Articles Tagués ‘J. Edgar Hoover’

La Note américaine est un ouvrage du journaliste américain David Grann paru aux Etats-Unis en 2017 sous le titre original Killers of the Flower Moon: The Osage Murders and the Birth of the FBI, aux éditions Doubleday. En France, le titre sort aux éditions du Globe puis en version Pocket.

Note_américaine

Quelle est l’histoire ?

L’ouvrage raconte le terrible destin des Indiens Osages qui, après avoir été dépossédés de leurs terres, ont été déplacés et parqués dans une réserve de l’Oklahoma sur des terres apparemment arides, que les Blancs ne convoitent pas. Pourtant, les Osages deviennent vite très riches car le sous-sol de leur réserve recèle un océan de pétrole. Les exploitants et les grandes firmes lorgnent évidemment sur cet or noir et les Osages se retrouvent vite au centre d’ennuis. En 1921, débute ce qu’on appellera ensuite le Règne de la Terreur, une vague d’empoisonnements, d’assassinats et d’incendies se déclenchent, décimant les Osages les plus fortunés les uns après les autres. Les enquêtes locales s’enlisent puisque les autorités sont corrompues et certains enquêteurs trouvent même la mort alors qu’ils s’approchaient de la résolution de l’affaire. Au vu de l’hécatombe dont les Osages sont victimes, l’Etat fédéral doit intervenir et sollicite alors le jeune Edgar Hoover qui dépêche une équipe de choc sur place.

Et les archives dans tout ça ??

David Grann mène, à la suite de l’équipe d’Hoover, son enquête bien longtemps après les faits afin de tenter de reconstituer une chronologie la plus exacte possible des faits et rendre justice aux Osages ainsi que la paix à leurs descendants. Pour ce faire, le journaliste et écrivain se rend sur place, en Oklahoma mais épluche également les archives du FBI en particulier. Sa lecture des archives est dépassionnée et cela lui permet de voir des détails qui avaient échappés aux familles ou aux enquêteurs qui étaient parfois trop dans le feu de l’action, débordés par les meurtres qui s’enchaînaient à grande vitesse. David Grann indique la typologie des archives qu’il consulte : rapports d’autopsie, témoignages, registres de succession, compte-rendus d’enquêtes.

David Grann fait un travail particulièrement minutieux et sérieux et donne une description des archives nationales pour le sud-ouest des Etats-Unis qui sont « conservées à Fort Worth au Texas, dans un dépôt équipé de variateurs d’humidité, probablement plus grand que n’importe quel hangar d’aéroport. On y a rangé des centaines de mètres cubes de dossiers ; sur des étagères de plus de quatre mètres de haut se trouvent aussi bien les retranscriptions d’audience de l’Oklahoma (1907-1969, les registres du passage mortel de l’ouragan Galveston en 1900, des éléments concernant l’assassinat de John F. Kennedy, des documents sur l’esclavage (…) Ces archives révèlent le besoin que nous avons d’enregistrer le moindre titre de propriété ou la plus petite prise de décision (…). » Il est peu fait mention du personnel, seul un archiviste faisant des allers-retours avec son chariot rempli de documents fait un discrète apparition.

Ainsi, l’auteur nous montre l’immensité d’un dépôt d’archives de grande envergure dont la description de gigantisme nous rappelle certaines images de films ou de séries – on voit ce type de dépôt aussi bien dans X-Files que dans Captain Marvel. David Grann insiste également sur la diversité de ce qu’on peut y trouver : diversité chronologique et thématique, née des nécessités juridiques et historiques de conserver des données pour des besoins réglementaires ou mémoriels.

L’auteur compulse des dossiers et des rapports du FBI sans aucun souci puisque le Bureau avait déclassifié, selon la procédure en vigueur aux Etats-Unis, plusieurs dossiers sur l’enquête des meurtres des Osages « afin que cette affaire resurgisse dans la mémoire nationale. » Une des fonctions primordiales des archives apparaît ici : permettre la recherche et favoriser la transmission de la terrible mémoire d’événements comme ceux-ci. David Grann montre avec minutie les sources utilisées, le temps passé à éplucher et regrouper des dossiers apparemment sans lien, vérifier des pistes et  de se lancer comme il l’écrit lui-même : « à la poursuite de l’Histoire. » Il constitue d’ailleurs avec ses recherches son propre « fonds d’archives lugubres ». David Grann sait très bien nous faire saisir toute l’horreur qu’on peut ressentir parfois en compulsant des documents de périodes sombres dont la lecture porte parfois à l’écœurement mais dont la conservation et l’étude sont nécessaires pour se confronter à une Histoire moins lisse qu’on veut bien le croire parfois un peu facilement. Grann montre aussi combien les archives peuvent être « arides » : recensements, notes de frais, contrats d’exploitation et pourtant, de cette aridité rejaillit la vie des êtres qui ne sont plus et dont certains crient encore justice.

Son enquête lui permet aussi de compulser des archives privées encore entre les mains des descendants des victimes à qui ces affaires tiennent à cœur : « Il y avait dans ces classeurs des coupures de presse jaunies, le certificat de décès de Vaughan et la déclaration d’un indic (…) » : les familles confient à Grann ce qu’ils ont pu reconstituer, ce qui lui permet d’avancer dans ses recherches en confrontant ces données aux archives officielles. Il recueille également des témoignages des descendants des Osages, constituant ainsi des archives orales utiles à son enquête.

