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Aujourd’hui, je souhaitais vous parler d’une série d’animation japonaise déjà ancienne, Tatakau Shisho : The Book of Bantorra, diffusée de 2009 à 2010. Il s’agit d’une adaptation d’une série de light novel1, écrite par Ishio Yamagata et publiée entre 2005 et 2010. La série d’abord diffusée en vostfr via des fansub2, sera licenciée par la plateforme de diffusion numérique ADN.

Quelle est l’histoire ?

Lorsqu’une personne meurt, sa mémoire se cristallise en une tablette de pierre. Quiconque touche cette tablette peut ainsi revivre les souvenirs du défunt. Ces tablettes sont conservées par la Bibliothèque de Bantorra. Cette institution est dirigée par les Archivistes armés (Bibliothécaires armés en VO), des individus au capacité surnaturelle qui récoltent ces tablettes, les communiquent et luttent contre le trafic de tablettes. Nous suivons particulièrement leur lutte contre une secte dénommée « le Culte des Noyés ».

Et les archives dans tout ça ??

Là est le point central : où sont les archives dans ce récit. ? L’œuvre originale et la traduction anglaise évoque des « Bibliothécaires armés » et non des « Archivistes armés » comme la version française. S’agit-il d’une simple erreur de traduction ? Oui mais pas que…. C’est avant tout un symbole du caractère culturel de l’archive. Je m’explique.

Quel archiviste n’a pas connu de la part d’un proche une tirade sur les bibliothèques, convaincu qu’il s’agissait de notre métier ? On s’insurge aussi souvent des représentations d’archives gérées par des bibliothécaires, ou encore le partage des clichés bibliothécaire/archiviste : celui de la vieille fille rigide par exemple. Et en effet, bien qu’il s’agisse des métiers dont l’objectif est de « fournir et de gérer de l’information à destination d’un public cible », les tâches sont foncièrement différentes, du fait même de la nature des informations, enfin pour le dire différemment de leur mise en forme. L’archivistique à la française, biberonnée par la définition légale des archives de la loi de 1979, aujourd’hui dans le Code du Patrimoine, que tout document est archives de sa création à son sort final. Une définition totale. Il s’agit d’un outil puissant qui permet de justifier l’intervention de l’archiviste à toute étape. Mais une définition qui conduit à des contradictions : ainsi on n’archive pas forcément toutes les archives, et on archive des choses qui ne sont pas archives (ex : objets, pièces, échantillons, etc.). Une conception qui rend difficile à saisir et à traduire la conception anglo-saxonne, où le terme archive recouvre uniquement les archives historiques. Nous avons pu le voir aussi lors du débat pour traduire la notion de « records management ».

Mais fi des digressions, me direz-vous, quel est le lien avec l’œuvre dont nous parlions plus haut ?

Le but de cette définition était de rappeler que les conceptions de notions d’archives divergent selon les cultures. Il s’agit ici d’une œuvre japonaise. Le Japon est un pays avec une très récente culture archivistique, comme nous l’évoquions dans l’article sur Final Fantasy VII.

Si nous examinons l’objet, ces tablettes de pierre contenant la mémoire brute et non travaillée rentrent amplement dans la définition française de l’archive. Il ne paraît donc pas aberrant qu’elles soient gérées par des archivistes. Cela paraît même plus logique qu’un livre, qui est un contenu travaillé, mise en forme, édité. Dans notre cas, il s’agit simplement de mémoire brute.

Ainsi, ce qui apparaît comme une erreur de traduction peut être considéré différemment. On peut considérer qu’au-delà d’une confusion habituelle, elle incarne d’avantage une expression culturelle des archives, dépendant de la manière dont elles sont conçues et perçues selon les époques et les lieux.

Et puis, ne nous mentons-pas, c’est comme sympa de voir des archivistes avec des pouvoirs combattant le mal, ça change de Papi et Mamie, vestes en tweed sur les épaules dans leurs caves/magasins !

Marc Scaglione

1 Les light novel sont des romans destinés à un public jeune adulte, ne dépassant pas les 200 pages. D’abord publié par chapitres, ils sont ensuite édités dans des volumes, à l’instar des mangas.

2 Les fansub sont des groupes amateurs qui offrent des traductions en français de séries animées ou de mangas.

Minuit 4 est un recueil de nouvelles du maître de l’horreur Stephen King paru en 1992 chez Albin Michel dans sa version française. Il contient deux histoires : Le Policier des Bibliothèques et Le Molosse surgit du Soleil. Il fait suite au recueil intitulé Minuit 2.

C’est la première histoire Le Policier des Bibliothèques qui nous intéresse ici.

Une légende dit que si l’on ne rend pas ses livres à temps, le Policier des Bibliothèques se rendra chez vous et vous punira.

