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Source : « Un crime très ordinaire » in Les Douze indices de Noël et autres récits de PD. James

Résumé de l’histoire

Attention, cet article contient des spoils.

James

Ernest Gabriel, soixante-dix ans, est propulsé malgré lui dans son passé en parcourant un trajet en bus dans le but de visiter une vieille tante. Il revient dans un appartement sombre et se souvient de ce drame d’un soir du mois de mars, seize ans plus tôt.

Archiviste de métier, Ernest Gabriel est envoyé par son patron pour récupérer les archives de M. Bootman dans ce mystérieux appartement qui servait de bureau et de refuge. Attiré par des ouvrages à mille lieux d’être des archives, Ernest Gabriel se rend tous les vendredis soirs dans l’appartement afin de les parcourir plus en détail. Il assiste ces mêmes soirs, alors qu’il regarde par la fenêtre, aux rencontres adultérines d’Eileen Morrisey et Denis Speller. Mais le manège des amants prend une tournure tragique lorsqu’ Eileen est retrouvée morte dans la chambre du couple. Seul témoin des faits, Ernest Gabriel ne prendra jamais la parole, pas même pour innocenter Denis Speller (accusé à tort de crime passionnel et condamné à mort), de peur d’être vu comme un voyeur pervers, de peur de perdre son emploi, de peur d’être condamné pour ce crime qu’il a lui-même commis.

Et les archives dans tout ça ??

Dès le début de l’histoire, nous faisons la connaissance d’Ernest Gabriel, « vieil homme miteux aux airs de faux hobereau et à la voix dure » venu récupérer les clefs d’un appartement délabré dans lequel l’avait envoyé son entreprise. A peine entré, il se dirige à la fenêtre de la cuisine pour lever les yeux vers un grand bâtiment noir, juste en face, puis pose son regard sur une petite fenêtre, où, à travers elle, il a assisté à la tragique histoire des amants Eileen Morrisey et Denis Speller.

Le lecteur est alors envoyé seize ans plus tôt, dans la peau d’Ernest Gabriel, employé comme archiviste dans la société de M. Maurice Bootman. Ce dernier l’avait chargé d’aller jeter un œil sur les papiers restés dans ce même appartement, la « tanière » du défunt M. Bootman, supposé père de Maurice. Ernest Gabriel avait pour mission « de vérifier si certains documents n’auraient pas dû être classés dans les dossiers », documents qualifiés de « ramassis dépareillé, jauni, de notes périmées, de vieilles factures et de reçus caducs, auxquels s’ajoutaient des coupures de presse fanées », le tout « mis en liasses et fourré » dans le bureau de feu M. Bootman « grand collectionneur de papiers inutiles ». Alors qu’il fouille les meubles afin de récupérer et classer les archives éparpillées, Ernest tombe sur une clef ouvrant un placard. Bien vite, il délaisse  les archives administratives pour se plonger dans les ouvrages pornographiques précieusement conservés par M. Bootman. Afin que personne ne remarque son absence trop longue du bureau des archives de la société, Ernest trouve un stratagème pour s’infiltrer dans l’appartement tous les vendredis soirs et profiter des ouvrages en question. Puis, les rencontres hebdomadaires d’Eileen Morrisey et Denis Speller finissent de le détourner de tout papier ou ouvrages, jusqu’au meurtre d’Eileen.

Plus loin, alors qu’Ernest s’interroge sur son rôle de témoin, on apprend qu’il est vu par ses collègues comme « pédant », « prude », « trop solitaire », « trop impopulaire ». Son bureau est digne du cliché habituel « poussiéreux et mal éclairé, isolé par plusieurs plusieurs étages de classeurs », et « la salle des archives n’avait jamais été un centre de bavardages intimes entre collègues ».

L’archiviste de cette nouvelle a le profil alors du vieux garçon, sans amis, seul, introverti et pervers de surcroît, néanmoins travailleur et efficace car « ses classements étaient toujours à jour », mais totalement invisible et sans intérêt aux yeux des employés et du patron de la société. L’auteur ajoute même qu’il inspire « une vague aversion ou, au mieux, une tolérance apitoyée ».

Mis au ban de la société de par sa personnalité et son métier, Ernest Gabriel trouve un souffle d’énergie et d’excitation malsaine en s’immisçant dans les jeux intimes des amant Morrisey-Speller. Sans doute trop.

Emile Rouilly

La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert est le deuxième roman de l’écrivain suisse Joël Dicker. Paru en 2012 aux éditions de Fallois, cet ouvrage est remarqué partout dans le monde et reçoit de nombreux prix comme le Goncourt des Lycéens ou le grand prix du roman de l’Académie française. Fort de ce succès, le roman est adapté en série télévisée, réalisée par Jean-Jacques Annaud avec Patrick Dempsey dans le rôle d’Harry Quebert.

