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Manhunt : Unabomber est une mini-série télévisée américaine de huit épisodes réalisée par Greg Yaitanes et diffusée en 2017 sur Discovery Channel.

Quelle est l’histoire ?

L’intrigue retrace la chasse à l’homme du terroriste Theodore Kaczynski, surnommé UNABOM (pour UNiversity and Airline BOMber). Il s’agit de la traque la plus coûteuse organisée par le FBI puisqu’elle a mobilisé les moyens de l’agence gouvernementale durant dix-huit années (de 1978 à 1996) au cours desquelles l’Unabomber a expédié 16 colis piégés faisant 3 morts et blessant 23 personnes. La série nous plonge dans l’intimité de la cellule chargée de la traque de l’UNABOM. Plus particulièrement, nous suivons l’enquête menée par un jeune profiler, James Fitzgerald, l’agent du FBI qui va permettre la localisation et l’arrestation de Theodore Kazcynski grâce à des méthodes d’investigations inédites dont il est le pionnier : les forensic linguistics, en français, linguistiques légales ou crimino-linguistiques.

Manhunt

Et les archives dans tout ça ??

Cette méthode novatrice consiste à identifier un criminel en se penchant de manière scientifique sur son style d’écriture, véritable vaisseau identitaire. James Fitzgerald a montré que le vocabulaire, la grammaire, la syntaxe ou encore les idiomes propres à un style d’écriture singularisent un individu. C’est cette méthode analytique, décriée par la hiérarchie de Fitzgerald, qui va permettre d’appréhender Theodore Kazcynski, alors célèbre pour son anonymat et sa capacité à ne laisser aucune trace de ses actions.

C’est pourtant grâce aux courriers qu’il envoie au FBI durant près de vingt ans que l’agence va commencer à remonter sa piste. Ces documents papier constituent sensiblement les seuls éléments pouvant être considérés comme preuves dans cette affaire – une bataille légale s’engage d’ailleurs au sein du FBI pour déterminer s’ils peuvent être acceptés comme telles par une cour de justice. Ces archives constituent ainsi la base de l’enquête menée par Fitzgerald et son équipe.

Il faut s’arrêter ici sur les motivations de Theodore Kazcynski. Il s’inscrit dans la mouvance néo-luddiste, c’est-à-dire qu’il se pose en porte-à-faux avec le progrès technique en manifestant une vive technophobie, d’ou d’une part, le choix de ses cibles, des personnes investies dans l’essor technologique, et d’autre part, son choix de style de vie. Les derniers moments de sa traque ont en effet révélés qu’il vivait dans les bois de Lincoln, au Montana, coupé d’une société qu’il ne fréquentait que pour satisfaire ses besoins essentiels mais aussi bien sûr pour expédier ses colis piégés et du courrier personnel. Il a notamment expédié son manifeste au FBI et à la presse, exigeant qu’il soit rendu public, sous peine de poursuivre ses envois mortels.

Et c’est peut-être ici sa seule erreur puisque se faisant, il permet que la singularité de son écriture et de son expression soit connue du grand public et plus précisément, de son frère David. Ce dernier, en découvrant le manifeste dans la presse semble reconnaître la « patte » de son frère, tout autant que ses idéaux néo-luddistes. Son sens moral le conduit à prévenir le FBI de ses suspicions et l’archive confirme ici son rôle clef dans l’affaire. En effet, David, tout comme sa mère, détiennent en leur possession de nombreux courriers personnels échangés avec Théodore, du temps ou ils communiquaient encore fréquemment. James Fitzgerald réalise l’importance de cet état de fait et joue de tous ses atouts pour convaincre David de lui céder ces archives personnelles, ce à quoi la famille finit par consentir. A partir de cette découverte, la comparaison des courriers de l’UNABOM et de ces nouveaux documents est positive, notamment au travers du recoupement d’un idiome employé de manière presque inédite par Ted Kazcynski : « You can’t eat your cake and have it too », l’équivalent de l’expression française : « le beurre et l’argent du beurre ». D’autre part, en étant directement remonté à une source familiale, la localisation de Theodore Kazcynski n’en est que facilitée, son frère révélant au FBI l’existence de la cabane qu’il a aidé à construire et son emplacement.