Sam Peebles, notre héros, a une sainte horreur des bibliothèques. Enfant, il s’y rendait régulièrement jusqu’à une date précise où depuis, il évite ces lieux le plus souvent possible. Curieusement, aucun souvenir ne surgit de sa mémoire hormis l’odeur et le goût des guimauves rouges.

Minuit_4Hors, un jeudi après-midi, le téléphone professionnel de Sam sonne : Joe l’Epoustouflant, qui devait faire un numéro devant le Rotary club de Junction City, est indisponible. Il faut le remplacer. Sam est alors choisi pour faire une conférence sur l’importance des entreprises indépendantes dans le cadre des petites villes. Son premier texte n’étant pas fameux, une amie lui conseille de se rendre à la bibliothèque municipale afin d’y trouver des livres qui lui permettraient d’enrichir son discours. La boule au ventre, Sam s’y rend le lendemain et rencontre, dans cet endroit plus que sinistre, la terrifiante bibliothécaire Ardelia Lortz. Après lui avoir conseillé deux livres, elle lui rappelle fermement qu’ils doivent être rapportés la semaine suivante, sinon gare à la venue du Policier des Bibliothèques ! Bien entendu, Sam rend ses livres en retard. De retour à la bibliothèque municipale confus et muni d’un mot d’excuses, oh surprise, la bibliothèque a une allure bien plus éclairée et colorée que lors de son premier passage et Ardelia Lortz a disparu. Pire, les agents présents n’ont aucune connaissance de cette femme.

Et les archives dans tout ça ??

Persuadé d’avoir bien rencontré cette femme, intrigué par cette histoire de disparition et se demandant s’il n’a pas rêvé, une idée vient à l’esprit de Sam : se rendre au bureau du journal local et consulter les anciens numéros de la Gazette de Junction City. L’accueil du journal est tenu par « une petite femme replète d’une soixantaine d’années » portant le doux nom de Doreen McGill. Ayant fait sa demande, Doreen guide Sam passant « dans un escalier moquetté […] la volée des marches était étroite, l’ampoule faible ». Arrivés à l’entrée, Doreen annonce alors « Voici la morgue ». Dans un éclat de rire, elle ajoute : « Tout le monde l’appelle comme ça. C’est affreux n’est-ce pas ? Ça doit être une tradition idiote du journal, sans doute. Ne vous inquiétez pas monsieur Peebles, il n’y a aucun cadavre ici. Seulement des rouleaux et des rouleaux de microfilms. » Malgré tout, la pièce ne donne aucune envie d’y entrer : « Des tubes fluo, encastrés dans ce qui ressemblait à des bacs à glace géants mis à l’envers, éclairèrent une grande pièce basse de plafond et moquettée du même bleu foncé que l’escalier. Les murs disparaissaient derrière des rangées d’étagères chargées de petites boites, sauf celui de gauche, où s’alignaient quatre lecteurs de microfilms qui ressemblaient à des sèche-cheveux futuristes. Ils étaient d’un bleu identique à la pièce. »

Doreen tient bien son rôle en exigeant que le lecteur signe un cahier en indiquant la date et l’heure de son passage. Sam remarque alors que « le nom qui précédait le sien était celui d’un certain Arthur Meecham, lequel était passé le vingt-sept décembre 1989. Il y avait plus de trois mois. Il se trouvait dans une salle bien équipée mais qui, apparemment, ne servait guère. ».

Doreen est plutôt fière de cette salle : « Belle installation n’est-ce pas ? C’est grâce au gouvernement fédéral. Il aide au financement des morgues des journaux – ou des archives, si vous préférez le mot. Moi je le préfère, d’ailleurs. »

La suite nous indique que, malgré l’aspect peu engageant d’une pièce d’archives qui ferait fuir n’importe quel claustrophobe, les boites de microfilms sont classées avec une certaine rigueur : « Là, vous avez janvier, février et mars 1990. […] les microfilms sont disposés dans ce sens, chronologiquement. […] A votre droite, les plus modernes, à votre gauche, les plus anciens. ». Après cette présentation, notre chère Doreen prend congé. Sam finit donc par consulter les boites de microfilms une à une, ceci sans personne pour le surveiller.

On a beau être clairement dans une salle d’archives, Stephen King n’utilise pas ce terme pour parler de la pièce : « moquette bleue douillette ou non, il se trouvait dans une autre bibliothèque de Junction City. Une bibliothèque qu’on appelait la morgue. ».

Je vous laisse voir par vous-même ce que Sam finit par découvrir sur cette mystérieuse Ardelia Lortz et la suite de cette histoire qui est un bon Stephen King.

