Articles Tagués ‘Seconde Guerre mondiale’

SS-GB est une uchronie publiée en 1978, oeuvre de Len Deighton, écrivain britannique, auteur de nombreux romans historiques et d’espionnage.

SS_GBL’action se situe en Angleterre en 1941 alors que l’Allemagne nazie a gagné la guerre. Churchill est mort et le roi George est enfermé à la Tour de Londres. Le pays est régi par les autorités allemandes qui s’opposent les unes aux autres alors que la Résistance s’organise.

Au centre de l’intrigue se trouve Douglas Archer, commissaire à Scotland Yard, un homme brillant et reconnu qui travaille sous les ordres du général SS Kellerman. Il est chargé d’enquêter sur le meurtre du docteur Spode, un physicien qui œuvrait pour les nazis. L’enquête est particulièrement complexe et entraîne le commissaire Archer sur de multiples pistes et notre homme se retrouve très vite au cœur des complots et des rivalités entre factions nazies rivales et entre résistants.

Même si vous n’êtes pas fan d’uchronie, cet ouvrage est un thriller haletant que vous ne pourrez plus lâcher après l’avoir commencé.

Et les archives dans tout ça ??

Les archives représentées ici sont avant tout celles du pouvoir en place. Pourtant, la première apparition du mot archives est liée à une histoire de flirt entre le commissaire Archer et sa secrétaire qui lui cause quelque soucis. Son coéquipier, Harry lui fait quelques remontrances : « fais-ça avec la blonde, là-haut aux archives » sous-entendant que personne ne s’en apercevrait. L’archiviste n’a donc pas de prénom et est seulement mentionnée comme objet de désir, pas davantage, mais c’est assez rare pour être souligné. On sait juste que l’archiviste est également amie avec la secrétaire d’Archer mais rien de plus. Du côté des Allemands, on sait qu’il existait un « archiviste officiel de la 29e division d’infanterie »qui relatait les combats dans le journal de son unité. Il n’est nulle part mentionné qu’il existe des archivistes pour chaque unité mais il est intéressant de noter que ce personnage est là pour consigner les faits au jour le jour et donc écrire l’Histoire en train de se faire.

Par la suite, lorsqu’Archer trouve un cadavre sur lequel il basera son enquête ultérieure, le commissaire n’est pas ravi lorsque la carte d’identité du mort mentionne une adresse à Kingston. Impossible de vérifier : « le bureau des archives de Kingston avait été détruit lors des combats, c’était une des adresses préférées des faussaires, fabricants de papier d’identité. » Une fois leur disparition effective, on a beau se lamenter sur la perte des archives, celle-ci s’avère être très handicapante dans les enquêtes de police et la recherche d’identité. Doit-on conclure une fois de plus qu’il faut un drame pour démontrer l’utilité des archives ? – oui, ok, j’en vois déjà certains dire : « on s’en fiche, tout sera bientôt numérisé », comme si les archives numériques étaient indestructibles.

On vérifie toutefois si le nom de la victime apparaît mais « les archives criminelles n’ont rien sous ce nom.  » On ne peut pas gagner à tous les coups, mais, au moins, lorsque les archives existent, on peut recouper les informations. Lorsqu’il s’agit d’en savoir plus sur un des protagonistes de l’affaire, Harry, inspecteur et ami d’Archer va subtiliser une fiche aux archives et la trimbale dans sa poche pour la montrer au commissaire et peu importe ce qu’elle devient et comment elle est manipulée par la suite !

La possession des archives signifie également symboliquement la prise de pouvoir d’une nouvelle autorité : lors de son installation à Scotland Yard, le Standartenführer Huth fait transférer toutes les archives près de ses bureaux. Cependant, l’auteur précise que le ménage est fait avant ce transfert et que les dossiers sont remplis de « fiches d’archives vierges et des bordereaux sans importance. » Ce tri parfois violent effectué dans les archives est assez connu des archivistes qui la constatent avec impuissance lors d’une passation de pouvoir.

Cette disparition d’archives est également constatée par l’inspecteur Dunn qui aide le commissaire dans son enquête. il lui dresse la liste de toutes les bibliothèques et archives où il s’est rendu, notamment les archives de Scotland Yoard, celles de la Gestapo ou les archives centrales SS mais raconte que « une personne ou des personnes se sont donné encore plus de mal pour faire disparaître de ces différents endroits toutes références au professeur et à son travail. » Ainsi, il se confirme que les archives du pouvoir sont celles qui sont parfois le moins à l’abri des destructions, d’autant qu’il est précisé ultérieurement que toute demande de consultation de ces documents est signalée au général de la SS. Quelques informations échappent fort heureusement à ces destructions, ce qui permet à Harry d’aller fouiller dans les archives de la Gestapo et trouver des informations fort instructives sur un officier allemand.

