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Actes-SudOù as-tu passé la nuit ? est un récit autobiographique de Danzy Senna, écrivaine américaine. Le titre est paru aux Etats-Unis en 2009 et en France chez Actes Sud en 2011. Dans cet ouvrage, Danzy Senna explore ses origines et nous offre ainsi une plongée dans l’histoire et la sociologie américaines. Ses parents se marient en 1968, sa mère est une jeune femme blanche issue d’une grande dynastie de Boston apparentée au président John Quincy Adams et dont le nom jalonne l’histoire des Etats-Unis. Le père de Danzy Senna est un jeune étudiant noir, sans le sou et à la généalogie compliquée.

Hélas, peu à peu, le couple vole en éclats et se déchire sous les yeux de leurs trois enfants. Devenue écrivaine, Danzy, l’aînée, cherche à comprendre cette histoire complexe, à recoller les morceaux du puzzle et à reconstituer les chapitres manquants de l’histoire de son père avec lequel elle entretient des relations difficiles. Ses recherches s’avèrent pénibles, les fausses pistes se multiplient mais c’est l’occasion pour Danzy de faire un voyage initiatique vers ses propres racines et de parcourir ainsi l’histoire tumultueuse d’une Amérique métissée qui l’emmène des confins du Mexique à la Nouvelle-Orléans en passant par Boston.

L’auteure se plonge ainsi avec lucidité dans sa généalogie aux multiples facettes et redécouvre ainsi ses parents autrement. Cet ouvrage est d’une grande sensibilité et montre combien la quête de ses origines peut s’avérer réparatrice et permet de comprendre non seulement sa propre histoire mais celle de son pays.

Et les archives dans tout ça ??

Danzy Senna évoque tout d’abord la famille de sa mère, les DeWolf dont le lignage remonte au Mayflower et leur « véritable obsession du pedigree », leur généalogie est ainsi facile à établir puisqu’on la retrouve publiée dans de nombreux ouvrages. L’auteur ajoute que dans cette famille, « on accumule un nombre incalculable d’archives de façon presque compulsive », elle fait alors le parallèle avec sa famille paternelle qui ne dispose d’aucun document voire d’aucun souvenir. Senna met le doigt sur une problématique bien connue des généalogistes et des chercheurs en général : l’inégalité archivistique, certains laissant si peu de traces qu’il est bien difficile de faire l’histoire de certaines familles et individus tandis que d’autres marquent les archives de leur empreinte à de multiples reprises. Danzy Senna est d’ailleurs consciente de l’originalité de la famille de sa mère :  » L’anomalie (…) est à chercher du côté de la famille de ma mère. La plupart des gens ne disposent pas d’archives publiques ou d’ouvrages présents en bibliothèques pour y puiser des informations sur leurs ancêtres. » En effet, même si secrètement certains généalogistes aimeraient se doter d’une ascendance prestigieuse, ce n’est pas toujours le cas et il faut souvent se contenter de recherches lentes et fastidieuses pour remonter son lignage.

Cette constatation ne décourage pourtant ni Danzy ni son père qui entreprennent malgré tout de retrouver les traces ténues du passé de ce dernier et de ses ascendants. Ils font donc appel aux archives disponibles comme celles de l’orphelinat catholique où fut placé le père de Danzy. Pour retrouver les traces de sa grand-mère, Danzy procède méthodiquement en compulsant les registres de recensement et d’état-civil, l’auteure se livre à une véritable leçon de recherche en généalogie. Elle apprend que sa grand-mère a étudié à Alabama State University, la première université destinée aux Noirs et, après avoir pris la précaution de contacter le département des archives pour savoir si elle pouvait consulter le dossier de sa mère, Danzy se rend sur place, toutes les démarches préalables ayant été effectuées.

