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Ils vont tuer Robert Kennedy est un ouvrage de Marc Dugain sorti en 2017 chez Gallimard puis en poche chez Folio en 2019. Marc Dugain avait déjà abordé indirectement le sujet en 2005 dans un précédent ouvrage intitulé la Malédiction d’Edgar.

Quelle est l’histoire ?

Un professeur d’histoire contemporaine de l’Université de Vancouver est resté traumatisé par la mort brutale de ses parents. Ses recherches portent sur l’assassinat de Robert Kennedy mais le conduisent vers des zones d’ombre : et si la mort de ses parents avait un lien avec le meurtre du sénateur démocrate ? Quels étaient les liens entre le père de cet universitaire et les services secrets britanniques et quelles étaient les réelles motivations des assassins de Bob Kennedy ?

Et les archives dans tout ça ??

Le narrateur évoque le traumatisme inhérent à la perte de ses parents. Cette meurtrissure se manifeste dans la relation ambiguë qu’il entretient avec la maison familiale qu’il met en vente pour finalement renoncer et la considérer comme le réceptacle des souvenirs. Il y revient régulièrement malgré la douleur pour « y consulter les archives et papiers entreposés par mon père (…).  » Cette demeure lui rappelle la mort mais elle reste le lieu des souvenirs et de la conservation des archives familiales.

Kennedy

Ces documents et la quête de sa propre identité vont pousser le narrateur à effectuer des recherches sur ses origines. Comme tout bon généalogiste, il démarre par la fouille des papiers de famille qui se trouvent dans une petite boîte où les photos sont serrées les unes contre les autres. Il poursuit ensuite très logiquement par l’état-civil de sa grand-mère qui lui permet, au passage, de vérifier quelques légendes familiales, démontrant ainsi la nécessité de revenir aux sources primaires que sont les archives. L’accès aux archives est parfois compliqué par la situation politique comme le montre le professeur qui a bien du mal à accéder aux documents qui l’intéressent dans les archives polonaises encore en plein déni par rapport à la Shoah. Marc Dugain décrit ainsi très bien le processus de recherche de sa propre histoire qui se heurte aux légendes et traumatismes familiaux mais aussi aux difficultés des pays ou des institutions à se confronter à leur histoire et donc à rendre leurs archives accessibles. Découvrant le rôle de son père dans la résistance française, le narrateur veut avoir des compléments d’information et s’adresse « à la police ou à la justice pour avoir copie des archives que cette affaire avait laissées« . La démarche semble malaisée puisqu’elle est qualifiée de fastidieuse, ce qui traduit parfaitement le découragement que la supposée complexité du monde archivistique peut avoir pour un chercheur néophyte. Il indique d’ailleurs préférer faire ses recherches sous couvert de son université plutôt qu’à titre particulier, mauvais souvenir des traitements différenciés que certains usagers ont pu parfois subir à une époque qu’on espère révolue. Tout au long de l’ouvrage, le narrateur évoque ses difficultés à se faire communiquer les documents sur son père, non pas au sein des archives qui sont peu mentionnées mais au cœur des administrations elles-mêmes.

Les archives familiales sont l’occasion d’une jolie description de l’émotion que provoquent les photographies. Si elles ont une vraie valeur sentimentale, les photos sont aussi des archives permettant de documenter une époque ou de compléter ses informations. La maison de famille semble être en fait un vaste dépôt d’archives puisqu’après les boîtes contenant les photos, le narrateur se plonge dans le contenu d’une armoire métallique qui renferme la correspondance de son père, ses agendas ou ses notes pour tenter de reconstituer son parcours. Mais il semblerait que dès qu’il tente d’en savoir plus en quittant la maison, le narrateur se heurte à une barrière : impossible par exemple d’accéder au rapport de police sur l’accident de son père. Toutes les archives publiques sont soit extrêmement difficiles d’accès, soit invisibles. Cette barrière oblige l’universitaire à fouiller davantage encore dans les archives de son père, il se qualifie désormais lui-même d' »archiviste scrupuleux », ce qui lui permet en épluchant les lettres conservées par son père de peu à peu tisser des liens avec Hoover et les assassinats des Kennedy. Contrairement aux instructions reçues, son père n’avait pas détruit ses archives et avait donc laissé des traces permettant de retracer un parcours plus surprenant que prévu. Il retrouve même des brouillons qui auraient dû disparaître mais qui ouvrent des clefs de compréhension. Pourtant, les archives familiales devenant une véritable obsession pour l’universitaire, il envisage de les détruire pour, finalement, se libérer de l’emprise que le passé a encore sur sa vie quotidienne.