Au cours de la traque de l’UNABOM, les archives ont joué un rôle essentiel, s’affichant dès les prémices de l’enquête au centre du dispositif d’investigation. Les courriers papiers envoyés au FBI se sont imposés comme la seule piste tangible. Les hauts gradés du FBI, trop rétrogrades dans leur approche ou clairement hostiles aux forensics linguistics prônées par James Fitzgerald ont du s’incliner devant l’efficience de ce procédé, reconnaissant par la même occasion, l’importance des archives en criminologie. Le dénouement de l’affaire, venu du frère de Theodore Kazcynski, met aussi en évidence l’importance des archives « cachées », qu’elles soient privées ou non, et tout l’intérêt que l’archiviste (ici James Fitzgerald) doit avoir pour elles, en dépit des embûches et des réticences exprimées par le détenteur ou une hiérarchie frileuse. Enfin, nous relèverons l’ironie flagrante qui a frappé l’UNABOM, technophobe convaincu, trahi par quelques mots couchés sur un papier primaire, naturel.

Adrien Manlay

La Note américaine est un ouvrage du journaliste américain David Grann paru aux Etats-Unis en 2017 sous le titre original Killers of the Flower Moon: The Osage Murders and the Birth of the FBI, aux éditions Doubleday. En France, le titre sort aux éditions du Globe puis en version Pocket.

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Quelle est l’histoire ?

L’ouvrage raconte le terrible destin des Indiens Osages qui, après avoir été dépossédés de leurs terres, ont été déplacés et parqués dans une réserve de l’Oklahoma sur des terres apparemment arides, que les Blancs ne convoitent pas. Pourtant, les Osages deviennent vite très riches car le sous-sol de leur réserve recèle un océan de pétrole. Les exploitants et les grandes firmes lorgnent évidemment sur cet or noir et les Osages se retrouvent vite au centre d’ennuis. En 1921, débute ce qu’on appellera ensuite le Règne de la Terreur, une vague d’empoisonnements, d’assassinats et d’incendies se déclenchent, décimant les Osages les plus fortunés les uns après les autres. Les enquêtes locales s’enlisent puisque les autorités sont corrompues et certains enquêteurs trouvent même la mort alors qu’ils s’approchaient de la résolution de l’affaire. Au vu de l’hécatombe dont les Osages sont victimes, l’Etat fédéral doit intervenir et sollicite alors le jeune Edgar Hoover qui dépêche une équipe de choc sur place.

Et les archives dans tout ça ??

David Grann mène, à la suite de l’équipe d’Hoover, son enquête bien longtemps après les faits afin de tenter de reconstituer une chronologie la plus exacte possible des faits et rendre justice aux Osages ainsi que la paix à leurs descendants. Pour ce faire, le journaliste et écrivain se rend sur place, en Oklahoma mais épluche également les archives du FBI en particulier. Sa lecture des archives est dépassionnée et cela lui permet de voir des détails qui avaient échappés aux familles ou aux enquêteurs qui étaient parfois trop dans le feu de l’action, débordés par les meurtres qui s’enchaînaient à grande vitesse. David Grann indique la typologie des archives qu’il consulte : rapports d’autopsie, témoignages, registres de succession, compte-rendus d’enquêtes.

David Grann fait un travail particulièrement minutieux et sérieux et donne une description des archives nationales pour le sud-ouest des Etats-Unis qui sont « conservées à Fort Worth au Texas, dans un dépôt équipé de variateurs d’humidité, probablement plus grand que n’importe quel hangar d’aéroport. On y a rangé des centaines de mètres cubes de dossiers ; sur des étagères de plus de quatre mètres de haut se trouvent aussi bien les retranscriptions d’audience de l’Oklahoma (1907-1969, les registres du passage mortel de l’ouragan Galveston en 1900, des éléments concernant l’assassinat de John F. Kennedy, des documents sur l’esclavage (…) Ces archives révèlent le besoin que nous avons d’enregistrer le moindre titre de propriété ou la plus petite prise de décision (…). » Il est peu fait mention du personnel, seul un archiviste faisant des allers-retours avec son chariot rempli de documents fait un discrète apparition.

