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Lovecraft Country est un ouvrage de Matt Ruff, romancier et nouvelliste américain qui vit actuellement à Seattle. Le livre est paru aux Presses de la Cité en 2019 – en vo en 2017 chez HarperCollins Publishers. Lovecraft Country a fait l’objet d’une adaptation en série diffusée sur HBO en 2020.

Quelle est l’histoire ?

1954 à Chicago : de retour de la guerre de Corée, le jeune Atticus doit affronter le racisme quotidien sur la route de son retour à la maison. Lorsqu’il retrouve son oncle George, éditeur d’un guide du voyage serein à l’usage des Noirs et grand amateur de Science-fiction, Atticus pense avoir retrouvé un peu de quiétude. Pourtant, Atticus doit faire face à un problème de taille : la disparition de son père, Montrose. Lancé à la recherche de son paternel, Atticus est accompagné de son oncle et de son amie d’enfance. Ils vont parcourir les routes et se heurter au racisme, aux lois Jim Crow qui encouragent la ségrégation mais également combattre des forces démoniaques au service d’une secte raciste. La force du récit est d’évoquer, par le biais d’un thriller mâtiné de science-fiction, les différentes formes de racisme auxquelles se heurtent les Noirs dans l’Amérique des années 1950. On suit plusieurs personnages et on adopte leur point de vue.

Et les archives dans tout ça ??

Elles sont, comme souvent, la clef pour comprendre les événements présents ou passés. Au cours de leur périple, nos voyageurs traversent des endroits plutôt étranges et font donc des recherches sur l’histoire des lieux. C’est le cas lorsqu’ils explorent le comté de Devon : « j’ai découvert dans nos archives des tas d’histoires concernant des voyageurs attaqués dans le Devon. Beaucoup de signalement de personnes disparues, aussi. » Marvin déroule l’histoire terrible de ce comté qui mêle esclavagisme et chasse aux sorcières, bref, un endroit douillet pour s’installer ! Quand on étudie un peu les archives, on s’amuserait presque de l’aspect exceptionnel que l’auteur confère à ce type d’histoires tellement les registres de délibérations d’Ancien Régime regorgent d’exécutions en tous genres et de persécutions qui feraient passer la plus belle des villes actuelles pour un bouge hanté et sordide.

L’autre document d’archives précieux, pour lequel tout le monde se bat est le journal de Titus Braithwite. Il s’agit également de rassembler des textes ésotériques qui permettront d’obtenir de la puissance. Le savoir donne le pouvoir et comme le savoir se trouve dans les archives, on en déduit logiquement que le pouvoir provient des archives. Une notion à méditer… Les carnets de magie de Braithwhite sont essentiels à son descendant mais il préfère encore les perdre à jamais plutôt que quelqu’un d’autre en profite. Cette attitude rappelle celle de certains collectionneurs qui préfèrent conserver pour eux seuls un trésor d’archives qui pourrait intéresser la collectivité.

Enfin, les archives apparaissent sous forme de recherches généalogiques : Montrose, le père d’Atticus, fait des recherches sur sa propre famille mais aussi celle de sa femme qui semble cacher quelques secrets intéressants. Les archives photographiques sont également convoquées comme permettant de faire avancer les recherches. Mais le document d’archives le plus important pour la famille d’Atticus est le Livre des Jours qui raconte la vie de servitude de leur ancêtre Adah sur lequel, chaque année les membres de la famille ajoute une ligne, celle des salaires et intérêts qui étaient dus à la famille pour ces années de servitude. Ce registre permet à la famille de ne pas oublier le douloureux passé familial. L’existence d’archives familiales qui se transmettent à travers les générations entretient le souvenir mais peut parfois enchaîner une lignée à un passé difficile en l’empêchant d’aller de l’avant. Pourtant, il est important de savoir d’où on vient et le registre d’Adah est aussi un formidable outil de cohésion familial. Le livre se doit d’être préservé et transmis à tout prix et certains membres de la famille vont même risquer leur vie lors des émeutes de Tulsa pour le récupérer : perdre le lien avec l’histoire familiale est une forme de mort.

Des archives magiques, des registres plus précieux qu’une vie humaine, les archives sont ici présentées comme élément de pouvoir et de connaissance. Elles sont au centre de la lutte de pouvoir que se livrent la famille d’Atticus et Braitwhite. Noirs ou blancs, nous avons droit à notre histoire et droit à l’accès aux archives afin de faire progresser notre connaissance familiale ou nationale.

Sonia Dollinger