Parallèlement à ces archives familiales, l’auteur évoque également la destruction méthodique des archives du programme MK-Ultra, projet secret de la CIA visant à développer des techniques de manipulation mentale. Le directeur du projet, Sidney Gottlieb aurait ordonné la destruction totale de ces archives, ce qui n’a pas empêché d’autres documents de resurgir et de prouver l’existence de ce programme. mais officiellement, « les archives auraient brûlé accidentellement », comme ce fut le cas pour d’autres affaires dans lesquelles d’opportuns incendies ont éradiqué des archives compromettantes. Pourtant, malgré une volonté d’occultation, on a bien souvent du mal à faire disparaître la totalité des archives qui concernent un sujet et c’est assez réconfortant. Les archives sont d’ailleurs des éléments clefs de la compréhension des décisions politiques quand elles parviennent jusqu’à nous comme l’indique l’auteur lorsqu’il évoque « des archives du FBI » essentielles pour mieux appréhender la haine que voue Johnson à Bob Kennedy. La conservation d’archives sensibles par différents adversaires est un moyen de s’assurer d’un silence réciproque ou de se donner une arme en cas d’attaque. Des vieux papiers poussiéreux, les archives ? Dans certains cas, il s’agit plutôt de véritables bombes à retardement ! Le narrateur enfonce le clou : « la dissimulation d’archives décisives ne permettront au plus qu’une approximation de cette vérité » et rappelle combien la France paie encore par exemple le fait d’avoir longtemps cherché à dissimuler certaines zones de son passé proche. La destruction d’archives est souvent plus néfaste que leur communication puisqu’elle permet le développement de théories complotistes parfois bien plus dangereuses que la vérité, fut-elle douloureuse.

Sonia Dollinger

 

 

 

RED (Retraités Extrêmement Dangereux) est un film d’action comique de Robert Schwentke (Divergente 2 et 3). Ce film raconte le quotidien d’une bande de retraités… de la CIA.

Red_1L’histoire débute avec Frank, qui vit une vie de retraité tout à fait banale.

Tout bascule le soir où celui-ci reçoit la visite d’une équipe d’intervention qui a pour mission de l’éliminer. Ainsi commence la traque aux retraités, qui vont, bien entendu, riposter. Pour ce faire, Frank se retrouve avec Sarah, standardiste de sa caisse de retraite avec qui il parle très souvent de lecture, et surtout toute une bande d’anciens agents, alliés comme ennemis (CIA, KGB, MI6), tous aussi retraités que lui, ou du moins qui devraient l’être. Cette joyeuse bande se retrouve donc filée par un jeune agent de la CIA, Cooper, qui se rend bien vite compte que Frank a des compétences plutôt musclées et offensives pour un ancien analyste, ce qui le décide à se poser quelques questions.

Et c’est exactement à ce moment que ce jeune agent découvre le service indispensable….. Les archives de la CIA.

Et les archives dans tout ça ??

Etant donné que ces archives sont censées être top secrètes, seules les personnes ayant l’habilitation peuvent connaitre ce service. Ce qui n’est pas le cas de notre ami, sûrement trop jeune aussi. C’est donc sa supérieure qui lui apprend l’existence du service, et lui donne le numéro de  dossier de Frank, qu’elle connaît bien entendu.

