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Si vous suivez régulièrement ce blog, vous aurez sans doute remarqué que l’une d’entre nous – moi en l’occurrence – est fan des ouvrages de Connie Willis. Nous avons déjà évoqué en effet, Black Out et All Clear, deux récits qui avaient pour cadre Londres pendant la Seconde Guerre mondiale.

sans parler du chienL’ouvrage de Connie Willis dont nous allons parler cette fois a pour titre Sans parler du chien. Le livre sort en 1998 en version originale et en 2003 en France. On retrouve avec bonheur dans ce titre les équipes d’historiens dirigées par le professeur Dunworthy qui voyagent à travers l’Histoire pour étudier les mœurs du passé. En parallèle, une équipe d’historiens est chargée d’enquêter sur la cathédrale de Coventry, détruite par un raid nazi pendant la Seconde Guerre mondiale. En effet, lady Schrapnell, haute dignitaire, souhaite reconstruire le bâtiment à l’identique au XXIe siècle.

Cependant, un incident, en apparence mineur, va bouleverser les choses :  une jeune historienne provoque un paradoxe temporel en rapportant un chat venu du XIXe siècle dans le futur. Pour réparer cette erreur qui peut conduire à des modifications historiques majeures, Ned Henry, historien, est envoyé par ses supérieurs dans l’Angleterre victorienne pour remédier au souci. Ned se retrouve donc au XIXe siècle en compagnie d’aristocrates britanniques un peu coincés, amateurs de tables tournantes et d’un bouledogue anglais prénommé Cyril !

Cet ouvrage est un très bon récit de voyages temporels, à la fois drôle et tendre qui emprunte aux grands classiques de la littérature anglais avec un petit côté Agatha Christie qui n’est pas déplaisant. Décidément, Connie Willis sait captiver son lecteur et vous n’avez pas fini d’en entendre parler !

Et les archives dans tout ça ??

La tyrannique Lady Schrapnell cherche à reconstituer la cathédrale de Coventry à l’identique mais il lui manque une potiche qui a disparu en 1940. La quête de cette potiche tourne à l’obsession. Le problème est que le registre de la cathédrale a brûlé pendant la Seconde Guerre mondiale emportant avec lui les détails nécessaires à la localisation de cette fameuse potiche. On voit donc bien que sans archives, il est bien difficile de retracer le parcours d’un objet.

Il est également beaucoup question dans cet ouvrage de ce qu’on appelle les écrits du for privé, les récits personnels comme les journaux intimes qui permettent de mieux appréhender l’état d’esprit d’un individu. C’est ainsi que Ned et sa collègue cherchent à lire les journaux intimes de Tossie, l’ancêtre de Lady Schrapnell qui sont essentiels à la compréhension de certains événements. Il faut pour cela les lire en 1888 car hélas, au XXIe siècle, ils ne sont que partiellement lisibles car ils ont subi une inondation…d’où l’importance de conserver les archives dans un lieu sain.

Afin de mieux comprendre les événements et les choses qui les entourent, les historiens font d’incessants allers-retours dans les archives du XXIe siècle pour vérifier certaines de leurs hypothèses ou les conséquences de leurs actions.

On le voit, les archives sont importantes dans le récit. Connie Willis envoie ses personnages s’y référer pour vérifier des hypothèses, confronter leur expérience au récit qui en est fait. L’auteur montre aussi combien il est primordial de conserver des archives en bon état, de les préserver des inondations ou de les mettre à l’abri en tant de guerre car leur perte peut priver les chercheurs et au delà les citoyens d’informations cruciales sur les Hommes…sans parler du chien !

Sonia Dollinger

All Clear est la suite directe de Black-out, ouvrage de science-fiction de Connie Willis dont nous avons déjà parlé sur ce blog. A la fin de Black Out, nous avions laissé trois historiens du futur, Mérope, Polly et Michael coincés en plein Blitzkrieg pendant la Seconde Guerre mondiale, tentant à la fois de retrouver le chemin du futur et de survivre au milieu des rues de Londres détruites en plein bombardement.

allclearTout en cherchant un moyen de retourner au XXIe siècle, les trois personnages doivent faire très attention de ne pas trop interagir avec les Londoniens de 1940 pour ne pas modifier le futur par des actions inconsidérées. Pourtant, il faut bien vivre au quotidien et les personnages s’attachent aux gens qu’ils côtoient et rencontrent même des personnalités qui changeront l’histoire de la guerre.

