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AlterParallèle est une série de bandes-dessinées dont le premier tome, New York – New York, est paru en 2016. Publiée chez l’éditeur belge Sandawe, elle est scénarisée par Philippe Pelaez (Oliver & Peter, Gauthier de Châlus), dessinée par Laval NG (Balade au bout du monde) et mise en couleurs par Florent Daniel. Le deuxième tome, Donnant-Donnant est sorti au moins de juin 2017 et a été suivi de 2 autres tomes portant la série à 4 volumes. La série connaît une nouvelle vie en 2020 avec l’éditeur Drakoo, piloté par Christophe Arleston, elle sera légèrement remaniée et est retitrée « Alter ». Les tomes 1-2 originels sont publiés en un tome 1, et les tomes 3 et 4 en un tome 2.

Quelle est l’histoire ?

Nous sommes en 2082. Les ressources de la Terre sont épuisées. Dans un dernier espoir, une mission est envoyée vers un astéroïde de Jupiter qui serait habitable : (617) Patrocle. Suite à un incident, un des vaisseaux miniers échoue sur une planète glaciale, remplie de créatures hostiles. Une planète qui ressemble étrangement à la Terre, couverte de ruines semblables à la ville de New-York..

Et les archives dans tout ça ?

Parallèle_2Au début du tome 2, le commandant Sylan Kassidy, avec quelques hommes, décide de se diriger vers la Freedom Tower, monument érigé en commémoration des attentats du World Trade Center. Pourquoi ? Car c’est, depuis 2070, le quartier général opérationnel du pays, qui y a été transféré après la destruction de Washington. Et les données les plus sensibles ont suivi et ont été installées au sous-sol, bénéficiant d’une migration au passage via l’utilisation de l’ADN comme nouveau support de l’information.

Tout le passage, qui va de l’entrée dans le bâtiment à la zone d’accès restreinte aux archives, est l’occasion pour le commandant d’instruire ses hommes sur l’histoire du lieu et leur objectif. L’auteur, à travers la bouche de son protagoniste, informe son lecteur et en profite pour ajouter des éléments justificatifs appuyant l’aspect SF du titre. Néanmoins, au travers du discours, on perçoit que les archives (même si le mot n’est jamais prononcé) sont avant tout un objet politique.

Analysons le discours, d’un point de vue technique au premier abord. La question de la pérennité du support est abordée.

Le support informatique a été touché lors d’une attaque électromagnétique en 2064. Choix a été fait de transférer l’information sur un support moins sensible à ce genre d’attaque : l’ADN. Pratique en outre, car il permet de conserver un grand nombre d’informations avec une place réduite (à la différence des fermes de serveurs, alias data center). Il ne s’agit pas de fiction mais d’une technologie qui en est à ses balbutiements en 2017. Donc pérennité du support pour des raisons de sécurité.

Sécurité des données sensibles qui est au cœur du dispositif puisque l’accès au sous-sol est sujet à de nombreuses vérifications, le bâtiment étant autonome en énergie grâce à une pile atomique et est maintenu sain par un ensemble de filtrement à air. D’ailleurs, on se réjouit de voir dans ce cas, que les données n’ont pas été confiées à une vague entité informatique ou aux militaires, mais bel et bien à l’administration des archives américaines, la National Archives and Records Administration (NARA). Ce qui montre une certaine considération envers l’institution.

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Au-delà des aspects techniques, il y a l’aspect prédominant de la symbolique politique. L’installation du QG au sein de la Freedom Tower est, en lui-même, un signe fort : le pouvoir se veut être une incarnation de la liberté et de sa protection.

Mais ce n’est pas le seul élément. Il est normal de voir les archives sensibles rapatriées au QG, puisque que ce sont des éléments indispensables à la prise de décision. Mais cela va au-delà. Puisque la tour devient un centre névralgique en « enregistrant » la mémoire du pays, voire du monde, selon les dires du capitaine. Bon, on ne connaît pas les modalités technologiques qui permettent l’enregistrement en direct de l’histoire du pays… et on reconnaîtra aussi la mégalomanie américaine pour qui l’histoire du monde se résume presque à celle de sa nation.

Tout cela montre que les archives sont éminemment politiques :

Parallèle_4– politiques car nécessaires à la prise de décision, le contrôle et la sécurité de l’information étant primordiaux, comme nous l’avons vu ;

– politiques car avant tout un objet symbolique de l’existence du pouvoir : en faisant de la tour un centre d’archives, le pouvoir s’assure à la fois de l’accès à l’information mais s’incarne comme le protecteur et le digne représentant de cette histoire. Le gouvernement fonde ainsi sa légitimité sur ce passé ;

– politiques car les choix techniques et symboliques ne sont parfois pas très futés si l’on réfléchit deux secondes : installer les archives sensibles dans le sous-sol d’une tour située sur une presqu’île et donc facilement destructibles par une inondation n’est pas la proposition du siècle ; de même, faire cohabiter ADN et pile automatique est rarement une riche idée…Dans ce dernier cas, il s’agit surtout d’un raccourci de scénario pour justifier que les portes de l’installation fonctionnent encore.

Bref, à travers ce court passage, on voit encore à quel point il reste une certaine pédagogie technique à faire sur les archives (faite ici par Sylan Kassidy à ses hommes et donc au lecteur) et au-delà l’auteur démontre bien que les archives comme support de mémoire et d’histoire restent un objet définitivement politique.

Marc Scaglione