Rappelons tout de même qu’il s’agit ici d’une comédie. Malgré quelques exagérations, l’archiviste et les archives sont représentés de façon assez traditionnelle.

C’est un lieu qui n’est pas du tout ouvert à tout le monde. Seuls les plus gradés et les plus anciens savent que ce service existe. C’est à croire que seuls les retraités, comme Frank, et les archivistes eux-mêmes connaissent son existence.

Ensuite, l’archiviste est un gardien du savoir bien solitaire. Il se retrouve seul, au fond du couloir qui précède la salle des archives, et sûrement au sous-sol. Là encore, être archiviste a l’air d’être un métier bien monotone.

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le bureau d’Henry, l’archiviste…un peu sombre

Ce gardien du savoir sait d’ailleurs tout, et n’a absolument pas besoin d’un quelconque outil de recherche pour retrouver les dossiers demandés.

Par contre, le fait que nous soyons en présence des archives de la CIA, donc sensibles voire secrètes, peut donner une certaine légitimité à la sécurité déployée autour de celles-ci. Même si ces mesures me semblent totalement exagérées ici.

Les archives sont comme un trésor gardé précieusement. Pour y accéder, Il faut savoir que l’étage existe, étant donné qu’il n’y a aucune indication sur le panneau de l’ascenseur. Ensuite, il faut passer par une porte sécurisée avec un code changeant toutes les 6 heures. A partir d’ici, la présence de l’archiviste est nécessaire pour atteindre les archives, ce qui, en soi, n’a rien d’anormal. Celui-ci mène Cooper dans la chambre forte, fermée par une porte semblable à celle d’un coffre fort de banque, entourée de barreaux.

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Une entrée solennelle

Mais la sécurité n’a finalement pas l’air si importante que ça. Après tout, ce ne sont que les archives de la CIA ! Ainsi, la porte a beau être protégée par un système sophistiqué de code, le mur, quant à lui est complètement vide. Un bon coup de pied, et nous voila dans le service.

Cooper se retrouve donc dans la salle des archives, qui semble correspondre à l’idée que l’on se fait d’un service d’archives. Mais on déchante assez vite. A la CIA, seule une table est mise à disposition pour consulter les documents (pas vraiment la place pour une salle de lecture apparemment).

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Tu veux t’asseoir ? Tant pis pour toi !

Les dossiers sont conditionnés dans des étagères en métal, dans des pochettes recouvertes d’une ribambelle d’écriture, et donc pas forcément idéales pour la conservation. Et pas de cotation! L’archiviste doit vraiment connaître par cœur les dossiers.

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La pochette est loin des normes de conservation

Ensuite, le seul point de sécurité qui aurait été nécessaire n’a pas été mis en place : aucun fichier traçant le dossier. Frank s’en va tout simplement avec le dossier qu’il est venu consulter.

On voit en parallèle des archives de la CIA les archives de Marvin, agent retraité paranoïaque qui conserve tout en format papier.

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Marvin a encore des progrès à faire en classement !

Ceci donne un bon exemple de ce à quoi les archivistes peuvent être confrontés lors de collecte. Ici, les archives sont sens dessus-dessous et sans organisation apparente. Nous  sommes face à un entassement de documents, dont seul le propriétaire connaît le sens et où il saurait retrouver ce qu’il cherche.

En dépit de toutes les exagérations du film, on peut voir que les archives revêtent une grande importance, notamment pour garder une trace de ce qui a été fait. Malgré cela, elles restent quand même dans l’esprit général quelque chose qui peut être secret et sont donc à cacher. De ce fait, et du fait qu’elles soient manipulables avant leur classement, des abus peuvent être commis. On peut voir dans le film que certaines archives ont été noircies de peur qu’elles ne révèlent trop d’informations sensibles.

La surprotection de ce type de document reste d’ailleurs une vraie problématique archivistique en France (comme les archives relevant du secret d’état par exemple). Cependant on voit bien que dans une démarche de recherche, les archives, quand on sait que l’on peut y accéder librement, sont souvent la clef de tout.

