Articles Tagués ‘Science-fiction’

Enslaved : Odyssey to the West est un jeu-vidéo d’action aventure sorti en 2010 sur PC, Playstation 3 et Xbox 360. Il est développé par le studio Ninja Theory (Heavenly Sword, DmC : Devil May Cry, HellBlade : Senua’s Sacrifice) et scénarisé par Alex Garland (scénariste de 28 jours plus tard et de Dredd version 2012). Le scénario est inspiré du roman chinois La Pérégrination vers l’Ouest, qui a aussi inspiré le manga Dragon Ball .

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Quelle est l’histoire ?

150 ans après une guerre apocalyptique, les rares humains tentent de survivre face aux machines tueuses et d’échapper aux esclavagistes. Nous suivons Monkey, qui s’échappant d’un vaisseau esclavagiste, rencontre Trip. Cette dernière prend le contrôle de la couronne d’esclave de Monkey et lui propose un marché : il l’aide à rentrer chez elle puis elle le libérera de cette couronne. Ainsi commence l’odyssée de Trip et Monkey.

Et les archives dans tout ça ??

Les explications qui suivent vont dévoiler toute l’intrigue et la fin du jeu. Partez si vous souhaitez le faire. [SPOIL]

Lors du voyage, Monkey est pris de maux de tête soudains. Il est assailli par des images qui lui sont inconnues, provenant de la couronne esclavagiste, des images d’un passé lointain. A leur arrivée chez Trip, cette dernière réalise que les habitants de son village ont été raflés par les esclavagistes de Pyramide. Monkey et Trip décident donc de partir afin de libérer les esclaves.

Après avoir traversé nombre de dangers, Trip et Monkey atteignent Pyramide. Ils y découvrent des esclaves en transe sous l’effet de leurs couronnes pilotées par une drôle d’entité. Cette dernière se fait appeler « Pyramide » (comme c’est original) et explique à Trip et Monkey sa véritable nature. Il affiche alors un grand écran son visage (incarné par Andy Serkis) et indique être le rassemblement des souvenirs d’un homme qui a vécu avant la Grande Guerre et l’Apocalypse. « Mais je ne suis pas que des souvenirs, je ne suis pas que des archives » leur explique-t-il.

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Il se conçoit comme la solution à la peine du monde, car les humains vivent cachés et dans la désolation. Grâce aux archives de Pyramide, les hommes peuvent vivre dans une simulation du passé, qui leur apporte joie, bonheur et sécurité. Monkey le vagabond se laisse séduire, mais Trip refusant un monde l’illusion, détruit la connexion entre l’entité et les machines de contrôle, réduisant la simulation de Pyramide à néant.

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Si le thème des archives du monde d’avant est un motif récurrent dans ce type d’œuvre post-apo, on aborde ici un angle intéressant : les archives comme vecteur de nostalgie et de passéisme. Qui n’a pas connu un proche qui ne garde ni photos ni papier, indiquant ne pas vouloir « rester bloqué dans le passé » ou « ne pas être nostalgique », et ainsi détruire des choses considérées comme « inutiles » ? Le rapport aux archives nous renseigne sur le lien de chacun à la mémoire qu’elle soit individuelle et collective. Et comme tous rapports, il peut tomber dans une situation d’extrême, de nostalgie, de passéisme et de glorification avec le fameux adage populaire « C’était mieux avant ».

Marc Scaglione

Blade Runner 2049 est un film de science-fiction américano-canadien sorti en 2017. Réalisé par Denis Villeneuve, il est scénarisé par Ridley Scott et Hampton Fancher, scénaristes de Blade Runner, film culte de 1982, assisté de Michael Green (Logan, Alien Covenant). Le premier film était lui-même une adaptation libre du roman de Philippe K. Dick Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?.

Quelle est l’histoire ?

La société s’est effondrée après un blackout dans les années 2020. La Wallace Corporation a émergé des décombres et a acheté les restes de Tyrell Corp., fabricant des réplicants. Nous suivons K, réplicant Nexus-9, modèle obéissant, dont l’objectif est de traquer les Nexus-6 survivants pour les tuer.

Et les archives dans tout ça ??