Emilie Rouilly

Ce billet doit son existence à la vigilance de Sylvain Françonnet et Marie-Claire Lagoutte, deux collègues de la Bibliothèque Gaspard Monge, que je me dois de remercier pour leur veille attentive. Voilà bien longtemps en effet que je n’avais présenté d’ouvrage de littérature jeunesse.

Nous allons donc tourner les pages du Livre d’En Bas, édité chez Balivernes Editions en 2008 dans la collection Calembredaines, destinées aux jeunes lecteurs de quatre à sept ans. L’auteur, Pierre Tournon, est également illustrateur, notamment sur ce titre où il cumule les deux casquettes avec bonheur. En effet, après avoir suivi les cours de l’Ecole des Beaux-arts de Bordeaux et exercé son métier de dessinateur dans le domaine de la publicité, Pierre Tournon est devenu illustrateur de livres pour enfants et en écrit parfois les textes comme c’est le cas pour Le Livre d’En Bas.

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Dans ce volume, Pierre Tournon nous emmène au cœur du voyage onirique d’un jeune garçon, Julien, que ses amis ont surnommé Monstro. Julien aime lire et passe sa vie le nez plongé dans ses bouquins. Mais il a des goûts bien particuliers : il n’aime que les livres effrayants. Le jeune garçon se rend régulièrement à la Bibliothèque et dévore tous les livres horrifiques contenant monstres, sorcières et toute autre sorte de créatures fantastiques. Même si les copains de Julien sont évoqués, on le voit toujours seul, entouré d’ouvrages. Son physique d’intello l’éloigne-t-il de ses camarades ? La lecture l’enferme-t-elle dans un monde bien à lui ? La recherche de la peur et du frisson est-elle une sorte de refuge pour Julien ?

La bibliothécaire, Madame Pages, joue pleinement son rôle de conseil et tente de détacher Julien de ses effrayantes lectures et de le diriger vers des livres plus joyeux mais rien n’y fait. Malgré ses talents et sa force de persuasion, madame Pages ne peut persuader Julien de s’ouvrir à d’autres genres littéraires. Elle décide donc de traiter le mal par le mal et propose à Monstro-Julien un bien étrange voyage qui le conduira jusqu’au livre le plus terrible qui soit : le livre d’En Bas.

La bibliothécaire entraîne Julien dans les gigantesques réserves de la Bibliothèque, ce qui donne à Pierre Tournon l’occasion de nous offrir une double-page magnifique où les romans d’aventure côtoient les romans d’amour ou les bandes dessinées. Dans les rayonnages, errent un astronome, un cuisinier et Tintin et Milou, symbolisant la diversité des genres présents à la Bibliothèque. Madame Pages confie alors un Julien pas très rassuré à un personnage bien étrange : le spécialiste des livres rares, Monsieur Codex, qui conduit le petit garçon à travers une pièce remplie de livres en cage, ce sont les livres rares. Symboliquement ces livres sont en prison donc invisibles au public. Ils sont certes sous bonne garde mais finalement pour quel usage ?

Les deux personnages descendent ensuite dans une pièce remplie de classeurs dont certains jonchent le sol. Un petit bureau se cache au coin de cet étrange endroit. Julien est alors confié à l’archiviste qui l’emmène auprès du gardien du Livre d’En Bas. Ce personnage blafard répond au nom de Monstro…le surnom de Julien. Julien va-t-il regarder le Livre ? On ne va pas tout vous raconter quand même, à vous de voir la suite !

Et les Archives dans tout ça ??

Nous avons mentionné la rencontre de Julien et de l’archiviste. Ici l’archiviste correspond assez bien aux clichés ancrés dans l’imaginaire populaire. Contrairement à la bibliothécaire qui est en surface, à l’accueil et qui a un physique avenant quoique banal, l’archiviste réside dans les sous-sols du bâtiment. Cousin éloigné de Quasimodo, il est difforme, vieux et laid. Il est étonnamment doté d’une queue de rat qui en fait un être hybride, presque non humain, une puissance chthonienne.archiviste

Les archives sont, elles mêmes, stockées dans une immense rotonde. Elles sont rangées dans des classeurs qui feraient frémir tout bon archiviste qui se respectent, et certains classeurs sont entassés au sol sans autre précaution, formant une sorte de mer de papier.archives

Toutefois, l’archiviste est celui qui connait le chemin vers les recoins secrets et les livres interdits, il en partage la garde avec le pauvre Monstro, sorte de gardien des enfers sympathique mais dont le teint blême montre qu’il n’a pas vu la lumière depuis bien longtemps.

La prochaine fois que vous allez à la Bibliothèque, songez que sous vos pieds, un monde souterrain s’agit peut-être, peuplé d’êtres presque mythiques comme…un archiviste.

Sonia Dollinger