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Le Docteur Pascal, publié en 1893, est le vingtième et dernier roman de la série des Rougon-Macquart. Emile Zola situe l’intrigue entre 1872 et 1874, après la chute de l’Empire. L’auteur a pensé ce titre comme une synthèse et une conclusion à son impressionnante saga. C’est dans cet ouvrage que Zola développe au grand jour sa théorie de l’hérédité.

Quelle est l’histoire ?

Le docteur Pascal est le fils de Pierre Rougon et de Félicité Puech. Il vit de ses rentes et de ses quelques consultations dans sa propriété de la Souleiade, sa maison de Plassans. Effrayé par le destin des membres de sa famille, le docteur Pascal décide de se lancer dans des travaux scientifiques sur l’hérédité et prendre pour objet d’études sa propre famille. Pascal accumule ainsi des notes, des dossiers, des archives sur chacun des membres de sa famille au grand dam de sa mère qui aimerait oublier toutes les turpitudes qui ont entaché la réputation des Rougon-Macquart. Entouré, voire surveillé par sa domestique Martine et sa nièce Clotilde qui veulent le convertir au catholicisme et aider la mère Rougon à faire main basse sur ses archives, Pascal se sent seul et cerné. Pourtant, Clotilde et lui vont vivre un amour passionné malgré la différence d’âge et leur proximité familiale. C’est le début d’un grand bonheur… et d’un grand malheur, même si Emile Zola apporte une conclusion optimiste à un récit oppressant.

Et les archives dans tout ça ??

Alors que le mot archives n’apparaît jamais dans le récit, elles sont toutefois l’un des personnages principaux du roman tout comme l’armoire dans laquelle les documents du docteur Pascal sont entreposés. L’armoire aux archives apparaît dès la première page du récit et, si le docteur y place ses documents, il ne semble pas très doué pour le classement. Zola décrit, en effet, « un amas extraordinaire de papiers, de dossiers, de manuscrits, s’entassant, débordant, pêle-mêle. Il y avait plus de trente ans que le docteur y jetait toutes les pages qu’il écrivait« . C’est à Clotilde, sa nièce et son assistante qu’incombe la tâche de mettre de l’ordre dans ce capharnaüm. L’homme crée, la femme range…bref.

Quelques temps plus tard, l’armoire aux archives est présentée comme un endroit au contraire très ordonné : « sur cette planche élevée, toute une série d’énormes dossiers s’alignaient en bon ordre, classés méthodiquement« . Les dossiers sont régulièrement alimentés avec les nouvelles parvenant des différents membres de la famille : articles de presse et autres. Elles sont classées alphabétiquement : chaque membre de la famille dispose d’une chemise dédiée. Mais, c’est la seule partie de l’armoire qui contient des archives classées. Les recherches de Pascal, elles, sont en désordre. Les archives classées sont le domaine réservé du docteur Pascal, il est le seul à avoir le droit de les compulser car elles contiennent des données personnelles voire intimes sur chaque membre de la grande famille Rougon-Macquart. Clotilde, d’abord obéissante, ne contrevient pas à l’ordre de Pascal et ne consulte pas ces archives.

Le fleuron des documents de Pascal est l’Arbre généalogique. Il est tellement important dans l’histoire qu’il est affublé d’une majuscule. Cet Arbre reste un exemple d’archives vivantes : Pascal Rougon le tient à jour en y inscrivant les derniers événements comme la mort du jeune Charles, se vidant de son sang devant la muette aïeule, la Tante Dide, véritable « personnage-monument’, « corps-archives » selon Jean-Louis Cabanès, chargé de l’édition de l’ouvrage. En effet, à côté des dossiers et de l’Arbre, les membres les plus vieux de la famille sont, eux aussi des archives, des témoins des temps révolus.

Les archives du docteur Pascal sont l’objet de conflits familiaux avec la mère du médecin qui refuse son histoire familiale au profit d’une légende dorée entièrement reconstruite. Le but de Félicité est de détruire les documents accumulés par son fils afin que les secrets familiaux meurent sous les flammes. Félicité se cherche des alliés, use de toutes les ruses pour parvenir à ses fins. Elle tente à plusieurs reprises de s’emparer des archives et on pourrait penser qu’il s’agit désormais du combat de sa vie. Emile Zola montre combien toute la mémoire familiale cristallise les tensions : archives, preuves, êtres humains, tout doit disparaître pour permettre à Félicité de présenter une histoire revue et corrigée au prisme de sa gloire.

Pourtant, pour Pascal, ces archives familiales ne sont pas là pour nuire mais pour établir la vérité et lui permettre une étude plus large afin d’étayer sa théorie de l’hérédité. Il s’agit donc pour lui de documents scientifiques dont il se distancie au moins consciemment pour n’en faire que des objets d’études et non des instruments de vengeance. Alors que Clotilde doute de lui et semble se ranger du côté de Félicité, Pascal se décide à partager ses archives avec elle : il lui permet de pénétrer dans l’intimité familiale. La jeune femme est sous le choc un moment, comme on peut l’être en présence de secrets de famille mais finit par comprendre l’importance de ces archives et la nécessité de s’en servir à des fins scientifiques et pour établir une vérité.

L’attachement de Pascal à ses archives dépasse le simple intérêt scientifique et bien des archivistes ou généalogistes ressentent parfois ce que décrit Emile Zola : « Les découvertes qu’il a faites, les manuscrits qu’il compte laisser, c’est son orgueil, ce sont des êtres, du sang à lui, des enfants, et en les détruisant, en les brûlant, on brûlerait de sa chair. » Comme de nombreux chercheurs ou amateurs, Pascal se soucie du devenir de ses archives. Tant que nous sommes là, elles sont à l’abri, protégées et choyées mais que se passe-t-il quand le dépositaire des archives meurt ? Elles risquent d’être détruites à jamais, ce qui est un soulagement pour les gens comme Félicité qui pensent que ses histoires de famille ne regardent personne ou un crève-cœur pour les amateurs d’Histoire qui voient la perte immense que cela provoquerait. C’est pourquoi Pascal tente d’organiser sa succession et pense avant tout à ses archives dont il est le fidèle gardien, à tel point que la peur de les perdre finit par le rendre malade.

Les archives ont également un aspect pratique : lorsque Pascal se retrouve sans le sou, Clotilde et Martine retrouvent des registres dans lesquels le médecin a inscrit d’anciennes dettes, ce qui permet aux deux femmes de tenter de se faire payer.

Mais c’est bien l’aspect du monument familial, de ces études sur l’hérédité, de cet Arbre objet de tous les soins que Zola met en avant dans son récit. Pascal se tourmente en se demandant s’il aurait « la force de s’en séparer » pour mettre ses archives à l’abri de sa mère, décrivant ainsi le tracas qui peut être celui que nombre d’entre nous connaît et la question que nous nous posons : que vont devenir ces archives après moi ?

La conclusion est d’ailleurs assez terrible : Pascal n’ayant pas pris ses précautions assez tôt, décède avant que ses archives ne soient mises à l’abri. Félicité s’empare des dossiers et les jette au feu avant que Clotile n’ait pu réagir. La jeune femme ne peut sauver que quelques bribes. Toute une vie de travaux et de documents s’envole sous nos yeux. Seul l’Arbre généalogique survit, caché de la folie destructrice d’une Félicité déchaînée. Tandis que Pascal meurt, Clotilde accouche d’un petit garçon qui, comme l’Arbre généalogique, permet de garder espoir.

Enjeu de tout l’ouvrage, l’armoire aux archives est un personnage à part entière. Zola démontre ici les enjeux mémoriels qui se jouent autour des archives : tout savoir du passé familial pour mieux s’en affranchir ou au contraire multiplier les secrets afin de présenter une histoire revisitée. Emile Zola montre également le souci de celui qui rassemble les documents, étudie et crée, le souci de la préservation et de la transmission des archives, toujours menacées de destruction. Savoir transmettre avant qu’il ne soit trop tard, c’est tout l’enjeu de l’ouvrage.

Sonia Dollinger

Bénie soit Sixtine est le premier roman de Maylis Adhémar, journaliste toulousaine. Le titre paraît chez Julliard en 2020 et s’inspire de la vie de l’auteure.

Quelle est l’histoire ?

Sixtine est une jeune femme dont la famille évolue dans les milieux catholiques traditionalistes. Lors d’un mariage, elle rencontre son futur époux, Pierre-Louis Sue de la Garde, un jeune aristocrate proche de la droite extrême dont la famille se targe de défendre les valeurs traditionnelles. Dès lors, la voie de Sixtine est toute tracée, elle sera femme au foyer, mère et épouse avant tout. Pour Sixtine, qui rêvait de cette vie, tout va s’avérer décevant, de la nuit de noces à la vie commune. Bientôt enceinte, elle s’interroge sur son existence lorsqu’un tragique événement vient bouleverser sa vie à jamais.

Et les archives dans tout ça ??

Bénie soit Sixtine se déroulant dans un milieu traditionnel, l’utilisation des archives l’est tout autant. La plus jeune belle-sœur de Sixtine, Elisabeth Sue de la Garde, est étudiante en droit et en histoire. On apprendra plus tard qu’elle effectue un stage aux Archives du diocèse de Lyon.