Tout se gâte lorsqu’elle rencontre Ruby Wooding, l’archiviste dont l’auteure nous donne une description précise : « femme à la peau claire, coiffée d’un casque de cheveux défrisés, avec des lunettes et la bouche maquillée de rouge, Mme Wooding n’esquissa pas le moindre sourire (…) ». Danzy Senna ressent même de l’hostilité… encore une archiviste qui n’échappe pas aux clichés habituels. En outre, l’archiviste refuse de communiquer le dossier de sa grand-mère à Danzy malgré son accord préalable par écrit. En effet, l’archiviste est garant de la confidentialité des données et, au vu de la peau trop claire de Danzy, elle refuse de croire que cette dernière est la petite-fille d’une femme noire. Jugeant sur l’apparence et non sur les faits, l’archiviste refuse la communication du dossier : « on ne peut pas laisser n’importe qui consulter les dossiers. » Ce qui part d’une intention louable de protéger la vie privée de l’individu se transforme en cauchemar tissé de préjugés. Danzy cherche à savoir si quelqu’un d’autre peut l’aider, Ruby lui répond sèchement : « je suis la responsable des archives, vous êtes dans mon bureau. » Manque de discernement, manque d’humanité, tout y est dans ce portrait cruel, j’avoue m’être presque sentie coupable à la lecture de ce passage tant cette professionnelle est l’antithèse de ce que je crois être un archiviste. Après des milliers de kilomètres, Danzy Senna repart bredouille, terrible passage !

Fort heureusement, les archives des orphelinats et des hôpitaux sont moins hostiles et Danzy peut ainsi retrouver quelques bribes du passé de sa famille. La tante de Danzy, Carla, s’adjoint d’ailleurs les services d’une enquêtrice spécialisée dans les recherches liées aux enfants trouvés, s’aidant des rares archives dont les familles disposent. Il est également question de tests adn dans ce récit, ce qui nous permet de faire le tour complet des possibilités de recherches généalogiques.

Si cet ouvrage est à la fois beau et intéressant dans ce qu’il décrit de la quête des origines d’une femme américaine aux ascendances diverses, il n’en reste pas moins qu’on le referme avec un sentiment d’amertume envers cette archiviste qui tenait entre ses mains une clef essentielle et qui, par rigorisme ou préjugé, n’a pas voulu faire son métier : servir l’autre.

Sonia Dollinger

 

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La trilogie Millénium est l’œuvre de l’écrivain suédois Stieg Larsson, décédé d’une crise cardiaque en 2004 alors qu’il préparait un quatrième volume. Sa trilogie, publiée à titre posthume, le rendit donc célèbre après sa mort. En France, ce sont les éditions Actes Sud qui publient les ouvrages dans une collection créée pour l’occasion : Actes noirs. L’œuvre de Larsson est imprégnée par son combat contre le racisme et le fascisme, elle est aussi marquée par une volonté de dénonciation des puissances financières et de la violence sexuelle.

C’est du premier volume de la trilogie dont nous allons parler dans ce billet. Son titre, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, est assez explicite sur le contenu : meurtres et violences en tous genres peuplent ce roman policier haletant.

Pour tout dire, les cent premières pages sont un peu difficiles : Larsson pose lentement son intrigue et présente ses personnages et leurs caractéristiques. Je conseille donc de s’accrocher car une fois ces pages quelques peu ardues avalées, on prend un vrai plaisir à lire ce roman qu’on ne lâche plus ! Deux individus se détachent : le premier est Mikaël Blomkvist, cofondateur controversé du journal Millénium qui vient de perdre un procès en diffamation et doit à la fois s’acquitter d’une peine de prison et s’éloigner du journal pour ne pas lui nuire. La seconde est une punk gothique, génie en informatique, hackeuse hors pair, mais instable socialement : Lisbeth Salander.

Ces deux personnalités que rien ne rassemble a priori vont se trouver liées dans une enquête commune. Mikaël Blomkvist est contacté par Henrik Vanger, un riche industriel du pays qui cherche à résoudre un mystère vieux de quarante ans : la disparition de sa petite-nièce Harriet dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle a été assassinée mais dont le corps n’a jamais été retrouvé. Depuis cette période, Henrik Vanger reçoit chaque année des fleurs et soupçonne le meurtrier de vouloir le torturer.

