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Utopia Falls est une série canadienne diffusée sur la plateforme Hulu. Créée par R.T. Thorne et Joseph Mallozzi (Stargate SG-1), il s’agit d’une histoire dystopique mêlant science-fiction et hip-hop, à mi-chemin entre Divergente et Glee.

Quelle est l’histoire ?

Dans un futur lointain, après une guerre apocalyptique, une colonie de survivants est fondée : New Babyl, la dernière ville du monde, protégée par un bouclier. Plusieurs centaines d’années passent. Chaque année se déroule le concours de danse et de chant : l’Exemplaire. Chaque secteur de New Babyl envoie des candidats dans l’espoir de voir leur représentant devenir champion. Les jeunes candidats Aliyah 5, Bodhi 2 et Tempo 3 vont alors découvrir que le monde dans lequel ils vivent n’est pas ce qu’il paraît être.

Et les archives dans tout ça ??

Le soir de leur arrivée à l’Académie de l’Exemplaire, les candidats reçoivent une invitation mystérieuse à une fête en dehors de la ville, ce qui est interdit. Par hasard, ils tombent sur un bunker dissimulé par une illusion holographique. A l’intérieur, des objets « interdits » : vinyles, livres, chaise, documents, ainsi qu’un étrange cercle luminescent et une console. En approchant cette console, une IA s’active et se présente comme « L’Archive ». Pour l’anecdote, la voix de cette archive n’est autre que celle de Snoop Dogg…

La découverte de l’Archive

Aliyah 5 remarque que cela ressemble aux archives du Secteur Progrès, auquel elle appartient, « là où ils conservent tous les dossiers des recherches antérieures. » L’origine de l’Archive ? Pas une priorité pour ces jeunes, car la question n’est posée qu’après plusieurs épisodes pour se conclure sur une fin de non-recevoir de l’IA « Je ne sais pas », dit-elle en évoquant sa création.

Parmi tous les thèmes que l’Archive propose, Bodhi 2 et Aliyah 5 choisissent d’en découvrir plus sur la musique (on est dans une série musicale, rappelons-le), et découvrent le hip-hop. Cette musique tranche foncièrement avec la société dans laquelle ils vivent, cette dernière prônant l’unité, la communauté au profit de l’oubli de l’individu. Le hip-hop est venu comme un moyen non de briser cet idéal sociétal mais de l’enrichir par le partage des expériences individuelles, des parcours difficiles. Evidemment, le secret promis concernant l’existence de l’Archive ne tient pas longtemps, et tous les candidats de l’Exemplaire finissent par la visiter. Ils utilisent ce qu’ils y apprennent (danse, musique) lors de la compétition. Mais cela est perçu comme subversif par le pouvoir en place et va avoir des conséquences non négligeables…

Il est à noter que tous les candidats ne sont pas enthousiastes face à ce passé enfoui. Tempo et Apollo ne se limitent pas à la musique et découvrent les horreurs de la guerre et des violences qui l’accompagnent. Si Apollo passe outre, certain qu’il existe autre chose au-delà du bouclier, ce n’est pas le cas de Tempo. Il est la conscience traditionnelle des candidats. Ainsi il rappelle que le savoir des Anciens les a perdus, et que s’il est interdit, c’est pour éviter que cela se reproduise ; qu’il ne faut pas oublier le temps où les gens se battaient pour l’argent (une notion qui leur est étrangère néanmoins), la couleur, le groupe social, la religion, etc. S’affrontent alors deux discours traditionnels sur le danger du savoir : le savoir est pouvoir, mais aussi risques et destructions.

La découverte des horreurs de la guerre

L’Archive joue un rôle central dans le récit, enjeu de possession, de secret, mais aussi de partages. Il est à noter cependant que la cohérence n’échappe pas à la facilité scénaristique. Ainsi dans une société avec un alphabet différent du nôtre, on s’étonnera que des adolescents soient capables de lire et de comprendre une langue (en l’occurrence l’anglais) sans aucun souci. Facilité scénaristique, qui n’enlève rien à la portée symbolique des archives dans « Utopia Falls »

Lire une langue ancienne sans aucun problème

Marc Scaglione

We Happy Few est un jeu épisodique sorti le 10 août 2018, développé par le studio canadien Compulsion Game (Contrast) et édité par Gearbox. Il a été financé grâce à une campagne de financement participative lancée en 2015 sur la plateforme Kickstarter. Il s’agit d’un jeu de survie et d’aventure.

