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Laurent Whale est un auteur francà-britannique auteur de romans et de nouvelles et s’intéresse notamment à la Science-fiction ou encore au thriller. L’auteur a débuté la série des Rats de Poussière avec Goodbye Billy. Elle compte à ce jour trois volumes et Laurent Whale nous a précisé qu’il n’allait pas s’arrêter en si bon chemin.

Cette série des Rats de poussière met en avant une équipe dont les archives semblent être la préoccupation première : la direction des Archives Tronquées dirigées par Dick Benton, un ex agent du FBI mis sur le banc de touche mais dans laquelle on retrouve notamment Andrew Kerouac, un archiviste qui occupe un rôle important dans les différents ouvrages.

Nous avons pu échanger avec Laurent Whale sur sa vision des archives et nous le remercions sincèrement du temps passé avec nous et de nous avoir autorisé à reprendre également quelques passages de son discours prononcé en 2017.

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Laurent Whale, photo par Carole Rannou / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)

Archives et Culture pop : Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser aux Archives ?

Laurent Whale : Je voulais changer des sempiternels héros qui courent partout avec un badge dans une main et un flingue dans l’autre. Il me semblait plus intéressant de leur faire utiliser leur tête. D’autre part, étant grand moi-même consommateur de documentation, la démarche m’est apparue naturelle, surtout lorsque les histoires sont basées sur des personnages historiques.

Archives et Culture pop : Avez-vous déjà fréquenté des services d’archives ?

Je n’ai fréquenté un service d’archives que lors de mon intervention à La Rochelle pour l’inauguration.

D’une manière générale, c’est ainsi que je procède : couche après couche, grattant, tamisant et reniflant tel un chien truffier sous un chêne prometteur et dont l’heureux maître – que je redeviens – pourra bientôt exhiber l’or noir sur le marché de Sarlat la Caneda.

Donc, la truffe au vent, je hume les rayons physiques ou virtuels, à la recherche de ces quelques grammes de savoir qui conféreront à ma tambouille le fumet délicat de l’authenticité.

Je flaire donc, ici une biographie, là un traité d’astronomie, ailleurs encore un essai ou un recueil de pensées.

Archives et Culture pop : Andrew Kerouac vous rappelle-t-il des archivistes que vous avez connus ?

Andrew Kerouac est une pure invention mais je ne vous dirai pas s’il y a ou non un lien avec l’écrivain de la Beat Generation ! ^^

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Archives et Culture pop : Est-ce que votre vision des archives a évolué au cours de votre écriture ?

Disons que j’ai façonné les archives sur le modèle des certains services de la bibliothèque du Congrès (informations glanées sur leur site). En fait, ma vision des archives s’est affinée lorsque j’ai échangé avec les gens venus à la conférence à La Rochelle. Avant cela, je n’avais qu’une vision romantique de la chose (comme vous l’avez sûrement noté dans mes ouvrages).

Archives et Culture pop : Que signifient les archives pour vous ?

Pour moi, les Archives sont une source inépuisable d’inspiration. J’aime l’idée qu’on puisse y vivre mille vies, même si je me sers essentiellement d’Internet, de livres et de magazines depuis le fauteuil de mon bureau.

Sans les Archives, sous quelque forme qu’elles soient, aucune histoire ne serait possible, au sens propre comme au romanesque.

Les archives, qu’elles soient papier, numériques, vidéo ou audio font partie de ma vie d’auteur.

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Je dirais même qu’elles en sont les fondations.

Elles sont constituantes de toute œuvre littéraire, dès lors que l’on aborde un sujet inconnu ou non maîtrisé. Et même si l’on pense en posséder les moindres recoins, il subsiste toujours un angle obscur qu’un ancien a jadis éclairé différemment, filtré au prisme de son époque, de son ressenti et de celui de ses contemporains.

Plus généralement, le patrimoine à un emploi triple : celui d’informer, de cultiver et d’inspirer.

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La fable du laboureur et ses enfants illustre à merveille ce propos.

Cet homme, au soir de sa vie, convoque sa descendance et laisse entendre qu’un trésor se dissimule dans le verger… La suite et sa chute sont bien connues des écoliers de jadis : les fils retournent tant et si bien la terre qu’elle leur rapporte plus que ne l’aurait fait le produit d’un travail ordinaire.

On le voit : musarder sans but est certes plaisant, mais creuser en profondeur rapportera toujours plus de fruits.

En cela, la numérisation est l’outil idéal du jardinier d’idées.

Un monde sans passé, sans histoire avec un grand H n’est pas concevable, même s’il a sans doute fait – et fera encore – le bonheur des écrivains de Science-fiction.

Chaque ruisseau qui s’éteint, même le plus modeste, assèche le lac.