Blomkvist, vite épaulé par l’étonnante Lisbeth Salander, plonge dans les méandres de l’histoire familiale des Vanger dont il rencontre les membres plus ou moins sympathiques et dont il explore la généalogie et le passé plutôt trouble pour certains. On croise des névrotiques et d’anciens nazis pour aboutir sur la piste d’un tueur psychopathe aux mœurs épouvantables.

Difficile d’en dire plus sans dévoiler l’intrigue, ce qui serait fort dommage. Ce premier volume pourrait presque se suffire et se lire indépendamment des deux autres mais les pistes ouvertes sont trop alléchantes pour ne pas avoir envie d’aller au-delà et de dévorer les deuxième et troisième volumes intitulés respectivement La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette et La Reine dans le Palais des courants d’air dans lesquels la personnalité de Lisbeth Salander se dévoile davantage, éclipsant quelque peu celle de Mikael Blomkvist.

Millénium dresse un effrayant portrait de la haute société suédoise et de ses penchants pervers et questionne sur le rôle du journaliste d’investigation dans un univers où la vérité est vite muselée par les puissances de l’argent.

Pour finir, il ne vous aura pas échappé que Millénium a fait l’objet d’adaptations cinématographiques avec une première adaptation suédoise où Noomi Rapace incarne Lisbeth de manière magistrale. Le premier volume a également été adapté par David Fincher en une version américaine où Daniel Craig endosse le rôle de Blomkvist. Je ne pourrai vous parler que de la version suédoise puisque je n’ai pas vu la seconde.

Et les archives dans tout ça ??

Le tome 1, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, évoque les archives explicitement à deux reprises et chaque séquence est décisive pour l’avancée du roman. Les archives apparaissent la première fois lorsque Mikael Blomkvist, intrigué par les photographies du jour de la disparition d’Harriet, décide de compléter la documentation de la famille Vanger par la consultation des archives iconographiques du journal local. Mikael demande en préambule quelle est l’organisation des archives mais la journaliste répond : « à vrai dire, il règne une assez grosse pagaille. Depuis que nous avons les ordinateurs et les photos numériques, nous archivons tout sur CD ». Elle explique ensuite que des stagiaires sont chargés de scanner les négatifs anciens « importants », mais sur quel critère ? Qu’est-ce qu’un document important…vaste question ! Les photographies anciennes sont donc rangées par dates dans de nombreux classeurs à négatifs ou au grenier, ce qui ne surprendra personne. Le journal ne disposant pas d’un archiviste attitré, on voit donc que les archives sont laissées à l’abandon et gérées un peu n’importe comment. Ceci étant, la description des archives photos et de leur gestion par un journal est assez proche de la réalité.

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Qu’importe, Blomkvist ne se décourage pas devant l’importance des recherches et après des heures à compulser les photos, il trouve enfin un indice qui le conduit vers d’autres pistes, c’est-à-dire vers l’identité de l’assassin présumé d’Harriet Vanger.

La seconde apparition des archives se produit lorsque Lisbeth décide de fouiller dans les archives du groupe Vanger. Elle retrace les voyages et les liens commerciaux des membres de la famille et perce l’énigme du tueur en série en retraçant son parcours, année après année grâce aux bulletins du personnel, aux factures du groupe Vanger et au remboursement de ses frais de déplacement. En effet, les déplacements d’un des Vanger correspond précisément aux endroits où des cadavres de jeunes femmes ont été retrouvés dans les années 1950-1960.

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Une fois l’identité du tueur confirmée, Lisbeth laisse les archives en désordre et file aider Mikael Blomkvist aux prises avec le meurtrier.

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Sans ces deux passages cruciaux aux archives du journal et à celles du groupe Vanger, pas de solution. Je ne compte pas non plus les innombrables incursions de Mikael dans les archives familiales des Vanger dont il dresse l’arbre généalogique avec minutie et dont il épluche les albums photos et le courrier.

La version cinématographique suédoise reprend les deux passages dans les archives avec exactitude, ce qui est une vraie bonne surprise.

Millénium est un véritable plaidoyer pour les archives, leur diversité et leur utilité. Merci à Stieg Larsson d’avoir su mettre en valeur leur importance avec autant d’acuité.

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Merci à Emilie ma relectrice et mon reporter photo

Sonia Dollinger