We Happy Few

Quelle est l’histoire ?

L’Angleterre a été vaincue par l’Allemagne nazie. Les Allemands pour éviter toute rébellion après leur départ emmenèrent tous les enfants de moins de 13 ans comme otages. Plus d’une décennie plus tard, durant les années 1960, les Anglais vivent dans une société dystopique, dans laquelle chaque citoyen doit impérativement être heureux et joyeux et pour cela doit prendre une drogue nommée « Joy », sous peine d’être exilé ou abattu en tant que rabat-joie (downer en VO). Nous suivons successivement les aventures d’Arthur « Artie » Hastings, de Sally Boyle et d’Ollie Starkey dans leur tentative de survie et de fuite de la ville de Wellington Wells.

Et les archives dans tout ça ??

La Joy, outre le fait de rendre heureux, brouille la mémoire et fait oublier. Les protagonistes du jeu qui arrêtent d’en prendre ont alors des flash-back. L’épisode le plus traumatique pour tous est l’épisode du train. Il s’agit de ce moment où les Anglais ont amené leurs enfants à la gare pour qu’ils partent en Allemagne. Lors de ces flash-back, ils se rappellent des hommes et femmes pendus aux grilles de la ville. Leur crime ? Avoir voulu détruire les registres d’état-civil, que les Allemands utilisaient pour dresser les listes d’enfants à déporter. Ils ont échoué. Un bel exemple d’archives support d’identité, vitales dans nos sociétés, utilisées comme support d’oppression et de violence.

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Arthur travaillant sur les archives de la presse

Les autres récurrences des archives sont spécifiques à l’épisode 1, dont le protagoniste principal est Arthur Hastings. Ce dernier est un employé municipal de la ville de Wellington Wells. Un employé du « Département Archives, Publications et Recyclage » (Department Archive, Printing and Recycling  en VO). Son rôle est de censurer toutes les archives et notamment les articles de presse qui ne présentent pas un caractère joyeux. Cela ne vous rappelle rien ? Il s’agit clairement d’un hommage à Winston Smith, le protagoniste de 1984 de George Orwell. Un symbole devenu classique de la manipulation étatique et de l’aliénation de l’individu. Et c’est pourtant à travers ces archives qu’Arthur va tout remettre en question et sortir de son état de drogué à la Joy. En effet, il tombe sur un article le présentant lui et son frère Percy, frère qui a été emmené par les Allemands et qu’Arthur avait oublié..du moins jusque là !

Wellington Wells étant une ville dont les quartiers sont éparpillés sur des petites îles, Arthur doit passer les divers ponts pour quitter la ville. Ceux-ci étant surveillés et équipés de pylônes foudroyants, il cherche une autre issue. Il part en quête du docteur Faraday qui a construit les réseaux de la ville et qui doit posséder les plans de ces derniers. Problème ? Le docteur Faraday est assigné à résidence, et sa localisation est inconnue de tous sauf de la police. Il se rend donc au poste le plus proche et argue d’une enquête des Archives municipales nécessitant le contact avec le Dr Faraday. On le renvoie alors aux archives de la police. Artie y fait la rencontre de l’agent Cozans, qui explique être fier de son travail : il a classé les adresses de tout le monde par ordre alphabétique ! Puis de s’épancher sur le fait qu’il préférait son poste de patrouilleur et que c’était injuste qu’il ait été envoyé aux archives pour une erreur. « Il respirait encore quand je l’ai quitté » se justifie-t-il. Les archives : cette punition semble être une mesure mondialement partagée par les institutions policières !

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Un policier fier de son travail d’archiviste qu’il déteste !

We Happy Few nous offre une nouvelle déclinaison du rôle des archives dans la manipulation des masses et l’oppression, de la punition à la déportation, sans parler de la disparition pure et simple des individus rayés de la mémoire et donc de l’histoire.

