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Le Docteur Pascal, publié en 1893, est le vingtième et dernier roman de la série des Rougon-Macquart. Emile Zola situe l’intrigue entre 1872 et 1874, après la chute de l’Empire. L’auteur a pensé ce titre comme une synthèse et une conclusion à son impressionnante saga. C’est dans cet ouvrage que Zola développe au grand jour sa théorie de l’hérédité.

Quelle est l’histoire ?

Le docteur Pascal est le fils de Pierre Rougon et de Félicité Puech. Il vit de ses rentes et de ses quelques consultations dans sa propriété de la Souleiade, sa maison de Plassans. Effrayé par le destin des membres de sa famille, le docteur Pascal décide de se lancer dans des travaux scientifiques sur l’hérédité et prendre pour objet d’études sa propre famille. Pascal accumule ainsi des notes, des dossiers, des archives sur chacun des membres de sa famille au grand dam de sa mère qui aimerait oublier toutes les turpitudes qui ont entaché la réputation des Rougon-Macquart. Entouré, voire surveillé par sa domestique Martine et sa nièce Clotilde qui veulent le convertir au catholicisme et aider la mère Rougon à faire main basse sur ses archives, Pascal se sent seul et cerné. Pourtant, Clotilde et lui vont vivre un amour passionné malgré la différence d’âge et leur proximité familiale. C’est le début d’un grand bonheur… et d’un grand malheur, même si Emile Zola apporte une conclusion optimiste à un récit oppressant.

Et les archives dans tout ça ??

Alors que le mot archives n’apparaît jamais dans le récit, elles sont toutefois l’un des personnages principaux du roman tout comme l’armoire dans laquelle les documents du docteur Pascal sont entreposés. L’armoire aux archives apparaît dès la première page du récit et, si le docteur y place ses documents, il ne semble pas très doué pour le classement. Zola décrit, en effet, « un amas extraordinaire de papiers, de dossiers, de manuscrits, s’entassant, débordant, pêle-mêle. Il y avait plus de trente ans que le docteur y jetait toutes les pages qu’il écrivait« . C’est à Clotilde, sa nièce et son assistante qu’incombe la tâche de mettre de l’ordre dans ce capharnaüm. L’homme crée, la femme range…bref.

Quelques temps plus tard, l’armoire aux archives est présentée comme un endroit au contraire très ordonné : « sur cette planche élevée, toute une série d’énormes dossiers s’alignaient en bon ordre, classés méthodiquement« . Les dossiers sont régulièrement alimentés avec les nouvelles parvenant des différents membres de la famille : articles de presse et autres. Elles sont classées alphabétiquement : chaque membre de la famille dispose d’une chemise dédiée. Mais, c’est la seule partie de l’armoire qui contient des archives classées. Les recherches de Pascal, elles, sont en désordre. Les archives classées sont le domaine réservé du docteur Pascal, il est le seul à avoir le droit de les compulser car elles contiennent des données personnelles voire intimes sur chaque membre de la grande famille Rougon-Macquart. Clotilde, d’abord obéissante, ne contrevient pas à l’ordre de Pascal et ne consulte pas ces archives.

Le fleuron des documents de Pascal est l’Arbre généalogique. Il est tellement important dans l’histoire qu’il est affublé d’une majuscule. Cet Arbre reste un exemple d’archives vivantes : Pascal Rougon le tient à jour en y inscrivant les derniers événements comme la mort du jeune Charles, se vidant de son sang devant la muette aïeule, la Tante Dide, véritable « personnage-monument’, « corps-archives » selon Jean-Louis Cabanès, chargé de l’édition de l’ouvrage. En effet, à côté des dossiers et de l’Arbre, les membres les plus vieux de la famille sont, eux aussi des archives, des témoins des temps révolus.

Les archives du docteur Pascal sont l’objet de conflits familiaux avec la mère du médecin qui refuse son histoire familiale au profit d’une légende dorée entièrement reconstruite. Le but de Félicité est de détruire les documents accumulés par son fils afin que les secrets familiaux meurent sous les flammes. Félicité se cherche des alliés, use de toutes les ruses pour parvenir à ses fins. Elle tente à plusieurs reprises de s’emparer des archives et on pourrait penser qu’il s’agit désormais du combat de sa vie. Emile Zola montre combien toute la mémoire familiale cristallise les tensions : archives, preuves, êtres humains, tout doit disparaître pour permettre à Félicité de présenter une histoire revue et corrigée au prisme de sa gloire.

