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Introduction

En 1927, la cinéaste russe Esther Choub réalise le premier documentaire ou film de montage dont la technique consiste à intercaler parmi des plans de fiction des vues d’actualités puisées dans les archives. La Chute de la dynastie Romanov met en lumière tout l’art du montage de la cinéaste. Elle s’empare des actualités de l’époque, celles d’une nation neuve, révolutionnaire, forgée dans la sueur, tout en y ajoutant des images de la vie familiale du tsar prises entre 1912 et 1917.

Née en 1894, l’aisance financière de son père (pharmacien) permet à Esther Choub d’intégrer les plus prestigieux établissements scolaires de Moscou. Influencée par les théories marxiennes, elle s’engage aux côtés de la jeunesse prolétaire en 1917. Après la Révolution, Choub s’engage dans le Front Gauche des Arts. Elle y côtoie des écrivains, des dramaturges et des cinéastes d’avant-garde, inscrits dans un courant de pensée que l’on appelle « le factualisme ». Ce courant privilégie un art épuré où l’enquête et le reportage sont valorisés.

En 1921, elle commence sa carrière de cinéaste pour les studios Goskino. Elle s’initie alors au montage en travaillant uniquement sur des matériaux préexistants c’est-à-dire des films étrangers pour la plupart et distribués en URSS. En 1927, Esther Choub réalise La Chute de la dynastie Romanov, répondant à une commande d’État, commémorant le 10e anniversaire de la Révolution d’Octobre. Tôt considéré comme un chef-d’œuvre, La Chute de la dynastie Romanov est l’aboutissement d’un travail hétérogène, esthétiquement et politiquement cohérent faisant surgir des images sélectionnées dans les archives du régime tsariste pour en proposer une lecture « documentarisante ».

Ainsi, ce qui importe, c’est de réfléchir dans une perspective historique aux différents statuts des images d’archives utilisées par Esther Choub. Autrement dit, il s’agira de questionner les différentes formes d’appropriation de l’image pouvant servir à une vision marxiste de l’Histoire.

I) Esther Choub : une faiseuse de fables?

1) Un désir impérieux de filmer le réel.

Dans l’URSS naissante, l’épanouissement du cinéma documentaire s’explique paradoxalement par un contrôle politique stricte sur l’ensemble des studios et de ses membres. Les dirigeants cherchent à produire et diffuser une image d’un pays où prolétaires et paysans s’unissent afin de préserver la révolution sociale de l’hydre bourgeois. La Révolution par l’image s’organise également contre les firmes cinématographiques étrangères. Au même moment, en effet, l’entreprise cinématographique Pathé se rallie aux innovations et aux techniques déployées par les producteurs et cinéastes américains. Les œuvres enregistrées sur pellicules photographiques mettent généreusement en avant des thématiques chères au capitalisme : propriété privée, progrès, industrialisation, libre-marché, concurrence etc. En URSS, l’offensive par l’image (pour ne pas dire, la contre-propagande) se prépare en envisageant le soutien financier de longs métrages. Esther Choub, consciente de vivre un moment historique, use de toutes les potentialités cinématographiques d’alors pouvant servir à l’écriture visuelle du pays. Une écriture qui suscite chez la cinéaste un désir impérieux de filmer le réel. Le montage offre à Esther Choub la possibilité de fixer les processus sociaux en cours et leurs dynamiques tout en les associant de manière cohérente à un passé proche : celui de la dynastie Romanov. La réalisation du film procède donc à des découvertes que la cinéaste fait. Filmer le réel, suppose un travail en amont c’est-à-dire le dépouillement et la recherche minutieuse d’images d’archives -, d’archives filmiques-.

2) Le temps de l’enquête : collecter et trier.

En 1919, commence le temps de l’enquête. Méthodique, Esther Choub tente de repérer tous les matériaux nécessaires à la production de ses montages. Avec la fusion de deux ciné-comités, l’un à Petrograd, l’autre à Moscou, sont réunis un ensemble de fonds constitués pour l’essentiel d’images fixes et animées. Le commissariat du peuple à l’instruction autorise le journal hebdomadaire, Kino-nedelia–dont fait partie Esther Choub, à récupérer plusieurs chutes de pellicule(s) remontant à la période tsariste. Esther Choub et ses collaborateurs lavent et recyclent les pellicules afin de les rendre utilisables pour le montage. Nombreuses sont celles qui présentent la famille impériale en exercice. Sur la première pellicule, Nicolas II passe en revue sa garde personnelle. Sur la deuxième, le couple impérial parade devant la foule moscovite.

