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Civilizations est le troisième roman de Laurent Binet publié chez Grasset en 2019. Le récit a obtenu le grand prix de l’Académie français. Civilizations est une uchronie qui imagine à quoi ressemblerait une Europe dominée par les Incas.

Quelle est l’histoire ?

En l’an mille, une expédition menée par la fille d’Erik le Rouge quitte le Groenland et arrive sur le continent sud américain. Elle apporte aux populations locales la maîtrise du fer, les chevaux et, après quelques déboires, les anticorps nécessaires pour lutter contre les maladies importées par les Occidentaux. Lorsqu’en 1492, Christophe Colomb débarque à son tour, il est massacré avec ses troupes. C’est alors qu’Atahualpa décide d’entamer un grand voyage vers un nouveau monde et part à la conquête de l’Europe. Arrivé à Lisbonne, il découvre des mœurs étranges et se frotte très vite à l’Empereur Charles Quint. Et si Atahualpa finissait par devenir le maître du continent, que se serait-il passé ?

Civilizations

Et les archives dans tout ça ??

Lorsqu’Atahualpa prépare son expédition vers un continent inconnu, il embarque un certain nombre de personnes. Si, bien évidemment, les troupes armées forment le gros de l’expédition, le narrateur précise : « il sélectionna personnellement les candidats au départ en fonction de leur rang et de leur utilité : la noblesse, les soldats, les fonctionnaires de l’Empire (comptables, archivistes, devins) (…)« . Le rôle des archivistes est donc assez important pour qu’ils soient du voyage, au même titre que les soldats et le personnel religieux, démontrant ainsi l’aspect primordial de garder trace des actions d’Atahualpa.

Un petit échange avec Laurent Binet (que je remercie pour sa gentillesse et sa disponibilité) confirme son intérêt pour les archivistes : « ils sont les dépositaires de la culture inca – et il est possible que parmi eux se trouve le narrateur que je n’ai pas clairement identifié mais dont tout porte à croire qu’il fait partie de l’expédition , tout comme l’ont été les chroniqueurs de Cortes et Pizarro (qui ne savait pas lire) » nous a précisé Laurent Binet laissant planer la possibilité d’un narrateur archiviste pour notre plus grand bonheur.

Lorsqu’ils débarquent en Europe et prennent possession des villes importantes de l’Espagne, comme Salamanque où ils font plus ample connaissance avec le clergé catholique (« les tondus ») dont les Incas notent qu’ils conservent des « feuilles qui parlent » et qu’ils sont à la fois prêtres et archivistes. Les feuilles qui parlent sont une jolie métaphore pour évoquer les archives et les Incas relèvent le rôle d’archivistes des « tondus » ce qui leur confère une certaine importance.

Enfin, le rôle des archivistes auprès d’Atahualpa est précisé un peu plus loin dans le récit lorsque l’Inca doit envoyer un quipu à son frère. Il en confie la confection à son « archiviste personnel » qui avait préparé « l’agencement des noeuds (…) méticuleusement« . L’archiviste joue donc plusieurs rôle : celui de gardien, celui d’historiographe puisqu’il consigne les événements et celui de producteur d’archives, car c’est à lui qu’est confiée la rédaction de messages confidentiels. L’archiviste est donc producteur d’archives et il doit pouvoir conserver des informations confidentielles. L’archiviste est un Kipuka mayoc, une sorte de scribe qui gère les kipus. Selon Laurent Binet, « Les Kipu tenaient lieu de livres de compte et peut-être plus – on se demande encore s’il ne s’agit pas d’une forme de proto-ecriture ou en tout cas de codage qui excède le simple comptage. », c’est ce qu’il montre avec l’archiviste personnel d’Atahualpa chargé d’envoyer une sorte de message codé.

Si l’archiviste apparaît discrètement aux détours de quelques phrases, sa simple présence dans une expédition de grande ampleur, qui va changer la face du monde montre son caractère indispensable. Sa présence est discrète mais efficace et il fait partie des rouages de l’Empire Inca au même titre que les militaires. S’il ne prend pas une part active à la conquête, il en consigne les étapes et sert aussi de secrétaire particulier à l’Empereur. On ne peut que se féliciter que, dans cette uchronie, qui montre une Europe colonisée par un Empire plutôt bienveillant, l’archiviste ne soit pas oublié.

