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We Happy Few est un jeu épisodique sorti le 10 août 2018, développé par le studio canadien Compulsion Game (Contrast) et édité par Gearbox. Il a été financé grâce à une campagne de financement participative lancée en 2015 sur la plateforme Kickstarter. Il s’agit d’un jeu de survie et d’aventure.

We Happy Few

Quelle est l’histoire ?

L’Angleterre a été vaincue par l’Allemagne nazie. Les Allemands pour éviter toute rébellion après leur départ emmenèrent tous les enfants de moins de 13 ans comme otages. Plus d’une décennie plus tard, durant les années 1960, les Anglais vivent dans une société dystopique, dans laquelle chaque citoyen doit impérativement être heureux et joyeux et pour cela doit prendre une drogue nommée « Joy », sous peine d’être exilé ou abattu en tant que rabat-joie (downer en VO). Nous suivons successivement les aventures d’Arthur « Artie » Hastings, de Sally Boyle et d’Ollie Starkey dans leur tentative de survie et de fuite de la ville de Wellington Wells.

Et les archives dans tout ça ??

La Joy, outre le fait de rendre heureux, brouille la mémoire et fait oublier. Les protagonistes du jeu qui arrêtent d’en prendre ont alors des flash-back. L’épisode le plus traumatique pour tous est l’épisode du train. Il s’agit de ce moment où les Anglais ont amené leurs enfants à la gare pour qu’ils partent en Allemagne. Lors de ces flash-back, ils se rappellent des hommes et femmes pendus aux grilles de la ville. Leur crime ? Avoir voulu détruire les registres d’état-civil, que les Allemands utilisaient pour dresser les listes d’enfants à déporter. Ils ont échoué. Un bel exemple d’archives support d’identité, vitales dans nos sociétés, utilisées comme support d’oppression et de violence.

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Arthur travaillant sur les archives de la presse

Les autres récurrences des archives sont spécifiques à l’épisode 1, dont le protagoniste principal est Arthur Hastings. Ce dernier est un employé municipal de la ville de Wellington Wells. Un employé du « Département Archives, Publications et Recyclage » (Department Archive, Printing and Recycling  en VO). Son rôle est de censurer toutes les archives et notamment les articles de presse qui ne présentent pas un caractère joyeux. Cela ne vous rappelle rien ? Il s’agit clairement d’un hommage à Winston Smith, le protagoniste de 1984 de George Orwell. Un symbole devenu classique de la manipulation étatique et de l’aliénation de l’individu. Et c’est pourtant à travers ces archives qu’Arthur va tout remettre en question et sortir de son état de drogué à la Joy. En effet, il tombe sur un article le présentant lui et son frère Percy, frère qui a été emmené par les Allemands et qu’Arthur avait oublié..du moins jusque là !

Wellington Wells étant une ville dont les quartiers sont éparpillés sur des petites îles, Arthur doit passer les divers ponts pour quitter la ville. Ceux-ci étant surveillés et équipés de pylônes foudroyants, il cherche une autre issue. Il part en quête du docteur Faraday qui a construit les réseaux de la ville et qui doit posséder les plans de ces derniers. Problème ? Le docteur Faraday est assigné à résidence, et sa localisation est inconnue de tous sauf de la police. Il se rend donc au poste le plus proche et argue d’une enquête des Archives municipales nécessitant le contact avec le Dr Faraday. On le renvoie alors aux archives de la police. Artie y fait la rencontre de l’agent Cozans, qui explique être fier de son travail : il a classé les adresses de tout le monde par ordre alphabétique ! Puis de s’épancher sur le fait qu’il préférait son poste de patrouilleur et que c’était injuste qu’il ait été envoyé aux archives pour une erreur. « Il respirait encore quand je l’ai quitté » se justifie-t-il. Les archives : cette punition semble être une mesure mondialement partagée par les institutions policières !

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Un policier fier de son travail d’archiviste qu’il déteste !

We Happy Few nous offre une nouvelle déclinaison du rôle des archives dans la manipulation des masses et l’oppression, de la punition à la déportation, sans parler de la disparition pure et simple des individus rayés de la mémoire et donc de l’histoire.

Image de conclusion

Marc Scaglione

Nous avons de nouveau la chance d’accueillir un invité pour tenir le billet de cette semaine en la personne de Nicolas Caré, étudiant en Master Pro Archives de l’Université de Bourgogne qui nous offre une belle analyse du magnifique texte de Frédéric Kisters Les soties de l’archiviste

TRISTE ARCHIVISTE [1]

Tu sais, si je tuais quelqu’un, je rangerais l’arme du crime dans une de mes boîtes ;

mais je ne lui attribuerais pas de cote, l’étiquette resterait imprimée dans ma mémoire.