La connaissance des archives est enfin l’enjeu d’une véritable course à l’information, chaque protagonistes cherchant dans les « lointaines archives » de Berlin des révélations susceptibles de nuire à son rival. On donne parfois des documents partiels voire mensongers pour tromper l’ennemi et on a bien du mal à savoir qui manipule qui et quels documents disent la vérité.

Avec SS-GB, nous avons un bel exemple du jeu qu’exerce un pouvoir autoritaire à partir des archives : le fichage généralisé induit des stratégies de contournement : destructions, falsifications, les archives subissent tous les aléas possibles, on peut donc finalement se résoudre à dire qu’elle sont essentielles dans ce récit !

Sonia Dollinger

 

 

 

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Si vous suivez régulièrement ce blog, vous aurez sans doute remarqué que l’une d’entre nous – moi en l’occurrence – est fan des ouvrages de Connie Willis. Nous avons déjà évoqué en effet, Black Out et All Clear, deux récits qui avaient pour cadre Londres pendant la Seconde Guerre mondiale.

sans parler du chienL’ouvrage de Connie Willis dont nous allons parler cette fois a pour titre Sans parler du chien. Le livre sort en 1998 en version originale et en 2003 en France. On retrouve avec bonheur dans ce titre les équipes d’historiens dirigées par le professeur Dunworthy qui voyagent à travers l’Histoire pour étudier les mœurs du passé. En parallèle, une équipe d’historiens est chargée d’enquêter sur la cathédrale de Coventry, détruite par un raid nazi pendant la Seconde Guerre mondiale. En effet, lady Schrapnell, haute dignitaire, souhaite reconstruire le bâtiment à l’identique au XXIe siècle.

Cependant, un incident, en apparence mineur, va bouleverser les choses :  une jeune historienne provoque un paradoxe temporel en rapportant un chat venu du XIXe siècle dans le futur. Pour réparer cette erreur qui peut conduire à des modifications historiques majeures, Ned Henry, historien, est envoyé par ses supérieurs dans l’Angleterre victorienne pour remédier au souci. Ned se retrouve donc au XIXe siècle en compagnie d’aristocrates britanniques un peu coincés, amateurs de tables tournantes et d’un bouledogue anglais prénommé Cyril !

Cet ouvrage est un très bon récit de voyages temporels, à la fois drôle et tendre qui emprunte aux grands classiques de la littérature anglais avec un petit côté Agatha Christie qui n’est pas déplaisant. Décidément, Connie Willis sait captiver son lecteur et vous n’avez pas fini d’en entendre parler !

Et les archives dans tout ça ??

La tyrannique Lady Schrapnell cherche à reconstituer la cathédrale de Coventry à l’identique mais il lui manque une potiche qui a disparu en 1940. La quête de cette potiche tourne à l’obsession. Le problème est que le registre de la cathédrale a brûlé pendant la Seconde Guerre mondiale emportant avec lui les détails nécessaires à la localisation de cette fameuse potiche. On voit donc bien que sans archives, il est bien difficile de retracer le parcours d’un objet.

Il est également beaucoup question dans cet ouvrage de ce qu’on appelle les écrits du for privé, les récits personnels comme les journaux intimes qui permettent de mieux appréhender l’état d’esprit d’un individu. C’est ainsi que Ned et sa collègue cherchent à lire les journaux intimes de Tossie, l’ancêtre de Lady Schrapnell qui sont essentiels à la compréhension de certains événements. Il faut pour cela les lire en 1888 car hélas, au XXIe siècle, ils ne sont que partiellement lisibles car ils ont subi une inondation…d’où l’importance de conserver les archives dans un lieu sain.

Afin de mieux comprendre les événements et les choses qui les entourent, les historiens font d’incessants allers-retours dans les archives du XXIe siècle pour vérifier certaines de leurs hypothèses ou les conséquences de leurs actions.

On le voit, les archives sont importantes dans le récit. Connie Willis envoie ses personnages s’y référer pour vérifier des hypothèses, confronter leur expérience au récit qui en est fait. L’auteur montre aussi combien il est primordial de conserver des archives en bon état, de les préserver des inondations ou de les mettre à l’abri en tant de guerre car leur perte peut priver les chercheurs et au delà les citoyens d’informations cruciales sur les Hommes…sans parler du chien !