La Note américaine est également illustré par de nombreuses photographies des protagonistes du drame Osage montrant combien les archives iconographiques sont précieuses pour saisir toute la dramaturgie d’une époque et de cette tragédie.

Evidemment, l’auteur ne cache pas que, sans doute, de nombreux documents ont disparu fort à propos mais il montre aussi combien il est parfois difficile d’effectuer des recherches rigoureuses quand on ne dispose pas forcément des codes ou de la méthodologie adéquate, c’est pourquoi les recherches des descendants Osages avaient eu parfois du mal à aboutir tandis que David Grann, fort de son expérience journalistique a pu rassembler différentes pièces et les faire entrer en résonance pour leur donner un sens.

A la fin de l’ouvrage, David Grann remercie les archivistes qui l’ont aidé et donne toutes ses sources en indiquant de nouveau toute la typologie des documents consultés démontrant ainsi le sérieux de ses recherches. Ce type de récit montre la nécessité de se pencher sur des affaires parfois anciennes mais dont la mémoire reste vive afin, avec un regard neuf, de réinterroger les faits à la lumière des archives. On comprend mieux pourquoi leur conservation reste essentielle.

Sonia Dollinger

Continuons sur notre lancée avec un nouveau thriller aux accents complotistes. Il s’agit cette fois d’un ouvrage de l’auteur américain Robert Ludlum, connu en particulier des fans de cinéma par les adaptations de certains de ses romans consacrés à Jason Bourne. Ce spécialiste des romans d’espionnage est natif du New Jersey où il voit le jour en 1927. Ludlum fait la Seconde Guerre mondiale dans les marines. Tour à tour comédien puis metteur en scène, c’est finalement l’écriture romanesque qui le séduit. Son premier livre d’espionnage, L’Héritage Scarlatti publié en 1971, le consacre immédiatement comme un des maîtres du genre. On lui connait 26 romans d’espionnage avant son décès à Naples en 2001.

L’ouvrage qui nous intéresse ici, Le Manuscrit Chancellor, est publié en 1977 et  pour la première fois en France en 1978 sous le titre L’Homme qui fait trembler l’Amérique. L’action se situe en effet à Washington en 1973 en plein scandale du Watergate. L’homme le plus puissant des Etats-Unis, J. Edgar Hoover meurt d’une apparente crise cardiaque. Le maître du FBI, celui qui faisait trembler les Américains de tous bords grâce aux dossiers qu’il a patiemment constitués sur les personnages les plus puissants du pays, n’est plus. Pourtant, rien n’est résolu, plus de 3000 dossiers Hoover ont disparu et peuvent être exploités à tout moment par un obscur maître chanteur dont les desseins restent mystérieux.

9782823805529

A cette intrigue complexe, il faut ajouter la mystérieuse organisation qu’est Inver Brass qui semble tirer les ficelles de cette affaire et vouloir récupérer les sulfureux dossiers du défunt Hoover. La mort du directeur du FBI intéresse également l’écrivain à succès Peter Chancellor qui publie régulièrement des best-sellers consacrés à différentes périodes historiques et qui prétend débusquer des complots sous les dessous de l’Histoire. Chancellor, dépressif après la mort accidentelle de sa femme, est très vite aiguillé par une de ses connaissances sur les circonstances de la mort de J. Edgar Hoover qui n’est peut-être finalement pas si naturelle qu’il y parait.

Chancellor est vite pris dans un engrenage infernal et risque sa vie à chaque page. Un roman d’espionnage à l’intrigue touffue et aux rebondissements parfois un tantinet invraisemblables mais qui ne laisse aucun moment de répit au lecteur.

Et les archives dans tout ça ??

Les archives sont omniprésentes, à commencer par les fameux dossiers secrets de Hoover qui ont en partie disparu. Certains espions se cachent sous de fausses identités comme aux funérailles d’Hoover où l’un d’entre eux est doté d’une carte d’accréditation d’un « imaginaire département des Archives ». Les archives du FBI sont régulièrement convoquées pour vérifier des affirmations ou les identités de certains protagonistes. La mention d’un service de destruction des documents au sein du FBI laisse à penser que tous les dossiers ne parviennent pas jusqu’aux archives et qu’une épuration sévère est pratiquée. D’autres archives ont évidemment été falsifiées pour effacer de l’Histoire des manœuvres qui ne sont pas à la gloire des Etats-Unis. C’est le cas des archives militaires et des archives de certains hôpitaux. Le héros, Peter Chancellor se rend même dans un immense centre d’archives en Virginie où l’on ne pénètre que muni d’une accréditation. De nombreux dossiers sont microfilmés et en théorie non empruntables mais les règles ne sont évidemment pas toujours respectées, ce qui occasionne la disparition de données sensibles.

Pourtant, la simple disparition des archives est déjà l’indice que quelque chose cloche et donne bien sûr aux protagonistes l’envie d’en savoir davantage.

Quand on peut consulter les archives, on soulève parfois les dessous des cartes mais quand elles manquent à l’appel de manière trop flagrante, c’est encore plus intrigant. A vous de voir si vous voulez vous emparer de ce complot.

Sonia Dollinger