Image de conclusion

Marc Scaglione

La-servante-ecarlateLa servante écarlate – The handmaid’s tale – est une dystopie de Margaret Atwood paru en 1985 aux Canada et qui connut un succès qui ne s’est jamais démenti. Le roman est traduit en France en 1987. L’ouvrage a connu plusieurs éditions et est désormais disponible dans la collection Pavillon Poche chez Robert Laffont. Son retentissement est tel que le roman a fait l’objet d’une adaptation en série télé en 2017.

Le roman se déroule aux Etats-Unis dans un futur dystopique. La démocratie a disparu après un coup d’état, au profit d’une dictature religieuse, la République de Giléad qui fait la part belle à la maternité – la fécondité ayant chuté drastiquement. Les hommes dominent une société où la femme est entièrement au service du masculin et de la reproduction. La société est divisée en caste, les femmes étant soit des épouses, soit des servantes destinées à procréer, soit des Marthas – domestiques. Toute femme qui se rebellerait, n’aurait pas des idées conformes ou ne pourrait remplir un rôle « utile » est déportée dans les colonies ou éliminée, tout comme les hommes qui seraient leur complice ou qui n’appartiendraient pas à la religion officielle qui s’appuie sur une lecture rigoriste de la Bible et notamment de l’Ancien Testament.

Et les archives dans tout ça ??

Dans le cœur du récit, les archives apparaissent de manière fugace. Elles jouent parfois un rôle funeste puisque des recherches au sein des archives des hôpitaux ont permis de retrouver les médecins ayant pratiqué des avortements et de les exterminer. L’auteure précise toutefois que « la plupart des hôpitaux ont détruit leurs archives dès que ce qui allait arrivé s’est précisé. » Détruire les archives est, dans ce cas, une mesure de précaution pour éviter des représailles tant on sait bien que dans les périodes obscures, les archives peuvent servir à de mauvais escient.

Bien plus loin, la narratrice évoque ses rêves qui font appel à des souvenirs de la période ayant précédé la dictature : « juste le cerveau qui feuillette ses vieilles archives. » Ce passage montre bien que malgré les autodafés et les destructions, les souvenirs sont aussi nos archives personnelles, qu’il est bien difficile d’éradiquer.

Lorsque Defred – l’héroïne dont on ne connaîtra jamais le véritable nom – passe devant d’anciens bâtiments, elle se remémore la bibliothèque et « quelque part dans les caves, les archives. » Hélas, le cliché de la cave reste donc tenace !

C’est dans le dernier chapitre intitulé Notes historiques que l’importance des archives se révèle. Le récit semble clos et on se demande ce que sont ces notes. Il s’agit en réalité de la transcription du Douzième colloque d’études giléadiennes. La République de Giléad semble avoir disparu et fait désormais l’objet de recherches historiques, lesquelles se basent sur les archives disponibles.

Le conférencier principal est le professeur James Darcy Piexoto, directeur des Archives des Vingtième et Vingt et unième siècles, de l’Université de Cambridge. Il appartient à une association de Recherches Giléadiennes. Cet archiviste éminent est donc également un chercheur en Histoire qui s’intéresse à cette étrange République de Giléad notamment par le prisme des écrits du for privé que sont les journaux intimes. Il se livre au cours de ce colloque à l’analyse d’une source : le conte de la servante écarlate.

Il évoque les circonstances de la découverte de ces documents dans une cantine en métal. Le récit se trouve à l’origine sur « trente cassettes de bande magnétique ». Dans une volonté comparatiste, l’archiviste-chercheur évoque des récits similaires. Il évoque également les difficultés de lecture liées au support d’origine, précisant qu’il lui a fallu reconstruire une machine capable de lire les bandes avant de s’attacher à la transcription dont il décrit combien elle fut laborieuse. Il questionne également l’authenticité du récit et l’identité de la narratrice en émettant des hypothèses et en les confrontant aux archives de l’époque dont Piexoto précise qu’elles sont « fragmentaires car le régime giléadien avait l’habitude de vider ses ordinateurs et de détruire les épreuves après diverses purges. » Comme toujours, quelques archives parviennent à passer au travers les volontés destructrices de leurs créateurs pour parvenir aux chercheurs futurs. Certaines archives sont d’ailleurs extraites de Giléad et envoyées en Angleterre pour pouvoir témoigner de la dureté du régime.