Sonia Dollinger

C’est sur les conseils de notre fin limier Christelle que j’ai ouvert le livre de Lydia Flem intitulé Comment j’ai vidé la maison de mes parents. J’avoue ma réticence à lire des ouvrages traitant du deuil mais il faut parfois affronter ses peurs et je me suis lancée.

Lydia Flem est une psychanalyste, photographe et écrivaine belge native de Bruxelles qui fut assistante de Ménie Grégoire sur RTL. Elle connait un grand succès avec La vie quotidienne de Freud et de ses patients, ouvrage pour lequel elle est invitée à Apostrophes par Bernard Pivot. Elle est connue pour ses romans et ses autofictions. La Reine Alice, paru au Seuil en 2011, connaît un très grand succès et est salué de manière unanime par les critiques littéraires.

lydiaflemComment j’ai vidé la maison de mes parents est un ouvrage sorti en 2004 aux Editions du Seuil. Le livre évoque la mort des parents de l’auteure et ses conséquences matérielles. Au delà du deuil, de la perte des parents qui fait de nous des orphelins, Lydia Flem raconte par le menu comment elle a du faire le tri dans les affaires de ses parents et aborde la difficulté à se séparer de ce qui témoigne de la vie des êtres qui nous ont donné le jour. Meubles, objets anecdotiques, vêtements, photographies ou documents, que faire de tout ce qui nous rappelle nos parents et la perte que nous venons d’éprouver ? L’auteur fait part, avec délicatesse et humour, de la relation complexe qui nous unit aux disparus mais également de la culpabilité qui peut nous envahir lorsqu’on est contraint de se séparer de ce qui leur appartenait.

Dans ce petit livre, Lydia Flem évoque aussi son histoire familiale, la déportation de sa famille, la disparition d’une partie de ses proches durant cette période qui marqua à jamais la jeunesse et la vie entière de ses parents mais aussi la sienne en tant qu’héritière de cette histoire particulière emplie de douleurs et de non-dits.

Et les archives dans tout ça ??

Alors qu’elle range la maison parentale, Lydia Flem se trouve confrontée à des classeurs remplis de documents à caractère généalogique rassemblés par sa mère férue de recherches. Cette histoire familiale semble peser sur l’auteure qui ne sait pas comment se comporter face à un tel héritage : « devais-je devenir l’archiviste de leurs vie ? faire de ma maison un musée de leur passé ? Un autel des ancêtres ? » Loin d’être envahie par un sentiment de curiosité positif, l’auteure ressent un sentiment d’étouffement, comme si le poids de ces archives était trop lourd pour elle. Ne pas avoir d’histoire familiale peut être infiniment douloureux mais dans le cas présent, c’est la surabondance d’archives qui semble peser sur Lydia Flem. Elle le dit plus loin lorsqu’elle écrit : « j’avais très peu d’être engloutie sous le flot des meubles, objets et archives (…)« .

Pourtant, ce premier sentiment d’invasion archivistique passé, l’auteure sent « un besoin vital de lire leurs archives« . Ainsi comble-t-elle le mutisme dans lequel ses parents se sont murés après l’expérience indicible de la vie concentrationnaire. Les archives parlent à leur place et transmettent la connaissance, la vie, les sentiments que les mots n’ont pas su dire. Lire les archives permet l’apaisement, la compréhension et parfois la guérison ainsi que l’appropriation d’une histoire familiale aussi douloureuse soit-elle. L’auteure regrette d’ailleurs l’absence d’archives familiales pour sa branche paternelle originaire de Russie et dont il ne reste aucune trace.

La liste que Lydia Flem dresse des archives trouvées chez ses parents est exhaustive et donne une idée assez précise de ce que peuvent receler les archives d’une famille : carnets de santé aux faire-part en passant par les plans de la maison ou la correspondance familiale, elle passe en revue les nombreux documents qui permettent de rentrer dans l’intimité d’une lignée montrant ainsi à son lecteur combien ces traces de vie sont précieuses pour reconstituer l’histoire familiale.

Devant le traumatisme de la perte de ses parents, il est bien difficile de se résoudre à se séparer de ses archives. Certaines sont jugées trop intimes pour être livrées aux regards étrangers mais d’autres éclairent des tranches de vie et s’en séparer au profit d’un service d’archives qui en aurait la garde, c’est encore faire vivre ceux qui les ont constituées. C’est cette belle mission de gardien des mémoires individuelles et collectives qui donnent une responsabilité et un sens particulier à notre beau métier d’archiviste.

