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Corto Maltese est une série de bande dessinée créée en 1967 par le scénariste et dessinateur italien Hugo Pratt. Elle met en avant le héros du même nom, un marin aventurier britannique en quête de trésors et de magots cachés tout autour du monde. L’histoire se situant dans la première partie du XXe siècle, les intrigues se retrouvent régulièrement associées aux enjeux géopolitiques de l’époque, tels que le conflit russo-japonais de 1904-1905 ou la Première Guerre mondiale dont il est souvent question.

Tango

Dans sa 27e aventure, Tango, Corto Maltese est à Buenos Aires en 1923, où il est à la recherche d’une ancienne amie, Louise Brookszowyc, afin de la sauver de l’emprise d’une organisation criminelle de proxénètes nommée la Warsavia. Apprenant rapidement qu’elle a été tuée, il va chercher à comprendre la raison de cet assassinat et à la venger. Il se retrouve alors mêlé à une intrigue plus vaste, impliquant policiers corrompus, anciens bandits du Far West américain et grands propriétaires terriens en Patagonie, faisant écho à une partie de sa jeunesse passée en Argentine …

Et les archives dans tout ça ??

La première apparition de l’archiviste de cette histoire a lieu dans un commissariat. Employé de la police, O’Maley renvoie dans un premier temps l’image d’un fonctionnaire tout ce qu’il y a de plus classique, tendant même à l’exemplarité. Il est en effet poli et courtois, dévoué et organisé en mettant à peine quelques minutes à répondre à la demande de consultation de son supérieur. Sa représentation est ici victime d’un premier cliché : il connaît évidemment par cœur le contenu des documents et est capable de confirmer la mention du nom de Corto Maltese dans le dossier.

Cependant, cette idée que l’on se fait de lui va rapidement être modifiée, tout d’abord lorsqu’il commence à s’intéresser à l’affaire pour laquelle le dossier lui a été demandé. La position classique de l’archiviste, intermédiaire entre les documents et les lecteurs, est ici remise en question.

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Peu à peu, apparaît sa volonté de profiter à titre personnel des informations contenues dans les archives dont il a la charge. Effectivement, celles-ci contiennent des révélations sur les agissements illicites de certains étrangers en Patagonie, actions auxquelles Corto Maltese aurait d’ailleurs participé. La révélation de ces affaires (acquisitions et exploitations illégales de terres, corruption de l’État, meurtres, …) pouvant créer un scandale au niveau international, O’Maley y voit l’opportunité de gagner en influence et ainsi de se rapprocher du pouvoir, son objectif affiché étant de s’affirmer comme une personne pesant sur les décisions politiques importantes du pays.

Pour arriver à ses fins, O’Maley n’hésite pas à utiliser la manipulation ou encore la force. À la recherche d’un allié puissant, il fait chanter son supérieur, inspecteur de la police centrale de Buenos Aires. Désireux d’obtenir des informations de la part de Corto Maltese, il n’hésite pas à le suivre et à s’engager dans une course poursuite en voiture dans les rues de la capitale argentine. Enfin, dans l’idée d’écarter les possibles opposants à son plan, il va jusqu’à se charger lui-même d’éliminer les agents corrompus liés à l’association de proxénètes de la Warsavia, qui pourraient le freiner dans ses actions.

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Apparaissant comme un homme d’action, cet archiviste se révèle au fil de l’histoire être un personnage ne recherchant que l’enrichissement et le pouvoir personnel, profitant de sa position au plus près des informations et de l’institution policière. N’hésitant pas à manipuler et trahir ses alliés, il va cependant se retrouver dépassé par les événements.

En conclusion du récit, O’Maley laisse ainsi une impression de naïveté. Après avoir cherché à faire chanter la police et à jouer avec l’organisation criminelle de la Warsavia, on le retrouve finalement affilié à l’un des grands propriétaires terriens en Patagonie, qui s’avère tirer les ficelles de toute cette histoire. Ce dernier, à la tête d’un puissant commerce et dirigeant un important réseau, se moque de O’Maley et lui reproche ses trop nombreuses manipulations, pour finir par le faire tuer : « Quand on se croit trop intelligent, on finit toujours par faire un faux-pas », lui assène le magnat. Ce dernier en profite même pour signaler à l’assistance qu’avec son pouvoir et ses relations, il lui est aisé de faire disparaître un document ou d’en modifier le contenu. L’intégrité, la sécurité et la fiabilité des archives sont une nouvelle fois ici mises à mal.

De manière globale, l’archiviste ne jouit pas d’une bonne image dans cette œuvre, successivement qualifié de « commis », de « petit […] bureaucrate » ou encore de « petit employé ». Il n’est pas considéré comme une fonction importante de son administration, et la personnalité et les activités de ce O’Maley ne vont certainement pas arranger les choses !

Quentin Audran

Ce billet doit son existence à Maud Jouve que je remercie ici. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, nous ne traiterons pas ici d’une petite fille bondissante affublée d’une carte à gros yeux et d’un singe malin, mais d’une jeune femme des années 1950-1960 en quête de vérité et d’absolu.