Ainsi, l’auteur nous montre l’immensité d’un dépôt d’archives de grande envergure dont la description de gigantisme nous rappelle certaines images de films ou de séries – on voit ce type de dépôt aussi bien dans X-Files que dans Captain Marvel. David Grann insiste également sur la diversité de ce qu’on peut y trouver : diversité chronologique et thématique, née des nécessités juridiques et historiques de conserver des données pour des besoins réglementaires ou mémoriels.

L’auteur compulse des dossiers et des rapports du FBI sans aucun souci puisque le Bureau avait déclassifié, selon la procédure en vigueur aux Etats-Unis, plusieurs dossiers sur l’enquête des meurtres des Osages « afin que cette affaire resurgisse dans la mémoire nationale. » Une des fonctions primordiales des archives apparaît ici : permettre la recherche et favoriser la transmission de la terrible mémoire d’événements comme ceux-ci. David Grann montre avec minutie les sources utilisées, le temps passé à éplucher et regrouper des dossiers apparemment sans lien, vérifier des pistes et  de se lancer comme il l’écrit lui-même : « à la poursuite de l’Histoire. » Il constitue d’ailleurs avec ses recherches son propre « fonds d’archives lugubres ». David Grann sait très bien nous faire saisir toute l’horreur qu’on peut ressentir parfois en compulsant des documents de périodes sombres dont la lecture porte parfois à l’écœurement mais dont la conservation et l’étude sont nécessaires pour se confronter à une Histoire moins lisse qu’on veut bien le croire parfois un peu facilement. Grann montre aussi combien les archives peuvent être « arides » : recensements, notes de frais, contrats d’exploitation et pourtant, de cette aridité rejaillit la vie des êtres qui ne sont plus et dont certains crient encore justice.

Son enquête lui permet aussi de compulser des archives privées encore entre les mains des descendants des victimes à qui ces affaires tiennent à cœur : « Il y avait dans ces classeurs des coupures de presse jaunies, le certificat de décès de Vaughan et la déclaration d’un indic (…) » : les familles confient à Grann ce qu’ils ont pu reconstituer, ce qui lui permet d’avancer dans ses recherches en confrontant ces données aux archives officielles. Il recueille également des témoignages des descendants des Osages, constituant ainsi des archives orales utiles à son enquête.

La Note américaine est également illustré par de nombreuses photographies des protagonistes du drame Osage montrant combien les archives iconographiques sont précieuses pour saisir toute la dramaturgie d’une époque et de cette tragédie.

Evidemment, l’auteur ne cache pas que, sans doute, de nombreux documents ont disparu fort à propos mais il montre aussi combien il est parfois difficile d’effectuer des recherches rigoureuses quand on ne dispose pas forcément des codes ou de la méthodologie adéquate, c’est pourquoi les recherches des descendants Osages avaient eu parfois du mal à aboutir tandis que David Grann, fort de son expérience journalistique a pu rassembler différentes pièces et les faire entrer en résonance pour leur donner un sens.

A la fin de l’ouvrage, David Grann remercie les archivistes qui l’ont aidé et donne toutes ses sources en indiquant de nouveau toute la typologie des documents consultés démontrant ainsi le sérieux de ses recherches. Ce type de récit montre la nécessité de se pencher sur des affaires parfois anciennes mais dont la mémoire reste vive afin, avec un regard neuf, de réinterroger les faits à la lumière des archives. On comprend mieux pourquoi leur conservation reste essentielle.