Sonia Dollinger

All Clear est la suite directe de Black-out, ouvrage de science-fiction de Connie Willis dont nous avons déjà parlé sur ce blog. A la fin de Black Out, nous avions laissé trois historiens du futur, Mérope, Polly et Michael coincés en plein Blitzkrieg pendant la Seconde Guerre mondiale, tentant à la fois de retrouver le chemin du futur et de survivre au milieu des rues de Londres détruites en plein bombardement.

allclearTout en cherchant un moyen de retourner au XXIe siècle, les trois personnages doivent faire très attention de ne pas trop interagir avec les Londoniens de 1940 pour ne pas modifier le futur par des actions inconsidérées. Pourtant, il faut bien vivre au quotidien et les personnages s’attachent aux gens qu’ils côtoient et rencontrent même des personnalités qui changeront l’histoire de la guerre.

Comme le volume précédent, All Clear est un titre très prenant dans lequel Connie Willis réalise une description assez réaliste du Londres du Blitz et offre un ouvrage bien fichu sur les voyages temporels. L’ouvrage est facilement trouvable en poche chez J’ai lu.

Et les archives dans tout ça ??

Pour pouvoir rentrer, les trois historiens recherchent leurs congénères qui auraient pu, eux aussi, voyager à la même époque qu’eux afin de pouvoir profiter de leur portail temporel, le leur ayant été visiblement endommagé. C’est ainsi que Mike tente de retrouver un historien travaillant dans un aérodrome. Le jeune homme se fait embaucher comme reporter et peut ainsi farfouiller « aux archives de l’Express pour regarder les vieux numéros à la recherche de noms d’aérodromes ».

De nombreux passages de l’ouvrage montrent les personnages effectuant des recherches dans les archives des journaux, sans doute moins inaccessibles que celles des services publics plutôt perturbés en temps de guerre.

Afin de se rassurer sur leur devenir et ceux des autres historiens, les trois amis explorent les archives en quête d’acte de décès qui pourraient les concerner eux ou leurs proches. Les archives sont, pour eux, la seule façon, de se confronter à la vérité.

All Clear montre également que les archives ne sont pas épargnées par les ravages de la guerre : « la bombe de précision qui avait vaporisé Saint-Paul avait aussi détruit les archives du Comité d’évacuation« . Les conflits sont dévastateurs pour les vies humaines mais aussi pour les informations historiques que les archives contiennent. Nous savons bien que l’histoire que nous écrivons est tributaire du matériau archivistique dont nous disposons et que les conflits provoquent des pertes archivistiques considérables. Ici, l’historien du XXIe siècle tentent de combler les lacunes par l’interview de témoins de l’époque concernée et donc par la constitution d’archives orales dont on sait combien elles peuvent être sujettes à caution.

Enfin, l’historien pose la question de la fiabilité des sources : « j’aurais du vérifier en croisant avec d’autres archives historiques » se demande l’un d’entre eux montrant la nécessité de toujours confronter plusieurs versions d’un même fait. Il énumère par la suite plusieurs dépôts dans lesquels il doit se rendre : « les archives du musée (…)celles du British Museum. Et les archives nationales. Et celles du Times, du Daily Herald, de l’Express. » Ce passage évoque différents types de sources, publiques et privées, qui peuvent se compléter avec bonheur.

Recherches historiques, croisement des sources, constitution d’archives orales, All Clear évoque de nombreuses préoccupations des chercheurs en Histoire. Il n’est toutefois nulle part question de ceux qui en sont les gardiens, aucun archiviste n’est mentionné dans ce livre. Mais l’essentiel n’est-il pas que les archives procurent une fois encore les réponses que cherchent nos héros ?

Sonia Dollinger

labyrinthe_1Le Labyrinthe du silence est un film dramatique coécrit et réalisé par Giulio Ricciarelli, sorti en 2014, d’une durée de 120 minutes. L’histoire se passe dans la ville de Francfort-sur-le-Main en 1958. Un jeune procureur, répondant au nom de Johann Radmann se désespère d’être abonné aux affaires courantes, voit son existence professionnelle bouleversée. Grâce à un journaliste et à l’un des amis de ce dernier, un rescapé des camps de la mort, il découvre des documents compromettants contre d’anciens SS ayant exercé à Auschwitz. Radmann va donc mener l’enquête durant plusieurs années. Malgré les embûches continuelles de sa hiérarchie et l’hostilité quasi générale, il parviendra à traîner devant les tribunaux 22 membres de la direction du camps d’Auschwitz, dans ce ce que l’on a appelé le « second procès d’Auschwitz », qui se déroula entre décembre 1963 et août 1965.