Après avoir tué un Nexus 6, K. découvre un squelette. Il s’avère que c’est celui d’une réplicante qui a donné la vie, alors que c’était considéré comme impossible. On demande à K. de retrouver l’enfant et de l’éliminer car si la vérité était sue, cela provoquerait le chaos.

K. se rend donc aux archives de la société Wallace, qui conservent les archives de Tyrell Corp. L’archiviste, personnage pas assez important pour avoir un nom, guide K. dans le dédale des archives à la recherche du dossier de fabrication de la réplicante.

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Les vastes archives de la société Wallace

Il en profite pour expliquer qu’il reste peu d’archives de cette époque, car le black-out a supprimé toutes les données informatiques de la planète,

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Les archives disparues

il n’y a que le papier qui a survécu, ce qui étonne l’archiviste lui-même… Il indique aussi que tout était stocké sur CD à l’époque. C’est donc un discours un peu confus !

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Les supports sont fragiles

Finalement le dossier ne donne rien, l’assistante du président Wallace prend le relais et conduit K. dans une petite salle privée appartenant au président. Elle informe K. qu’il a de la chance car Wallace est « entasseur ». Il accède ainsi à une salle de conservation d’archives, il s’agit des repères-mémoires, les archives des interrogatoires par les blade runner sur les anciens modèles Nexus. K. découvre ainsi Deckard.

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Les repères-mémoires

A noter quand même que dans cette entreprise, la conservation des archives n’est pas toujours entre les mains de l’archiviste, le Président se permet de prélever certaines archives pour ses collections… Pas simple cette gestion.

K. consulte ensuite les archives ADN (au commissariat probablement), mais il ne retrouve rien en utilisant les mots-clefs car tout date d’avant le black-out. Il consulte manuellement les archives restantes sur microfilms jusqu’à trouver deux résultats d’enfants confiés à l’orphelinat. K. se rend donc à l’orphelinat, le directeur consulte les registres papiers qui sont entassés sans soin dans un bureau. Mais cela s’avère finalement être une impasse puisque les pages qui intéressent K. ont été arrachées du registre.

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Les archives entassées de l’orphelinat

Fil rouge, les archives sont essentielles à l’enquête et permettent au héros d’avancer. Même si sa mission initiale est de supprimer toute trace de l’enfant, on réalise vite qu’il n’y a plus de trace à supprimer. En effet, les archives sont fragiles et on en voit de multiples causes : le support numérique d’abord, hantise des archivistes à cause des risques de disparition ; la mauvaise gestion des archives, puisque le PDG extrait les archives qui lui plaisent pour ses collections ; une absence d’indexation, obligeant à faire des recherches fastidieuses, repoussant la majorité des chercheurs ; et enfin la destruction volontaire, car le support papier plus pérenne peut être déchiré et détruit.

Le film offre donc un beau portrait de la fragilité de la mémoire et des archives !

Marc Scaglione

200px-Roger_Zelazny_Phillip_K._Dick_Deus_IraeDeus Irae est un ouvrage écrit à quatre mains par deux poids lourds de la science-fiction américaine : Philip K. Dick (Le Maître du Haut-Château) et Roger Zelazny (Cycle des Princes de l’Ambre, Cycle de Francis Sandow), publié en 1976 aux États-Unis et en 1977 en France.

Carlton Lufteufel, responsable du programme américain des armes nucléaires, a provoqué un holocauste atomique qui a ravagé le monde. Une partie des survivants a alors créé une nouvelle Église : si le monde a été détruit, c’est que Dieu n’est pas amour, mais colère. Et Carlton en est son incarnation, initiateur du châtiment divin. Tibor MacMasters, peintre handicapé sans bras ni jambes, réputé pour son travail de grande qualité, est engagé par l’Eglise de la Colère pour retrouver et faire le portrait de Carlton Lufteufel. Le roman suit cette quête.

Et les archives dans tout ça ??

Le mot « archives » n’apparaît pas dans le roman tel quel. L’originalité de l’ouvrage est d’évoquer le rôle des archives et comment la perception de ce rôle peut influencer la politique, et par conséquent le destin du monde. Je m’explique.