Sonia Dollinger

Mercy, Mary, Patty est un roman de Lola Lafon paru en 2017 chez Actes Sud. L’autrice a été récompensée à plusieurs reprises pour son ouvrage La Petite Communiste qui ne souriait jamais, un titre qui a été traduit en plusieurs langues.

Quelle est l’histoire ?

Mercy_Mary_PattyGene Neveva est une universitaire américaine invitée pour un an en France, dans une petite ville landaise. Elle est chargée de rédiger un rapport pour l’avocat de Patty Hearst, petite-fille du célèbre magnat de la presse, William Randolph Hearst – qui a, entre autres, servi de modèle pour Citizen Kane – enlevée par un groupuscule révolutionnaire dont elle a vite épousé la cause.

Afin de dépouiller les multiples articles de presse et le volumineux dossier qui lui a été confiée, Gene Neveva embauche une jeune étudiante, la timide Violaine, qui se prend assez vite de passion pour l’affaire Hearst et pour Gene Neveva. Toutes les deux vont retracer pas à pas l’étonnant parcours de Patty Hearst.

Avec cet ouvrage, Lola Lafon se livre à une véritable enquête sur Patty Hearst et démontre que les apparences et la réalité ont parfois bien du mal à se démêler.

Et les archives dans tout ça ??

Les archives sont évoquées une première fois lorsque Gene Neveva et Violaine discutent à propos de la thèse rédigée par l’universitaire américaine. Ses recherches avaient, en effet, porté sur le sort de femmes enlevées par des Amérindiens en 1704. C’est après avoir vu une plaque mentionnant l’affaire que Gene s’est rendue « aux archives de Smith » pour y dénicher « une documentation qui n’intéresse plus grand monde« . Certes, cependant, les archives donnent des précisions sur des faits précis qui se sont déroulés au XVIIIe siècle et sans ces archives, cette plaque de rue ne serait finalement qu’une mention courte sortie de son contexte. Fort heureusement, parfois, un fait interpelle un chercheur et le conduit aux archives. Ces dernières donnent d’ailleurs une version de l’histoire moins manichéenne qu’on le souhaiterait : nombre de ces femmes enlevées par les Indiens n’ont pas voulu être « libérées » et ont préféré continuer leur vie avec leur nouvelle famille.

C’est à travers les yeux d’une jeune femme qui fréquente Violaine que les archives vont ensuite réapparaître. Violaine raconte à son élève sa fascination pour Gene Neveva et Patty Hearst. La jeune femme fascinée décide de partir aux Etats-Unis étudier dans l’université où Neveva enseigne. Elle a ainsi accès « aux archives complètes du procès » de Patty Hearst. Elle tombe sur un carton d’archives dans lequel se trouve un film de l’attaque de la banque Hibernia par Patty Hearst et le groupe révolutionnaire dont elle a fini par devenir membre. Comment ce document se trouve-t-il dans un carton d’archives du Smith College ? Mystère, en tous les cas, notre étudiante y a accès sans le moindre problème. Elle accède également aux six cents pages du procès et passe ses journées aux archives et à la bibliothèque. On peut donc constater que l’accès aux archives judiciaires est relativement simple et surtout que ces documents se retrouvent dans des endroits plutôt inattendus. La jeune femme cherche aussi des preuves de la participation de Gene Neveva au procès de Patty Hearst mais les archives semblent indiquer que le rôle de Gene n’était pas aussi important que ce qu’elle a bien voulu en dire. Ainsi, il est toujours bon de confronter le récit autobiographique et les documents d’archives quand cela est possible afin d’avoir une vision plus équilibrée – sinon plus juste – d’un événement.

Enfin, notre étudiante démontre qu’il faut toujours replacer sa recherche dans un contexte. Elle ne se contente pas de consulter les archives du procès mais compulse également des fanzines de l’époque, des quotidiens, des tracts pour mieux s’imprégner du contexte politique et social. Une bonne leçon de méthode pour un chercheur en herbe qui aurait tendance à ne vouloir se contenter que des sources disponibles en ligne…

Un fait marquant, des assertions à vérifier, des recherches universitaires et une plongée dans les archives de l’Amérique des années 1970, les thématiques proposées ici recoupent les préoccupations des chercheurs et montrent l’importance des archives dans une démarche de recherche sérieuse.

Sonia Dollinger