I. Formes

1. Des archives sous domination des vainqueurs : le Centre de Documentation Américaine de Berlin

Commençons maintenant à étudier la question des archives dans ce film. La notion y est très présente, car on est dans le cadre d’un procès, on veut juger des personnes pour tels ou tels actes, d’où le recours à des pièces d’archives. En effet, le procureur Radmann s’intéresse à l’histoire de plusieurs soldats allemands, qui pendant la guerre, ont servi dans le camp d’Auschwitz, et qui n’ont pas été jugés auparavant pour ce fait. Il veut donc accéder aux archives du camp d’Auschwitz, et, première surprise, enfin si l’on veut : notre personnage va s’adresser au Centre de Documentation Américaine de Berlin.

labyrinthe_2Ici, se pose avec acuité la question de la dénazification de l’Allemagne. Lorsque Johann entreprend des recherches, il ne trouve nul renseignement dans les tribunaux de son propre pays sur les personnes suspectées et les périodes concernées. Ex : « Écoutez ça, je me suis procuré le dossier de ce fameux Schultz, et effectivement, de 1939 à 1945, il est complètement vide. (…) Après 45, les Américains ont confisqué des centaines de milliers de dossiers. Les alliés ont procédé à la dénazification de l’Allemagne ». D’une part, il se heurte au silence des administrations car, tout le monde le sait, beaucoup de nazis mènent une vie parfaitement normale, comme si rien ne s’était jamais passé. La machine judiciaire et la police sont encore contrôlées par d’anciens partisans du régime, et les jeunes enquêteurs ont toutes les peines du monde à obtenir leur coopération dans la traque et l’arrestation de criminels qui se croient intouchables.Le seul officier de police qui l’aide et lui fournit quelques informations sera mis à pied. Autre exemple : lorsque Radmann présente un ordre écrit à un responsable de la police, celui-ci n’hésite pas à plier le papier en quatre et à en caler une table. Même, dans les rangs de la justice, Radmann n’est pas le bienvenu. Les propres collègues de Radmann se moquent doucement de son entêtement à vouloir faire resurgir un pan du passé que l’Allemagne aimerait vivement laisser de côté.

Mais outre ce désir d’oubli, l’Allemagne, tout simplement ne possède plus aucune archive sur le sujet. Est-il utile de rappeler ici que dès 1945, l’Allemagne est occupée par les forces alliées : le pays est séparé en 3 zones, et Francfort, est située dans la zone américaine. D’autre part, on sait que les différentes forces qui ont libéré les camps de concentration et d’extermination ont sauvegardé précieusement, comme des trophées de guerre, les archives que les nazis n’avaient pas eu le temps de supprimer. Ainsi, c’est presque tout naturellement que Johann Radmann s’adresse au Centre de Documentation Américaine de Berlin.

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Elles lui sont tout d’abord interdites d’accès : « désolé mais le centre de documentation n’est pas ouvert au public »: ce sont les archives de l’armée américaine. Ce n’est guère une surprise : ce sont les autorités d’occupation qui ont dirigé les premières opérations de dénazification (1945-1949). Les raisons d’une telle situation tiennent sans doute au peu de confiance qu’ont les Américains – c’est du moins ce que déclare à Johann, et, sur un ton moqueur, l’officier responsable du Document Center – dans un peuple qui, après avoir acquiescé à Hitler, serait encore prêt à se jeter dans les bras de Staline « il était nazi, vous étiez tous nazis. Et maintenant à l’Est, ils sont tous devenus communistes. Vous alors les Allemands, si demain les Martiens débarquaient sur la Terre vous deviendrez tous des petits hommes verts ».

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On est en 1958 et le danger n’est plus le fascisme mais plutôt le communisme. Il y a une appropriation des archives par les forces alliées, et ainsi, la dépossession de l’Allemagne de ses propres services d’archives sur la période nazie. Ceci a entraîné le fait que les Allemands ont douté de cette histoire créée par les forces alliées, allant même jusqu’à remettre en cause le système concentrationnaire : « Les vainqueurs refont l’Histoire » lui dit-on, au détriment des vaincus. Certains de ses collègues insistent sur le fait que l’Holocauste ne serait rien de plus que de la propagande américaine

2. Des archives étouffantes

Outre, ces éléments de contextualisation, intéressons nous maintenant à la mise en scène de ces archives.