En prévision de l’apocalypse, les États-Unis avaient mis en sécurité les savoirs jugés fondamentaux, « des micro-documents enfermés dans des capsules à l’épreuve du temps et enfouis à plusieurs kilomètres de profondeur». La théorie prédominante avant Carlton Lufteufel était la théorie du nombre : pour qu’une nation survive, il faut un certain nombre de survivants pour la faire fonctionner. Carlton Lufteufel en 1983, dans un discours intitulé « Contre-vérité arithmétique », dénonce cette théorie : l’identité d’une nation n’est pas liée à l’identité des individus mais aux savoirs et notamment aux savoir-faire de celle-ci. Il suffit de conserver ces savoirs de telle manière que les survivants puissent les utiliser, quel que soit leur nombre. Convaincu par cette théorie, Carlton déclenchera l’apocalypse. Mais l’avenir lui donnera tort, car les survivants ne récupéreront pas ces archives, trop occupés à « cultiver le sol pour y récolter de quoi les maintenir en vie ».

Bien que court, ce passage est intéressant. Il pose la question de la perception du rôle des archives : considéré comme le cœur de la nation, leur conservation et leur accessibilité est suffisant pour assurer le fonctionnement, la survie et la renaissance de la susdite nation. Les archives sont donc considérées comme essentielles. Mais la théorie de Carlton se mord la queue : en effet à quoi sert-il de conserver, s’il n’y a plus personne pour consulter ces documents ?

Marc Scaglione

Soleil vert est un ouvrage d’Harry Harrison dont le titre original est Make Room ! Make Room ! Cette oeuvre de Science-fiction paraît aux Etats-Unis en 1966 puis en France en 1974. Il sert de base à Richard Fleischer pour son film sorti sur les écrans en 1974 mais les deux œuvres sont assez différentes.

Quelle est l’histoire ?

Soleil_VertEn 1999, la planète est exsangue : la surpopulation a provoqué la raréfaction de toutes les ressources entraînant le rationnement drastique de la nourriture et de l’eau. Les gens s’entassent dans des logements trop petits et insalubres. De nombreux individus n’ont même plus de logement et meurent de faim et de froid dans l’indifférence générale tandis que les émeutes de la faim se multiplient et que s’affrontent partisans et adversaires du contrôle des naissances. Andy Rush, policier de son état, est chargé de mener l’enquête après le meurtre de Mike O’Brien, un riche homme d’affaires aux activités un peu troubles.

Et les archives dans tout ça ??

Tandis qu’Andy est à la recherche du meurtrier de Mike O’Brien, le gardien de l’immeuble de la victime se rappelle avoir vu un jeune coursier d’origine asiatique apporter un télégramme à Mike peu avant son décès. Andy remonte sa piste jusqu’à la Western Union, la firme chargée de distribuer les télégrammes. Le policier s’adresse alors au régulateur, monsieur Burgger, qui le reçoit de manière fort désagréable : « Ecoutez monsieur, je ne peux pas me souvenir de chaque télégramme que j’expédie. On a plein de boulot ici, et on ne tient pas d’archives. Un télégramme est reçu, distribué et accepté, et on en a fini avec lui. »

Voilà une entreprise bien étrange qui ne garde aucune trace de son activité et ne peut donc absolument pas retracer son historique en cas de litige. La Western Union semble être dans une notion d’immédiateté sans porter aucune attention à conserver le moindre document. Cela a de quoi surprendre lorsqu’on sait qu’elle utilise des coursiers avec un turn over important et que par elle transitent des informations qui peuvent parfois avoir une réelle importance. On est bien loin des normes ISO actuelles qui certifient la sécurité et la traçabilité des informations ! On voit donc que dans un monde déliquescent, la notion de service de qualité a bel et bien disparu.

Les archives apparaissent un peu plus loin lorsqu’Andy a recueilli les empreintes du meurtrier d’O Brien dont il sait désormais qu’il s’agit d’un jeune asiatique qui a travaillé comme coursier pour la Western Union. Soupçonnant qu’il puisse s’agir d’un réfugié politique venu de Formose, Andy n’a plus d’autre choix que d’aller consulter les cartes d’empreintes digitales établies lors de leur entrée aux Etats-Unis. Andy n’est pas ravi : « je vais probablement me retrouver toute la nuit enterré dans cette putain de cave« , parce que oui, vous l’aurez compris, les archives sont évidemment à la cave… Le calvaire d’Andy n’en est qu’à son début : comme aucun archiviste ne gère ce lieu, les dossiers d’empreinte sont dans le plus grand désordre, chaque enquêteur se servant allègrement et les reposant sans aucun sens du classement. Evidemment, l’air est irrespirable car il est « saturé d’une poussière presque trop épaisse pour respirer ». Andy passe donc des heures à éplucher chacune des fiches avant, enfin, de trouver la bonne.