Sonia Dollinger

Ils vont tuer Robert Kennedy est un ouvrage de Marc Dugain sorti en 2017 chez Gallimard puis en poche chez Folio en 2019. Marc Dugain avait déjà abordé indirectement le sujet en 2005 dans un précédent ouvrage intitulé la Malédiction d’Edgar.

Quelle est l’histoire ?

Un professeur d’histoire contemporaine de l’Université de Vancouver est resté traumatisé par la mort brutale de ses parents. Ses recherches portent sur l’assassinat de Robert Kennedy mais le conduisent vers des zones d’ombre : et si la mort de ses parents avait un lien avec le meurtre du sénateur démocrate ? Quels étaient les liens entre le père de cet universitaire et les services secrets britanniques et quelles étaient les réelles motivations des assassins de Bob Kennedy ?

Et les archives dans tout ça ??

Le narrateur évoque le traumatisme inhérent à la perte de ses parents. Cette meurtrissure se manifeste dans la relation ambiguë qu’il entretient avec la maison familiale qu’il met en vente pour finalement renoncer et la considérer comme le réceptacle des souvenirs. Il y revient régulièrement malgré la douleur pour « y consulter les archives et papiers entreposés par mon père (…).  » Cette demeure lui rappelle la mort mais elle reste le lieu des souvenirs et de la conservation des archives familiales.

Kennedy

Ces documents et la quête de sa propre identité vont pousser le narrateur à effectuer des recherches sur ses origines. Comme tout bon généalogiste, il démarre par la fouille des papiers de famille qui se trouvent dans une petite boîte où les photos sont serrées les unes contre les autres. Il poursuit ensuite très logiquement par l’état-civil de sa grand-mère qui lui permet, au passage, de vérifier quelques légendes familiales, démontrant ainsi la nécessité de revenir aux sources primaires que sont les archives. L’accès aux archives est parfois compliqué par la situation politique comme le montre le professeur qui a bien du mal à accéder aux documents qui l’intéressent dans les archives polonaises encore en plein déni par rapport à la Shoah. Marc Dugain décrit ainsi très bien le processus de recherche de sa propre histoire qui se heurte aux légendes et traumatismes familiaux mais aussi aux difficultés des pays ou des institutions à se confronter à leur histoire et donc à rendre leurs archives accessibles. Découvrant le rôle de son père dans la résistance française, le narrateur veut avoir des compléments d’information et s’adresse « à la police ou à la justice pour avoir copie des archives que cette affaire avait laissées« . La démarche semble malaisée puisqu’elle est qualifiée de fastidieuse, ce qui traduit parfaitement le découragement que la supposée complexité du monde archivistique peut avoir pour un chercheur néophyte. Il indique d’ailleurs préférer faire ses recherches sous couvert de son université plutôt qu’à titre particulier, mauvais souvenir des traitements différenciés que certains usagers ont pu parfois subir à une époque qu’on espère révolue. Tout au long de l’ouvrage, le narrateur évoque ses difficultés à se faire communiquer les documents sur son père, non pas au sein des archives qui sont peu mentionnées mais au cœur des administrations elles-mêmes.

Les archives familiales sont l’occasion d’une jolie description de l’émotion que provoquent les photographies. Si elles ont une vraie valeur sentimentale, les photos sont aussi des archives permettant de documenter une époque ou de compléter ses informations. La maison de famille semble être en fait un vaste dépôt d’archives puisqu’après les boîtes contenant les photos, le narrateur se plonge dans le contenu d’une armoire métallique qui renferme la correspondance de son père, ses agendas ou ses notes pour tenter de reconstituer son parcours. Mais il semblerait que dès qu’il tente d’en savoir plus en quittant la maison, le narrateur se heurte à une barrière : impossible par exemple d’accéder au rapport de police sur l’accident de son père. Toutes les archives publiques sont soit extrêmement difficiles d’accès, soit invisibles. Cette barrière oblige l’universitaire à fouiller davantage encore dans les archives de son père, il se qualifie désormais lui-même d' »archiviste scrupuleux », ce qui lui permet en épluchant les lettres conservées par son père de peu à peu tisser des liens avec Hoover et les assassinats des Kennedy. Contrairement aux instructions reçues, son père n’avait pas détruit ses archives et avait donc laissé des traces permettant de retracer un parcours plus surprenant que prévu. Il retrouve même des brouillons qui auraient dû disparaître mais qui ouvrent des clefs de compréhension. Pourtant, les archives familiales devenant une véritable obsession pour l’universitaire, il envisage de les détruire pour, finalement, se libérer de l’emprise que le passé a encore sur sa vie quotidienne.