Elle s’intéresse également à la généalogie familiale. On sait combien les familles aristocratiques sont attachées à leur généalogie et, souvent, un des membres de la fratrie consacre une grande partie de ses loisirs à la quête des ancêtres. C’est pourquoi, « le service des archives départementales et celui des archives de l’évêché de Nantes la connaissent très bien. » La généalogie des Sue de la garde permet évidemment de remonter au Moyen Age et de se raccrocher à une ascendance royale. L’auteure décrit ici le public type des années 1970 / 80 des services d’archives : les généalogistes dont certains étaient avant tout en quête d’une ascendance prestigieuse un public qui est désormais plus souvent derrière son écran que dans les salles de lecture.

Mais désormais, il s’agit pour Elisabeth d’explorer la généalogie de sa nouvelle belle-sœur, Sixtine et de son enfant à venir : « ce sera pour vos enfants un arbre qui remonte le plus loin possible des deux côtés (…) et vous, vous avez peut-être déjà reconstitué votre histoire ? » Et c’est là que les choses se gâtent car les ancêtres de Sixtine restent assez obscurs : pas d’ascendant illustre, même si du côté paternel, le travail a été fait par « un cousin de notre famille » explique Sixtine. Qui n’a pas son cousin ou sa cousine généalogiste dont il faut parfois vérifier les recherches car elles ne sont pas toujours sérieuses. Elisabeth Sue de la Garde a, quant à elle, le grand mérite de faire ses recherches dans les services d’archives et donc au plus près des sources.

Du côté de la mère de Sixtine, les choses se corsent : la tradition orale veut que ses grands-parents soient des russes blancs fuyant les persécutions de Staline. Muriel, la mère de Sixtine est un catholique très rigoriste mais qui dit peu de choses sur ses parents dont elle prétend qu’ils sont morts dans un accident de la route. Aucun document familial ne donne de piste sur ces mystérieux aïeux. Elisabeth, intriguée, se penche alors de plus près sur l’ascendance de sa belle-sœur et est très fière de lui annoncer un ancêtre royaliste mort en luttant contre la République. Rien cependant du côté de Muriel, les archives restent muettes car Muriel ne donne pas beaucoup d’informations pour débuter les recherches. C’est là que le lecteur soupçonne une histoire moins lisse qu’il n’y paraît. On connaît tous des secrets de famille qui empoisonnent une existence ou révèlent un rejet de son milieu d’origine par une honte parfois mal placée ou pour se faire accepter d’autrui.

Elisabeth Sue de la Garde termine son travail de généalogiste en fouillant les archives diocésaines, notamment les actes de baptême que tout le monde semble pouvoir consulter sans aucune restriction, adieu vie privée. Elisabeth avoue également se servir d’internet pour ses recherches : « c’est désespérant comme Internet rend tout cela si facile ! » s’exclame-t-elle à la fois exaltée et déçue. C’est donc Elisabeth qui va dévoiler le passé de sa famille à Sixtine et lui révéler un pan de son histoire familiale qu’elle n’aurait jamais pu imaginer.

Après quelques péripéties, Sixtine mettra la main sur les lettres de sa grand-mère Erika, pieusement conservées. Ces archives familiales qui, par chance, n’ont pas été détruites vont permettre à Sixtine de mieux comprendre l’attitude de sa mère et de prendre une décision radicale.

Ainsi, d’une plongée classique dans les archives, d’une recherche généalogique qui paraissait sans surprise, on passe de surprise en surprise. Les informations exhumées des archives publiques et familiales auront une influence majeure sur l’existence de Sixtine. Oui, les archives peuvent parfois changer une vie.

Sonia Dollinger

Rédigée en 1927 et publiée pour la première fois en feuilleton entre mai et juillet 1941 à titre posthume dans la revue Weird Tales (volume 35, n°9 et 10), L’Affaire Charles Dexter Ward occupe une place à part dans l’œuvre prolifique de Howard Phillips Lovecraft, pour de multiples raisons. C’est tout d’abord le seul texte qui dépasse le cadre de la nouvelle, forme de prédilection de l’œuvre de Lovecraft, pour atteindre les dimensions d’un petit roman dont la composition repose sur un jeu permanent entre trois époques. L’Affaire Charles Dexter Ward ne relève secondairement qu’à la marge des multiples textes relatifs au mythe de Cthulhu qui constitue l’un des grands mythes de la littérature fantastique et fonde pour une large part la connaissance de Lovecraft par le grand public. Le texte condense ensuite quelques uns des principaux thèmes du fantastique lovecraftien, qu’il s’agisse du rapport au temps et au passé, aux territoires vécus, de la matérialité physique de la peur ou de la dimension cosmique de l’effroi. Il constitue également une parfaite mise en application des principes d’écriture du fantastique théorisé par Lovecraft dans son essai Epouvante et surnaturel en littérature1. C’est enfin le texte dans lequel Lovecraft, indirectement, se livre le plus tant il est évident qu’il est Ward tout autant que Ward est lui, ce qui au regard du récit, offre une mise en abime assez effrayante du rapport de l’auteur à ses œuvres. Lorsque Lovecraft écrit « On peut encore se le rappeler tel qu’il était en ce temps-là grand, mince, blond, un peu voûté, assez négligemment vêtu, donnant une impression générale de gaucherie et de timidité » (p.9)2, la confusion entre l’auteur et le personnage est flagrante. Pour reprendre les mots du documentaire d’Anne-Louise Trividic, Patrick- Mario Bernard et Pierre Trividic3 : « Vous êtes Ward. Vous partagez son goût des généalogies oubliées, son amour de votre terre natale », son goût de l’archive serait-on tenté de rajouter.

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Qu’en est-il justement de la place des archives et des archivistes dans  cette  œuvre  singulière ? Que nous dit-elle de ces documents et personnes et de leur posture à l’échelle du temps, de leur rapport à un passé s’inscrivant dans le présent de sociétés tournées vers leur futur ? Quelle place pour les archives dans un univers lovecraftien peuplé de livres, toujours sombres et maudits,  de Bibliothèques oubliées et de bibliophiles inquiétants et menaçants ?

Après avoir rappelé brièvement le propos du roman, nous tenterons tout d’abord de comprendre la place littéraire et linguistique qu’occupent les archives dans le texte et la vision que ce dernier en donne. En nous appuyant sur le livre d’Arlette Farge, Le goût de l’Archive, nous essayerons ensuite de montrer qu’au delà du motif littéraire, les archives prennent un sens très particulier dans L’Affaire Charles Dexter Ward qui nous présente in fine le portrait d’un archiviste extrême et effrayant en la personne de Joseph Curwen.

Quelle est l’histoire ?

Comme souvent dans la littérature fantastique, il n’est pas possible de résumer ce roman sans en dévoiler les ressorts qui font l’un des intérêts même de sa lecture. On se contentera donc de rappeler le scénario d’ensemble du texte. Charles Dexter Ward, un étudiant en histoire et un érudit de Providence, mène des recherches généalogiques : sa passion prend un tour résolument obsession- nel lorsqu’il découvre parmi ses ascendants un certain Joseph Curwen, de Salem, personnage énigmatique de triste mémoire entouré d’une aura sinistre, dont la communauté semble avoir cherché à faire disparaître toute trace de l’existence. A force de recherches dans les archives communales et privées, à force de compulser et déchiffrer des documents anciens, Charles Dexter Ward parvient à retrouver, cachées derrière un portrait de Joseph Curwen peint sur les boiseries d’une vieille maison de Providence, les archives de son sulfureux ancêtre. Sa quête prend alors un tour effroyable qui affecte profondément tant sa personnalité que son psychisme et le conduit à être interné par le médecin de famille à l’hôpital psychiatrique de Providence dont il disparaît mystérieusement.

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Et les archives dans tout ça ??

Notons tout d’abord que dans la prolifique production littéraire lovecraftienne, les archives occupent une place marginale comparativement à la place essentielle de la littérature, des livres et des bibliothèques. Qu’il s’agisse du cycle du mythe de Cthulhu ou de nouvelles éparses, les livres, les livres secrets et maudits renfermant des secrets innommables qui rendent fous ceux qui parviennent à en déchiffrer le sens, sont nombreux, récurrents et essentiels à la trame fantastique du récit. La plus connue des œuvres inventées4 par Lovecraft est sans doute le Necronomicon de l’arabe fou Abdul Al-Hazred, mais on pourrait également citer d’autres créations comme Les Manuscrits Pnakotiques5, mais également des emprunts à d’autres auteurs comme les Unaussprechlichen Kulten6, le De Vermis Mysteriis7 ou encore le Culte des Goules8. Détenus par des érudits rebutants ou des bibliothèques mystérieuses comme celle de l’Université Miskatonic d’Arkham, ils sont un savoir enfoui et inquiétant dont le contenu pèse dangereusement sur le présent qu’ils menacent d’engloutir.

Si ces ouvrages ont une dimension archivistique certaine, ils ne sont jamais considérés comme tels. L’Affaire Charles Dexter Ward est, à notre connaissance, le seul texte de Lovecraft dans lequel les archives jouent un rôle aussi essentiel.

Les archives comme motifs littéraires et mobile de l’action

Rédigé en cinq parties intitulées « Résultat et prologue », « Antécédent et abomination »,

« Recherche et évocation », « Métamorphose et démence » et « Cauchemar et cataclysme », le récit entremêle, en d’incessants va-et-vient, trois époques principales : celle de la vie de Joseph Curwen entre Salem et Providence au XVIIIe siècle, celle des recherches de Ward jusqu’à son internement, et celle des événements qui s’ensuivirent vus notamment au travers des yeux du médecin de la famille Ward, le docteur Willett, le lien essentiel entre toutes ces périodes étant les papiers de Joseph Curwen découvert par Charles Ward.

