Articles Tagués ‘données’

BLAME ! est une série de mangas pour adultes de 10 tomes de Tsutomu Nihei. Publiée au Japon entre 1998 et 2003, elle est éditée en France par Glénat. L’éditeur nous offre à partir de 2018 une version deluxe grand format compilée en six tomes avec une nouvelle traduction de Yohan Leclerc. Un passage de la série a été adapté en film d’animation par Netflix, sorti en mai 2017.

L’auteur a publié en 2001 une préquelle nommé NOiSE, qui éclaire beaucoup l’histoire de cet univers.

Quelle est l’histoire ?

Bienvenue dans la Mégastructure, un ensemble gigantesque de plusieurs milliers de km. Il y a des siècles, voire des millénaires, les hommes contrôlaient les machines via leurs gènes d’accès à la résosphère. Mais un fléau a causé l’apocalypse, les machines sont devenues hors de contrôle et les humains ne réussissent plus à se connecter, faisant d’eux des occupants illégaux qu’il faut éliminer.

Killee parcourt la Mégastructure à la recherche de gènes d’accès réseau, dans le but de pouvoir reprendre le contrôle de la résosphère. Il sera accompagné de Shibo, une scientifique humaine.

Et les archives dans tout ça ??

Comme dans nombre d’œuvres post-apocalyptiques, Blame offre sa vision de la relation entre passé et présent, mémoire et oubli, tout en donnant un aperçu des archives et de leur fragilité.

Killee erre en cherchant des gènes d’accès réseau, par tous les moyens. Il récupère ainsi soit des échantillons sur des individus soit des données dans les archives des différents groupes humains. L’archive devient alors, outre sa qualité informationnelle intrinsèque, un objet de valeur qui se monnaye, se négocie, s’échange. Ainsi Killee arrive dans un village, dont la population a été massacrée par les machines. Un survivant dans un état grave lui promet une copie des archives génétiques en échange d’un service.

C’est dans une situation similaire que Killee rencontre Shibo, ancienne chef du département scientifique de l’entreprise Bio-Elec, prisonnière d’un corps décrépi, qui deviendra son acolyte. Cette dernière lui promet l’accès aux archives de la société si notre vagabond la sort de là.

Si les porteurs humains et les archives ont de la valeur pour Killee, qui souhaite restaurer un accès au réseau et reprendre le contrôle des machines, ils en ont aussi pour les antagonistes de la série, qui cherchent à en effacer toute trace ; les humains et leurs données deviennent alors un enjeu plus que vital…

Dans sa quête, Killee rencontre différents groupes, dont il est parfois difficile de savoir s’il s’agit d’humains, de machines ou de créatures inconnues hybrides. Tous ces groupes forment des sociétés indépendantes et variées : certains s’organisent sous forme de clans tribaux ou des conglomérats d’entreprise, quand d’autres sont des nomades cherchant simplement à survivre en évitant les attaques de machine.

Et les relations au passé varient selon ces groupes, même si l’oubli reste la chose la plus partagée. Les nomades ont perdu beaucoup de leur savoir, ils utilisent des armures qu’ils ne peuvent ni réparer ni fabriquer, ils perpétuent certains usages par tradition tout en ayant perdu le sens de ces actions ; de même, ils ne savent plus lire et s’étonnent que Shibo puisse lire les panneaux de Toa Industries, le bâtiment situé près du campement. A l’inverse, Bio-Elec, l’entreprise pour laquelle travaillait Shibo, pratique une vraie archéologie. Cette dernière explique ainsi savoir que d’autres niveaux existent grâce aux supports mémoriels retrouvés. Elle a même recréé d’anciennes technologies, ou en tout cas tenté de les recréer.

Mais la quête de Killee est aussi une quête contre le temps : car au-delà de la destruction volontaire, les supports sont aussi fragiles. Si l’ADN mute, les supports s’altèrent. Ainsi lorsque Killee et Shibo entrent dans Toa Industries, ils espèrent trouver un système d’information centralisé et éventuellement des données intéressantes. Après nombre d’aventures, les données sont hélas détruites par une autre opération menée par l’IA central de Toa… Dommage collatéral…

Enjeu vital, symbole de la relation avec le passé, mais aussi symbole du temps qui passe, l’archive s’exprime de diverses manières dans BLAME !

Marc Scaglione

The Weatherman est un comic-book scénarisé par Jody Leheup, illustré et encré par Nathan Fox. La couleur est confiée à Dave Stewart. Le titre est édité aux Etats-Unis par Image Comics. The Weatherman sort en France en 2020 chez Urban Comics dans sa gamme Indies.