Il y a une esthétique toute singulière dans ce film, quand il s’agit de filmer cette masse d’archives : l’archiviste l’explique clairement : il y a là, sous ses yeux des kilos de paperasse contenant des informations sur des dizaines de milliers de soldats nazis (dont 8000 en fonction à Auschwitz). Il y a plus de 600 000 dossiers, qui dorment dans les archives américaines – bref, la tâche est titanesque. Dans ce dédale d’étagères remplies à ras bord de fiches, photos et autres documents, il prend conscience de la tâche qui lui incombe.. Et ce que l’on voit clairement, c’est que ces archives, ces documents de toutes sortes n’ont jamais été ouverts, et encore moins triés.

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A première vue, cela apparaît comme étouffant, asphyxiant, suffocant. Cet attrait pour une esthétique sombre, étouffante, est caractéristique de tout le film. Ce film a une atmosphère très froide, la plupart des scènes se déroulent dans des corridors, des sous-sols, des salles d’archives. À ce titre, cette scène où le personnage de Radmann marche d’un pas lent à travers les rayons surchargés de dossiers des camps conservés par les nazis est troublante de réalisme. Chaque décor pèse sur les personnages comme une chape de plomb et chaque espace devient une menace. Ici, le personnage semble noyé dans les archives : ce sont autant la masse que l’horreur dont font état ces documents qui nous donne ce sentiment d’oppression. Ces dernières sont magnifiquement filmées de façon à ce qu’elles donnent une impression de barreaux, d’emprisonnement. Fritz Bauer aura prévenu son jeune collaborateur : « Vous entrez dans un labyrinthe, ne vous y perdez pas !« 

II. Fonds

1. Des archives à caractère de preuves : prouver qu’Auschwitz était une machine concentrationnaire

Intéressons-nous maintenant, dans une deuxième partie, aux fonds d’archives que Johann Radmann trouve dans ce centre d’archive américain et aux usages qu’il compte en faire. On le sait, on est dans une machine judiciaire, et l’ambition est claire : un jeune procureur, Johann Radmann, décide de faire juger, pour la première fois sur le sol allemand, d’anciens SS ayant servi à Auschwitz. C’est un procureur fictif, la figure de Johann Radmann est librement inspirée de trois procureurs « historiques », est chargé de préparer l’acte d’accusation contre plusieurs membres de l’administration du camp d’Auschwitz. Si le film s’articule autour du procureur Radmann, on remarque largement la place prise par Fritz Bauer. Juriste éminent, membre du SPD depuis 1920 et considéré comme juif par les nazis, Fritz Bauer a été arrêté dès mai 1933 puis exclu de la fonction publique. Ayant réussi à s’enfuir au Danemark puis en Suède, il rentre en 1949 après la création de la RFA et réintègre la magistrature. Son combat obstiné pour rendre justice aux victimes du nazisme générera hostilité et haine de la part de ses collègues et de tous les partisans d’une amnésie générale (c’est la ligne générale mise en place par Adenauer) : « Dès que je sors du palais de justice je me retrouve en territoire ennemi » dit-il dans le film.

On est dans le domaine judiciaire, pour ce faire, on doit faire une enquête, et qui dit enquête dit preuves. Ainsi, dans ce film, les archives vont endosser ce rôle de preuve car le savoir sur la machine concentrationnaire est proche de zéro, Mais pas preuve pour l’écriture d’une histoire, mais le rétablissement de la vérité et la sanction de plusieurs SS qui avaient, jusqu’alors échapper à la justice, et qui n’avaient pas répondu de leurs actes à Auschwitz : Fritz Bauer lui rappelle d’ailleurs que 8000 SS et 200 surveillantes SS étaient en charge à Auschwitz pendant la période du camp était en fonctionnement. « Alors qui sont les suspects ? Tous, tous les soldats du camp ».

Quels types d’archives : car Johann Radmann fonce dans sa mission en faisant parler les archives, certain que ce qu’il défend est juste. Sa mission est d’accumuler des preuves et la découverte de documents nominatifs faisant état d’exécutions sommaires dans le camp, découvert chez son ami Simon Kirsch : liste de SS ayant servi à Auschwitz : archive privée qui constitue le point de départ de l’enquête. La plupart des anciens SS n’ont pas pris la peine de changer d’identité et Radmann les localise lui-même en consultant les annuaires téléphoniques. Types d’archives : listes des SS + photographies des camps pendant la rampe de sélection.

