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L’Ordre du jour est un récit d’Eric Vuillard, écrivain et cinéaste français, sorti en 2017 chez Actes Sud. Le titre reçoit le prix Goncourt la même année. La couverture reprend une photographie de Gustav Krupp, un grand industriel allemand.

Quelle est l’histoire ?

Ce court récit de 160 pages évoque les débuts du IIIe Reich et montre plusieurs moments clefs de la montée du nazisme. L’auteur décrit, dans un premier temps, une réunion menée par Göring où vingt quatre grands patrons allemands sont appelés à soutenir financièrement Adolf Hitler. La description des protagonistes est particulièrement juste et glaçante. L’autre moment décrit avec force détails est la préparation de l’Anschluss jusqu’à cette invasion de l’Autriche qui scella le sort du monde. Les acteurs du récit sont étudiés à la loupe et le récit oscille entre humour noir et dénonciation forte d’un capitalisme complice et d’une lâcheté généralisée.

Et les archives dans tout ça ??

L’évocation des archives passe par la description d’une photographie représentant le chancelier autrichien Kurt Schuschnigg. Eric Vuillard en donne tous les détails, même les plus infimes pour nous dire ensuite que personne ne connaît réellement cette photographie dans son entier : « Il faut aller à la Bibliothèque nationale de France, au département des estampes et de la photographie, pour la voir. Celle que nous connaissons a été coupée, recadrée. Ainsi, à part quelques sous-archivistes chargés de classer et d’entretenir les documents, personne n’a jamais vu le revers mal fermé de la poche de Schuschnigg (…) »

Par cette description, l’auteur nous montre combien les retouches, les recadrages ou les manipulations d’archives peuvent fausser l’impression ou les données offertes au chercheur ou au spectateur. Si le romancier parle en termes d’impressions, de sensations, montrant combien la photographie manipulée offre des atmosphères différentes, on peut faire la même réflexion sur la recherche historique : se contenter de documents de seconde main sans aller vérifier la source primaire peut totalement fausser une interprétation et donc le résultat d’une recherche. La vérité semble appartenir aux « sous-archivistes » qui, eux, ont les archives originelles sous les yeux. Le développement de la mise en ligne, les archives photographiques à portée de main devraient résoudre cette problématique, multipliant également les possibilités de retouche et donc de fausser le document originel.

La même thématique revient un peu plus loin avec les films de propagande tournés par l’armée allemande au moment de l’Anschluss : ils montrent une armée triomphante alors que tout ne s’est pas déroulé comme prévu et que la progression des chars allemands a connu quelques couacs. L’interrogation, la mise en contexte du document qui nous est donné à voir est primordiale, comme la mise en perspective des archives qu’on nous livre : de moment historique qui a sauvé la paix, Munich devient, à la lecture de nos regards contemporains une débâcle avant l’heure. Que dire également des visages figés sur les photographies qui montrent une Autriche en liesse : que pensent les gens dont l’attitude se trouve rappelée et fixée par les archives ? Alors que la vie continue, que l’humain évolue, certains de ses choix restent prisonniers du document d’archives pour l’éternité.

L’ouvrage décrit aussi fort bien la manie des puissants de vouloir laisser leur marque dans l’Histoire. A l’image des rois de France qui employaient des historiographes, Herman Göring : « avait demandé à ses propres services de noter ses conversations importantes ; il fallait que l’Histoire puisse un jour s’en emparer« . Mégalomanie des puissants, bénédiction pour le chercheur en quête d’archives mais aussi pour les juges de Nuremberg à qui ces documents, produits à des fins de glorification personnelle, serviront de preuves irréfutables pour condamner Göring. Les archives, ainsi accumulées pour servir la gloire du maréchal contribuent à sa chute.

Archives retouchées, manipulées, torturées, fabriquées et scrutées, elles sont malgré tout ce qui nous reste de ces vies et de ces choix qui ont changé le monde à jamais.

Sonia Dollinger

Le Temps fut est un roman de science-fiction de Ian Mc Donald, auteur britannique, publié au Royaume-Uni en 2018 et en France aux Editions le Belial en février 2020. Le titre a reçu le British Science Fiction Award en 2018.

Quelle est l’histoire ? 