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Quelle est l’histoire ?

En 2770, les humains n’habitent plus sur Terre car un attentat a rendu notre planète bleue inhabitable après avoir causé la mort de 18 milliards de personnes. Bien qu’ayant refait leur vie, les humains sont encore traumatisés par l’événement, chacun ayant perdu quelqu’un dans cette tragédie. Pourtant, sur Mars, la vie continue et semble même sourire à Nathan Bright, le présentateur météo le plus en vue de la planète. L’homme a tout pour lui, il est riche, célèbre, a une copine formidable. Mais, un jour, tout bascule dans l’horreur. Pour avoir une critique détaillée de ce titre, filez sur Comics have the Power !

Et les archives dans tout ça ??

Les souvenirs de Nathan Bright semblent avoir été effacés et sa personnalité complètement modifiée. Il n’a aucun souvenir de son passé et de qui il a été. Sa personnalité actuelle est fictive et il semble avoir été précédemment un terroriste. Pour comprendre les motivations de ce terroriste et de son groupe et remonter jusqu’à eux, il faut absolument retrouver les souvenirs de Nathan. Bonne nouvelle, le médecin qui a effacé la mémoire de Nathan a conservé des dossiers détaillés et stocke les souvenirs, qu’elle extrait dans des disques durs, conservant ainsi en archives les mémoires effacées. Un seul problème : le médecin a disparu avec ses disques durs, rendant ainsi compliquée la récupération des données. La chasse aux archives numériques commence alors la recherche de la donnée perdue, quête improbable qui n’est pas sans évoquer celle du chercheur en mal d’archives qui a parfois bien du mal à localiser les documents dont il aurait besoin.

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Étonnamment, les archives apparaissent également sous forme de drogue : les gens, traumatisés par les suites de l’attentat et les pertes qu’ils ont subies, font appel à une drogue appelée le Mnemonium ou Nemo, une substance qui permet de vivre des expériences du passé comme si elles se produisaient vraiment, ce qui permet aux individus de se souvenir de leurs proches décédés.

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Mais cette drogue peut aussi avoir des effets négatifs puisqu’elle peut également amplifier les mauvais souvenirs. C’est une sorte de métaphore archivistique : lorsqu’on part en quête du passé, c’est souvent pour retrouver des moments heureux, ses racines mais il arrive parfois qu’on tombe sur des informations qu’on aurait préféré ignorer ou qui rappellent des épisodes difficiles. C’est le risque de la recherche.

Entre course à la donnée numérique et quête du souvenir perdu, The Weatherman donne matière à réflexion.

Sonia Dollinger

Control est un jeu sorti en août 2019. Il est publié par le studio Remedy, créateur de la trilogie Max Payne, Alan Wake et Quantum Break, et édité par 505 Games. Il s’agit d’un jeu d’aventure à la troisième personne. L’ambiance du jeu rappellera à certains le travail de Lynch sur Twin Peaks par exemple, tout en évoquant X-Files.

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Quelle est l’histoire ?

L’histoire se déroule à New York, au cœur d’un bâtiment appelé l’Ancienne Maison qui abrite une agence secrète chargée du paranormal — le Bureau Fédéral du Contrôle — qui est attaquée par le Hiss, une entité surnaturelle et hostile qui prend possession des employés. Le joueur incarne Jesse Faden, qui tente de reprendre le contrôle de la situation et retrouver son frère Dylan, enlevé par ladite agence il y a 17 ans dans la petite ville d’Ordinary. Alors qu’elle s’empare du revolver appartenant à l’ancien directeur, Jesse devient, bien malgré elle, directrice. Équipée de sa nouvelle arme, Jesse va devoir résoudre diverses situations dans l’Ancienne Maison tout en se débarrassant des ennemis possédés par le Hiss.

Et les archives dans tout ça ??

Vous visitez les bureaux de l’Agence qui ont été attaqués de manière impromptue : vous découvrez donc un endroit laissé dans son jus quotidien (si on omet les attaques de monstres). Vous pouvez donc feuilleter les dossiers. Par ce biais, vous en apprenez plus sur l’histoire et l’organisation du Bureau. Un moyen classique d’étendre l’univers. collecter les archives vous permettra d’obtenir le trophée « Archiviste de bureau » et « Greffière », traduction française du succès anglais « Record Keeper »…

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menu des collectibles

L’immeuble qui abrite le Bureau, l’Ancienne Maison, supporte mal les technologies nouvelles. Ainsi les ordinateurs sont très anciens, la communication se fait via pneumatique. Les archives sont encore papier et tout le long de votre aventure, dans tous les départements vous croiserez des meubles à archives. L’endroit le plus développé que vous explorerez est appelé « Lettres mortes ». Il s’agit des archives du département de la Communication, qui effectue le recensement des courriers reçus par le bureau contenant les descriptions de faits étranges que ceux-ci soient réels ou de simples affabulations …

