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Avez-vous déjà lu un roman dans lequel le héros est un archiviste ? Non ? Eh bien, en voilà un, et il est l’œuvre d’un écrivain virtuose, surnommé parfois « le maître de l’apocalypse » qui a obtenu de nombreuses distinctions, scénariste à ses heures, un Hongrois fantasque qui s’appelle Lászlò Krasznahorkai.

Le roman s’intitule Guerre et guerre, une référence au Guerre et Paix de Tolstoï, un titre qui signifie que l’Histoire de l’humanité n’est qu’une compilation de conflits. Il met en scène György Korim un petit historien local qui travaille comme archiviste dans une petite ville de province au fin fond de la Hongrie, un trou paumé. Ce Korim, il nous semble d’emblée un peu bizarre, voire fou, un solitaire, il n’entretient plus guère de relations avec les autres, on apprend que ses collègues au centre d’archives ont cessé de lui adresser la parole et de partager sa table au restaurant depuis qu’un jour il leur a déclaré qu’il avait l’impression de perdre la tête, que celle-ci allait se dissocier de son cou. Étrange Korim qui une fois s’est même rendu à l’HP afin que les docteurs et infirmières lui apprennent comment le crâne était fixé à la colonne vertébrale, par quels ligaments le miracle s’opérait. Dans le premier chapitre du roman, l’archiviste est en bien mauvaise posture, pris à partie par une bande de voyous qui veulent le dépouiller, hésitent même à le trucider, alors il se met à leur parler de sa tête qu’il perd, à déblatérer, à raconter des histoires, de sorte que les petites frappes, croyant avoir affaire à un vrai cinglé, finirent par ne plus s’en préoccuper.

guerre-et-guerre

N’empêche que Korim aime son boulot d’archiviste, il se croit d’ailleurs sur le point d’être promu archiviste chef. Modeste ambition pour un modeste employé dans un modeste centre d’archives d’une petite ville hongroise, à deux cent vingt kilomètres au sud de Budapest. « Le travail au centre des archives, son travail à lui, personnellement, n’était pas de ceux qui impliquaient brimades, humiliations et autres vexations qui vous broyaient moralement,[…] ce travail était devenu et resté son principal, voire son unique refuge […] son travail aux archives, ou, comme ils disaient là-bas, le classement méthodique des documents, quel que soit le type de classification, devint la liberté même, peu importait qu’il s’occupât de classement courant, intermédiaire, ou particulier, peu importait la matière à inventorier, quoi qu’il fît, quelle que soit la section de ces près de deux mille mètres de labyrinthe de documents qu’il eût à traiter, il se contentait simplement de maintenir l’Histoire en vie,[…] mais s’il passait toujours à côté de la vérité, le fait d’en être conscient lui apporta une assurance totale, une sérénité, une stabilité, c’était comme si, après avoir reconnu que son travail était inutile puisque dénué de sens, ce manque d’intérêt et de sens recelait une mystérieuse et incomparable douceur – oui, c’était indéniable, il avait grâce au travail, accédé à la liberté…[1] » Pour Korim, le métier d’archiviste est important, il consiste à préserver l’Histoire du monde, sauf qu’il sait que l’Histoire n’est pas la vérité, qu’elle est constituée d’un mélange de sources plus ou moins douteuses, d’erreurs, d’omissions, de mensonges, d’exagérations, d’extrapolations et de fictions. En conséquence, le métier d’archiviste n’a plus de sens puisqu’il s’agit de conserver des documents subjectifs et erronés. Parce que le travail d’archiviste se révèle inutile pour Korim, il le libère de toute pression et procure un sentiment de liberté.

Mais voilà qu’un soir, vers les seize heures, alors qu’il est seul au centre d’archives, dans un fascicule contenant des documents à caractère privé, le dossier de la famille Wlassich en sommeil depuis plusieurs décennies, qui n’a pas été ouvert depuis la seconde guerre mondiale, dans lequel il désire mettre de l’ordre, parmi les notes, lettres, actes de propriété, copies de testaments et actes notariés, il découvre par hasard une chemise portant la référence IV.3/10/1941-42 qui ne correspond pas à la catégorie « documents privés » répertoriés aux archives sous le code IV. Krasznahorkai sait que les archives privées sont dissociées des archives publiques et que leurs cotes diffèrent.

Ce document mal classé ne comporte aucune mention de nom ou de date qui permettrait au consciencieux archiviste d’identifier l’objet puis de le soumettre à des rectifications appropriées. Il examine d’abord « le type et la qualité du papier, le type et la qualité de la frappe et de la typographie », il ressort de l’étude du support que ce document ne correspond pas aux autres papiers qui offrent une certaine parenté. Krasznahorkai sait aussi qu’il existe une unité dans les fonds, que les documents émanant d’un même producteur sont souvent de même nature. Il s’agit d’un manuscrit dactylographié entre 150 et 160 pages, non numérotées, anonyme, qui n’avait aucun rapport avec le reste des documents du dossier. Une erreur de classement donc.