Pourtant, pour Pascal, ces archives familiales ne sont pas là pour nuire mais pour établir la vérité et lui permettre une étude plus large afin d’étayer sa théorie de l’hérédité. Il s’agit donc pour lui de documents scientifiques dont il se distancie au moins consciemment pour n’en faire que des objets d’études et non des instruments de vengeance. Alors que Clotilde doute de lui et semble se ranger du côté de Félicité, Pascal se décide à partager ses archives avec elle : il lui permet de pénétrer dans l’intimité familiale. La jeune femme est sous le choc un moment, comme on peut l’être en présence de secrets de famille mais finit par comprendre l’importance de ces archives et la nécessité de s’en servir à des fins scientifiques et pour établir une vérité.

L’attachement de Pascal à ses archives dépasse le simple intérêt scientifique et bien des archivistes ou généalogistes ressentent parfois ce que décrit Emile Zola : « Les découvertes qu’il a faites, les manuscrits qu’il compte laisser, c’est son orgueil, ce sont des êtres, du sang à lui, des enfants, et en les détruisant, en les brûlant, on brûlerait de sa chair. » Comme de nombreux chercheurs ou amateurs, Pascal se soucie du devenir de ses archives. Tant que nous sommes là, elles sont à l’abri, protégées et choyées mais que se passe-t-il quand le dépositaire des archives meurt ? Elles risquent d’être détruites à jamais, ce qui est un soulagement pour les gens comme Félicité qui pensent que ses histoires de famille ne regardent personne ou un crève-cœur pour les amateurs d’Histoire qui voient la perte immense que cela provoquerait. C’est pourquoi Pascal tente d’organiser sa succession et pense avant tout à ses archives dont il est le fidèle gardien, à tel point que la peur de les perdre finit par le rendre malade.

Les archives ont également un aspect pratique : lorsque Pascal se retrouve sans le sou, Clotilde et Martine retrouvent des registres dans lesquels le médecin a inscrit d’anciennes dettes, ce qui permet aux deux femmes de tenter de se faire payer.

Mais c’est bien l’aspect du monument familial, de ces études sur l’hérédité, de cet Arbre objet de tous les soins que Zola met en avant dans son récit. Pascal se tourmente en se demandant s’il aurait « la force de s’en séparer » pour mettre ses archives à l’abri de sa mère, décrivant ainsi le tracas qui peut être celui que nombre d’entre nous connaît et la question que nous nous posons : que vont devenir ces archives après moi ?

La conclusion est d’ailleurs assez terrible : Pascal n’ayant pas pris ses précautions assez tôt, décède avant que ses archives ne soient mises à l’abri. Félicité s’empare des dossiers et les jette au feu avant que Clotile n’ait pu réagir. La jeune femme ne peut sauver que quelques bribes. Toute une vie de travaux et de documents s’envole sous nos yeux. Seul l’Arbre généalogique survit, caché de la folie destructrice d’une Félicité déchaînée. Tandis que Pascal meurt, Clotilde accouche d’un petit garçon qui, comme l’Arbre généalogique, permet de garder espoir.

Enjeu de tout l’ouvrage, l’armoire aux archives est un personnage à part entière. Zola démontre ici les enjeux mémoriels qui se jouent autour des archives : tout savoir du passé familial pour mieux s’en affranchir ou au contraire multiplier les secrets afin de présenter une histoire revisitée. Emile Zola montre également le souci de celui qui rassemble les documents, étudie et crée, le souci de la préservation et de la transmission des archives, toujours menacées de destruction. Savoir transmettre avant qu’il ne soit trop tard, c’est tout l’enjeu de l’ouvrage.

Sonia Dollinger

d-HARRIS-plonRobert Harris est un journaliste, romancier et scénariste anglais, notamment connu pour son roman The Ghost Writer, porté à l’écran par le réalisateur Roman Polanski. Je vais m’attacher à vous présenter An Officer and a Spy, titre traduit en français par la simple initiale D., œuvre qui fait également l’objet d’une adaptation par le même cinéaste – la partie parisienne du tournage vient de s’achever.

Celui-ci a pour objet l’Affaire Dreyfus. Est-il vraiment nécessaire de présenter l’un des plus grands scandales politiques et médiatiques du tournant des XIXe et XXe siècles, qui instaura le schisme de la gauche et de la droite politiques françaises, et révéla un antisémitisme latent, et même croissant.

Ce dossier, que La Grande Muette a voulu « refroidir » au plus vite, c’est avant tout la vie et la carrière d’un homme que ses supérieurs ont choisi de briser. Par calcul, par jalousie aussi ; car le capitaine Alfred Dreyfus était jeune, Juif et Alsacien, riche, intelligent, brillant et ambitieux : aux yeux de tous, un parvenu qui vit sur des rapines perpétrées au lendemain de la défaite de 1870 face aux Prussiens. En bref : le bouc-émissaire idéal. L’accusation reposait en fait sur des pièces à conviction forgées et un dossier secret vide de toute preuve tangible. Il en reste que le brûlot a marqué l’Histoire au fer rouge, et continue de faire couler de l’encre vive…

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Carte postale illustrée par un portrait photographique du capitaine Alfred Dreyfus. Impression photomécanique bistre, domaine public. Source : Ville de Paris / BHVP / Roger-Viollet. Cote de l’exemplaire numérisé : CPA-1137

Et les archives, dans tout ça ??