 Vocabulaire

Quels sont les mots utilisés par Lovecraft pour désigner les documents d’archives ?

Un recensement rapide fait apparaitre une pluralité de termes. Le jeu de la traduction de l’anglais au français impose de dédoubler l’étude sémantique. On peut distinguer des termes génériques renvoyant aux archives mais également des termes spécifiques désignant certains types de documents. Dans le cas de termes polysémiques ou d’usage courant, nous n’avons retenu que les cas dans lesquels ils désignent directement ou indirectement des documents d’archives.

En version originale, Lovecraft utilise principalement quatre termes : archives (4 occurrences), documents (9 occurrences), records (13 occurrences en prenant soin de distinguer le nom de la forme verbale conjuguée) et papers (29 occurrences). S’y ajoute plusieurs termes désignant des types de documents particuliers comme registry (2 occurrences dans le cadre de l’expression Registry of Deeds), diary/diaries (13 occurrences), Charles Ward recourant à plusieurs reprises à ce type de source, et letters (19 occurrences).

Dans la traduction utilisée, on rencontre les termes génériques archives (29 occurrences), papiers (24 occurrences) et documents (29 occurrences). On retrouve également des termes typologiques comme registre (1 occurrence) et journal intime / journaux intimes (9 occurrences) et lettres (20 occurrences). Le terme mémoire est utilisé une seule fois pour désigner une archive privée.

L’utilisation des termes par Lovecraft répond à une certaine logique : le termes archives par exemple, très peu utilisé, désigne toujours un ensemble de documents appartenant à un collectionneur privé qu’il s’agisse de Ward lui-même ou d’autres personnages. Dans deux occurrences sur quatre, il est associé au terme private. Le terme records à l’inverse n’est jamais utilisé que dans le cadre de documents publics, qu’ils soient conservés dans des dépôts d’archives et des institutions publiques ou par des propriétaires privés. Il peut désigner :

  • le patrimoine archivistique d’une ville : l’expression town records se rencontre à trois reprise ; ces archives communales réfèrent principalement à l’état civil et aux
  • le patrimoine archivistique détenu par une institution : les archives de l’Essex Institute9 sont qualifiées de records ;
  • des types d’archives publics spécifiques : on rencontre les expressions old burial records, witchcraft trial records, ou cemetery records ;
  • des documents indéfinis caractérisés uniquement par leur caractère public : on rencontre ainsi l’expression publicly available records ; lorsque Lovecraft fait référence à des documents consultés par Ward dans une institution publique, il utilise toujours le terme records. C’est le terme qui est également utilisé pour désigner une copie de registres paroissiaux détenue par les descendants d’un pasteur, le Dr Graves.

Le terme le plus utilisé par Lovecraft est sans conteste le terme papers associé le plus souvent soit à un qualificatif descriptif (par exemple vieux, jauni…) ou interprétatif (par exemple mystérieux, redoutable…) soit au nom de son détenteur. L’expression papers of Joseph Curwen désigne ainsi systématiquement l’ensemble des documents papiers trouvés par Charles Ward qui constitue en quelque sorte le fonds Curwen. Cette importance du terme papers n’a rien de surprenant étant considéré à la fois le temps de la narration (entre le XVIIe et le XIXe siècle) et de la rédaction de l’œuvre (années 1920) mais également la culture livresque et classique de Lovecraft chez lequel le papier en tant que support du savoir, notamment au travers du Livre, occupe une place particulière. L’importance des lettres dans les fonds utilisés par Charles Ward renvoie sans doute pour partie à la place des relations épistolaires dans la vie de Lovecraft dont les archives comptent plusieurs milliers de lettres échangées avec de très nombreux correspondants.

Vision et représentation des archives

L’image que Lovecraft offre des archives n’a rien de révolutionnaire, ce qui eut été un comble de la part d’un auteur aussi conservateur. Pour Lovecraft, l’archive, c’est le papier, et plus encore le vieux papier couvert d’une écriture étrange. Lorsque Charles Ward retire le portait de son ancêtre Joseph Curwen dans une vieille maison d’Olney Court, il découvre derrière le panneau de bois où il figurait « un amas de papiers jaunis [some loose yellowed papers] couverts de suie et de poussière [beneath the deep coatings of dust and soot] » (p.52) et « un gros cahier où étaient encore fixés les restes moisis du ruban qui avait servi à nouer les feuillets [a crude, thick copybook, and a few mouldering textile shreds which may have formed the ribbon binding the rest together]» (p.52). Une image somme toute très classique de l’archive comme masse de vieux papiers.

Au delà de cette unique description, Lovecraft évoque en réalité toute une typologie documentaire qu’il est possible de reconstituer à partir des indications du contexte de la narration.

Lors de ses enquêtes, comme tout chercheur, historien ou généalogiste, Charles Ward s’intéresse tout d’abord aux archives publiques : il consulte ainsi des archives paroissiales déposées afin de reconstituer l’état civil de ses ancêtres, des archives administratives dont les registres d’inhumation lorsqu’il est tente de retrouver la tombe de Joseph Curwen mais également des archives judiciaires puisqu’il s’intéresse aux archives des procès en sorcellerie de Salem dans une logique prosopographique en essayant de reconstituer l’entourage de Joseph Curwen, l’ensemble de ses relations et réseaux.

Constatant l’incomplétude des documents officiels, manifestement expurgés pour faire disparaître toute trace de Joseph Curwen, Charles Ward se tourne ensuite vers les archives privées détenus par des familles du Massachussetts. C’est une démarche assez classique : lorsque les archives publiques sont muettes, il n’est pas rare que des fonds privés viennent éclairer des périodes ou des événements obscurs que ces fonds soient authentiquement privés ou fruit d’une appropriation de documents publics. Charles Ward parvient ainsi à confronter différentes versions d’un document : en consultant la copie du registre des mariages conservés par les descendants du pasteur Graves, Charles Ward retrouve ainsi l’acte de mariage de Joseph Curwen et d’Elizabeth Tillinghast qui avait disparu du registre public conservé aux archives de Providence. Lovecraft dresse toute une typologie d’archives privées : en premier lieu la correspondance, les lettres des protagonistes de l’affaire Curwen mais également ce que l’on appelle aujourd’hui les écrits du for privé, notamment des journaux intimes. Détail intéressant, ces journaux contiennent souvent des copies manuscrites de documents d’archives publics disparus. A travers les travaux de Ward, c’est une véritable stratégie de recherche archivistique qui se déploie.

Il est également possible de distinguer des centres d’archives de nature différente.

Lors de ses recherches, Charles Ward est amené à se rendre dans les archives municipales de plusieurs villes dont Providence, New London et New York. Ward consulte également des archives publiques détenues par les organes producteurs : c’est le cas des archives judiciaires qu’il consulte au Palais de Justice de Salem [the Court House] (p. 45) et au greffe de l’état civil [Registry of Deeds] de la même localité (p. 45)

S’y ajoutent également des institutions privées comme le Essex Institute de Salem dans le Massachussetts. Né en 1848 de la réunion de la Société d’Histoire d’Essex et de la Société d’Histoire naturelle du comté d’Essex, l’Essex Institute fut une société littéraire, historique et savante qui mit en place un musée et une bibliothèque. Selon un guide de voyage de 1880, « ses objets sont généraux et variés. Le plus important est peut-être celui des découvertes historiques locales et la préservation de tout ce qui concerne l’histoire du comté d’Essex »10. Lors de la fermeture définitive des sites de Salem en 2007, l’Essex Institute comptait 42.000 pieds linéaires, soit près de 13 km linéaires de documents historiques.

De nombreuses archives, notamment celles de la presse, sont également conservées dans des bibliothèques où sont parfois déposées des archives privées. Il est fréquent en effet aux Etats- Unis que les centres d’archives soient qualifiés de library, comme par exemple dans le cas des libraries présidentielles. Lors de ses pérégrinations, Ward est ainsi amené à fréquenter de très nombreuses bibliothèques de Providence comme la Public Library, la John Brown and John Hay Libraries de l’Université Brown et la Shepley Library, mais également la grande bibliothèque de Copley Square à Boston, la Widener Library de Harvard à Cambridge, ou la Zion Research Library de Brookline à Boston. Le lien particulier qui unit Lovecraft aux bibliothèques se lit peut-être au travers des 49 occurrences du termes library/libraries dans son roman. On notera que lors de son voyage en Europe, Ward cherche des documents à la National Library et au British Museum de Londres (p. 59) et à la Bibliothèque Nationale à Paris (p. 59).

Lorsque les ressources institutionnelles s’avèrent insuffisantes, Charles Ward s’adresse également à des particuliers, dépositaires de bibliothèques et d’archives familiales antérieures à la guerre d’Indépendance. Charles Ward joue alors le rôle de l’archiviste ou du chercheur en quête de nouveaux fonds pour combler les lacunes de ceux à sa disposition

La place des archives dans le déroulement de la fiction

Décrit dans le premier chapitre comme mû dès l’enfance par « une véritable passion pour l’archéologie » (p.6), « un gout […] pour les reliques du passé » (p.6), Charles Dexter Ward se consacre en vieillissant à « l’histoire, la généalogie, l’étude de l’architecture et du mobilier coloniaux » (p.6). L’image que nous en donne Lovecraft correspond tout à fait à celle du « rodeur cherchant dans l’archive ce qui est enfoui comme trace possible d’un être ou d’un événement »11 évoquée par Arlette Farge cherchant « toujours davantage de renseignements concrets sur la vie des gens d’un siècle passé »12. En ce sens, Ward que Lovecraft désigne comme un archéologue, un historien et un généalogiste, a sans aucun doute le goût de l’archive et est comme destiné à se confronter à elles. L’histoire de Ward est bien en tout cas « une errance dans les mots d’autrui »13.

