthur en pleine guerre !  » Giacometti et Ravenne soulignent l’importance que revêt la postérité pour Churchill qui pense déjà aux archives qu’il laissera. Le premier ministre anglais ne veut laisser derrière lui qu’une impression de sérieux et de rigueur, quitte à oublier de mentionner quelques missions sortant de l’ordinaire pouvant paraître farfelues à la postérité. Utile rappel qui montre bien que les archives sont la partie émergée d’un iceberg qui a fondu ! Elles ne disent pas tout et ce qu’elles disent n’est pas toujours exact, mais c’est tout de même grâce aux archives que l’Histoire s’écrit.

La découverte de nouvelles archives est toujours possible et permet de faire progresser la connaissance historique comme le montre l’évocation de la recherche érudite du XIXe siècle qui, en fouillant les archives, a permis de ressusciter le souvenir lointain des Cathares qui s’était perdu. On connaît tous des fonds rarement consultés qui regorgent pourtant d’informations et de trésors enfouis, ils attendent avec patience le chercheur qui trouvera en leur sein des informations essentielles sur un sujet encore obscur. Les archives de l’époque cathare sert aussi aux Allemands de l’Ahnenerbe qui explorent les documents de l’Inquisition et opèrent des fouilles minutieuses pour tenter de découvrir les secrets de la forteresse de Montségur. On croirait presque voir apparaître Indiana Jones aux détours des pages de ce thriller. On croirait presque voir Indiana Jones apparaître aux détours des pages de ce thriller. 

Lorsque les auteurs évoquent le siège de l’Ahnenerbe, ils indiquent que « des archivistes classaient avec soin une bibliothèque privée qui venait juste d’arriver de Norvège » rappelant ainsi combien les archives furent un enjeu pendant le second conflit mondial : les archives maçonniques confisquées et emmenées en Allemagne puis à Moscou, comme tant d’autres, mais aussi d’autres archives privées ou publiques détournées par les nazis à des fins de coercition ou d’études. La confiscation d’archives n’est pas une nouveauté et on assiste au fil des siècles à des confiscations suivies ou non de restitutions plus ou moins rapides. 

Ce thriller de Giacometti et Ravenne montre bien des aspects inhérents aux archives : elles jouent leur rôle de documents historiques destinés à la recherche mais elles ont aussi une importance stratégique lorsqu’il s’agit de réprimer des opposants politiques. De manière étonnante, elles peuvent aussi être un instrument de drague. On vous conseille de tenter et de nous dire si cela fonctionne.

Sonia D.

 

 

 

 

 

Avec Ma mère, cette inconnue, paru en 2017, le journaliste Philippe Labro revient sur le passé tumultueux de sa mère originaire de Pologne. Devant cette femme mutique sur ses origines, l’écrivain va devoir faire ses propres recherches, établir ses hypothèses afin de connaître l’histoire complexe de sa famille maternelle. C’est aussi l’occasion d’explorer l’histoire d’une Europe marquée par les guerres et les révolutions à travers cette histoire familiale.

Cet ouvrage est donc l’histoire de Netka, Henriette Carisey, fille naturelle d’un aristocrate polonais et d’une institutrice française. La jeune femme n’est pas reconnue par son père, déjà marié par ailleurs, et est abandonnée par sa mère. Elle se construit donc une nouvelle vie avec son frère pour seul point d’ancrage. Ces traumatismes successifs poussent Netka à occulter ce passé et à se concentrer sur la famille qu’elle a créée avec Jean-François Labro. Toutefois, la quête de son fils va pousser Netka à parler de ses origines.

Cet ouvrage est à la fois très émouvant puisqu’il s’agit d’une très belle déclaration d’amour d’un fils à sa mère et passionnant grâce à l’enquête menée par l’auteur qui nous conduit dans la Pologne aristocratique du début du XXe siècle ou dans la France occupée des années 1940.

Et les archives dans tout ça ??

labroMa mère, cette inconnue est une véritable enquête qui conduit Philippe Labro à consulter des archives de toute nature dans une démarche généalogique. Il commence, comme tout un chacun, par questionner sa mère qui peine à lui donner le véritable nom de son père qu’elle semble avoir du mal à se rappeler. L’écrivain part sur une fausse piste puis, grâce à la consultation d’une « fiche étudiante », il découvre le vrai nom de son grand-père. Il fait ensuite des recherches sur google et s’adjoint les services d’une généalogiste professionnelle. Les archives mettent donc pour la première fois l’auteur sur une piste sérieuse.

C’est aussi grâce à ses recherches dans l’état-civil qu’il apprend ce qu’est devenue sa grand-mère maternelle avec laquelle sa mère a rompu. Les mentions marginales inscrites sur l’acte de naissance de sa grand-mère se sont donc avérées bien utiles.

Philippe Labro fouille aussi dans ses propres documents familiaux, apprenant ainsi que sa mère avait gagné des concours de poésie : « j’ai retrouvé le diplôme, dans les archives, une immense boîte en carton beige, dans laquelle j’ai amassé tout ce que je pouvais (…)« . Philippe Labro retrouvera également dans les archives maternelles les carnets dans lesquels Netka a écrit ses poèmes. On constate ainsi l’importance des archives privées et leur complémentarité avec les documents publics qui n’offrent qu’une vue partielle de la vie des individus. Philippe Labro évoque aussi la douloureuse épreuve qui consiste à vider l’appartement du parent défunt et la lourde responsabilité qui pèse sur chacun : que faire des photographies et des archives en général lors d’une succession ? Comment permettre à nos disparus de continuer à vivre à travers leurs documents ?

Ces archives publiques et familiales permettent à Philippe Labro de retrouver les pièces du puzzle familial et de satisfaire sa quête, malgré les silences de sa mère et la complexité de l’histoire familiale. Labro complète sa connaissance de l’histoire familiale avec la lecture de la correspondance de son père qui montre sa personnalité sous un jour nouveau. Ce sont aussi les archives qui éclaire l’auteur sur le rôle de ses parents dans le sauvetage des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ou sur le parcours militaire de son oncle Henri tué à la bataille de Monte Cassino.

La lecture de cet ouvrage montre bien toute la méthodologie qui s’attache à la recherche généalogique et combien la conservation et l’étude des archives familiales sont indispensables à la connaissance de l’histoire familiale. Philippe Labro démontre aussi l’importance des archives publiques – ici, en particulier l’état-civil – dans la quête des origines. L’étude des archives permet de préciser sa propre histoire, de détruire des fausses pistes et de préciser des parcours individuels parfois pourtant délicats à retracer.

Encore une démonstration du caractère essentiel des archives y compris pour appréhender sa propre identité.

Sonia Dollinger