Alors oui, cette valorisation est vitale, essentielle, nécessaire et obligatoire. L’accès à cette manne doit être libre et aisé. Pas simplement pour les écrivains ou les métiers du livres, mais pour tous, à tous âges et de toute condition.

 

Un grand merci à Laurent Whale.

 

Avez-vous déjà lu un roman dans lequel le héros est un archiviste ? Non ? Eh bien, en voilà un, et il est l’œuvre d’un écrivain virtuose, surnommé parfois « le maître de l’apocalypse » qui a obtenu de nombreuses distinctions, scénariste à ses heures, un Hongrois fantasque qui s’appelle Lászlò Krasznahorkai.

Le roman s’intitule Guerre et guerre, une référence au Guerre et Paix de Tolstoï, un titre qui signifie que l’Histoire de l’humanité n’est qu’une compilation de conflits. Il met en scène György Korim un petit historien local qui travaille comme archiviste dans une petite ville de province au fin fond de la Hongrie, un trou paumé. Ce Korim, il nous semble d’emblée un peu bizarre, voire fou, un solitaire, il n’entretient plus guère de relations avec les autres, on apprend que ses collègues au centre d’archives ont cessé de lui adresser la parole et de partager sa table au restaurant depuis qu’un jour il leur a déclaré qu’il avait l’impression de perdre la tête, que celle-ci allait se dissocier de son cou. Étrange Korim qui une fois s’est même rendu à l’HP afin que les docteurs et infirmières lui apprennent comment le crâne était fixé à la colonne vertébrale, par quels ligaments le miracle s’opérait. Dans le premier chapitre du roman, l’archiviste est en bien mauvaise posture, pris à partie par une bande de voyous qui veulent le dépouiller, hésitent même à le trucider, alors il se met à leur parler de sa tête qu’il perd, à déblatérer, à raconter des histoires, de sorte que les petites frappes, croyant avoir affaire à un vrai cinglé, finirent par ne plus s’en préoccuper.

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N’empêche que Korim aime son boulot d’archiviste, il se croit d’ailleurs sur le point d’être promu archiviste chef. Modeste ambition pour un modeste employé dans un modeste centre d’archives d’une petite ville hongroise, à deux cent vingt kilomètres au sud de Budapest. « Le travail au centre des archives, son travail à lui, personnellement, n’était pas de ceux qui impliquaient brimades, humiliations et autres vexations qui vous broyaient moralement,[…] ce travail était devenu et resté son principal, voire son unique refuge […] son travail aux archives, ou, comme ils disaient là-bas, le classement méthodique des documents, quel que soit le type de classification, devint la liberté même, peu importait qu’il s’occupât de classement courant, intermédiaire, ou particulier, peu importait la matière à inventorier, quoi qu’il fît, quelle que soit la section de ces près de deux mille mètres de labyrinthe de documents qu’il eût à traiter, il se contentait simplement de maintenir l’Histoire en vie,[…] mais s’il passait toujours à côté de la vérité, le fait d’en être conscient lui apporta une assurance totale, une sérénité, une stabilité, c’était comme si, après avoir reconnu que son travail était inutile puisque dénué de sens, ce manque d’intérêt et de sens recelait une mystérieuse et incomparable douceur – oui, c’était indéniable, il avait grâce au travail, accédé à la liberté…[1] » Pour Korim, le métier d’archiviste est important, il consiste à préserver l’Histoire du monde, sauf qu’il sait que l’Histoire n’est pas la vérité, qu’elle est constituée d’un mélange de sources plus ou moins douteuses, d’erreurs, d’omissions, de mensonges, d’exagérations, d’extrapolations et de fictions. En conséquence, le métier d’archiviste n’a plus de sens puisqu’il s’agit de conserver des documents subjectifs et erronés. Parce que le travail d’archiviste se révèle inutile pour Korim, il le libère de toute pression et procure un sentiment de liberté.

Mais voilà qu’un soir, vers les seize heures, alors qu’il est seul au centre d’archives, dans un fascicule contenant des documents à caractère privé, le dossier de la famille Wlassich en sommeil depuis plusieurs décennies, qui n’a pas été ouvert depuis la seconde guerre mondiale, dans lequel il désire mettre de l’ordre, parmi les notes, lettres, actes de propriété, copies de testaments et actes notariés, il découvre par hasard une chemise portant la référence IV.3/10/1941-42 qui ne correspond pas à la catégorie « documents privés » répertoriés aux archives sous le code IV. Krasznahorkai sait que les archives privées sont dissociées des archives publiques et que leurs cotes diffèrent.