2. Mais, des archives incomplètes : le recours aux témoignages

Mais ces archives matérielles, écrites ne suffissent pas. En effet, au delà de sa recherche au Centre de Documentation ou il va dépouiller des km d’archives, le procureur organise des entretiens avec des victimes de la Shoah à Auschwitz, afin que ces derniers racontent ce qu’il y ont vécu et incriminent des hommes. Ces témoignages deviennent alors, le jour du procès, des archives orales.

En effet, le procureur parvient en effet à organiser des auditions avec des rescapés du camp de concentration. Hermann Langbein, secrétaire général du Comité international d’Auschwitz l’aide à rencontrer des témoins. Ce qu’il faut au procureur ce sont des noms, des témoins, des preuves de cruauté dépassant l’obéissance aux ordres. Il va donc entendre des dizaines de survivants qui vont lui raconter l’horreur. C’est un des moments les plus forts du film -les témoins racontent et on entend seulement le son de la musique classique. Il n’y a pas besoin de mots, les émotions se traduisent par les gestes et visages horrifiés du jeune procureur et sa secrétaire. Le prix de ces dépositions est immense.

III. Analyse

1. L’Allemagne face à son passé : réparer les oublis de la mémoire

Maintenant, dans cette troisième partie, nous allons essayer d’analyser ce que veulent dire ces archives, pas au sens de leur contenu, on a très bien compris, qu’elle consistait à éclairer d’une façon précise et nouvelle, le système concentrationnaire nazi, et en l’occurrence, le système du camp d’Auschwitz. Non, ici, nous nous attarderons sur ce que cette ouverture, même partielle, pour l’élaboration d’un procès, veut dire, signifie de cette Allemagne de cette fin des années 1950.

C’est l’époque du miracle économique en RFA, du soi disant essor des classes moyennes. En outre, l’époque est à la réconciliation et peu veulent voir les meurtres commis sous le IIIe Reich. A Nuremberg, seuls 150 nazis ont été condamnés par la justice des Alliés. Alors que certains le poussent à oublier le passé ou carrément le nient, le film montre très clairement que l’affaire a été portée contre vents et marées par le procureur général de Hesse, Fritz Bauer et son équipe, dans un pays très largement hostile à tout examen du passé et solidaire des anciens criminels. Ainsi, Radmann ne voit dans cette Allemagne des années 1960 que des nazis ou des enfants de nazis. Radmann est en outre, comme son chef Fritz Bauer, opposé aux souhaits du chancelier Konrad Adenauer de tourner la page.

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Aussi, questionnement du passage d’une génération ou d’une autre ; Radmann a 30 ans. « Pourquoi m’avoir choisi pour traiter cette affaire ?« , s’exclame Radmann. « Parce que vous êtes né en 1930« , lui rétorque Fritz Bauer. Il n’était encore qu’un enfant lors de la 2nde Guerre Mondiale, et réclame la vérité à ses parents.  » Est-ce vraiment utile que tous les jeunes Allemands se demandent si leur père était un meurtrier pendant la guerre ? » L’œuvre explore aussi les relations entre pères et enfants nés en Allemagne dans les années 1930. Les membres de cette nouvelle génération avaient tant de questions qui n’ont pas été posées ou sont restées sans réponse. Le film présente ce travail comme une prise de conscience, par Radmann, de ce que fut le système criminel nazi, de la découverte du camp d’Auschwitz (dont le nom même est inconnu !). Le film se double d’une introspection familiale, le mythe du père antinazi s’effondrant à la lecture des archives. Radmann, auquel sa mère lance que son père était aussi membre du parti nazi, sera atterré en apprenant que Gnielka, son compagnon de lutte a, lui aussi, servi à Auschwitz… Plus le film avance et plus le personnage du jeune procureur se montre obsédé par sa mission. « Les Allemands devront porter à jamais des vêtements noirs« , résume le héros qui est convaincu que les Allemands doivent se repentir face aux actes commis à Auschwitz au lieu d’avancer comme si de rien n’était.Transmission d’une mémoire vraie aux jeunes générations. Ce sont ces générations-là et les suivantes qui feront la nouvelle Allemagne, d’où le désir d’avoir accès à la vérité, et finalement affronter la réalité.