Les archives occupent une triple place essentielle dans le récit.

Elles sont tout d’abord le mobile même du récit puisque celui ci s’articule autour de la découverte et de l’exploitation par Charles Ward des archives de Joseph Curwen « derrière les boiseries d’une très vieille maison d’Olney Court, au faîte de Stampers Hill, où Curwen avait jadis habité » (p. 7). Pour le dire simplement, pas d’archives Curwen, pas d’affaire Ward, ce dernier restant un simple historien et généalogiste amateur parmi d’autres.

Les archives sont également un instrument de progression du récit : c’est par la consultation de documents d’archives, publics ou privés, de registres publics juridiques ou paroissiaux et de reliquats de correspondance, c’est par la fréquentation des archives communales de Providence ou New-York et les archives de collectionneurs privés, que le récit progresse. En ce sens, le récit nous dit quelque chose du travail de recherche archivistique, de la place de l’archive dans la recherche historique.

Les archives enfin sont une excellente manifestation d’une constante littéraire des récits de Lovecraft, ce que lui même appelait l’attaque en force, idée qu’il a repris notamment à Poe, et selon laquelle, au début de l’histoire, le pire s’est toujours déjà produit. Souvent chez Lovecraft, le récit fantastique n’est que le dévoilement d’un déjà-là terrifiant : tout ce que le lecteur découvre ensuite est déjà survenu, achevé et consommé avant le début de l’intrigue qui s’apparente alors à un « dépouillement ». Dans le cas de l’Affaire Charles Dexter Ward, le rôle du déjà-là est tenu par les archives de Curwen en ce qu’elles disent et révèlent de Joseph Curwen. Or les archives sont par définition toujours un déjà-là qui attend pour témoigner de ce qu’elles portent, la médiation du chercheur, de l’historien, du lecteur ou de l’archiviste. C’est en cela que chez Lovecraft, l’archive devient une ombre menaçante portée sur le présent depuis le passé, un passé présent dont l’accomplissement exige un instrument en la personne du lecteur, en l’occurrence Charles Ward. On retrouve là une autre thématique chère à Lovecraft, celle de l’exhumation, que l’on prenne le terme dans un sens métaphorique (exhumer un souvenir, un secret…) ou dans son sens premier, les deux  se confondant souvent sous la plume de Lovecraft chez qui le passé exhumé conduit toujours à l’anéantissement du présent.

 Le dégoût de l’archive                                                                                                                 

Commencement et pouvoirs – l’archive comme trace du pouvoir et (re-)commencement          Etymologiquement,  l’archive a  à  voir avec le  commencement  et le  pouvoir : le  terme arkhè (ἀρχή) renvoie à la fois tout autant à l’origine et à la cause, qu’à la personne ou la chose qui commence, le premier, le chef, la magistrature et plus largement le pouvoir. Hannah Arendt soulignait dans ses Considérations morales cette double signification essentielle qui rappelle la puissance initiatrice du commandement qui pour agir n’a pas besoin d’un précédent. Les premiers mots de l’évangile de Jean « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu.» (Jean 1.1) condensent parfaitement cette double idée de commencement et de pouvoir. Ce lien entre commencement et pouvoir rencontre un écho dans l’univers lovecraftien dans lequel les véritables puissances, les Anciens Dieux et les Grands Anciens sont du côté de l’origine et transcendent le temps et l’espace.

L’archive qui garde la trace d’une décision souveraine est donc à la fois la trace tant de la manifestation du pouvoir que du commencement de son exercice sous une forme particulière. Sur le plan des individus, les registres paroissiaux ou d’état-civil conservent des actes qui instituent un commencement : naissance, mariage, divorce, décès peuvent être lus comme l’institution d’un statut spécifique reconnu et garanti par un pouvoir. Hasardeuse ou intentionnelle, l’archive d’un fait ou d’une décision émanant d’un pouvoir souverain est toujours l’acte d’enregistrement du commencement (réel ou de papier). Mais l’archive n’est pas le recommencement du pouvoir, elle n’est pas le pouvoir en acte. Lovecraft va au bout de la logique de l’identification entre l’archive et le producteur : ce que les archives de Joseph Curwen préservent et conservent, ce n’est pas seulement les vestiges du savoir accumulé par Curwen, ce n’est pas seulement le récit du pouvoir passé de Curwen à Salem et Providence, un pouvoir advenu mais définitivement disparu ; c’est bien plus la possibilité d’une actualisation de ce pouvoir, un condensé de ce pouvoir disponible pour un authentique recommencement ; moins une trace partielle , un vestige incomplet que la quintessence active et opérationnelle de ce pouvoir qui ne demande qu’à renaître. On est là typiquement dans le cadre de la croyance fantasmatique mais récurrente et universelle de l’archive magique, toute- puissante, (qu’il s’agisse en réalité d’un livre, d’une archive ou d’un objet) destinée à libérer un pouvoir effectif capable de révolutionner le réel. Le Da Vinci Code raconte-t-il autre chose ? Les archives vaticanes ou les manuscrits de la Mer Morte n’ont-ils pas ce caractère dans l’imaginaire collectif ?

Dans le cadre de cette relation au pouvoir, Arlette Farge rappelle le lien étroit entre archive, pouvoir et désordre dans le cadre de ses recherches dans les archives judiciaires du XVIIIe siècle : l’archive nait souvent « dans la brièveté d’un incident qui crée du désordre »14, « naît du désordre »15 dont le pouvoir cherche à garder trace pour le comprendre, le juguler et le réduire. En ce sens, « l’archive est une brèche dans le tissu des jours, l’aperçu tendu d’un événement inattendu »16. Une large part des archives communales et privées consultées par Charles Ward ressortent de cette dimension : c’est bien parce que Joseph Curwen est en lui-même extraordinaire, c’est -à-dire en dehors de l’ordre normal et normé de la société de son époque, qu’il laisse des traces dans les archives, qu’il s’agisse de l’enregistrement du changement de nom de sa jeune épouse après son décès ou des informations  le  concernant dans la presse ou les  correspondances  individuelles. Pour ses contemporains, l’existence même de Curwen, sa longévité exceptionnelle, son aura, sont à proprement inattendu et inentendable. Et c’est la raison pour laquelle, ses contemporains ont très paradoxalement à la fois contribué à générer des traces, et en même temps, cherché à les faire disparaître. A l’évidence, le roman renvoie aussi à la question de la destruction volontaire d’archives destinée à faire disparaître un événement : les documents paroissiaux ont été expurgés, les articles de presse caviardés, des contre-vérités adoptées. Et pourtant. Lovecraft nous dit aussi quelque chose de l’impossibilité de faire disparaître toutes les archives pour la bonne et simple raison que tout ne saurait jamais être totalement sous contrôle et qu’il existe toujours des biais pour contourner un vide. En ce sens, le travail de Ward est un bel exemple de contournement archivistique classique qui passe par le recours aux archives privées pour combler les lacunes des archives publiques. L’acte de mariage de Joseph Curwen et Elizabeth Tillinghast a été détruit dans les archives déposées à Providence ? Qu’importe puisque le révérend Graves a conservé par devers lui une copie de l’original lors de son départ de sa paroisse (p.23).

Traces et présences – l’archive comme déjà-là destiné à être lu

En ce qu’elle est une brèche, l’archive est également un lien, un trait d’union entre passé et présent, un morceau de passé-présent. Si son arrivée jusqu’à nous tient parfois beaucoup au hasard et au long et patient travail des archivistes, il est également des archives volontairement constituées afin de signifier quelque chose aux générations futures, afin de laisser une trace volontaire dont les raisons sous-jacentes ne sont pas toujours, et loin de là, le désir de vérité. Qu’elles aient été pensées dès l’origine dans le cadre d’un discours à la postérité ou patiemment triées, classées, inventoriées par les archivistes, l’archive est toujours « en quelque sorte préparée pour un usage éventuel »17. Ce dernier mot est essentiel : ce n’est ni le producteur, ni l’archiviste qui détermine a priori ce que le lecteur ultérieur décide de faire de l’archive qu’il consulte, du questionnement auquel il va la soumettre, la place qu’il va lui donner dans sa réflexion et sa recherche.