Malgré les difficultés liées au désordre créé par la consultation anarchique des fiches, c’est bien dans les archives qu’Andy retrouve l’information capitale qui lui permet d’identifier le meurtrier qu’il recherchait. La machine policière peut désormais se mettre en marche.

Sonia Dollinger

Gagner la guerre est le premier roman de l’auteur Jean-Philippe Jaworski qui s’est auparavant illustré dans les jeux de rôle et les nouvelles de fantasy. Cet ouvrage, sorti en 2009 chez Les Moutons Électriques, est récompensé par le Prix Imaginales du roman francophone au Festival d’Epinal. Gagner la guerre est également disponible en édition folio. Je profite de l’occasion qui m’est donnée pour remercier Justine, libraire chez Decitre Confluences qui m’a conseillé cette lecture passionnante.

Quelle est l’histoire ?

Gagner_la_guerreGagner la guerre est le récit du parcours de Don Benvenuto Gesufal, un spadassin aux ordres du podestat Leonide Ducatore qui dirige la République à coup d’intrigues et d’assassinats. Lorsque Benvenuto tue le fils d’un des rivaux de Ducatore, la guerre est déclarée entre les familles et Benvenuto n’a d’autre choix que de s’exiler loin de Ciudalia, la capitale de la République, pour faire oublier ses méfaits. Jaworski présente un univers proche du nôtre, la République de Ciudalia rappelant les intrigues vénitiennes mais le Vieux Royaume ressemble également au monde de Tolkien par moments puisqu’il est peuplé d’Elfes et de magiciens plus ou moins bienveillants. Le récit est à la première personne puisqu’il s’agit du point de vue de Don Benvenuto.

Et les archives dans tout ça ??

La notion d’archives est présente à deux reprises au moins et transparaît tout au long du texte à travers le souci de Benvenuto Gesufal de laisser son témoignage sur ses agissements et sur ces temps troublés que vit la République. Lorsque Benvenuto est en exil à Bourg-Preux, l’une de ses préoccupations est de continuer à coucher son récit sur parchemin et donc de s’en procurer sans trop attirer l’attention. Sachant combien la République est faite de faux-semblants et de mensonges d’Etat, Gesufal tient à ce que sa vision des choses soit consignée et mesure en même temps le danger de sa démarche car son texte viendra sans nul doute contredire les versions officielles de l’Histoire. L’auteur montre ainsi combien croiser les sources est important et combien la préservation des archives du for privé l’est également tant il est vrai qu’elles complètent utilement les archives administratives, quitte à les contredire.

La deuxième mention des archives est le fait du magicien Sassanos qui est, comme Benvenuto Gesufal au service du Podestat. Il a pour ennemie jurée une magicienne de grand talent qui évolue, pour sa part, au sein du clan rival des Mastiggia. Pour mieux comprendre à quel adversaire il se frotte, Sassanos se rend dans « les archives du Palais curial » pour consulter les documents rédigés par un certain Don Lusinga. Intrigué, il note que l’homme utilise des formules désuètes qui dénote de son appartenance à une époque ancienne. Sassanos, sans le savoir, pratique donc la diplomatique, qui lui permet de dater les documents et de comprendre à quelle époque ils se rattachent grâce aux formules utilisées ainsi qu’en étudiant la graphie du rédacteur. Enfin, Sassanos évoque la richesse incommensurable de la Grande Bibliothèque d’Elyssa qui contient non seulement tous les ouvrages des peuples disparus mais aussi « les archives du duc de Bromael », mélangeant ainsi ouvrages et documents d’archives dans un même lieu.

Gagner la Guerre montre donc combien les archives et notamment les témoignages issus du for privé, sont importantes pour une connaissance approfondie d’une époque et des faits marquants qui s’y sont déroulés. L’auteur offre aussi un bel exercice de critique des sources.

Sonia Dollinger