Léna Lachaux

Si vous suivez Archives et culture pop’ de manière régulière, ce qui est notre souhait le plus cher, vous avez sans doute lu notre chronique sur Les Falsificateurs d’Antoine Bello.

Comme le destin de Sliv Dartunghuver, un jeune Islandais membre d’une organisation secrète – le CFR – nous avait particulièrement interpellés, nous avons décidé de poursuivre notre lecture avec le deuxième volume de la trilogie, intitulé les Éclaireurs. Dans ce volume, le lecteur retrouve Sliv et ses deux meilleurs amis, Youssef et Maga ainsi que les membres les plus influents du CFR aux prises avec l’un des plus grands bouleversements du début du XXe siècle : les attentats du 11 septembre 2001.

Antoine Bello décide d’impliquer le CFR dans les événements qui ont précédé cette tragédie et si l’ouvrage offre ainsi du grain à moudre aux complotistes – mais sachons raison garder, c’est un roman et donc une fiction – l’auteur donne à voir un portrait sévère des Etats-Unis de Bush et porte un regard acéré sur les considérations géopolitiques de notre monde contemporain.

Ce sujet fait de l’ouvrage un titre oppressant et haletant. Au milieu de tous ces événements décisifs pour le monde contemporain, Antoine Bello n’oublie pas ses personnages et nous les voyons évoluer avec intérêt. Le lecteur vibre à l’histoire d’amour qui lie Youssef et Maga par delà les différences et suit les relations complexes que Sliv entretient avec l’étrange et rigide Léna. Enfin, l’auteur offre une réflexion sur les conséquences de manipulations politico-religieuses mal maîtrisées.

Les Eclaireurs se lit comme un bon thriller, un bon roman d’actualité mais laisse un goût amer à ses lecteurs tant nous sommes encore plongés dans les suites de ce que l’ouvrage décrit.

Et les archives dans tout ça ??

Les archives sont mentionnées à de nombreuses reprises dans ce roman. Même au sein du CFR, il semble que l’accès aux archives ne soit pas toujours aisé : quand Sliv cherche à savoir qui peut bien faire partie du Comex – les six dirigeants du CFR dont les noms restent secrets – il indique qu’il n’arrive pas à rassembler de renseignements précis car « les archives refusent de [lui] fournir la liste« . Comme toutes les organisations, le CFR conserve donc des archives qui ne sont pas immédiatement accessibles à tous ou dont l’accès est réservé à certains membres haut placés dans l’organigramme.

Certains passages évoquent les archives de la CIA dans lesquels les agents versent des renseignements : « les messages qu’ils avaient interceptés à l’époque mais avaient archivés sans les lire« . La boulimie d’information ou l’absence de sensibilisation à certains sujets empêchent parfois une veille active et on laisse parfois passer des éléments cruciaux. Le réflexe de l’archiver permet toutefois de retrouver une information capitale. Encore faut-il savoir dans quel dossier chercher.

Plus loin, Antoine Bello évoque les archives bancaires et leur piratage. De manière générale, Les Éclaireurs insiste sur la facilité à pénétrer et falsifier les données et archives informatiques, nouvel enjeu de nos sociétés. L’auteur évoque également les tractations archivistiques notamment les archives de la Stasi récupérée par la CIA puis rétrocédées à l’Allemagne réunifiée.

Ce deuxième volume lève le voile sur la création du CFR qui prend racine au XVIIIe siècle mais je ne vous en dirai pas plus pour éviter les spoils. Toutefois, les archives seigneuriales et celles des familles aristocratiques sont évoquées comme essentielles à la compréhension de la genèse de l’organisation secrète.

Le personnage principal lui-même a recours à ses archives personnelles pour vérifier des hypothèses et retrouver trace d’actions passées tout comme Léna, une de ses acolytes qui quand elle a cinq minutes : « je ressors des vieux dossiers des archives » dans des cartons qualifiés de « défraîchis« .  Pour Léna, il s’agit de réétudier des vieilles affaires afin d’apprendre des erreurs passées pour améliorer les scénarios et progresser.