II) Lemontage selon «Choub»

1) Respecter la chronologie des événements

Bien loin des films documentaires faisant feu de tout bois de l’image, Esther Choub ne cherche ni à manipuler, ni à déformer les archives filmiques retrouvées. Elle développe son récit en respectant l’évolution historique. Dans La Chute de la dynastie Romanov, plusieurs plans chronologico-narratifs se distinguent.

En effet, la cinéaste raconte les événements qui affectent la Russie entre 1913 et 1917 avec un accent particulier sur l’effort de guerre dans les usines.

Partir des « matériaux bruts », éviter la caricature usuelle du « montage à la russe » postrévolutionnaire, respecter la chronologie, oblige Choub à être attentive aux prises de vues documentant la vie de la cour des Romanov. Les premières minutes du documentaire mettent en lumière le quotidien oisif et festif de la dynastie déchue.

Le dernier stade, si l’on peut dire, de cette trame chronologique est l’irruption des masses prolétaires dans l’espace public. Les hiérarchies sociales sont bousculées au profit d’un tout commun et, en apparence, sans distinction. Choub tente de percer à jour cette nouvelle société indistincte, massive dont les repères spatiaux et physiques ont été désorganisés.

Le film de montage s’achève sur la révolution d’Octobre et sa suite proche voyant les masses et le parti bolchevik occuper les premiers rôles dans l’Histoire naissante de l’URSS.

2) La chute de la dynastie Romanov : un instrument de propagande ?

L’on pourrait, à raison, considérer l’œuvre d’Esther Choub comme un instrument de propagande au service du régime bolchévique. En 1927, à l’occasion du dixième anniversaire de la révolution d’Octobre, Choub présente son film de montage. La dénonciation du régime impérial est alors devenue la règle. Cette interprétation simpliste a laissé dans l’ombre, et ce jusqu’à une période très récente, la véritable entreprise factuelle de la cinéaste. Certes, il serait erroné de dire que Choub ne porte pas un regard matérialiste et marxiste sur les événements. Cependant, et c’est là mon sens toute l’intelligence artistique et esthétique de Choub, le montage ne dénonce pas seulement les affres d’une société impériale laissant de côté les masses. La Chute de la dynastie Romanov est aussi l’écriture d’une histoire visuelle postrévolutionnaire où la violence sociale s’exprime au sein d’une société sans classe, en manque de repères, luttant pour sa survie par un travail harassant.

Pour conclure, en vous faisant grâce du discours disons-le pompeux et ennuyeux du résumé de l’exposé, je vais plutôt tenter de vous expliquer mon choix. Un choix qui, sans doute, s’éloigne de la « culture populaire » comme on l’entend souvent. La « culture populaire », celle des masses, des anonymes, n’appartient pas aux seules années du second XXe. La « culture populaire », et cette interprétation peut évidemment être discutée, naît dans le roman feuilleton c’est-à-dire à l’aune des années 1850-1860.

En outre, si j’ai fait le choix d’étudier brièvement quelques extraits de La Chute de la dynastie Romanov réalisé par Esther Choub, c’est pour sortir d’une zone de confort et surtout de comprendre pourquoi les images dites d’archives sont les reflets d’une certaine expérience passée. Les images d’archives utilisées par Esther Choub n’ont pas de valeur documentaire en soi. Les pellicules retrouvées dans les anciens dépôts des ciné-comités russes sont erratiques c’est-à-dire qu’elles évoluent avec le temps et en fonction des problématiques que la cinéaste pose aux images. En acceptant ce postulat, j’ai tenté de comprendre et d’interroger le devenir de ces pellicules entre les mains d’Esther Choub. Sélectionnées, réutilisées et réemployées pour former un tout filmique cohérant. Manipulées ? certainement pas. Esther Choub n’a ni plus ni moins fait « œuvre de montage » avec une surprenante intelligibilité. Elle a subtilement évité l’écueil de la dénégation alors que le temps du totalitarisme le laissait supposer.

Bathilde Désert-Flabat

Bibliographie – Sitographie

Instrument de travail principal

Esther Choub, La Chute de la dynastie Romanov, film documentaire en noir et blanc, 88 minutes, URSS, 1927.

Articles scientifiques

François Albera, « Le Chute de la dynastie Romanov : De Esther Choub à Chris Marker » [en ligne], La contemporaine, n°89-90, 2008, p. 20-29.

Carine Trevisan, « Laurent Véray, Les images d’archives face à l’histoire. De la conservation à la création » [en ligne], Questions de communication, n°21, 2012, p.310-311.

Ouvrages généraux et spécialisés

Julie Maeck, Matthias Steinle (dir.), L’image d’archives. Une image en devenir, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2016.

Jean-Loup Passek, Le Cinéma russe et soviétique, Paris, éditions du Centre Pompidou, 1992.

Sites internet consultés

http://www.film-documentaire.fr
https://www.centrepompidou.fr
https://www.cinematheque.fr