Comme le volume précédent, All Clear est un titre très prenant dans lequel Connie Willis réalise une description assez réaliste du Londres du Blitz et offre un ouvrage bien fichu sur les voyages temporels. L’ouvrage est facilement trouvable en poche chez J’ai lu.

Et les archives dans tout ça ??

Pour pouvoir rentrer, les trois historiens recherchent leurs congénères qui auraient pu, eux aussi, voyager à la même époque qu’eux afin de pouvoir profiter de leur portail temporel, le leur ayant été visiblement endommagé. C’est ainsi que Mike tente de retrouver un historien travaillant dans un aérodrome. Le jeune homme se fait embaucher comme reporter et peut ainsi farfouiller « aux archives de l’Express pour regarder les vieux numéros à la recherche de noms d’aérodromes ».

De nombreux passages de l’ouvrage montrent les personnages effectuant des recherches dans les archives des journaux, sans doute moins inaccessibles que celles des services publics plutôt perturbés en temps de guerre.

Afin de se rassurer sur leur devenir et ceux des autres historiens, les trois amis explorent les archives en quête d’acte de décès qui pourraient les concerner eux ou leurs proches. Les archives sont, pour eux, la seule façon, de se confronter à la vérité.

All Clear montre également que les archives ne sont pas épargnées par les ravages de la guerre : « la bombe de précision qui avait vaporisé Saint-Paul avait aussi détruit les archives du Comité d’évacuation« . Les conflits sont dévastateurs pour les vies humaines mais aussi pour les informations historiques que les archives contiennent. Nous savons bien que l’histoire que nous écrivons est tributaire du matériau archivistique dont nous disposons et que les conflits provoquent des pertes archivistiques considérables. Ici, l’historien du XXIe siècle tentent de combler les lacunes par l’interview de témoins de l’époque concernée et donc par la constitution d’archives orales dont on sait combien elles peuvent être sujettes à caution.

Enfin, l’historien pose la question de la fiabilité des sources : « j’aurais du vérifier en croisant avec d’autres archives historiques » se demande l’un d’entre eux montrant la nécessité de toujours confronter plusieurs versions d’un même fait. Il énumère par la suite plusieurs dépôts dans lesquels il doit se rendre : « les archives du musée (…)celles du British Museum. Et les archives nationales. Et celles du Times, du Daily Herald, de l’Express. » Ce passage évoque différents types de sources, publiques et privées, qui peuvent se compléter avec bonheur.

Recherches historiques, croisement des sources, constitution d’archives orales, All Clear évoque de nombreuses préoccupations des chercheurs en Histoire. Il n’est toutefois nulle part question de ceux qui en sont les gardiens, aucun archiviste n’est mentionné dans ce livre. Mais l’essentiel n’est-il pas que les archives procurent une fois encore les réponses que cherchent nos héros ?

Sonia Dollinger

Avouez ! Lequel d’entre vous n’a jamais rêvé d’être un chrononaute, un voyageur temporel afin d’être plongé dans votre époque favorite et d’étudier de près le mode de vie de nos ancêtres voire de le modifier ? Figurez-vous qu’en 2060, les historiens sont comblés : les chercheurs de l’Université d’Oxford maîtrisent les voyages dans le temps et envoient les jeunes historiens collecter des données au cœur de l’action.

Le voyage temporel est donc le sujet de l’intrigue principale de Black-Out, un ouvrage de Connie Willis, romancière américaine de science-fiction qui a été primée à de multiples reprises pour ses récits. Si ses ouvrages sont qualifiés d’œuvres de science-fiction, ils se réfèrent bien souvent à des thèmes historiques puisque Connie Willis envoie ses historiens au Moyen-Age, dans l’Angleterre victorienne ou à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale.

blackoutC’est le cas du roman qui nous occupe ici : Black Out, paru en 2010 – et en France en 2012 – qui a reçu les prix Hugo, Nebula et Locus. Il s’agit du premier volume du diptyque formé avec All Clear et qui ont pour toile de fond l’Angleterre pendant le second conflit mondial. Pour écrire ce titre, Connie Willis a réuni une énorme documentation sur Londres pendant la guerre, sur le Blitz et les réactions des Londoniens durant la période. Le récit démarre en 2060 : l’Université d’Oxford envoie ses jeunes historiens étudier l’Histoire en voyageant dans le temps. Evidemment, les voyages temporels sont très encadrés et font l’objet de précautions et de préconisations diverses : un historien ne doit pas changer le cours de l’Histoire, il ne doit pas mettre sa vie en péril. C’est pourquoi, les périodes et les lieux des sauts dans le Temps sont calculés au détail près. Les historiens se font implanter  dans le cerveau directement les renseignements dont ils ont besoin et sont munis d’une fausse identité leur permettant de s’insérer sans souci dans l’époque où ils sont envoyés.