Ce roman graphique paru chez l’Agrume, spécialiste de l’édition contemporaine, se veut à la fois une quête de soi, de la vérité dans un XXe siècle déstabilisé et un roman d’espionnage. Cette bande dessinée est l’œuvre de l’auteur-dessinateur argentin Ignacio Minaverry qui livre ici une peinture de la société européenne et sud-américaine très documentée sur le plan historique tout en mettant en scène le personnage de Dora qui, en découvrant son histoire se découvre elle-même peu à peu. Dora compte pour l’instant deux volumes parus en France en 2012 et 2013.

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Dora Bardavid est une jeune fille à l’air grave. D’origine juive, elle doit son prénom au camp où son père a été déporté et duquel il n’est jamais revenu. Sa mère, avec laquelle elle entretient des relations distantes, a souhaité ainsi inscrire sa fille dans cette histoire douloureuse d’où elle ne pourra s’extraire. Le premier volume nous permet de faire connaissance avec Dora qui évolue dans l’Allemagne des années 1950, au cœur d’un Berlin encore stigmatisé par le nazisme. La jeune femme travaille comme archiviste au Berlin Document Center avec son amie Lotte. Ce centre est géré depuis 1953 par les Etats-Unis et regroupe les documents saisis aux nazis à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ces documents concernent les membres du NSDAP, de la SA et de la SS et contiennent des renseignements très précis sur les camps de concentration. Marqué par son passé et le destin de son père dont elle retrouve le nom dans les fichiers de déportés, Dora copie les documents qu’elle classe et se constitue elle-même ses propres archives agrémentées par la suite de celle de son amie Lotte dont le père était un nazi. De retour en France, Dora et sa mère s’installe à Bobigny dans la toute nouvelle cité de l’Abreuvoir, la jeune femme fait connaissance avec de jeunes communistes et des partisans de l’indépendance algérienne car la guerre qui ne dit pas son nom bat son plein en Algérie. Dora est alors approchée par un agent israélien qui souhaite l’aider dans sa traque aux nazis. Dora cherche en effet la trace du docteur Mengele qui serait en Amérique du Sud. La jeune femme se retrouve en Argentine dans un pays déchiré entre Péronistes et la Junte militaire au pouvoir mais repart en France sans avoir pu trouver trace du terrible docteur.

Le second tome se déroule à nouveau à Bobigny et montre le durcissement des positions entre partisans de l’Algérie française et défenseurs de l’indépendance. Au milieu des combats, Dora rencontre Geneviève une jeune gitane orpheline avec laquelle elle s’éveille à la sexualité. Ce volume évoque de nouveaux sujets de lutte comme le droit à l’avortement, la culture pour tous symbolisée par le théâtre ambulant de Geneviève. Les amis de jeunesse font des choix parfois contraires, Dora et Geneviève sont amoureuses mais la quête de vérité ne semble pas finir avec ce second volume.

Roman graphique, historique et initiatique, peinture sociale, Dora est une lecture précieuse, à la fois douce et emplie de tensions.

Et les Archives dans tout ça ??

Comme vous avez pu le constater en lisant le résumé ci-dessus, les archives apparaissent dès les premières pages de l’œuvre. En effet, Dora travaille à Berlin pour le Berlin Document Center, organisme américain en charge des archives nazies où ces dernières sont reclassées et microfilmées avant d’être rendue avec parcimonie à la République Fédérale. C’est donc avec une jeune archiviste que nous faisons connaissance.

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Les archives sont situées évidemment en sous-sol d’une sorte de bunker. Peu de personnes y travaillent : Dora, Lotte et leur chef ainsi qu’une photographe qui vient microfilmer les documents. Ces derniers sont principalement des fiches et des rapports des autorités nazies sur la déportation et la surveillance des opposants.

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Dora ne se contente pas de les classer, elle les explore véritablement jusqu’à être confrontée à une liste de déportés contenant le nom de son père. Dora décide donc de constituer elle-même ses propres archives en photographiant ou photocopiant les documents ce qui l’amènera à la fin du second tome à être envahie par des cartons remplissant presque une pièce entière. Les archives auxquelles Dora a accès sont encore très sensibles, puisqu’elle y rencontre le nom de personnes qu’elle côtoie et qui sont en fait d’anciens nazis. C’est de ce travail d’archiviste que naît sa vocation de chasseuse de nazis. Dans cet ouvrage, on peut voir différents supports : les archives papier avec des fiches cartonnées ou des dossiers classiques et les microfilms. Dora reçoit également de son amie Lotte les journaux de son père, ancien nazi, elle conserve aussi des coupures de presse et les comptes-rendus du procès de Nuremberg.

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Si dans le premier volume, les archives sont au centre de l’ouvrage, Dora prend davantage le temps de vivre et de rencontrer de jeunes militants. Dans la deuxième partie du livre et dans le second tome, on sent que le passé pèse sur les épaules de la jeune femme délaissée par sa mère et qu’elle n’a plus forcément le courage de regarder ses documents. Pourtant, ces archives vont trouver une seconde vie puisque Dora est contactée par une avocate, Béatrice Roubini qui chasse elle aussi les anciens criminels de guerre. Dora met alors ses archives au service de cette cause.

Quand les archives rencontrent l’ego-histoire et la grande Histoire, le tout servi par un scenario bien ficelé et touchant…voilà de quoi vous donner envie d’explorer ce petit chef d’œuvre non ?

Sonia Dollinger