Il se plonge dans la lecture du manuscrit puis vers onze heures du soir rentre chez lui en l’emportant pour le relire durant la nuit. Il le glisse dans une chemise en carton et le ramène à la maison. Les règles de déontologie ne sont pas respectées, Korim dissimule le document dans une chemise cartonnée pour l’embarquer car il n’a pas le droit de le faire. Une révélation, pour Korim, ce texte est extraordinaire, époustouflant, d’une portée universelle, il ne devait pas retourner aux archives mais être diffusé à travers le monde. Il voudrait le sauver de l’oubli. Telle est désormais sa mission.

Notre héros recense et examine les propriétés de tous les supports, livre, parchemin, film, microfilm, pierre, tous destructibles et voués à la destruction, tous sauf un dont il a entendu parler, Internet qui « offrirait pour la première fois dans l’Histoire une possibilité matérielle d’accéder à l’immortalité car il y avait tellement d’ordinateurs dans le monde que l’ordinateur devenait de fait indestructible », il lui fallait donc retranscrire ce manuscrit « sur cette chose au nom si étrange, cette chose purement virtuelle, puisqu’existant uniquement dans un imaginaire alimenté par un ordinateur ».

Korim évoque alors « l’éternel Internet ». Replaçons ce roman dans son contexte de création. Il est publié en 1999, l’auteur en a commencé l’écriture en 1992, à une époque, les années 1990, où Internet est encore assez peu développé, du moins en Europe (entre 200 000 et 300 000 utilisateurs français en 1995, combien en Hongrie ?) Internet suscite pas mal de fantasmes. Pas sûr qu’aujourd’hui, les scientifiques spécialistes des supports de conservation affirment que le réseau Internet soit éternel. Que sera Internet dans 2000 ans ? Existera-t-il toujours ? D’ailleurs, Laszlo Kraznahorkai y croit-il véritablement ? La fin du roman tendrait à montrer que non.  Entre-temps, après le vol du manuscrit, il expédie Korim au « centre du monde », New-York, là où sont condensés les computers, là où il apprend à se servir d’un ordinateur et d’un clavier, avant de faire voyager son héros archiviste qui a liquidé la totalité de ses biens matériels, simplement muni du mystérieux manuscrit en Crête, à Venise, en Allemagne pour achever le périple à Schaffhausen, la Suisse. Impossible de résumer ses péripéties.

Quelle est la fin du roman ? Qu’arrive-t-il à notre archiviste dont la tête vacille ? Je ne vous dévoilerai rien. En vérité, je ne la connais pas plus que vous… Et pourtant j’ai lu le livre jusqu’à la dernière page. Mystère et boule de gomme.

La particularité de Guerre et guerre est que le dénouement du roman se situe dans la réalité, la fin se trouve réellement sur une plaque fixée sur la façade du musée de Schaffhausen, aux anciennes Hallen für neue Kunst (sur la couverture du bouquin figure les différents moyens de transport afin de s’y rendre). Il faut donc se déplacer là-bas pour savoir. Vous en connaissez beaucoup des romans qui ne se finissent pas à l’intérieur du livre mais dans la réalité ? Moi, je n’en connais qu’un, c’est Guerre et guerre.

Bon, ce n’est pas faux, je pourrais probablement trouver la photo de la façade du musée de Schaffhausen sur Internet, mais malgré ma curiosité, j’ai toujours l’espoir d’y aller, savoir gâcherait mon plaisir, non ?

En tout cas, ce que semble vouloir nous dire Krasznahorkai à travers ce choix d’achever son ouvrage par une plaque, c’est qu’il a un doute quant à la pérennité des archives électroniques, que la pierre résiste aussi pas mal au passage du temps. « A gauche de la porte d’entrée du bâtiment, on voit, et on verra sans doute encore longtemps, l’emplacement de la plaque », écrit l’auteur dans l’édition de poche de 2015. Ce livre est aussi une réflexion autour des supports de conservation, si le numérique offre une meilleure accessibilité et visibilité grâce à la mise en réseau, Lászlò Krasznahorkai se demande si les messages n’ont pas plus de chance d’être transmis aux générations futures en les gravant dans la pierre.

[1] P. 24-25.

Emmanuel Dumont

Les Cités des Anciens est une oeuvre de Robin Hobb qui se situe dans un univers bien connu de ses lecteurs puisque plusieurs de ses récits s’y déroulent, notamment l’Assassin Royal ou encore Les Aventuriers de la mer.