C’est ainsi que plusieurs d’entre eux sont envoyés en Angleterre pendant la guerre. Merope doit étudier le sort des jeunes réfugiés évacués à la campagne pendant les bombardements de Londres, Polly a pour mission d’étudier le Blitz et la réaction des Londoniens face aux bombardements, Michael Davies va observer l’évacuation de Dunkerque. Pourtant, il règne une fébrilité inhabituelle à Oxford, l’ordre des transferts est bouleversé, d’autres sont retardés.

Dans cette confusion, les trois jeunes historiens réussissent tant bien que mal à partir. A l’arrivée, tout ne se passe pas comme prévu : Michael atterrit très loin du point prévu, Merope et Polly subissent également des contretemps et des avanies. Comment les historiens vont-il s’en sortir sur le terrain, dans une Angleterre en pleine guerre ? Ce sera à vous de le découvrir car évidemment, vous allez tout de suite vous ruer chez votre libraire ou à la Bibliothèque municipale pour lire Black-Out. C’est une lecture addictive, voilà, vous êtes prévenus !

Et les archives dans tout ça ??

Oui, ce n’est pas parce qu’on est en 2060 et que l’Université d’Oxford est peuplée de chrononautes que les archives ont disparu, bien au contraire. Il existe un département Recherche qui permet aux étudiants de se documenter sur la période dans laquelle ils seront envoyés et de compléter leurs connaissances avant le voyage. Il existe par exemple un département des archives musicales permettant d’écouter des morceaux de différentes époques.

Ainsi, les historiens sont préparés à l’avance à ce qu’ils vont voir par la consultation d’archives papier, sonores ou iconographiques. Pourtant, la confrontation directe leur procure une toute autre sensation. Rien ne vaut l’expérience et tout leur parait plus grand, plus démesuré que sur les photographies qu’ils ont pu compulser. Par ailleurs, sur le terrain, les historiens s’aperçoivent que tout n’a pas été consigné dans les archives et qu’il existe quelques différences entre la réalité et les traces qu’ils en ont. Les archives sont d’une aide précieuse pour préparer le voyage mais elles peuvent être incomplètes. En s’immergeant dans l’époque qu’ils doivent étudier, les historiens ressentent la peur, le froid, la faim et passent ainsi du statut d’historien à celui de témoin. Cela leur permet également de relativiser certains récits postérieurs à la guerre qui décrivent une situation apocalyptique alors qu’elle est parfois moins dramatique une fois vécue. L’inverse est tout aussi vrai.

Lorsque Merope, coincée en 1940, s’inquiète de savoir comment elle va pouvoir rentrer en 2060 car elle est consignée en quarantaine dans un bâtiment où tous les enfants sont atteints de la rougeole, elle se rassure en se disant que les gens d’Oxford connaissent la date de fin de quarantaine puisqu’elle « devait figurer dans les archives du ministère de la Santé. » Quant à Polly, elle craint après un bombardement qu’Oxford l’ait cru morte. Elle se rend donc au bureau du Times pour vérifier les avis de décès en espérant « que l’accès des archives serait autorisé à tout le monde« . Par chance, c’est le cas. L’historienne est avant tout impressionnée de pouvoir toucher et consulter les originaux, se rappelant qu’en 1940, « il n’y avait pas encore de copie numérique ni même de microfilms« .

Dans Black-Out, les archives sont donc avant tout des documents historiques servant aux chercheurs. Ces documents ne sont pas infaillibles et, malgré toute leur précision, leur consultation ne remplace pas le ressenti ni l’expérience. Les archives restent toutefois la seule trace tangible de l’existence d’un fait ou du sort d’un individu…si tant est qu’elles n’aient pas été détruites. Enfin, la connaissance des archives peut tout simplement sauver la vie d’un chrononaute. Ça vaut le coup d’en prendre un peu soin non ?

Sonia Dollinger