Parallèlement à ces archives familiales, l’auteur évoque également la destruction méthodique des archives du programme MK-Ultra, projet secret de la CIA visant à développer des techniques de manipulation mentale. Le directeur du projet, Sidney Gottlieb aurait ordonné la destruction totale de ces archives, ce qui n’a pas empêché d’autres documents de resurgir et de prouver l’existence de ce programme. mais officiellement, « les archives auraient brûlé accidentellement », comme ce fut le cas pour d’autres affaires dans lesquelles d’opportuns incendies ont éradiqué des archives compromettantes. Pourtant, malgré une volonté d’occultation, on a bien souvent du mal à faire disparaître la totalité des archives qui concernent un sujet et c’est assez réconfortant. Les archives sont d’ailleurs des éléments clefs de la compréhension des décisions politiques quand elles parviennent jusqu’à nous comme l’indique l’auteur lorsqu’il évoque « des archives du FBI » essentielles pour mieux appréhender la haine que voue Johnson à Bob Kennedy. La conservation d’archives sensibles par différents adversaires est un moyen de s’assurer d’un silence réciproque ou de se donner une arme en cas d’attaque. Des vieux papiers poussiéreux, les archives ? Dans certains cas, il s’agit plutôt de véritables bombes à retardement ! Le narrateur enfonce le clou : « la dissimulation d’archives décisives ne permettront au plus qu’une approximation de cette vérité » et rappelle combien la France paie encore par exemple le fait d’avoir longtemps cherché à dissimuler certaines zones de son passé proche. La destruction d’archives est souvent plus néfaste que leur communication puisqu’elle permet le développement de théories complotistes parfois bien plus dangereuses que la vérité, fut-elle douloureuse.

Sonia Dollinger

 

 

 

Nous avons le plaisir d’accueillir une nouvelle contributrice, Rose Chapeau, qui rejoint l’équipe pour un beau billet évoquant des auteurs qui nous sont chers : Preston and Child. Bienvenue Rose et merci à toi !! Attention, cette chronique est susceptible de contenir des spoilers.

Il est grand et très élancé, impassible dans son éternel costume noir. Avec sa peau pâle, ses cheveux blonds presque blancs et son regard argenté, on le prend souvent pour un croque-mort. Il s’agit en fait de l’inspecteur du FBI Aloysius Pendergast, créé en 1995 par Douglas Preston et Lincoln Child.

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Douglas Preston

Preston a travaillé pendant plusieurs années au Muséum d’histoire naturelle de New York, notamment comme directeur de publication des catalogues d’exposition. Child a été éditeur, également à New York. Rien d’étonnant donc à ce que la première aventure de leur héros se déroule au Muséum, dans les couloirs duquel rôde une créature sanguinaire (Relic, paru initialement en France sous le titre Superstition). L’inspecteur Pendergast apparaît alors presque comme un personnage secondaire, dont on ne sait rien sinon qu’il fonctionne de façon atypique : il passe outre la hiérarchie, ne respecte aucune procédure et considère la flatterie et le chantage comme une fin justifiant les moyens.