Ce document mal classé ne comporte aucune mention de nom ou de date qui permettrait au consciencieux archiviste d’identifier l’objet puis de le soumettre à des rectifications appropriées. Il examine d’abord « le type et la qualité du papier, le type et la qualité de la frappe et de la typographie », il ressort de l’étude du support que ce document ne correspond pas aux autres papiers qui offrent une certaine parenté. Krasznahorkai sait aussi qu’il existe une unité dans les fonds, que les documents émanant d’un même producteur sont souvent de même nature. Il s’agit d’un manuscrit dactylographié entre 150 et 160 pages, non numérotées, anonyme, qui n’avait aucun rapport avec le reste des documents du dossier. Une erreur de classement donc.

Il se plonge dans la lecture du manuscrit puis vers onze heures du soir rentre chez lui en l’emportant pour le relire durant la nuit. Il le glisse dans une chemise en carton et le ramène à la maison. Les règles de déontologie ne sont pas respectées, Korim dissimule le document dans une chemise cartonnée pour l’embarquer car il n’a pas le droit de le faire. Une révélation, pour Korim, ce texte est extraordinaire, époustouflant, d’une portée universelle, il ne devait pas retourner aux archives mais être diffusé à travers le monde. Il voudrait le sauver de l’oubli. Telle est désormais sa mission.

Notre héros recense et examine les propriétés de tous les supports, livre, parchemin, film, microfilm, pierre, tous destructibles et voués à la destruction, tous sauf un dont il a entendu parler, Internet qui « offrirait pour la première fois dans l’Histoire une possibilité matérielle d’accéder à l’immortalité car il y avait tellement d’ordinateurs dans le monde que l’ordinateur devenait de fait indestructible », il lui fallait donc retranscrire ce manuscrit « sur cette chose au nom si étrange, cette chose purement virtuelle, puisqu’existant uniquement dans un imaginaire alimenté par un ordinateur ».

Korim évoque alors « l’éternel Internet ». Replaçons ce roman dans son contexte de création. Il est publié en 1999, l’auteur en a commencé l’écriture en 1992, à une époque, les années 1990, où Internet est encore assez peu développé, du moins en Europe (entre 200 000 et 300 000 utilisateurs français en 1995, combien en Hongrie ?) Internet suscite pas mal de fantasmes. Pas sûr qu’aujourd’hui, les scientifiques spécialistes des supports de conservation affirment que le réseau Internet soit éternel. Que sera Internet dans 2000 ans ? Existera-t-il toujours ? D’ailleurs, Laszlo Kraznahorkai y croit-il véritablement ? La fin du roman tendrait à montrer que non.  Entre-temps, après le vol du manuscrit, il expédie Korim au « centre du monde », New-York, là où sont condensés les computers, là où il apprend à se servir d’un ordinateur et d’un clavier, avant de faire voyager son héros archiviste qui a liquidé la totalité de ses biens matériels, simplement muni du mystérieux manuscrit en Crête, à Venise, en Allemagne pour achever le périple à Schaffhausen, la Suisse. Impossible de résumer ses péripéties.

Quelle est la fin du roman ? Qu’arrive-t-il à notre archiviste dont la tête vacille ? Je ne vous dévoilerai rien. En vérité, je ne la connais pas plus que vous… Et pourtant j’ai lu le livre jusqu’à la dernière page. Mystère et boule de gomme.

La particularité de Guerre et guerre est que le dénouement du roman se situe dans la réalité, la fin se trouve réellement sur une plaque fixée sur la façade du musée de Schaffhausen, aux anciennes Hallen für neue Kunst (sur la couverture du bouquin figure les différents moyens de transport afin de s’y rendre). Il faut donc se déplacer là-bas pour savoir. Vous en connaissez beaucoup des romans qui ne se finissent pas à l’intérieur du livre mais dans la réalité ? Moi, je n’en connais qu’un, c’est Guerre et guerre.

Bon, ce n’est pas faux, je pourrais probablement trouver la photo de la façade du musée de Schaffhausen sur Internet, mais malgré ma curiosité, j’ai toujours l’espoir d’y aller, savoir gâcherait mon plaisir, non ?

En tout cas, ce que semble vouloir nous dire Krasznahorkai à travers ce choix d’achever son ouvrage par une plaque, c’est qu’il a un doute quant à la pérennité des archives électroniques, que la pierre résiste aussi pas mal au passage du temps. « A gauche de la porte d’entrée du bâtiment, on voit, et on verra sans doute encore longtemps, l’emplacement de la plaque », écrit l’auteur dans l’édition de poche de 2015. Ce livre est aussi une réflexion autour des supports de conservation, si le numérique offre une meilleure accessibilité et visibilité grâce à la mise en réseau, Lászlò Krasznahorkai se demande si les messages n’ont pas plus de chance d’être transmis aux générations futures en les gravant dans la pierre.

[1] P. 24-25.

Emmanuel Dumont