Ce passage montre bien les différentes fonctions dévolues aux archives : elles permettent une gestion quotidienne de la surveillance, des purges; elles sont détruites à intervalles réguliers par un régime qui a conscience de leur pouvoir – celui de témoigner de pratiques violentes. Les archives parviennent malgré tout à traverser les époques, de manière certes parcellaires  et parfois difficilement déchiffrables mais elles permettent la recherche historique et la compréhension – ou du moins la connaissance – des pratiques de sociétés rigoristes. L’archiviste-chercheur est celui qui donne sens au récit en exhumant une source, en l’authentifiant, la comparant avec d’autres et en livrant ses conclusions.

Faut-il encore vous convaincre de l’importance d’un archiviste dans une société démocratique ?

Sonia Dollinger

C’est avec plaisir que nous accueillons Charlène Fanchon, étudiante en Master Pro Archives de l’Université de Bourgogne pour ce billet sur l’incontournable 1984 de George Orwell.

1984 est un roman écrit par George Orwell en 1949. Ce roman est une dystopie dont l’action se situe à Londres en 1984, trente ans après une guerre nucléaire qui a opposé l’Est et l’Ouest. À l’issue de cette guerre, le monde a été divisé en trois grands blocs (l’Océania, l’Eurasia et l’Estasia) dans lesquels ont été instaurés des régimes de type totalitaire fortement inspirés du stalinisme.

1984 couverture

L’action du roman se déroule en Océania. Orwell y décrit un monde dans lequel la liberté d’expression n’existe plus. La population fait l’objet d’une surveillance constante et minutieuse sous le regard de Big Brother (« Big Brother is watching you »). Le personnage principal du roman, Winston Smith, habite Londres en Océania. C’est un fonctionnaire du Ministère de la Vérité dont le travail consiste à remanier les archives historiques afin de faire correspondre le passé à la version officielle du Parti.

Nous nous intéressons ici au chapitre 4 du roman. C’est en effet dans ce chapitre qu’Orwell présente l’univers professionnel de son personnage et développe ainsi le fonctionnement du Commissariat aux Archives. Dans ce passage, il nous livre une vision à la fois de l’archiviste, des archives en tant que document et des Archives comme institution.

Et les archives dans tout ça ?? La vision des archives dans 1984

Les archives sont des documents qui ont une signification idéologique ou politique

Ce roman envisage les archives non pas comme de vieux documents recouverts de poussière, mais comme un ensemble très divers de documents. En fait, 1984 nous livre une conception assez moderne des archives, puisqu’il s’agit pour lui de journaux, de livres, de périodiques, de pamphlets, d’affiches, de prospectus, de films, d’enregistrements sonores, de caricatures et de photographies. On retrouve ici la définition des archives donnée par le Code du patrimoine notamment en ce qui concerne la diversité des supports, des formes et des dates des documents. Mais Orwell ajoute une caractéristique supplémentaire : en fait, les archives sont « tous les genres imaginables de littérature ou de documentation qui pouvaient comporter quelque signification politique ou idéologique. » Donc finalement, sont traités au Commissariat des Archives non pas « l’ensemble des documents quels que soient leur date, leur lieu de conservation, leur forme et leur support, produits ou reçus par toute personne physique ou morale et par tout service ou organisme public ou privé dans l’exercice de leur activité », mais des documents qui ont une signification politique ou idéologique. Par conséquent, on retrouve bien la notion de diversité des supports, mais pas celle de diversité des contenus.