2. La mise en place du Second Procès d’Auschwitz : la justice contre l’oubli

Au niveau factuel maintenant, on sait que l’ouverture et l’exploitation juridique de ces archives nazies, concernant Auschwitz ont permis la mise en place de ce qu’on a appelé le Second Procès d’Auschwitz, ou procès de Francfort, qui s’est tenu entre octobre 1963 et août 1965, après cinq années d’enquêtes. Le film s’achève au moment où Radmann et les procureurs s’apprêtent à entrer dans la salle d’audience, c’est la fin de l’instruction et l’ouverture du procès, considéré par les historiens comme « décisif dans l’histoire de la mémoire du nazisme en Allemagne » (Guillaume Mouralis). On est après les procès de Nuremberg et plus récemment le procès d’Eichmann en 1962 qui avait été jugé en Israël plutôt qu’en Allemagne : d’ailleurs, dans le film, Radmann déplore ce fait.

En effet, le droit est très présent dans le film. C’est un aspect essentiel pour comprendre la manière dont la justice et les procès travaillent le passé nazi. Le droit applicable et appliqué est le droit pénal ordinaire. En raison en effet de l’absolutisation du principe constitutionnel de non-rétroactivité de la loi pénale, les criminels nazis ont été jugés sur la base du droit en vigueur au moment des faits, soit le code pénal de 1871 en partie remodelé par le régime nazi lui-même. Ainsi, les catégories de Nuremberg comme le crime contre l’humanité n’ont jamais été reçues en Allemagne de l’Ouest. Du coup, le dévoilement auquel a donné lieu l’affaire et le procès d’Auschwitz s’est opéré suivant une grille de lecture particulière du nazisme et du génocide favorisant une interprétation des crimes en termes de délinquance et de conduite anomique.

Objectif d’organiser le procès de tous les participants même les plus ordinaires, de « tous ceux qui ont participé et qui n’ont pas dit non« . Fritz Bauer assigne une mission pédagogique fondamentale au procès : comme on ne pourra jamais traduire en justice tous les criminels (rien qu’à Auschwitz, il y eut 8000 SS et 200 surveillantes-SS), il convient de faire en sorte de faire un procès groupé qui évite le morcellement et la répétition des témoignages et surtout qui mette en évidence l’organisation méthodique et rationnelle de la solution finale. Au procès, les 22 accusés représenteront toutes les fonctions du camp : du Kapo au commandant du camp, mais également des médecins, des infirmiers, un chef de bloc ou de simples gardes. Ainsi que le mentionne le générique de fin, ce procès eut 183 jours d’audience et a rassemblé 360 témoins venus de 19 pays différents, dont 211 survivants d’Auschwitz. Seulement 22 accusés ont comparu, sur les 6 500 individus qui encadraient le sinistre camp. Six ont été condamnés à vie, les autres à des peines limitées – et même trois acquittés faute de preuve. Ils n’occupaient pas, pour la plupart, des postes stratégiques dans la hiérarchie du camp… . Ce procès permettra de juger 22 personnes ayant perpétré des meurtres de leur propre volonté à Auschwitz (ils ne pouvaient pas être jugés pour meurtre au premier degré s’il provenait d’un ordre). Aucun accusé n’a montré le moindre signe de remords… Ce procès fit que l’Allemagne fut le premier pays à poursuivre ses propres criminels de guerre lors du procès Auschwitz. Des Allemands jugeant des crimes réalisés par des Allemands, et non par les Alliés.

Conclusion

Discrètement le film pose des questions essentielles : où passe la frontière entre le refus et l’obéissance ? Jusqu’où l’obligation de respecter les ordres peut-elle aller ? Un État peut-il survivre sur un mensonge ? Enterrer le passé est-il la solution pour aller de l’avant ? L’oubli est-il sain ? Comment un pays si largement acquis au nazisme peut-il faire pour se regarder en face ? La jeune génération doit-elle savoir qu’elle est issue d’une génération de salauds ? Doit-on effectivement suspecter chaque Allemand du pire ? Le labyrinthe du silence ne répond pas forcément à toutes ces questions mais il interroge.labyrinthe_7

Proche de la réalité historique, le film revient sur ce médiatique procès à portée matérielle et mémorielle. Les archives, ici, de par la justice, vont avoir une porté mémorielle certaine. Les archives sont l’élément clef du film : le film s’ouvre puis se referme sur le même petit chariot qui transporte une masse d’archives, du centre de leur stockage au palais de justice, qui va les étudier à ses fins : le procès de Francfort.

Le réalisateur Giulio Ricciarelli assume une visée mixte, fictionnelle et documentaire à fois. Cette double ambition est caractéristique du courant « historique » du cinéma allemand (La vie des autres, Hannah Arendt, D’une vie à l’autre…).

Julie Vavon