Parmi les archives retrouvées par Charles Ward dans la maison d’Olney Court, il en est une particulière qui accompagne le « gros cahier » à ruban : le document intitulé « À Celui qui Viendra Après Moi, Et Comment Il Pourra Aller Au-Delà du Temps et des Sphères.» (p.52). On est typiquement dans le cadre d’une archive intentionnelle, destinée à être utilisée. La grande différence réside justement dans le caractère univoque de son usage : l’archive que Joseph Curwen laisse derrière lui présuppose un usage unique, celui de permettre son propre retour. Il y a de ce fait une subjugation du présent par le passé ; le présent est sous le joug du passé, et Ward n’est en définitive pas libre de l’usage qu’il peut faire des documents de son ancêtre. Avec Curwen, c’est celui qui produit l’archive qui attribue une intention à son futur lecteur. Par un effet performatif bien connu des psychologues et des psychiatres, cette intention advient chez son descendant et héritier. Ward est dépossédé de son choix. La seule alternative qui s’offre à Ward est celle de ne pas lire les documents qu’il trouve. C’est la question que se pose Arlette Farge lorsqu’il est manifeste dans la matérialité d’une liasse que cette dernière n’a jamais été consultée et qui se résume à décider d’« ouvrir ou non ce qui n’a jamais été ouvert depuis deux siècles »18. Et on aurait tort de croire qu’il s’agit là uniquement d’un motif littéraire. Celui qui découvre la carte au trésor de quelque galion espagnol, autre archive intentionnelle dont l’usage est prédéterminée par sa nature même, se contente-t-il de l’exposer comme simple œuvre d’art ? Lovecraft, passionnée d’histoire, le dit clairement : « Aucun généalogiste digne de ce nom n’aurait pu faire autrement que se mettre à rechercher aussitôt les moindres renseignements ayant trait au sinistre marchand » (p. 44). Quel chercheur peut résister à la tentation de jeter un coup d’œil ? Or, c’est souvent le drame des personnages de Lovecraft : ils ont jeté un coup d’œil et dans une fraction de seconde ont entre-aperçu ce qu’ils n’auraient jamais du connaître ni même concevoir, tels le héros des Montagnes Hallucinées par exemple. Parce que ce coup d’œil ne peut être annulé – on pense ici au mythe d’Orphée et d’Eurydice -, il a une dimension fatidique radicale. L’archive en tant qu’elle est une brèche qui permet ce coup d’œil constitue alors un piège terrible qui inverse le rapport temporel. Ward ne découvre que ce qui l’attendait. Comme le dit Jean-Pierre Soussigne dans le documentaire de Anne-Louise et Pierre Trividic au sujet du tableau de Curwen découvert par Ward : « Vous croyiez avoir découvert le portrait d’un lointain ancêtre. En vérité, du bord extrême d’un âge enseveli, c’est le portrait qui vous attendait. »19

« Pièges et tentations » – l’archive comme piège

Nul doute que pour Lovecraft, l’archive soit « cette chose féroce qui nous guette, tapie dans l’ombre du temps et qu’il vaudrait mieux laisser dormir »20. Il est certain en tout cas que l’archive n’est pas inoffensive. Arlette Farge rappelle ainsi à quel point  «  elle  est  difficile  dans  sa  matérialité »21 : « celui qui travaille en archives se surprend souvent à évoquer ce voyage en termes de plongée, d’immersion, voire de noyade »22. L’usage de ce vocabulaire aquatique prend une résonnance particulière dans l’œuvre de Lovecraft dans laquelle la mer, les choses de la mer, ce qui vit dedans et dessous la mer, ce que la mer couvre et dissimule occupent une place essentielle. Pour Lovecraft, la mer représente une menace et la source d’une horreur inappréhendable jusqu’à son surgissement des flots. C’est de la mer que surgit Dagon en 1917, c’est sous les mers que se situe la demeure de Cthulhu dans R’lyeh. Les villes côtières inventées par Lovecraft telle Innsmouth ou Dunwich, dont on ne sait trop à quel domaine, maritime ou terrestre, elles appartiennent sont lourdes de menace en tant que lieu d’une indéfinition ontologique. Paradoxalement, la mer  n’occupe pas une place aussi menaçante dans l’Affaire Charles Dexter Ward. On notera tout de même que c’est par la mer que Joseph Curwen fait venir les ingrédients dont il a besoin.

Selon Arlette Farge, « la prédilection pour l’archive peut devenir telle qu’on ne se méfie pas, qu’on n’aperçoit ni les pièges qu’elle tend, ni les risques pris à ne pas lui imposer une certaine  distance »23. Si Arlette Farge ne pensait vraisemblablement pas à Charles Ward en écrivant ces lignes, elles illustrent parfaitement sa situation. A ceci près que si l’archive tend le piège de l’identification au chercheur qui ne parvient pas à se détacher du « mimétisme »24 et de la « glose »25, la responsabilité en incombe au lecteur. Le piège n’est pas intentionnel. Ce qui n’est pas le cas pour Ward : si son enthousiasme le conduit à se jeter à corps perdu dans le déchiffrement des archives des Curwen, le piège qu’elles renferment est constitutif de leur création. Les documents laissés par Curwen sont de ces documents « qui égarent et mènent là où on n’avait guère décidé d’aller ni  même de comprendre »26. En temps qu’il est une menace, le passé – et l’archive en tant que trace du passé – doit être maintenue à distance. Plus que tout, il faut garder ses distances, question de survie. Dans l’euphorie de sa découverte, dans sa hâte de déchiffrer l’écriture manuscrite difficile de Joseph Curwen, Ward ne perçoit pas la menace qui pèse sur lui, le piège conçu par son aïeul dont les archives sont l’instrument. Si l’historien ou le lecteur peut toujours décider de ne pas tenir compte de ce qu’il a découvert, de laisser de côté des informations qui ont surgi des archives consultées, le saisissement dont Ward est l’objet est sans issue. Ce qui menace Ward, c’est le « risque d’engloutissement et d’identification »27.

Déroutante et colossale, l’archive pourtant saisit »28. Pour Ward, cela n’a rien d’une image poétique ou d’une métaphore. Dès lors qu’il amorce la lecture des papiers de Curwen, ce dernier l’arraisonne à sa volonté, le saisit pour ne plus le lâcher jusqu’à l’aboutissement de son retour. Une fois installé dans la mansarde de la maison familiale, le portrait de Joseph Curwen semble surveiller l’avancement des travaux de Ward. Pour ne plus le lâcher. Evoquant le positionnement des représentants et serviteurs du pouvoir royal dans les archives judiciaires du XVIIIe siècle, Arlette Farge évoque ce qu’elle nomme « l’intérêt des uns pour l’asservissement des autres »29. Les archives de Curwen ne nous disent rien d’autre que le désir inextinguible du sorcier d’assujettissement des êtres à son pouvoir pour en tirer un savoir inaccessible.

Le vocabulaire de l’archivistique prend parfois un sens particulier et déroutant dans l’Affaire Charles Dexter Ward : c’est le cas du mot dépouillement par exemple. Installé en salle de lecture, c’est le chercheur, l’historien, le lecteur qui dépouille une liasse d’archives pour en questionner le contenu et en tirer l’essentiel de ce qu’il cherche. Dans le roman de Lovecraft, c’est le lecteur, en l’occurrence Ward, qui est dépouillé par sa découverte : dépouillé de son libre-arbitre, de son temps, de son milieu social et finalement de sa propre existence. De sujet agissant, Ward devient objet : il ne travaille pas l’archive, il est travaillé par elle dans des proportions qui le dépasse. Si « l’archive est excès de sens là où celui qui la lit ressent de la beauté, de la stupeur et une certaine secousse  affective »30, alors, inévitablement, l’archive altère le lecteur, elle le change imperceptiblement, le rend autre. Pas au point cependant de le rendre étranger à lui même et de se substituer à lui comme c’est le cas pour Ward.

Pour l’historien, il ne s’agit pas de chercher dans l’archive que ce que l’on souhaite y trouver et n’y voir que ce que l’on s’attend à y trouver, que ce que l’on voudrait qu’elle nous dise. A l’inverse, ce n’est pas non plus s’identifier au discours de l’archive et de ne rien en dire de plus. L’identification est sans doute « un des pièges tendus par l’archive »31. Dans le cas de Ward, le mot prend un tout autre sens, plus radical. Si Ward s’identifie aux archives qu’il étudie avec avidité, c’est son identité qui est menacée. L’identification dont Ward est victime émane du pouvoir que les archives de Curwen contiennent. « L’échange n’est pas fusion »32 écrit Arlette Farge. Malheureusement si pour Ward puisqu’en définitive, l’identification entre Ward et son ancêtre aboutit à une substitution : Joseph Curwen finit par prendre la place de Ward qu’il assassine et dont il fait disparaître le corps.

L’historien qui s’identifie à sa source archivistique ne fait que renoncer à son propre jugement, à sa propre capacité d’analyse. l’identification dont Ward est victime anéantit son existence. Ward a-t-il dès lors manqué de « vigilance », de cette « lucidité toujours en éveil » dont Arlette Farge dit qu’elle agit « en garde fou contre l’absence de distance »33 ?

Résurrection et apocalypse – l’archive comme présence révélée du passé

L’enjeu pour Curwen, ce n’est pas d’influencer ou d’agir sur son futur, notre présent, au moyen de ses archives comme pourrait le faire tout pouvoir conservant sous le boisseau des archives compromettantes destinées à resurgir plus tard pour modifier le cours des événements. Pour Curwen, ses archives, laissées à l’intention de son descendant, sont l’instrument de sa résurrection alchimique. En ce sens, l’Affaire Charles Dexter Ward est une apocalypse, c’est-à-dire le récit d’une révélation, de la révélation d’une vérité. D’une vérité que l’auteur lui même ignore pour une large part. Pour reprendre les belles formules de Anne Louise et Pierre Trividic, l’Affaire Charles Dexter Ward nous dit « que le désir de se confondre avec ses propres origines, le désir de récapituler le  temps conduit à la destruction et à la mort. La vérité du passé c’est le meurtre. La passion du passé, une maladie. »34

Dans une certaine mesure, Lovecraft ne fait que pousser à leur terme la logique des archives en s’affranchissant des limites raisonnables dont se joue le surnaturel. Le matérialisme dépressif lovecraftien prend les mots au pied de la lettre, faisant fi des images et des allégories pour s’en tenir au sens premier, matériel serait-on tenté de dire, des mots.