Les Éclaireurs est un roman qui fait une belle place aux archives et à leur importance dans la gestion des organisations. Les archives ne sont pas sans failles, pas toujours accessibles, parfois négligées mais toujours utiles pour la connaissance des faits passés et pour faire progresser l’individu ou l’organisation dans une meilleure compréhension.

Vivement le troisième volume !

Sonia Dollinger

C’est sur les conseils avisés de deux archivistes, Jordi Navarro et Pierre Chamard, que j’ai fait l’acquisition de l’ouvrage d’Antoine Bello : Les Falsificateurs. Avec un titre pareil qui augure de nombreuses mentions d’archives, difficile de résister à la tentation.

Bien que né à Boston, Antoine Bello est un auteur français qui publie son premier ouvrage en 1996. Il s’agit d’un recueil de nouvelles intitulé Les Funambules. Les Falsificateurs, paru en 2007, est le premier volume d’une trilogie dont les deux tomes suivants s’intitulent Les Eclaireurs et Les Producteurs.falsificateurs

Les Falsificateurs évoquent le destin de Sliv Dartunghuver, un jeune islandais recruté par un cabinet d’études environnementales qui sert en réalité de façade à une organisation secrète, le CFR (Consortium de Falsification du Réel). Cette organisation disséminée à travers le monde écrit des scénarios susceptibles de bouleverser l’histoire du monde. Pour rendre ces scénarios crédibles, les agents du CFR doivent non seulement écrire des scénarios solides mais aussi falsifier les documents existants afin de rendre l’ensemble crédible. C’est le CFR qui a, par exemple, créé de toutes pièces l’histoire de Laïka, la chienne censée être allée dans l’espace. Afin de faire ses preuves, Sliv doit écrire son premier scénario. Il prend son travail à cœur mais son parcours au sein du CFR n’est pas de tout repos et, s’il se lie d’amitié avec certains collègues, il subit aussi les mesquineries de certains de ses supérieurs. Tout au long de l’ouvrage, le jeune islandais apprend que manipuler les événements et agir sur le cours de l’histoire n’est pas sans danger et pose des questions déontologiques fondamentales.

Les Falsificateurs est à la fois un très bon thriller, rythmé et prenant et un ouvrage qui donne matière à réflexion sur la manipulation de l’opinion ou la véracité des informations qui nous entourent. De quoi donner du grain à moudre aux complotistes de tout poil ! Ce titre est si prenant que j’ai immédiatement commandé la suite, Les Falsificateurs est si addictif qu’on ne peut le refermer avant d’avoir atteint la dernière page.

Et les archives dans tout ça ??

La problématique des archives est omniprésente dans cet ouvrage y compris dès les premières pages, lorsque Sliv visite les locaux de son nouvel employeur, l’agence Baldur, Furuset et Thorberg où on lui indique que le cinquième étage est réservé « à la documentation et aux archives« . Lorsque le jeune homme part en mission pour le Groenland, on lui ressort des archives « quelques dossiers portant sur des projets similaires » afin qu’ils puissent s’en inspirer. Jusque là, rien que de très normal, les archives servent de référence et apportent connaissance et expérience par leur consultation.

Lorsqu’il entre au CFR, Sliv apprend l’importance des archives dans le processus de falsification de la réalité. Il ne suffit pas, en effet, pour recréer un événement de toutes pièces de publier une étude et d’en faire écho dans les journaux, il faut aussi fabriquer des sources ou falsifier les sources existantes, ce qui demande évidemment un savoir-faire et un budget et un travail minutieux. C’est ce que Gunnar, le chef du bureau du CFR dans lequel officie Sliv explique au jeune agent : « les agents du CFR (…) échafaudent des scénarios parfaitement plausibles auxquels ils donnent ensuite corps en altérant des sources existantes, voire en en créant de nouvelles. » La méthodologie utilisée est très détaillée au cours des différentes missions où les falsificateurs vont jusqu’à implanter des tombes de personnages imaginaires dans des cimetières, remplacer des journaux dans les bibliothèques ou les archives par des éditions remodelées ou publier des ouvrages d’auteurs n’ayant jamais existé.