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Lincoln Child

Depuis, ses  créateurs ont eu tout loisir de développer ce curieux enquêteur et son entourage, à travers quinze romans, dont le dernier en date, Mortel Sabbat, est paru en France en 2016. Malgré sa retenue affective, Aloysius Pendergast sait s’attirer l’amitié de nombreux personnages qui l’aident à résoudre les énigmes étranges auxquelles il est confronté. Conçu comme le digne héritier de Sherlock Holmes, il recherche toujours une explication rationnelle. Il emprunte également au détective britannique une intelligence et une culture hors du commun, ainsi qu’un certain talent pour le déguisement et une maîtrise de techniques de méditation ancestrales. Mais il sait aussi se battre et venir à bout physiquement des adversaires les plus retors. Le tour de force de Preston & Child consiste à distiller en parallèle, livre après livre, des informations personnelles sur leur mystérieux inspecteur : la tactique est payante et peut rapidement vous transformer en lecteur assidu, voire complètement accro !

Et les archives dans tout ça ??

Elles sont partout. Chaque aventure de l’inspecteur Pendergast y fait appel au moins une fois, pour apporter des éléments essentiels à l’avancée de son enquête.

chambre_1Parmi les quinze ouvrages actuels du cycle, le troisième, intitulé La chambre des curiosités, est un des plus riches en termes de références aux archives. Il faut dire que le sujet s’y prête : un charnier datant de la fin du XIXe siècle est découvert sur un chantier de construction de Manhattan. Les os présentent de curieuses entailles, les mêmes que l’on retrouve bientôt sur les corps mutilés qu’un tueur sème dans la ville. Pendergast est persuadé que pour arrêter le meurtrier d’aujourd’hui, il faut retrouver celui du passé.

Pour ce faire, la première étape passe par les archives du Muséum d’histoire naturelle. Les squelettes ont en effet été découverts sous ce qui était au XIXe siècle un Cabinet de curiosités, dont les collections et les documents y afférent sont conservés par l’institution.

Plusieurs scènes se déroulent donc dans ce service qui, il faut bien l’admettre, ne brille pas par sa modernité : « installé dans les sous-sols » et accessible par « un dédale d’ascenseurs de service, d’escaliers en colimaçon, de couloirs sinueux et de passage mal éclairés« , même le personnel du musée a du mal à s’y rendre. L’archiviste est bien évidemment un vieil homme, qui refuse de se servir d’un ordinateur et est considéré par la direction du musée comme  » un reliquat fossilisé d’une ère révolue, un anachronisme vivant dont on aurait dû se débarrasser depuis longtemps« .

Toutefois, le service des archives va permettre de retrouver un document essentiel à l’identification du tueur du XIXe siècle. Quant à  notre archiviste décati, il sera bien mal récompensé de son zèle, puisqu’il finira encorné sur un crâne de tricératops… Dangereux métier !

Par la suite, afin de trouver d’autres renseignements sur le tueur du passé, Pendergast préconise plusieurs pistes. D’une part, il envoie le journaliste Bill Smithback consulter la presse ancienne dans la salle des archives du NY Times, surnommée « La Morgue » (sic). On note au passage que Smithback préfère compulser les éditions papier, quitte à se perdre dans la lecture d’articles sans lien avec son sujet de recherche.

D’autre part, il confie à un inspecteur de police le soin de retrouver les archives d’une pharmacie qui existait à la fin du XIXe siècle et qui fournissait le tueur en produits chimiques. Malgré l’incendie qui a ravagé l’endroit en 1924, le policier met la main sur deux livres de comptes détaillés antérieurs, sauvés des flammes et conservés précieusement dans le coffre fort de l’officine.

Enfin, l’inspecteur du FBI s’attaque aux Archives municipales, afin de lister les demeures du Nord Ouest de Manhattan antérieures à 1900. A la Public Library de New York, il consulte la collection léguée par le responsable du cadastre de la ville à la fin du XIXe siècle: il y prend connaissance de copies d’actes de propriété, dont les originaux, conservés par l’Académie d’histoire de New York, ont disparu…

Malgré les efforts de l’inspecteur du FBI pour retrouver l’adresse du tueur du passé, c’est le journaliste Bill Smithback qui y parvient le premier. Il a en effet l’idée de s’introduire dans la salle du Muséum renfermant les archives du personnel, pourtant gardées par deux agents de sécurité. Le dossier recherché est – bien sûr- manquant, mais heureusement, il existe des copies carbone qui ont échappé à la vigilance du tueur !chambre_2