Si « l’histoire est certainement d’abord une rencontre avec la mort »35, elle n’est jamais, dieu merci, expérience objective de la mort ni confrontation à la corporéité , à la présence corporelle d’un mort. Pour Ward, il s’agirait bien plus d’une malencontre. Fatale qui plus est. Puisque la seule mort que Ward rencontre dans les archives de Joseph Curwen, c’est la sienne. En étudiant les papiers de son ancêtre Ward accède à ce « surplus de vie qui inonde l’archive et provoque le lecteur dans ce qu’il a de plus intime »36 ; pour Ward, c’est une vie qui jaillit de l’archive, le submerge et l’engloutit, dévorant son intimité pour se substituer à lui.

En dépit de l’aspiration de Jules Michelet à faire de l’histoire une « résurrection de la vie intégrale »37, Arlette Farge rappelle qu’ « on ne ressuscite pas les vies échouées en archives »38. Chez Lovecraft, si. Et ce n’est pas une bonne nouvelle. Aux moyens des sels et des formules laissés par son ancêtre, Ward suscite le retour de Joseph Curwen et réalise empiriquement, physiquement ce que l’historien ne peut faire que métaphoriquement : il peut interroger l’archive et en obtenir des réponses. Mais c’est un jeu dangereux, dont Curwen connait les risques que Ward ignore. Dans une « lettre d’un certain Jedediah Orne, de Salem » (p.33) retrouvée par Ward, l’auteur met en garde Curwen : « Je vous le dis encore une fois : n’évoquez Aucun Esprit que vous ne puissiez dominer »      (p. 34). Terrible mise en garde dont Ward ne comprit pas l’actualité du sens applicable à sa propre situation.

En ramenant son ancêtre à la vie à partir de ses archives, Ward obtient ce qu’aucune archive ne peut théoriquement offrir. Si les documents d’archives « retiennent une voix, une intonation, un rythme »39, aucun texte écrit, quand bien même il expose « de  façon  unique  […]  le  parler  de l’autre »40, aucun texte écrit ne restitue « la façon dont il était prononcé, articulé »41. Non seulement Ward fait parler les archives qu’il déchiffre paléographiquement et cryptographiquement afin de réaliser les desseins d’un autre, mais cet autre lui parle de cette voix « calme et grave » (p. 76), « très basse, caverneuse, enrouée » (p.81) « grinçante » (p.82), celle de Joseph Curwen.

 « Des traces par milliers » – les archives orales dans l’Affaire Charles Dexter Ward                       

L’Affaire Charles Dexter Ward s’ouvre sur un exergue étrange attribué à un certain Borellus, sans doute Pierre Borel dit Petrus Borellus, médecin, botaniste et érudit français castrais (1620- 1671), que Lovecraft assimile manifestement à une sorte d’alchimiste42.

« Les Sels essentiels des Animaux se peuvent préparer et conserver de telle façon qu’un Homme ingénieux puisse posséder toute une Arche de Noé dans son Cabinet, et faire surgir, à son gré, la belle Forme d’un Animal à partir de ses cendres ; et par telle méthode, appliquée aux Sels essentiels de l’humaine Poussière, un Philosophe peut, sans nulle Nécromancie criminelle, susciter la Forme d’un de ses Ancêtres défunts à partir de la Poussière en quoi son Corps a été incinéré. »

Les Sels essentiels de l’exergue font écho aux « vies infimes devenues cendres » évoqués par Michel Foucault43 dans un article dont le titre La vie des hommes infâmes entre en résonnance avec le roman de Lovecraft. Joseph Curwen, que l’on pourrait rapprocher d’Herbert West44, autre personnage de l’univers lovecraftien, est un nécromancien capable de susciter la vie de sels essentiels ou de ramener à la vie des cadavres. Là où Herbert West le fait scientifiquement par l’injection d’une substance chimique, Curwen procède magiquement. Mais entre ces deux personnages, tant les procédés que les objectifs diffèrent. Là où West veut surtout faire la preuve de son propre génie, Joseph Curwen, lui, cherche a accumuler un savoir incommensurable. Les « sels essentiels » qu’ils conservent dans les lekythoi (lécythes) qui s’empilent dans les souterrains et les cavernes qui courent sous sa ferme de Pawtuxet Road à quelque miles de Providence, sels qu’il élabore, échange ou acquière, sont les boites d’archives d’un magasin abominable. Lorsqu’il le souhaite, Joseph Curwen les consulte en les invoquant, les soumettant à mille tourments si les formes suscités refusent de parler. Au sens strict, Curwen fait parler ses archives.

Ces archives orales enfermées dans des caves nous rappellent étrangement celles déposées le 24 septembre 1907 puis en juin 1912 dans les sous-sols du palais Garnier à Paris, suite au don par Alfred Clark, président de la Compagnie française du Gramophone, de deux lots de 24 disques présentés comme un musée de la voix. Placés dans des urnes, les disques sont accompagnés d’un gramophone pour garantir leur lecture en dépit des changements technologiques anticipés. Le Ministre de l’Instruction Publiques d’alors, Aristide Briand, prend note du souhait du donateur de ne voir ouvrir ces urnes qu’un siècle plus tard. « Ils entendront parler les morts ! » s’exclame-t-on dans les colonnes de L’Illustration en juin 1912 qui relate l’événement. Entendre parler les morts ? La  belle affaire, quand Curwen, lui, les interroge et les force à lui répondre. Décrivant cette archivage singulier, le journaliste de l’Illustration écrit le 28 décembre 1907 dans un style lovecraftien avant la lettre :

« Sous ces voûtes silencieuses, dans ces souterrains, qui, pour la circonstance, avaient pris un aspect de crypte ou de catacombes, on procéda – si l’on peut dire – à la mise en cave des voix de nos plus illustres chanteurs contemporains ».

Curwen ne fait rien d’autre. Dans les catacombes et souterrains de sa ferme, lui aussi « met en cave des voix ». Dans les deux cas, l’enfouissement puis le dévoilement – on serait tenté de dire l’exhumation – relèvent de l’extraordinaire. Evoquant l’épisode de 1907, dans une interview datée du 21 février 2009 dans le journal le monde, Elizabeth Giuliani, alors adjointe au département audiovisuel de la BNF, parle du « rituel du 24 décembre 1907 ».

Dès lors, puisque « l’archive suppose l’archiviste »45, si l’on assimile ces « sels essentiels » à des archives, nul doute alors que Joseph Curwen soit un étrange archiviste. Mais au final, il en effectue précisément les missions de collecte, de classement et de communication.

Comme n’importe quelle institution d’archives, Curwen collecte ses archives : qu’il s’agisse de sels déjà prêts qu’il acquière ou échange avec d’autres sorciers ou de sels qu’il fabrique lui même, Curwen rassemble des documents. Ni salle des ventes, ni détenteurs d’archives privées, le terrain de recherche de Curwen, ce sont les « les tombes de tous les siècles » (p. 93) et surtout « celles des hommes les plus illustres et les plus sages de l’univers » (p. 93). Son vrac à lui se compose de « corps ou de squelettes humains » (p. 104), de « momies égyptiennes » que Curwen réduit en  «  sel essentiel » sous la forme d’ « une poudre fine très légère, de couleurs diverses, et n’ayant aucun pouvoir adhésif » (p. 104) ne conservant qu’une partie du vrac d’origine à la manière d’un archiviste détruisant les documents redondants ou sans intérêts. Comme tout archiviste, Curwen a parfois des surprises : il arrive parfois que des documents aient été mélangés et se retrouvent ainsi dans des fonds dans lesquels ils n’ont pas grand chose à faire. Il arrive parfois à Curwen de ne pas obtenir les résultats escomptés étant attendus que « des erreurs pouvaient se produire, car les stèles des vieilles tombes se trouvaient souvent déplacées.» (p. 93)

Une fois les sels prêts, Joseph Curwen les classe et les entrepose. Ses boites Cauchard à lui, ce sont « d’étranges urnes de plomb » (p. 103) semblables à des lécythes, ces vases grecs de forme allongée, au col fin et à l’embouchure étroite apparus dans la première moitié du VIe siècle avant J.-C

  1. utilisés soit pour stocker l’huile parfumée, soit, pour les lécythes à fond blanc, utiliser comme vase funéraire, ou à des « jarres de Phaléron » (p. 103). Consciencieux, Curwen cote ses archives : « À chaque jarre se trouvait fixée une étiquette de carton sur laquelle figurait un numéro » (p. 104) qu’accompagnent « de curieux symboles en bas-relief » (p. 103). Son plan de classement compte deux fonds principaux : « Custodes » et « Materia » soit « Gardiens » et « Matière » (p. 103-104) précisément rangés « sous un grand écriteau » (p. 104), le tout soigneusement disposé dans des « rayonnages » (p. 103). Peu probable en revanche que Curwen établisse des instruments de recherche.