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les grandes armoires des lettres mortes

Vous découvrez finalement le service Archives. Ce dernier se trouve au deuxième étage du Panoptique, un espace de confinement. Les étages inférieurs et supérieurs sont réservés aux cellules pour les objets et les personnes dangereuses. La sécurité y est maximale. Outre les obstacles pour atteindre le Panoptique, il faudra passer deux portes blindées pour atteindre le service. La sécurité est un enjeu majeur du Bureau puisque vous croiserez nombre de copies censurées dans les bureaux.

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les Archives

En étudiant les installations, on réalise que l’endroit est assez réaliste. Il y a des bureaux insonorisés pour effectuer des transcriptions des enregistrements audio, des magasins de meubles à dossier, des magasins pour objets et bobines (on notera les numéros d’épis sur les murs directement, ce qui donne un certain style). Le magasin de bobines, comporte d’ailleurs un bureau équipé d’un projecteur pour analyser les bandes et les décrire avant archivage.

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bureau de retranscription

La sécurité des archives est importante et les données sont considérées comme de première importance. Ainsi lors d’un incident antérieur avec une poussette altérée, une partie des archives est détruite. Le Bureau lance une reconstitution de ces dernières, en réinterrogeant les témoins de phénomènes par exemple.

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des numéros d’épis sur les murs

Dans Control, nous ne croisons pas d’archiviste, et nous n’avons pas de missions d’importance dans les archives. Nous les découvrons lors de notre périple et elles nous permettent de mieux comprendre cet univers étrange. Control nous offre une visite guidée assez réaliste de la gestion des archives dans une agence gouvernementale, de leur sécurité à leur importance stratégique, en passant par des infrastructures de qualité.

Marc Scaglione

Creature in the Well est un jeu vidéo sorti en septembre 2019. Il s’agit d’une production du studio Flight School Studio. C’est un jeu indépendant de courte durée qui joue sur des mécaniques de flipper. Il est disponible sur Xbox et PC.

Couverture

Le titre du jeu est une allusion à la fable philosophique chinoise « une grenouille dans le puits ».

Quelle est l’histoire ?

Le joueur incarne BOT-C, un robot s’éveillant dans le désert. Vous rejoignez une montagne qui abrite une machine abandonnée, le Climatron, maintenue autrefois par vos semblables, les robots de type BOT-C. Vous allez explorer les différents niveaux, réparer ce que vous pourrez et découvrir ainsi l’histoire de ce lieu, de la tempête de sable perpétuelle qui fait rage à l’extérieur de la montagne, tout en cherchant une solution pour la stopper.

Et les archives dans tout ça ??

En déambulant, vous découvrez les journaux de bord de l’équipe de construction et de maintenance qui vous permettront de vous familiariser avec l’histoire du lieu. Un classique pour étendre l’univers et développer l’histoire à moindre coût.

Votre objectif est donc de relancer la machine, et pour cela vous redémarrez les 4 systèmes qui la composent dans l’ordre suivant : les réserves d’énergie, les systèmes de base, les systèmes de soutien et le contrôle météorologique.

Les archives un système de base

Les archives, un système de base

Les systèmes de base se résument en réalité aux archives. Sans donnée et journal de bord, la machine ne peut se lancer. Une fois arrivé au terminal, vous redémarrez l’ensemble, en réalisant que les archives sont bien complètes, car tous les espaces pour stockage de cartouches de données sont pleins. Mais une bonne partie des informations n’est hélas plus exploitable : les supports informatiques sont fragiles et sont devenus inexploitables à cause du sable et de la rouille ; de même, les connexions aux bornes de lecture sont dans le même état…

Utilité des archives

utilité des archives

Lorsque vous étudiez certaines archives, vous réalisez que ce ne sont pas seulement les archives système qui sont conservées. Vous trouvez ainsi une photo d’un groupe d’enfants de la ville jouant au stickball. Les archives contiendraient-elles aussi les archives de la ville ? Le jeu ne répond pas à cette question, mais nous pouvons le supposer.

Information historique

Informations historiques

Les archives, système de base du fonctionnement de la machine, sont fragiles. C’est d’autant plus vrai pour l’informatique, puisque leur accès nécessite de l’énergie, un support viable ainsi qu’un outil de lecture. Sans parler d’un format intelligible. Et face au temps, les supports sont bien fragiles, loin dans la croyance populaire de l’éternité numérique.