Une évidence, voire même plusieurs… gare aux très nombreux spoilers qui vont suivre !

Le narrateur-enquêteur se trouve en la personne de Marie-Georges Picquart, tout juste promu colonel et chef de la nouvelle section de Statistique – c’est-à-dire le noyau du contre-espionnage français. Pour les besoins de ses enquêtes, cette section fait appel aux services d’Alphonse Bertillon, expert en graphologie. Elle compte parmi ses effectifs l’archiviste « semblable à un insecte » Félix Gribelin, un vieux garçon d’un âge impossible à déterminer, au corps sec et sempiternellement vêtu de noir, plus loin décrit par le militaire au regard acéré comme un « bureaucrate servile » doublé d’un « cadavre ambulant ». L’homme est assurément discret, et détenteur de fichiers explosifs, notamment une liste de cent milles noms qui pourrait bien être liée à la non moins scandaleuse « Affaire des Fiches » qui surviendrait quelques décennies plus tard…

Néanmoins, son système de classement doit être rudement bon, puisqu’il ne faudra que quelques minutes à notre colonel Picquart pour en comprendre le système de classement. Celui-ci s’offre même le luxe de noter les cotes de chaque pièce, alors qu’il a pénétré dans la salle d’archives par effraction.

Il est intéressant que le terme de « bordereau » est en français dans le texte original. C’est à partir de ce frêle morceau de papier pelure qu’on tira de multiples copies photographiques, et dont l’une d’entre elles, faussée et dûment validée par une analyse biaisée de Bertillon, qui servit de pièce à conviction centrale lors du procès de 1894, en plus de lettres et télégrammes rédigés par plusieurs hauts gradés.

Au fur et à mesure de son enquête, le brave Picquart se rend compte que son ancien élève officier a été ignominieusement piégé, et que lui-même a joué un rôle actif dans la dégradation et la perte de cet homme. Son opiniâtreté a faire éclater la vérité, à savoir que le commandant Charles F. W. Esterhazy est le véritable traître, balise son chemin vers la libération du malheureux prisonnier de l’Île du Diable, ainsi que sa propre rédemption.

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Carte postale illustrée par un portrait photographique du colonel Georges Picquart. Impression photomécanique noir et blanc, vers 1898. Source : Ville de Paris / BHVP / Roger-Viollet. Cote de l’exemplaire numérisé : CPA-1051-(001-003)

Je serai bien plus brève sur la seconde partie du récit.

Notre homme est d’abord limogé – à Sousse, Est de la Tunisie, aux Colonies. Il n’a pas dit son dernier mot, et demande auprès du général Jérôme Leclerc, une permission de rentrer une semaine à Paris. Celle-ci sera bien remplie : visite à son avocat, rédaction d’un testament, d’une lettre au Président de la République, envoi de copies de preuves à diverses personnalités irréprochables.

Quelques mois plus tard, la « bombe » éclate, dans l’Agence Nationale, Le Matin, Le Figaro, La Libre Parole, Le Petit Parisien, L’Éclair, L’Aurore… Dreyfusards et anti-dreyfusards se regardent en chiens de faïence lorsqu’ils ne se lancent pas des piques.

Le colonel Picquart est convoqué, interrogé, harcelé par les journalistes, traqué par la Sûreté (la police d’information et de surveillance). Il doit constamment conserver son arme à portée de main. Il fait tout de même connaissance avec ses camarades de lutte pour la vérité et autres sympathisants, au nombre desquels Lucie et Matthieu Dreyfus, et, évidemment, Émile Zola.

Un simulacre de procès se déroule sans accroc ; le lendemain, dès l’aube, la lettre ouverte « J’accuse ! » fait trembler les vainqueurs du « syndicat juif » acclamés la veille.

Duel d’honneur, nouveau procès aboutissant à une remise de peine, tentative d’assassinat ; enfin, le faux et l’usage de faux est prouvé ; Dreyfus n’est complètement acquitté qu’en 1906, et promu commandant. Picquart, quant à lui, est fait général, et nommé ministre de la Guerre par le président du Conseil Georges Clemenceau.

Fruit d’un solide travail de documentation, d’une rédaction et traduction de qualité, et d’un souci du détail et de la simplification, cette œuvre plonge au cœur d’une intrigue bâtie sur des archives secrètes – qu’elles soient fausses ou véritables.

Duna