Emmett Leigh est un bouquiniste indépendant qui récupère, achète et vend des ouvrages de toute nature. Fin connaisseur et bibliophile averti, aucun détail n’échappe à sa sagacité. Alors qu’il s’intéresse aux ouvrages issus de la liquidation du fond de la librairie d’un de ses confrères, Emmett tombe sur un recueil de poèmes intitulé Le Temps fut, sans grande qualité littéraire. Toutefois, alors qu’il inspecte l’intérieur du petit ouvrage, le bouquiniste est attiré par un manuscrit glissé entre les pages. Il s’agit d’une lettre d’amour écrite par un prénommé Tom à son amant, Ben au cours du second conflit mondial. Intrigué, Emmett Leigh décide de mener l’enquête sur ces deux individus et ce qu’il découvre est plutôt surprenant…

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Et les archives dans tout ça ??

C’est en découvrant une lettre d’amour liant deux individus pendant la Seconde Guerre mondiale qu’Emmett Leigh est intrigué. Il entame alors des recherches en ligne sur l’histoire des régiments et rentre en contact avec une jeune femme, Thorn, qui reconnaît les deux protagonistes reliés par cette fameuse lettre. Thorn a hérité d’un grenier rempli d’archives familiales qu’elle met à disposition d’Emmett. On voit donc combien ces réseaux sociaux, parfois décriés voire néfastes, peuvent aussi, bien utilisés, être sources d’entraide entre chercheurs et permettent de voir émerger des fonds d’archives encore inexploités, en l’occurrence, des « photographies, lettres, journaux intimes et carnets », ce qu’il est convenu d’appeler des écrits du for privé, qu’archivistes et historiens aiment tant dénicher. Le sort de ce type de documents tient parfois à peu de choses, la famille de Thorn a gardé les archives car « les jeter aurait été trop fatiguant » Bénie soit la paresse !

Miracle : la photo des deux épistoliers est retrouvée dans les archives de Thorn, reste alors à Emmett à la soumettre à la sagacité d’une de ses amies archiviste, Shahrzad Hejazi, qui travaille à l’Imperial War Museum, aux archives photographiques. Il salue très vite la compétence de l’archiviste à laquelle il voue une véritable admiration. Shahrzad est, en effet, une « super identificatrice » que les recherches un peu complexes divertissent. L’archiviste a un caractère bien trempée et force le respect. Elle profite d’ailleurs de la visite d’Emmett et Thorn pour questionner cette dernière sur le sort qu’elle réserve à ses documents : « Vous avez pensé à nous faire donation de tout ce matériel ? Ma chère, les greniers à la campagne, évitez. Les rats, les souris, la merde de pigeon. Le feu. Les inondations. Ma chère, dans dix ans, quand le changement climatique nous aura infligé ses épouvantables effets, la mer du Nord ira jusqu’à ce putain de Cambridge. Vos petites caisses en plastique flotteront dessus, très chère (…) La quantité de matériel d’une valeur inestimable abîmé par des amateurs pleins de bonnes intentions… avez-vous une idée des dégâts causés aux archives (…) par un phénomène aussi simple que les variations saisonnières de température ? (…) Les photos sont comme des enfants mon chou. On en prend soin, on les couve, on les aime, mais il arrive un moment où il faut les laisser partir.« 

Une belle leçon de conservation et un discours assez convaincant par cette archiviste passionnée ne peut que nous rappeler les échanges parfois fébriles que nous pouvons avoir avec de potentiels donateurs. Il n’est pas toujours facile de se séparer de ses documents de famille, même si on est persuadé que c’est la meilleure chose à faire et l’archiviste doit toujours, à mon sens, recevoir ces dons comme un cadeau. Beaucoup d’entre nous ont connu de vrais moments d’émotion lors d’un don d’archives, ce n’est jamais anodin.

Shahrzad permet très vite l’identification des deux soldats mais oriente également les deux chercheurs sur des pistes plus étranges, celle du « bataillon disparu » et leur confie des archives qui ne sont pas sensées exister – des archives classées secret défense ? Cette entorse à la déontologie met un peu mal à l’aise mais, en même temps, permet de faire progresser la vérité. Les archives de différentes époques sont d’ailleurs cruciales pour avancer dans l’enquête. Ainsi, les protagonistes épluchent les registres paroissiaux, des archives familiales d’habitants d’un village visité, de témoignages recueillis, tous ces documents qui permettent d’une certaine manière de « vivre l’Histoire ».

Vivre l’Histoire et être chacun d’entre nous un morceau d’histoire, c’est l’un des messages de cet ouvrage étonnant qui met en valeur une archiviste passionnée qui délivre un plaidoyer convaincant pour l’entrée des archives privées dans des institutions qui sauront en prendre soin.

Sonia Dollinger