Si La Chambre des curiosités est un cas d’école, l’importance des archives pour lire le passé et comprendre le présent est un thème sous-jacent dans tous les ouvrages du cycle. C’est assez inattendu dans l’univers du polar, surtout de façon récurrente. On peut aussi signaler la présence de nombreuses institutions patrimoniales américaines au gré des différents tomes. A vrai dire,  les livres de Preston & Child pourraient parfaitement faire l’objet d’une chronique pour un blog « Musées et culture pop' », ou encore « Bibliothèques et culture pop' ». A bon entendeur…[ndlr : nous accueillerons avec bienveillance les bibliothécaires et personnels des musées qui souhaiteraient s’y mettre en leur créant des sections adéquates]

Rose Chapeau

C’est devenu un réflexe : quand je choisis un thriller, je regarde instinctivement si j’aperçois le mot « archives » dans le résumé, me voici définitivement contaminée par ce métier, y compris dans mes lectures quotidiennes. Il n’en fallait pas plus pour que le sous-titre de l’ouvrage de Laurent Whale, Goodbye Billy, m’interpelle. Le sous-titre : les rats de poussière, avec un tel énoncé, nous aurions fatalement –hélas, oui, poussière et archives sont fatalement associées – une mention soit des documents liés à l’affaire, soit du métier.

Mais qui est Laurent Whale ?

Cet auteur franco-britannique né en Angleterre en 1960 a déjà publié plusieurs romans et nouvelles avec une prédilection pour la science-fiction. Avec Goodbye Billy, Laurent Whale s’attaque au thriller avec bonheur et met en scène une équipe dont les archives sont la préoccupation première.

Le personnage principal de Goodbye Billy est un ex-agent du FBI, Dick Benton, divorcé et mal dans sa peau. On comprend rapidement qu’il a été écarté de son boulot et mis sur la touche. Il hérite donc d’un poste qu’il n’avait surtout pas demandé : la direction du Service des Archives Tronquées – le SAT – de la Bibliothèque du Congrès à Washington. On trouve au sein de ce groupe hétéroclite Andrew Kerouac, archiviste en chef, qui est évidemment le plus âgé du groupe, Antonia Horowitz, responsable informatique et des nouvelles technologies, Maureen Mc Cornwall, réincarnation de Nina Hagen.

Le groupe est le gardien des secrets des Etats-Unis et est souvent chargé d’enquêter sur des dossiers brûlants à la demande de parlementaires de tous bords. Lorsque Dick Benton arrive à la tête du service, celui-ci doit traiter une demande d’enquête sur l’origine de la fortune d’un sénateur, candidat à l’investiture républicaine pour la Présidentielle.

Quel est le rapport avec Billy The Kid dont l’histoire se déroule en parallèle et avec une série de meurtres qui parsèment le parcours de nos Rats de poussière ? A vous de le découvrir avec ce thriller haletant qui se lit avec plaisir malgré une intrigue secondaire dont on ne comprend pas toujours le rapport avec l’histoire principale – mais peut-être ouvre-t-elle vers un second tome ?

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Et les Archives dans tout ça ??

Vous l’aurez compris, le rapport aux archives est plus qu’évident. Dick Benton est sanctionné par sa hiérarchie, il est donc inévitablement envoyé vers ce qu’on considère dans son milieu comme un placard : le service des Archives. Notons d’ailleurs qu’il devient le chef de service sans être issu de la profession et que l’archiviste, bien qu’affublé du titre d’archiviste en chef, n’est que son subalterne et un des membres de l’équipe au même titre que les autres.