L’ouvrage est parsemé d’exemples : Sliv pense à falsifier les archives d’un tournage de film allemand mais il arrive parfois que certaines archives échappent à la vigilance des agents et qu’ils omettent de trafiquer une source. Ces couacs montrent bien l’étendue du domaine archivistique et la difficulté de faire recenser et donc de faire disparaître ou de modifier l’ensemble des sources concernant un sujet. Évidemment, certains documents ne peuvent être maquillés qu’à l’aide de complicités et l’on apprend que le CFR rémunère des milliers d’officiers d’état-civil chargés de modifier les registres.

Les archives électroniques recueillent les faveurs des agents du CFR  qui les trouvent bien plus simples à infiltrer – y compris les archives de la CIA,l’une des cibles du CFR – fabriquer ou falsifier que les archives papier. Ce questionnement rejoint celui de nombreux archivistes qui s’arrachent les cheveux rien qu’en pensant au casse-tête que sont les données numériques, leur conservation et leur fiabilité.

Mais le CFR a lui aussi son archiviste, basé au bureau de Grenoble. Nestor Bimard est un archiviste à l’ancienne qui se passionne pour les écrivains romantiques. L’accès aux archives du CFR est strictement réglementé et n’est pas permis aux jeunes agents nouvellement recrutés qui ne peuvent y pénétrer que munis d’une accréditation de leur supérieur. La sécurité des données de l’organisation secrète est donc bien prise en compte.

La description de l’archiviste n’échappe pas aux stéréotypes du genre : Nestor Bimard est petit et rondouillard, « aux sourcils exagérément broussailleux » et ressemble à un professeur de droit…bref, ce n’est pas un marrant ! Il est décrit comme un agent « qui a totalement perdu contact avec la réalité. » On comprend par la suite que l’archiviste est en préretraite et n’est pas un agent brillant, le CFR a hâte de s’en débarrasser mais ne peut qu’attendre la fin de sa carrière. En outre, loin d’encourager ses collègues, il est un frein à toute initiative : l’archiviste s’amuse même à démolir le projet de Sliv avec affabilité mais constance. Bref, on est loin d’un portrait flatteur et moderne, une fois encore, l’archiviste apparaît dépassé et vieillissant alors que son rôle aurait pu être de première importance.

A mon sens, l’un des morceaux d’anthologie concernant les archives est le passage qui évoque les archives de la Stasi dont le sort est bien connu des historiens de la période et des archivistes. Ces documents, passés hâtivement au broyeur sont minutieusement reconstitués par des équipes d’experts afin qu’ils puissent être de nouveau exploités par les historiens et les citoyens soucieux de connaître les activités de ce service. Il est plus que tentant pour les agents du CFR d’y glisser quelques informations falsifiées…et qui ira vérifier, au milieu de ces confettis, s’il s’agit d’un faux ?

Vous l’aurez donc compris, Les Falsificateurs est une vraie mine d’or en matière de références archivistiques. En plus d’être un bon thriller, ce titre rejoint nombre de préoccupations des historiens – fiabilité des sources, croisement des données pour obtenir une information vérifiée – et des archivistes – pérennité de l’information, inviolabilité des données…Seule l’image de l’archiviste reste hélas fidèle aux clichés accompagnant notre métier même si, bien que décourageant et peu moderne, l’archiviste reste détenteur du savoir.