Marcus Goldman est un jeune écrivain dont le premier roman a fait de lui une célébrité. Il profite de sa nouvelle gloire en faisant la fête et en se pavanant au bras d’actrices célèbres. Mais, quand son éditeur lui rappelle que son contrat lui impose de sortir un nouveau livre au plus vite, Marcus Goldman panique. Son inspiration l’a totalement quitté, il souffre du syndrome de la page blanche. Une seule solution, retrouver celui qui lui a tout appris, son professeur, Harry Quebert. Mais, quand Marcus débarque à Aurora, paisible bourgade du New Hampshire, il ne sait pas qu’un drame vieux de plus de quarante ans va détruire la réputation d’Harry Quebert. Ce dernier se trouve, en effet, accusé du meurtre de Nola Kellergan, jeune fille de quinze ans disparue en 1975. Marcus Goldman, fidèle à son mentor et ami décide de mener sa propre enquête sur ce qu’il convient désormais d’appeler l’Affaire Harry Quebert !

Et les archives dans tout ça ??

Vérité_Harry_QuebertQui dit enquête dit forcément plongée dans les archives, c’est presque un topos de la littérature policière et, en cela, La Vérité sur Harry Quebert ne déroge pas à la règle. Dans ses premières recherches, Marcus Goldman est confronté à l’absence de conservation de certaines données depuis leur informatisation, notamment quand il se rend dans un motel pour avoir la trace d’une réservation datant de 1975 : « 1975 ? Vous êtes sérieux ? Depuis qu’on garde les registres sur informatique, on peut remonter à deux ans maximum. Je peux vous dire qui dormait là le 30 août 2006 si vous voulez. Enfin, techniquement parce que ce sont des informations que je n’ai pas le droit de vous révéler. » Notre écrivain enquêteur se heurte ici à deux problèmes : la conservation des données sur un temps long, problématique que connaissent bien les archivistes et les chercheurs puisqu’elle interroge sur la notion d’archives essentielles. Conserver ses registres de clients n’apparaît pas forcément utile. Un hôtelier n’a plus l’utilité de ces documents pour sa gestion courante et ne voit donc pas la nécessité de conserver ce type de données. Un historien objectera l’intérêt de ce type de source pour une étude d’histoire sociale, un généalogiste y trouvera éventuellement un intérêt. Bref, faut-il tout conserver sachant que de nombreux documents ont peu de chances d’être consultés un jour. Mais, a contrario, faut-il détruire une source potentielle sous le prétexte qu’elle n’attirera pas les hordes de chercheurs ? Deuxième question évoquée : la confidentialité des données : ici, l’hôtelier ne peut évidemment divulguer des informations qui touchent à la vie privée de ses clients, d’autant que Marcus Goldman n’agit pas dans le cadre d’une enquête de police officielle. Entre écrasement des données et protection de la vie privée, pas facile la vie d’enquêteur novice !

Pourtant, Marcus Goldman a accès au dossier de l’affaire de la disparition de Nola et peut lire les témoignages de 1975, voir des clichés de l’époque grâce à l’avocat de son ami Harry. Les archives des affaires criminelles, notamment des cold case sont évidemment primordiales lorsqu’une enquête se débloque et qu’une affaire est relancée. On peut donc aussi légitimement se poser la question de leur bonne conservation sur le long terme et sur les moyens que la société est prête à y mettre. Les archives policières permettent aussi d’attirer l’attention sur les comportements étranges d’individus qui ont eu maille à partir avec la justice et donc de recouper des pistes qui avaient échappé aux enquêteurs à une certaine époque. Réinterroger régulièrement ces sources avec un regard neuf peut avoir un réel intérêt, d’où l’utilité de les conserver.

Un autre grand classique des enquêtes est le recours au yearbook des lycées qui recensent les élèves d’une même classe. On les trouve dans « les archives de la bibliothèque » du lycée d’Aurora. Voilà une bonne manière de retrouver des témoins bien des années plus tard.

Joël Dicker évoque aussi l’utilisation des archives par les médias lorsque ces derniers veulent illustrer un reportage, des archives obtenues auprès des proches des personnes concernées ou des archives retrouvées dans différents reportages. On sait combien sont fréquentes les mentions d’archives dans les documentaires ou les sujets d’actualité qui ont besoin de se référer à des faits passés. Archiviste, un métier essentiel ? Au vu du nombre de fois où nous entendons le mot « archives » à la télévision ou à la radio, on ne devrait même pas en douter ! Pour donner de la crédibilité au livre de Marcus, son éditeur exige d’ailleurs des « photos d’archives ».

Le nombre de mentions d’archives, glissées ça et là au détour des pages de la Vérité sur l’Affaire Harry Quebert a largement de quoi nous interroger sur le rôle des archives dans notre société, un rôle discret mais pourtant incontournable. C’est vrai dans ce type d’affaire, c’est vrai dans tout type d’affaire.

Sonia Dollinger