Etat des archives

L’état des archives

Enfin, on pourra réfléchir sur la métaphore apportée par le jeu : les archives sont un système de base, nécessaire au bon fonctionnement de la machine, comme les archives sont un fondement qui est un reflet du bon fonctionnement de la société !

Marc Scaglione

Une Putain d’Histoire est un thriller de Bernard Minier, paru chez XO Editions en 2015 et qui reçut le prix du meilleur polar francophone du Festival de Cognac la même année. Le titre est ensuite paru chez Pocket. Il s’agit du quatrième ouvrage de l’auteur.

Quelle est l’histoire ?

Bernard Minier conte l’histoire terrible et glaçante d’Henry Dean Walker, un jeune homme de 17 ans, vivant sur Glass Island, une île située au nord de Seattle. Sa vie semble se dérouler sans accroc, Henry se partageant entre sa bande de potes et sa petite amie. Tout bascule le jour où cette dernière disparaît et est retrouvée sauvagement assassinée peu après. Toute l’île est sous le coup de l’émotion, l’angoisse et la paranoïa semblant gagner les habitants. Avec cet ouvrage, Bernard Minier offre un huis-clos particulièrement bien ficelé.

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Et les archives dans tout ça ??

Si vous lisez régulièrement ce blog, vous savez combien les archives sont des éléments récurrents et essentiels dans les enquêtes policières. Elles peuplent les thrillers et permettent de faire avancer le récit tout en donnant un peu de respiration à une action parfois très dense.

Dans Une Putain d’Histoire, Bernard Minier évoque avec précision la collecte et l’utilisation des données par les services secrets et le détournement qui peut en être fait pour des recherches à des fins personnelles : « Il mit en route PROTON, un programme de collecte de métadonnées (…) Pour des gens comme Jay, les métadonnées (…) c’était le pied. » Afin de retrouver quelqu’un, il suffit parfois d’explorer ces données – ici les données relatives aux appels téléphoniques stockées par la NSA. L’auteur donne le détail des données collectées stockées sur des bases de données différentes selon leur thématique : une des bases de données renferme le trafic internet et l’autre les enregistrements téléphoniques. Si ce stockage de données privées est avant tout destiné à la surveillance du territoire et à se prémunir contre les activités illicites, Bernard Minier montre ici que des intérêts privés peuvent parfois s’emparer du système à des fins plus personnelles. Simple fiction ? La surveillance du contenu des réseaux sociaux décrite dans l’ouvrage paraît pourtant bien réaliste. Le système de surveillance et de croisement des données est décrit par le menu et fait plutôt froid dans le dos. Pourtant, on ne peut s’empêcher de penser en historien et se dire que ces milliers de données seraient une source passionnante pour les chercheurs en sciences humaines pour l’avenir. Les régimes exerçant une surveillance sur leurs citoyens sont, en effet, de gros producteurs d’archives. Evidemment, dans l’absolu, il existe des organismes de contrôle de l’utilisation des données mais comment garantir un accès totalement sécurisé à toutes et tous et une utilisation éthique de cette masse d’archives numériques que nous générons tous dans la plus grande naïveté.

Pourtant, sachant combien les citoyens sont pistés, certains groupes d’individus savent comment masquer leur présence sur internet ou comment falsifier des données pour tromper la surveillance : « sans données, le roi était nu… » Contre la toute-puissance de l’Etat, la résistance s’organise, même s’il est bien difficile d’échapper aux logiciels de reconnaissance faciale, aux croisements de bases de données multiples qui tendent à retracer les faits et gestes des individus les plus inoffensifs.

Enfin, Bernard Minier évoque les archives d’un centre de fertilité et l’accès confidentiel aux données concernant les donneurs. Le directeur du centre, facilement corruptible, laisse un des protagonistes accéder aux dossiers. C’est l’occasion pour l’auteur de décrire la manière dont ces documents sont conservés : dans un meuble « même pas verrouillé ! » dans un garage, autant dire le niveau minimum de conservation sans aucune garantie de contrôle de la consultation des archives rangées dans de simples dossiers suspendus. On apprend par la suite que le visiteur a embarqué la fiche du donneur qui l’intéressait : « extrait des archives de Jeremy Hollyfield », bref, rien ne va plus.

L’accès aux archives qu’elles soient conservées sur support papier ou bien plus encore sous forme de métadonnées est bien l’arme du futur et leur contrôle est un élément de pouvoir et de savoir. Encore faut-il en persuader nos décideurs et mettre en place des instances de contrôle pour éviter des usages néfastes.

Sonia Dollinger