Plongez sans retenue dans ce bouquin mais ne devenez pas parano pour autant, toutes les archives ne mentent pas forcément 😉

Sonia Dollinger

Dans une librairie, je parcours toujours une tonne de bouquins et lis un bon nombre de quatrièmes de couverture. Bref, quand, dans un résumé je tombe sur la phrase suivante : « le vol d’archives précieuses dans différents lieux historiques est suivi par la profanation de la crypte royale du château de Windsor », je fonce !

Ce billet vous présentera donc le thriller de Steve Berry, Le Secret des rois, paru au Cherche-Midi en 2013 puis en collection Pocket en 2015.

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Né en 1955, Steve Berry est un auteur américain originaire de Géorgie. Avocat puis haut-magistrat, il se lance dans l’écriture et se spécialise dans le thriller pour lequel il est distingué à plusieurs reprises. Son héros principal est Cotton Malone qu’on retrouve dans une série qui regroupe jusqu’à présent dix romans dont la thématique est liée aux grandes énigmes de l’Histoire.

Si le Secret des rois évoque les Tudor, d’autres titres font références à Alexandre, Charlemagne, Napoléon ou encore les Templiers. Steve Berry s’attache à traquer les zones obscures de l’Histoire et évoque bien évidemment toute une série de complots ou de secrets indicibles.

Cotton Malone, ancien espion devenu libraire, séparé de sa femme a tout plaqué pour changer de vie. En transit à Londres avec son fils, il se retrouve embarqué dans une sombre histoire de profanation de tombeaux, de disparition d’archives et de traques menées par la CIA, le MI6 et une mystérieuse organisation secrète bien décidée à protéger le secret de la famille Tudor. Le récit est mené tambour battant, ça explose de partout et le lecteur n’a pas le temps de souffler, les codes du thriller sont respectés à la lettre, ce qui permet de passer un bon moment sans trop de prise de tête à la lecture.

Et les Archives dans tout ça ??

Les archives sont évoquées dès le début du roman, après le pillage de la crypte royale et du tombeau du roi Henry VIII. Kathleen Richard, agent turbulent de la Section contre le Crime Organisé, est convoquée par ses supérieures qui lui expliquent que les « archives de Hatfield House ont été pillées. Plusieurs volumes précieux ont disparu. Un mois plus tard, un incident similaire s’est produit aux Archives nationales à York. Les semaines suivantes, on a relevé toute une série de vols de documents historiques un peu partout dans le pays. Il y a un mois, un homme a été surpris en train de photographier des documents à la British Library, mais, il s’est enfui avant d’être arrêté. »

Le constat que l’on peut faire à la lecture du paragraphe, c’est que les monuments et les archives anglaises sont quand même présentées comme très faciles d’accès. En gros, tout le monde peut piquer n’importe quoi aux Archives nationales sans aucun souci. A contrario, il semble qu’un lecteur devienne suspect quand il prend une photo ! Si on devait arrêter tous les usagers qui photographient un document, on remplirait vite fait les prisons françaises !

Dans un autre passage, l’auteur évoque la question de l’accès aux archives ecclésiastiques. La cathédrale Saint-Paul semble regorger de documents et un des agents de la CIA a du exhiber une fausse carte de journaliste pour pouvoir voir les archives de l’église. Étonnante attitude là encore, j’aurais plutôt pensé qu’une carte de journaliste aurait engendré plutôt la méfiance de la part du prêtre en charge des archives mais il semble que ce soit une sorte de sésame pour Steve Berry.

A la suite de cela, Malone découvre un écrit évoquant Henry VIII et son secret et indique : « ce récit figure dans des archives fermées au public ». Son interlocutrice s’étonne à juste titre : « c’est une information qui date de cinq cents ans ». Ça fait un sacré délai de communicabilité quand même !! Les deux héros tombent sur un manuscrit crypté et inédit de l’époque élisabéthaine qui pourrait donc changer l’histoire de la Grande-Bretagne.

Un petit manuscrit, un grand trouble pour l’Humanité ? Les archives peuvent-elles changer le monde ? Vous le saurez peut-être en lisant ce thriller !

Sonia Dollinger