Quid de la communication ? Nul respect a priori de la vie privée ! Au contraire, puisque ce sont particulièrement les informations à caractère secret et privé que Curwen cherche entre autres à rassembler pour faire pression sur ses contemporains notamment (p. 21). Comme n’importe quel archiviste cependant, Curwen met à disposition du lecteur les moyens d’accéder aux archives et d’en faire le meilleur usage possible. Les informations qu’il laisse à Charles Ward le renseignent tant sur la localisation, les modalités d’accès, les difficultés et l’usage possible des archives qu’il a patiemment accumulé. Tout comme l’archiviste audiovisuel ou numérique qui au delà du document conserve également les moyens techniques qui permettront d’accéder aux informations qu’il contient, Curwen laisse à Ward les formules alchimiques et les incantations nécessaires à la lecture particulière des siennes afin que Ward soit capable d’« évoquer une forme corporelle vivante à partir de certains Sels essentiels » (p. 93). Dans les souterrains de la ferme de Pawtuxet Road, les symboles ésotériques gravés dans la pierre et le bois des étagères sont autant d’outil de déchiffrement à disposition du lecteur, autant d’usuels et de manuels à disposition de l’usager d’une salle de lecture.

In fine, la méthodologie mise en œuvre par Joseph Curwen relève d’une archivistique dénaturée au prisme du surnaturel lovercraftien. Si l’archiviste ou le chercheur « qui a le gout de l’archive cherche à arracher du sens supplémentaire aux lambeaux de phrases retrouvées »46, Joseph Curwen, lui, arrache un supplément de phrases à des lambeaux de chairs reconstituées alchimiquement.

Au terme de cette improbable lecture croisée de Le goût de l’archive d’Arlette Farge et de L’Affaire Charles Dexter Ward, on se ralliera volontiers au jugement de Anne Louise et Pierre Trividic47 : L’Affaire Charles Dexter Ward est l’œuvre d’un grand artiste qui s’est laissé traversé par la Vérité et dont l’œuvre dit des choses que lui-même ignore48. Si les livres et les Bibliothèques occupent une place essentielle dans son œuvre, nul doute que Lovecraft n’a jamais sciemment conçu Joseph Curwen et ses sels essentiels comme une métaphore de l’archiviste et des archives. Fondée sur une extrapolation lugubre et maximaliste des activités de l’archiviste et de ce que sont les archives, la prose de Lovecraft interroge malgré tout sur le rapport de l’archiviste au passé et plus largement de nos sociétés hyperprésentes en projection permanente vers leur futur. Devenu un records manager, l’archiviste de demain sera t’il encore « Celui qui regardera en Arrière sans savoir ce qu’il cherche » (p. 47) ? Cette définition involontaire de l’archiviste pose in fine la question de la prise en compte de l’intentionnalité dans le travail archivistique, de ce biais cognitif que les psychiatres appellent le biais d’attribution d’intention. Lorsqu’il collecte, classe, trie et inventorie, l’archiviste doit tenter, autant que faire se peut, de retrouver la logique même de la production des archives qu’il traite pour en comprendre l’organisation et la logique ; dans ce travail, il dit quelque chose des intentions du producteur à l’origine des archives. Mais l’archiviste peut se laisser aller à attribuer au fonds qu’il traite une intention abusive considérée comme réelle et dont le plan de classement peut alors devenir la manifestation performative et, de ce fait, dénaturer l’archive. L’archiviste fait l’archive, et à la différence de Curwen, il n’a pas à lui faire dire quelque chose. L’archiviste ne crée pas du sens, il tente modestement de retrouver le sens originel d’un matériau à partir duquel d’autres construirons des savoirs nouveaux et des sens renouvelés. Un passeur au sens noble du terme en quelque sorte. Celui qui regarde en arrière sans savoir ce qu’il cherche pour l’offrir à ceux qui chercheront un jour ce qu’ils ne sauront pas encore.

 Bibliographie

Ouvrages

  • FARGE Arlette, Le goût de l’archive, Seuil, 1989
  • HENDRICKX, P. Lovecraft, le dieu silencieux, L’âge d’homme, 2012
  • HOUELLEBECQ Michel, P. Lovecraft : contre le monde, contre la vie, Editions du Rocher, 1991, réédition Poche, décembre 1999

Travaux universitaires

  • GORUSUK, Elisa, Science et mythologie dans les œuvres d’Howard Phillips Lovecraft. Littératures. 2013. dumas-00933952, Mémoire de M2 Recherche en Littérature américaine sous la direction de Claire Maniez

Articles en ligne :

https://www.persee.fr/doc/litts_05639751_1992_num_26_1_1582

Documentaire vidéo

  • Anne-Louise Trividic, Patrick-Mario Bernard et Pierre Trividic, Howard Phillips Lovecraft. Toute marche mystérieuse vers un destin (Le cas Lovecraft), 1999, texte lu par Jean Pierre Soussigne.

 

Guillaume Bréal

 

Notes

1 H.P. Lovecraft, Supernatural horror in literature, 1927 ; Epouvante et surnaturel en littérature, paris, Christian Bourgeois, 1969 pour la traduction française.

2 Les pages indiquées en référence sont celles des éditions utilisées pour ce travail et disponibles en ligne.

VO : http://gutenberg.net.au/ebooks15/1500411h.html

VF : https://www.irphe.fr/~clanet/otherpaperfile/books/lovecraft_affaire_charles_dexter_ward.pdf

3 Anne-Louise Trividic, Patrick-Mario Bernard et Pierre Trividic, Howard Phillips Lovecraft. Toute marche mystérieuse vers un destin (Le cas Lovecraft), 1999, texte lu par Jean Pierre Soussigne.

4 Ce procédé est ensuite repris par de nombreux admirateurs et correspondants épistolaires de Lovecraft au point de constituer progressivement une véritable bibliothèque occulte virtuelle intertextuelle entre Lovecraft, Howard, Bloch ou Clark Ashton Smith.

5 Première apparition dans la nouvelle Polaris (1918)

6 Ouvrage inventé par Robert E. Howard qui apparait dans les nouvelles Les Enfants de la nuit (1931) et La Pierre noire (1931) et censé avoir été écrit par Friedrich von Juntzt (1795-1840).

7 Ouvrage inventé par Robert Bloch dans la nouvelle Le Tueur stellaire (1935) et censé avoir été écrit par Ludvig Prinn, survivant de la première croisade, brûlé vif par l’Inquisition au XVe ou XVIe siècle.

8 Ouvrage inventé par Robert Bloch dans la nouvelle The suicide in the study (1935) et censé avoir été écrit par le Comte François-Honoré Balfour d’Erlette en 1702.

9 au sujet de l’Essex Institute, voir infra page 5

10 Benjamin D. Hill, Winfield S. Nevins. La rive nord de la baie de Massachusetts : guide illustré et histoire de Marblehead, Salem, Peabody, Beverly, Manchester-by-the-Sea, Magnolia et Cape Ann, 3ème éd. Salem : Presse à vapeur Salem Observer, 1880

11 FARGE Arlette, Le goût de l’archive, Seuil, 1989, p. 88

12 FARGE Arlette, op. cit., p.33

13 FARGE Arlette, op. cit., p. 147

14 FARGE Arlette, op. cit., p.13 15 FARGE Arlette, op. cit., p.36 16 FARGE Arlette, op. cit., p.13

17 FARGE Arlette, op. cit., p.9

18 FARGE Arlette, op. cit., p.17

19 Anne-Louise Trividic, Patrick-Mario Bernard et Pierre Trividic, op. cit 20 Anne-Louise Trividic, Patrick-Mario Bernard et Pierre Trividic, op. cit 21 FARGE Arlette, op. cit., p.10

20 Anne-Louise Trividic, Patrick-Mario Bernard et Pierre Trividic, op. cit

21 FARGE Arlette, op. cit., p.10

22  FARGE Arlette, op. cit., p.10

23 FARGE Arlette, op. cit., p.86-87

24 FARGE Arlette, op. cit., p.93 25 FARGE Arlette, op. cit., p.93 26 FARGE Arlette, op. cit., p.86

25 FARGE Arlette, op. cit., p.93

26 FARGE Arlette, op. cit., p.86

27 FARGE Arlette, op. cit., p.93 28 FARGE Arlette, op. cit., p.11 29 FARGE Arlette, op. cit., p.60 30 FARGE Arlette, op. cit., p.42 31 FARGE Arlette, op. cit., p.93 32 FARGE Arlette, op. cit., p.90

28 FARGE Arlette, op. cit., p.11

29 FARGE Arlette, op. cit., p.60

30 FARGE Arlette, op. cit., p.42

31 FARGE Arlette, op. cit., p.93 32

FARGE Arlette, op. cit., p.90

33 FARGE Arlette, op. cit., p.89

34 Anne-Louise Trividic, Patrick-Mario Bernard et Pierre Trividic, op. cit

35  FARGE Arlette, op. cit., p.15

36  FARGE Arlette, op. cit., p.42

37 MICHELET Jules, Histoire de France, Préface de 1869, A. Lacroix et Compagnie, 1880, tome 1

38 FARGE Arlette, op. cit., p.145

39 FARGE Arlette, op. cit., p.78 40 FARGE Arlette, op. cit., p.40 41 FARGE Arlette, op. cit., p.78

40 FARGE Arlette, op. cit., p.40

41 FARGE Arlette, op. cit., p.78

42 Personnage historique, Pierre Borel fut notamment l’auteur d’une Bibliotheca Chimica en 1654 qui fut reconnue comme la première véritable bibliographie de l’alchimie. Pour en savoir plus sur la connaissance que Lovecraft avait de Pierre Borel, nous renvoyons à l’article ci après :

KAHN Didier, « La question de la palingénésie, de Paracelse à H. P. Lovecraft en passant par Joseph Du Chesne, Agrippa d’Aubigné et quelques autres. » in Journée François Secret : Les Muses Secrètes. Kabbale, alchimie et littérature à la Renaissance, Octobre 2005, Vérone, Italie. hal-00759689v2

43 FOUCAULT Michel, «La vie des hommes infâmes», Les Cahiers du chemin, n° 29, 15 janvier 1977, pp. 12-29

44 Rédigée entre octobre 1921 et juin 1922, la nouvelle Herbert West, réanimateur, est publiée pour la première fois en feuilleton de février à juillet 1922 dans la revue amateur Home Brew. Lovecraft désavoua  cette nouvelle rédigée pour des répondre à ses besoins financiers.