Evidemment, Benton vit sa mutation comme un cauchemar : « une nouvelle vie, tu parles ! Chef du service des Archives tronquées » et il compare sa situation à celle de Mulder et Scully dans X-Files. Voilà Benton nommé à la tête des « Rats de poussière » comme se qualifient eux-mêmes par autodérision les personnes composant le service. Plus loin, Benton se décore du titre « d’amiral du placard à balais. », autant dire que la fonction d’archiviste n’est pas perçue comme reluisante, loin de là (rappelez-vous le billet de Téléchat, l’archiviste est un balai, on y est presque ici ! ) Toutefois, pour l’ex agent du FBI, la sanction est préférable à une mutation au service comptabilité, il existe donc une hiérarchie dans les placards et, par bonheur, les archives ne sont pas en bout de chaîne ce qui n’empêche pas Benton de comparer son nouveau service à un sarcophage…et quand il parle de son nouveau boulot à ses amis, il a plutôt un peu honte. Même ses adversaires le plaignent : « Archiviste ! Bon sang de bois, il doit s’y ennuyer à mourir. »

Lorsque l’archiviste Andrew Kerouac – étonnant clin d’œil à la Beat Generation –  apparaît dans le récit, il est présenté comme « un bonhomme presque aussi ancien que les bâtiments eux-mêmes », il n’échappe donc pas aux clichés habituels. Un peu plus loin, on évoque « son allure d’historien », ces derniers apprécieront la comparaison. Sa demeure, présentée plus tard dans l’ouvrage confirme la première impression : « l’archiviste, logeait dans un immeuble à son image », c’est-à-dire un immeuble ancien, datant des années 1930. Son intérieur est envahi de livres et documents qui colonisent le moindre espace disponible.

C’est Kerouac qui fait visiter les lieux à son nouveau chef qui l’écoute d’une oreille distraite : « possédé par son sujet, l’ancien, cheveux argentés, longs et en broussaille, lui faisait les honneurs du vénérable édifice. Dates, ancêtres et heures de gloire, la totale. » Les deux hommes traversent des salles de lectures désertes et des murs à étagères remplis d’ouvrages. L’archiviste connait les lieux par cœur et se révèle être « un guide précieux » dans les dédales.

Le service est semble-t-il uniquement à usage interne puisqu’il est bien précisé qu’il était « chargé de mener à bien les enquêtes diligentées par les sénateurs ». Toutefois, avec stupeur, Benton apprend que son équipe a résolu le mystère de l’assassinat de JFK tout en se gardant bien de le clamer au grand jour. Ainsi, ces rats de poussière savaient finalement beaucoup plus de choses que le commun des mortels.

Au sein de l’équipe, les tâches sont visiblement bien réparties entre l’informaticienne et l’archiviste : « les archives papier non numérisées restaient la chasse gardée du vieux Kerouac » et le monde numérique lui est étranger. Toutefois, malgré la différence d’âge et de pratique, les agents sont complémentaires et s’entendent plutôt bien.

Toutefois, la direction des archives tronquées n’est pas de tout repos et l’équipe se trouve entraînée dans une enquête délicate qui met en péril la vie des Rats de Poussière. Tous solidaires, ils mènent alors un combat contre un ennemi déterminé. L’archiviste joue un rôle prépondérant dans l’histoire et ses connaissances permettent de progresser. Il lâche d’ailleurs nonchalamment une petite phrase : « c’est fou ce que l’on trouve quand on sait où chercher » et il se lance dans la description des archives de l’administration fiscale.

A son flair, l’archiviste ajoute une bonne maîtrise de la diplomatique et sait dater et comparer des écritures grâce à sa « grande pratique des documents manuscrits ». Il évoque le vieillissement des encres et se montre donc d’une grande aide pour expertiser des documents essentiels : « peu de choses échappaient à l’œil de l’archiviste » finit par écrire l’auteur.

En conclusion et malgré quelques clichés attachés à l’âge canonique de l’archiviste, Laurent Whale accentue l’aspect sanction et poussiéreux des archives pour finalement renverser complètement son regard et montrer un service vivant, soudé, un archiviste indispensable à la résolution de l’enquête.

Je ne vous ai pas parlé de Billy The Kid ? Certes, alors, lisez le livre !!

Sonia Dollinger