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Les Naufragés de la Méduse est une bande dessinée qui a pour scénariste Jean-Christophe Deveney et Jean-Sébastien Bordas, ce dernier assurant également le dessin et la couleur. Le titre est sorti chez Casterman en 2020. Le récit reprend la genèse de l’œuvre éponyme de Théodore Géricault. Les auteurs, bien documentés, retracent à la fois l’histoire du naufrage et celle du peintre réalisant son tableau.

Quelle est l’histoire ?

Paris, 1817, le jeune peintre Théodore Géricault est de retour en France après un long séjour en Italie. Il revient avec la ferme intention de réaliser une toile évoquant le naufrage du radeau de la Méduse en 1816. En effet, ayant mis la main sur le témoignage de deux survivants, l’artiste est frappé par le destin des malheureux rescapés et des nombreux passagers ayant péri sur cette embarcation de fortune. Pour Géricault, cette œuvre est également une critique de l’ordre monarchique dont les officiers ont montré leur arrogance et leur incapacité, provoquant ainsi cette catastrophe qui a tant marqué les esprits de l’époque, effrayés par la sauvagerie et le cannibalisme qui se sont faits jour à cette occasion.

Et les archives dans tout ça ??

Pour réaliser son tableau, Théodore Géricault se documente avec abondance. En premier lieu, il lit le récit de deux rescapés qui ont livré leur version des faits. Il s’agit de Jean-Baptiste Henry Savigny, chirurgien et d’Alexandre Corréard, ingénieur-géographe.

A partir de cette source imprimée, Géricault se fait une première idée mais, très vite, il ressent le besoin d’aller consulter les archives du procès. En effet, la cour martiale s’est réunie à Rochefort en 1817 et prononce la condamnation d’Hugues Duroy de Chaumareys à la perte de ses décorations et à trois ans de prison. Plus que le procès d’un homme, il s’agit d’une mise en cause de toute une partie de la marine archaïque et crispée sur ses certitudes prérévolutionnaires.

Le problème est évidemment que les archives ne sont pas communicables. La lutte de Théodore Géricault pour la compulsation des archives du procès de la Méduse n’est pas sans rappeler nos débats contemporains sur l’accès aux archives des guerres de décolonisation ou du Rwanda. Avec enthousiasme, Géricault déclare : « je vais aux archives consulter les minutes de son procès », ce à quoi son interlocuteur répond avec scepticisme : « tu crois vraiment qu’on va te laisser y accéder ? ». Excellente question mais depuis la loi du 7 Messidor An II, les archives sont ouvertes à tout citoyen en théorie mais on imagine bien que des archives aussi récentes et dont le caractère politique est flagrant sont difficilement consultables. Toutefois, Géricault sort l’arme ultime : une bourse remplie d’argent, indiquant que cela facilitera les choses. Aïe, cela veut-il dire que nos ancêtres archivistes seraient des êtres corrompus ? Pas forcément, puisque les documents étant encore récents, ils sont encore au Ministère et donc chez le producteur. L’honneur archivistique est sauf tout comme celui des fonctionnaires du ministère puisque Géricault revient sans avoir pu soudoyer l’employé et donc sans avoir pu étudier les archives du procès. Cela complique ses recherches et le frustre dans sa volonté de connaître les détails avant de peindre. La volonté de Géricault était pourtant louable puisqu’il s’agissait pour lui de confronter les récits des deux témoins avec les informations contenues dans les archives, pour avoir une vision la plus juste possible des événements.

Etant dans l’impossibilité d’accéder aux sources, Géricault décide de rencontrer lui-même les témoins encore vivants de ce naufrage traumatique. Il se confronte aux difficultés de recueillir la parole des protagonistes, certains étant très réticents à revivre cet épisode ou n’en voyant pas l’utilité. Ces échanges rappellent ceux de l’archiviste lorsque nous avons à réaliser une campagne d’archives orales qui se heurte parfois ) aux appréhensions de certains. Apprivoiser son interlocuteur, lui donner confiance sont deux qualités maîtresses dans ce cadre là. Une discussion avec Alexandrine, la femme de sa vie, fait prendre conscience à Géricault de la nécessité de prendre de la distance avec les récits des deux témoins que sont Savigny et Corréard, indiquant très justement qu’il s’agit de leur vision personnelle mais que personne n’aura jamais la version des nombreux disparus. Le questionnement sur la parole du témoin est très intelligemment amené.

Enfin, Théodore Géricault pourra accéder aux archives du procès grâce à l’intermédiaire d’un partisan de la cause bonapartiste haut placé. Il communique au jeune artiste tous les documents qu’il souhaite, précisant qu’il peut les emporter car il s’agit de copies effectuées par ses soins comme cela se pratiquait assez couramment alors. Ainsi, Géricault peut étudier à loisir les pièces du procès ce qui lui permet de restituer avec le plus de justesse possible le moment qu’il veut laisser à la postérité. On pourra se questionner sur le recours à la copie, toujours susceptible d’être objet de falsification.

A travers cet ouvrage, le lecteur comprend l’importance de l’accès aux archives dites sensibles que ce soit dans un but politique – ici émettre une critique du système monarchique qui promouvait des officiers d’Ancien Régime hors d’âge – ou documentaire comme c’est le cas pour Géricault qui veut offrir une vision spectaculaire mais juste aux contemplateurs de son œuvre. La question de la parole du témoin et de sa mise à distance est aussi très intéressante pour le chercheur comme pour l’archiviste.

Sonia Dollinger