45 FARGE Arlette, op. cit., p.9

46 FARGE Arlette, op. cit., p.43

47 Anne-Louise Trividic, Patrick-Mario Bernard et Pierre Trividic, op. cit

48 Comme le rappelle Didier Kahn en note 38 de son article cité précédemment, Lovecraft jugeait, semble-t-il, ce roman comme une œuvre inférieure, une « lourde et grinçante pièce d’anticomanie maladroite » (cumbrous, creaking bit of self-conscious antiquarianism, cité dans S. T. Joshi et David E. Schultz, An H. P. Lovecraft Encyclopedia, Westport (Conn.)-Londres : Greenwood Press, 2001, p. 31-34, ici p. 34), mais la postérité n’a pas partagé ce jugement.

Dieu et nous seuls pouvons est le premier roman de Michel Folco, paru en 1991. Divisé en deux parties, il narre l’histoire d’une famille de bourreaux dans la bourgade fictive de Bellerocaille dans l’Aveyron d’abord en 1683, puis en 1906. La première partie connaîtra une adaptation très libre en film sous le titre Justinien Trouvé ou le Bâtard de Dieu en 1993 par Christian Fechner.

Quelle est l’histoire ?

Couverture

En 1683, Justinien Trouvé est arrêté et condamné à vingt ans de galère. Suite à un concours de circonstances, il devient bourreau de la bourgade de Bellerocaille sous l’identité de Justinien Pibrac. En 1906, Hippolyte Pibrac est le patriarche et septième bourreau de la famille, mis au chômage par le décret Crémieux qui confie toutes les exécutions au bourreau de Paris. Nous suivons alors le conflit entre ce dernier et son fils Léon qui renie son héritage familial.

 

 

Et les archives dans tout ça ??

En préambule, il faut rappeler que les bourreaux étaient rejetés par la population et disposaient d’une réglementation particulière.

Après un énième esclandre d’Hippolyte Pibrac, Léon son fils, boulanger, souhaite changer de nom car il ne supporte plus l’opprobre et le rejet. Sa demande refusée, il contacte un avocat, Nicolas Malzac dans le but de faire aboutir sa demande.

Nicolas Malzac accepte et étudie le dossier de Léon : pour cela il fouille dans les archives judiciaires à la recherche de précédent, mais aussi pour enrichir sa connaissance des Pibrac, les croquemitaines locaux. Faisant chou blanc, il se rend à Bellerocaille et sous le prétexte de rédiger un ouvrage historique sur les bourreaux, rend visite à Hippolyte. Il apprend que depuis sept générations, les Pibrac rédigent un journal, composant ainsi une chronique familiale transmise de générations en générations. Ces archives familiales sont essentielles dans la construction de l’identité des Pibrac, qui les conservent religieusement et avec attention.

Découvrant que le premier Pibrac s’appelait Trouvé, il se rend dans sa ville natale de Roumégoux pour trouver son acte de naissance daté de 1663. Le maire le laisse consulter les archives car « la loi » l’autorise « à consulter les registres antérieurs à cent ans ». On sent que l’auteur connaît la loi de 1979, mais je ne sais pas si les règles de communicabilité étaient identiques en 1906. Les archives sont dans un « réduit mal éclairé ». Ce qui n’est pas illogique pour un local archives d’une petite commune. Mais l’archiviste lui n’échappe pas au cliché, décrit comme un « fonctionnaire en lustrines et bésicles ». Ce dernier connaît bien son fonds car il retrace son histoire à l’avocat. Finalement Nicolas Malzac trouve l’acte de naissance, gagne son procès et Léon Pibrac devient Léon Trouvé.

Plus tard, Léon menace son père de raser la demeure familiale lorsqu’Hippolyte sera décédé. Ce dernier fait tout pour faire classer le monument. Il demande l’aide du notaire, indiquant que leurs familles avaient déjà collaboré.  Ce qui offusque le notaire : sa famille travailler avec celle du bourreau ? Jamais ! Hippolyte ne se gêne pas pour lui rappeler le contraire en citant un mémoire de frais de 1683. Il est même capable de citer la cote et la localisation de ce mémoire se trouvant « aux Archives municipales, deuxième section, file 326A45 », ce qui mouche le notaire. La connaissance des archives impactant l’histoire de sa famille est un élément de pouvoir pour Hippolyte Pibrac face à une population a minima méprisante voire hostile.

Les archives jouent donc un rôle essentiel : symbole de l’identité, elles permettent aux protagonistes de prouver leurs droits et de rappeler la vérité historique à ceux qui aimeraient bien l’oublier.

Marc Scaglione

Avec Ma mère, cette inconnue, paru en 2017, le journaliste Philippe Labro revient sur le passé tumultueux de sa mère originaire de Pologne. Devant cette femme mutique sur ses origines, l’écrivain va devoir faire ses propres recherches, établir ses hypothèses afin de connaître l’histoire complexe de sa famille maternelle. C’est aussi l’occasion d’explorer l’histoire d’une Europe marquée par les guerres et les révolutions à travers cette histoire familiale.

Cet ouvrage est donc l’histoire de Netka, Henriette Carisey, fille naturelle d’un aristocrate polonais et d’une institutrice française. La jeune femme n’est pas reconnue par son père, déjà marié par ailleurs, et est abandonnée par sa mère. Elle se construit donc une nouvelle vie avec son frère pour seul point d’ancrage. Ces traumatismes successifs poussent Netka à occulter ce passé et à se concentrer sur la famille qu’elle a créée avec Jean-François Labro. Toutefois, la quête de son fils va pousser Netka à parler de ses origines.

Cet ouvrage est à la fois très émouvant puisqu’il s’agit d’une très belle déclaration d’amour d’un fils à sa mère et passionnant grâce à l’enquête menée par l’auteur qui nous conduit dans la Pologne aristocratique du début du XXe siècle ou dans la France occupée des années 1940.

Et les archives dans tout ça ??

labroMa mère, cette inconnue est une véritable enquête qui conduit Philippe Labro à consulter des archives de toute nature dans une démarche généalogique. Il commence, comme tout un chacun, par questionner sa mère qui peine à lui donner le véritable nom de son père qu’elle semble avoir du mal à se rappeler. L’écrivain part sur une fausse piste puis, grâce à la consultation d’une « fiche étudiante », il découvre le vrai nom de son grand-père. Il fait ensuite des recherches sur google et s’adjoint les services d’une généalogiste professionnelle. Les archives mettent donc pour la première fois l’auteur sur une piste sérieuse.

C’est aussi grâce à ses recherches dans l’état-civil qu’il apprend ce qu’est devenue sa grand-mère maternelle avec laquelle sa mère a rompu. Les mentions marginales inscrites sur l’acte de naissance de sa grand-mère se sont donc avérées bien utiles.

Philippe Labro fouille aussi dans ses propres documents familiaux, apprenant ainsi que sa mère avait gagné des concours de poésie : « j’ai retrouvé le diplôme, dans les archives, une immense boîte en carton beige, dans laquelle j’ai amassé tout ce que je pouvais (…)« . Philippe Labro retrouvera également dans les archives maternelles les carnets dans lesquels Netka a écrit ses poèmes. On constate ainsi l’importance des archives privées et leur complémentarité avec les documents publics qui n’offrent qu’une vue partielle de la vie des individus. Philippe Labro évoque aussi la douloureuse épreuve qui consiste à vider l’appartement du parent défunt et la lourde responsabilité qui pèse sur chacun : que faire des photographies et des archives en général lors d’une succession ? Comment permettre à nos disparus de continuer à vivre à travers leurs documents ?

Ces archives publiques et familiales permettent à Philippe Labro de retrouver les pièces du puzzle familial et de satisfaire sa quête, malgré les silences de sa mère et la complexité de l’histoire familiale. Labro complète sa connaissance de l’histoire familiale avec la lecture de la correspondance de son père qui montre sa personnalité sous un jour nouveau. Ce sont aussi les archives qui éclaire l’auteur sur le rôle de ses parents dans le sauvetage des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ou sur le parcours militaire de son oncle Henri tué à la bataille de Monte Cassino.

La lecture de cet ouvrage montre bien toute la méthodologie qui s’attache à la recherche généalogique et combien la conservation et l’étude des archives familiales sont indispensables à la connaissance de l’histoire familiale. Philippe Labro démontre aussi l’importance des archives publiques – ici, en particulier l’état-civil – dans la quête des origines. L’étude des archives permet de préciser sa propre histoire, de détruire des fausses pistes et de préciser des parcours individuels parfois pourtant délicats à retracer.

Encore une démonstration du caractère essentiel des archives y compris pour appréhender sa propre identité.

Sonia Dollinger