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Fantaisie allemande est un ouvrage de Philippe Claudel paru chez Stock en 2020. L’auteur prend pour toile de fond une Allemagne à peine sortie des affres de la Seconde Guerre mondiale ou, à tout le moins, restée marquée par cette époque indélébile.

Quelle est l’histoire ?

Dans cet ouvrage, Philippe Claudel présente plusieurs personnages vivant à l’époque contemporaine, qu’il s’agisse de la Seconde Guerre mondiale ou l’époque actuelle. Ces situations lui permettent d’évoquer le poids que la guerre fait encore peser sur la mémoire allemande. Son ou ses personnages principaux sont reliés à un – ou des – individus portant le prénom de Viktor. L’horrible gardien de camp est-il le même Viktor que le vieil homme martyrisé par une pseudo infirmière en maison de retraite ? Dans ce recueil, Philippe Claudel mêle faits historiques et romanesques, personnages réels et fictifs dont certains, comme le premier rencontré, n’a même pas de nom tellement il représente une partie de l’Allemagne qui s’est fondue dans l’obéissance aveugle envers le Reich, y perdant par là-même sa propre identité.

Et les archives dans tout ça ??

La question des archives se fait jour dans la partie du récit intitulée Gnadentod. Dans ces quelques pages, Philippe Claudel choisit de mettre en scène un personnage ayant réellement existé, le peintre Franz Marc, né en 1880 à Munich et tué sur le front à Braquis, dans les proximités de Verdun en 1916. Franz Marc fonde avec Kandinski Le Cavalier bleu (le Blaue Reiter) qui rassemble les expressionnistes allemands. Peu à peu, Franz Marc se tourne vers l’abstraction. Son cheminement s’achève avec sa mort pendant la Première Guerre mondiale.

Pourtant, Philippe Claudel imagine un autre destin à Franz Marc : il aurait survécu aux tranchées de Verdun pour finir ses jours dans un asile psychiatrique où il aurait été interné à partir de 1923. Franz Marc aurait terminé ses jours en 1940, victime de l’Aktion T4, l’extermination des personnes touchées par une maladie mentale, ordonnée par Adolf Hitler. L’auteur cite à l’appui des rapports médicaux de l’Institut dans lequel Marc aurait été interné. Tout à l’air extrêmement réel, comme les expertises des historiens de l’Art qui datent certains dessins vendus aux enchères des années 1930.

Un trouble-fête vient cependant semer le doute dans cette histoire pourtant documentée par des archives : un biographe nommé Wilfried F. Schoeller qui indique que Franz Marc a bien trouvé la mort en 1916. L’auteur se trouve ainsi « au centre d’une vive polémique lancée à la fois par des historiens, la Direction des Archives nationales et d’éminents acteurs du marché de l’art. » On constate déjà que l’ensemble du monde culturel se ligue contre le chercheur iconoclaste. Philippe Claudel imagine donc un entretien fictif avec le biographe qui défend son point de vue tandis que le journaliste lui indique que la mort de Franz Marc en 1940 est documentée par des archives. Schoeller indique les avoir consultées : « aux archives fédérales dans la section Euthanasie-Verbrechen-Zentralarchiv. » Il se lance alors dans une analyse des archives rappelant que les Nazis étaient de grands faussaires, changeaient ou falsifiaient les rapports et les noms. Comment dès lors, même si elles sont conservées dans une institution officielle, faire confiance à ces archives ? Schoeller rappelle aussi que ces archives nazies sont les seules mentionnant Franz Marc après 1916 : si on ne peut trouver trace de lui ailleurs, alors qu’il a marqué l’histoire de l’art, comment peut-on se fier à ces sources uniques, émanant d’une administration nazie mêlant le vrai et le faux en permanence ?

Se pose alors la question de la nécessité de croiser ses sources afin de ne pas être prisonnier d’archives douteuses. Combien de fois faut-il rappeler qu’un document écrit – ou une vidéo sur youtube – ne dit pas forcément la vérité ? Sans tomber dans un complotisme de mauvais aloi, s’interroger sur le contexte de production des documents et la motivation de leur auteur n’est pas un travail inutile. Mais quelle brillante démonstration que celle que Philippe Claudel nous livre à travers les propos de son personnage : « les nazis songeaient déjà à la façon dont l’histoire parlerait d’eux. Ils travaillaient à détruire le présent pour mieux réécrire l’avenir (…) ils ont œuvré aussi à l’extermination de la mémoire. » Claudel revêt ici des accents orwelliens pour parler de la réécriture de l’histoire entreprise par le système nazi. Tout système totalitaire possède les mêmes travers et le contrôle des archives, de leur production et de leur diffusion fait partie des moyens de propagande.

Les archives sont donc présentées ici comme des instruments politiques – mais rappelons-nous des précédents célèbres telle la pseudo donation de Constantin qui eut des conséquences importantes et durables. Avec ce texte court mais percutant, Philippe Claudel nous met en garde contre le piège de la source unique et contre le manque d’analyse des archives, un rappel toujours salutaire dans cette période de « fake news » et d’archives verrouillées par des pouvoirs frileux.

Sonia Dollinger