L’archive est un enjeu de pouvoir

Par ailleurs, les archives définitives conservées par le régime ne sont pas des documents authentiques. En fait, le Commissariat aux Archives assure une mission de surveillance sur les documents et, de ce fait, travaille en étroite collaboration avec le Ministère de la Vérité. Par exemple, dans ce chapitre, Winston Smith travaille sur plusieurs numéros du Times. Il en remanie certains passages pour que les faits relatés soient conformes aux prévisions de Big Brother. Une fois les retouches effectuées, les corrections sont rassemblées et collationnées et le numéro est réimprimé. Par conséquent, le document original est détruit et remplacé par la copie corrigée. L’archive est bien vue ici comme une preuve, mais cette preuve est au service du pouvoir. Elle est envisagée par le régime en place comme un instrument permettant de donner une vision du réel qui soit conforme à la sienne. L’archive a une fonction d’enregistrement des événements passés, elle sert à faire exister le passé d’une certaine manière. C’est ainsi que dans le cadre de sa mission Winston Smith crée des événements qui n’ont pas eu lieu, crée des personnages ou même efface l’existence de personnes réelles… On retrouve bien ici un des travers dans lequel tout historien averti sait qu’il ne doit pas tomber : la performativité de l’archive, c’est-à-dire l’idée selon laquelle les événements décrits par le document d’archives sont réels.

bureau archiviste

Orwell illustre ici parfaitement un phénomène né au XXe siècle : l’usage des archives comme « technologies de pouvoir au service d’une idéologie »[1]. L’archive participe au combat mené par le régime contre un ennemi intérieur.

 

Les Archives ou le lieu de la mise à jour du passé

L’archiviste comme contrôleur et correcteur

Orwell écrit : « Il y avait les armées d’archivistes dont le travail consistait simplement à dresser les listes des livres et des périodiques qu’il fallait retirer de la circulation. » Ainsi, bien que l’auteur utilise une définition extensive des archives au début du chapitre, on constate finalement que les archivistes agissent seulement sur deux types de documents : les livres et les périodiques. En fait, les missions de l’archiviste, les « quatre C » (collecte, classement, conservation, communication) sont réduites à la seule mission de classement, c’est-à-dire trier, classer et éliminer. Par conséquent, ce qui est traditionnellement la partie la moins visible du travail d’archiviste devient ici la mission principale de l’archiviste en Océania. Dans le roman, le tri sert le pouvoir en désignant des documents comme non conformes à la vision du régime. Le tri est donc effectué sur le critère du contenu et non pas selon des considérations chronologiques, alphabétiques, numéraires ou typologiques. L’archiviste assure donc ici un rôle de contrôleur et de correcteur et non pas de conservateur des documents.

Les Archives comme lieu de fabrication des documents

« Il y avait les vastes archives où étaient classés les documents corrigés et les fournaises cachées où les copies originales étaient détruites. » Dans cette phrase, les Archives sont présentées non pas comme lieu de la conservation, mais comme lieu de fabrication de nouveaux documents. Par un processus de destruction des documents originaux (la fournaise) et de fabrication de nouveaux documents qui en sont les versions corrigées, les Archives deviennent le lieu de fabrication des documents. En fait, c’est la conservation de ces documents au sein du Commissariat aux Archives qui assure leur authenticité. Ce point est souligné par un commentaire du narrateur à l’occasion d’un travail de réécriture d’un article du Times : « Le mensonge choisi passerait ensuite aux archives et deviendrait vérité permanente ». C’est en fait ici le statut d’archives historiques qui fait non seulement l’authenticité, mais aussi la valeur de preuve et de témoignage du document. Orwell nous montre qu’en Océania c’est le statut d’archive historique qui confère un caractère irréfutable au contenu du document.

big brother

1984 insiste sur le pouvoir de l’archive. En fait, le régime a la mainmise sur les archives et les utilise pour faire accepter sa propre vérité historique en la truquant. Ce faisant, l’archive devient un véritable enjeu de pouvoir, tandis que l’archiviste est réduit à une fonction de contrôle et de correction. Les Archives deviennent le lieu de fabrication et non plus de conservation des documents. Par conséquent, les Archives en tant qu’institution sont à la fois instrumentalisées et méprisées, car elles sont vidées de leur contenu étant donné qu’elles ne conservent que des « contre-archives ». À travers ce traitement des archives, 1984 souligne bien l’enjeu que représente le contrôle du passé pour les régimes totalitaires : la politique des archives devient un instrument d’oppression à part entière.

[1] COEURÉ Sophie, « Archives dans les guerres, guerres des archives aux XXe et XXIe siècles. Autorité, identité, vulnérabilité », Pouvoirs, vol. 2, n° 153, 2015, p 31.

Charlène Fanchon