Le récit commence avec l’éclosion des dragons avec l’aide des les Marchands des pluies en échange de la protection de Tintaglia qui pourrait bien être la dernière des grands Dragons des temps anciens. Cependant, au moment de leur éclosion, les dragons ont un gros souci : ils sont tous difformes, aucun ne peut voler, certains meurent et les autres ne parviennent pas à subvenir à leurs besoins sans la protection des humains. Excédés par ces dragons chétifs mais acariâtres, les Marchands décident de les éloigner et de payer des jeunes gardiens pour les escorter jusqu’à l’antique cité de Kelsingra. Les gardiens ont bien du mal à canaliser les dragons et sont escortés par une jeune femme mal mariée, Alise Kincarron Finbok. Cette dernière est passionnée par les dragons, elle décide donc d’utiliser la fortune de son irascible conjoint pour étudier ces créatures à travers les archives et en se rendant au milieu d’elles.

Et les archives dans tout ça ??

Cités_des_anciens_Robin_HobbPour étudier les dragons, Alise Kincarron cherche à glaner tous les documents possibles qui pourraient lui permettre d’en savoir davantage sur ces créatures dont on sait finalement peu de choses. En effet, « les manuscrits les plus anciens étaient des antiquités découvertes dans ces cités, rédigées dans un alphabet et une langue que nul ne lisait ni ne parlait ; nombre des parchemins les plus récents renfermaient des tentatives de traductions hasardeuses et les pires ne donnaient à lire que des spéculations échevelées. » Ces quelques lignes montrent bien que détenir un document n’est pas forcément avoir accès à son contenu. Une traduction erronée ou une transcription partielle peut conduire à de fausses pistes et emmener le chercheur sur des hypothèses totalement fausses. Les seules possibilités d’y remédier sont de revenir à la source originelle et de détenir les clefs qui permettent de déchiffrer des textes. Sans cela, tout n’est que spéculation comme l’écrit Robin Hobb. Alise, en bonne historienne, sait d’ailleurs utiliser la méthode comparative et progresser ainsi dans la connaissance de ces manuscrits abscons. Alise est une passionnée et son mari la séduit d’ailleurs en lui offrant des archives, une méthode peu banale !

Toutefois, Alise est parfois victime de spéculateurs qui lui vendent des documents à prix d’or ou des manuscrits falsifiés qui sont bien moins anciens qu’il n’y paraît. Outre qu’on peut déplorer le morcellement des fonds concernant les dragons, cela nous permet de nous souvenir de l’utilité de la diplomatique et de la nécessité de questionner la forme et le fond d’un document pour tenter de savoir s’il est authentique ou si nous sommes au devant d’un faux, certains d’entre eux, comme tout archiviste le sait, ayant changé la face de l’histoire comme la pseudo-donation de Constantin.

L’auteur fait ensuite une description peu réjouissante de l’état des documents : « ceux qui contenaient des illustrations étaient souvent tachés ou déchirés, ou bien les insectes et les champignons avaient dévoré les encres et le vélin. » En une phrase, Robin Hobb décrit les fléaux dont sont victimes les archives, qu’ils soient nés de la négligence des humains ou de l’action animale. Laisser les documents se dégrader est nous condamner à en perdre le contenu et donc se priver d’une part de savoir. Hélas, souvent, le public en a conscience quand il est déjà bien tard. Plus loin dans le récit, Hobb insiste sur les précautions employées par Alise pour éviter de trop manipuler un manuscrit ancien et fragile qu’elle garde « dans un écrin en bois de rose, fermé par une plaque en verre et garni de soie dans lequel elle exposait le manuscrit, à l’abri de tout contact. Elle évitait de le manipuler autant que possible (…) quand elle devait le consulter, elle se référait à la copie scrupuleuse qu’elle avait faite du précieux document.« On voit combien Alise est sensible à la bonne conservation de ses archives.

Les connaissances d’Alise lui permettent d’ailleurs d’évoquer la cité des Anciens, celle de Kelsingra que les dragons cherchent à rejoindre. Dans cette cité, Alise mentionne une tour et un édifice de première importance : la citadelle des Archives qui « accueillait en ses murs des Anciens et des dragons ». C’est grâce à ses manuscrits qu’Alise peut déterminer à peu près l’emplacement de cette ancienne cité.

Les archives administratives sont également mentionnées dans ce récit, à l’occasion de la signature des contrats présidant au mariage d’Alise et Hest, destinés à être « roulés et remisés dans les archives de la Salle » – mais bon sang, par pitié, arrêtez de rouler vos parchemins ! Robin Hobb évoque ici l’utilité première des archives : elles servent de preuve en cas de litige entre les époux ou les familles. Tous les contrats sont précieusement conservés dans des archives, quelle que soit la cité où l’on se trouve, comme celui qui lie Alise aux Marchands, déposé aux Archives du conseil du désert des Pluies. L’aspect juridique des archives apparaît donc primordial dans l’oeuvre de Robin Hobb.

Ainsi, dans ce récit, les finalités des archives sont particulièrement bien définies par Robin Hobb : les archives sont conservées dans un but juridique dans les administrations des différents lieux évoquées mais elles sont aussi rassemblées et étudiées dans un but historique et utilitaire puisque leur étude doit mener les dragons à leur ancienne cité. Vous avez dit archives essentielles ?

Sonia Dollinger