Qui penserait à chercher ici ! [2]

Frédéric Kisters a publié en 2013, chez Publibook, un recueil de quinze textes, une série de nouvelles mais également un poème : Les soties de l’archiviste. L’auteur, à ne pas confondre avec un homonyme et compatriote belge membre de l’extrême-droite, est, lui, à la fois historien et archiviste, en poste aux Archives de la région de Bruxelles. Son parcours professionnel est typique et il l’expose certainement à la page 7 dans la nouvelle intitulée Triste archiviste, le premier texte du recueil, le plus long aussi avec sa quarantaine de pages : « j’ai changé de côté du comptoir, écrit Kisters. Avant, je demandais ma nourriture spirituelle, maintenant je prépare les mets, puis je les sers et j’en prends un petit peu au passage. »

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Qu’est-ce qu’une sotie ? A peu de chose près un pamphlet : « 1. Farce satirique en vogue aux XIVe et XVe siècles, reposant sur une critique bouffonne de la société et des mœurs de l’époque, et jouée par des acteurs appelés sots ou fous. 2. Ouvrage ironique ou critique. » Pour Triste archiviste, la seconde définition est la bonne ; un texte tout à fait décapant où l’ironie se mêle finement à la critique.

L’Archiviste, tel est son nom, que nous ne connaîtrons pas à l’inverse des autres acteurs entrant progressivement en scène, et les différents sots de la sotie baignent dans un environnement archivistique marqué par une montée des eaux permanente dans les locaux. Ainsi débute d’ailleurs la nouvelle :

Plic ! Ploc ! Flic ! Floc ! Il pleuvait dans la cave de l’Archiviste. Des gouttes jaunâtres perlaient le long des fissures du plafond qui dessinaient une étrange carte géographique. Sur cette sorte de fresque, il voyait le parcours de rivières imaginaires qui lézardaient le béton, des bulbes de plâtre pourris figurant les montagnes et les plaques de vert-de-gris en guise de vallées. L’Archiviste pleurait, les pieds dans l’eau. Deux siècles de labeur coulaient entre ses jambes. 

Pourtant, il avait averti à maintes reprises sa hiérarchie qu’il ne fallait pas installer un dépôt d’archives dans les caves ou le grenier, car les brusques variations de température et d’humidité, la canicule et surtout les inondations, nuisaient à la bonne conservation du papier.

« Qui d’entre vous mettrait sa bibliothèque au sous-sol ou sous les combles ? » avait-il clamé au conseil communal. Mais, comme aucun des édiles n’aimait les livres, sa plaidoirie ne fut donc pas entendue… Surtout l’échevin de l’urbanisme et le directeur de la régie foncière refusèrent de comprendre son discours sincère et engagé, qui, concédons-le, était formulé en un langage un peu ampoulé. Dommage, le littéraire n’avait pas le sens de la « communication ».

Effectivement l’Archiviste manie le subjonctif imparfait et le conditionnel passé deuxième forme, entre autres. A tout dire il parle vraiment « une langue que plus aucun auditeur ne comprenait à propos d’un sujet qui n’intéressait personne. »[3] Notons que si le récit se déroule forcément vers 2012, l’Archiviste est bien né au milieu du siècle des Lumières. Triste archiviste baigne dans le surréalisme.

Aucun agent communal ne le connaissait, sauf un employé de l’Etat civil qui ne pipait mot de peur d’être occis s’il dévoilait le secret. Pourtant, [l’Archiviste] exerçait ses fonctions depuis 1763, mais aucun fonctionnaire ne s’était étonné, ni même aperçu, de ses changements de prénoms, nul n’avait découvert la supercherie. Deux siècles durant, une dynastie imaginaire avait exercé sa charge dont personne ne voulait et, par conséquent, aucun ne fut intrigué par le fait que le métier d’archiviste se transmît de père en fils, à l’instar de celui de bourreau, tant le népotisme régnait dans l’administration. Même le registre national avait avalisé ses multiples avatars. Forcément, il détenait l’identité de tous les habitants de la municipalité. De falsification en falsification, il avait créé sa propre généalogie. Aujourd’hui, l’Archiviste incarnait une fonction pérenne.

Il est devenu misanthrope à un moment. On ne peut savoir à quelle époque, mais il le reconnaît : ce qu’il déteste au plus haut point est « la morgue des détenteurs de diplôme » ; il sait néanmoins qu’il fait partie de leur confrérie. L’Archiviste apprécie Chronos, un félin très utile à la cave, et les pompiers. Il fait cours, le soir, aux ouvriers et le mercredi aux enfants, parce que chez eux subsiste encore « un vague espoir. »[4] Avec les ouvriers il aime se balader pour changer d’air en admirant les paysages de Jolischloss, ses châteaux, ses abbayes, ses champs de batailles, ses corons. A part ça l’Archiviste ne sort pas de chez lui ; son lieu de travail est aussi sa maison.

Son problème insoluble reste le suivant : sa communication avec l’administration. Parce qu’un désastre découle de cette mésentente étant donné que personne ne prenait au sérieux un « personnage qui absorbait plus de savoir qu’il ne pouvait en rendre, [alors] les édiles l’exilèrent, lui et sa masse de paperasse, dans la cave de la mairie où il croupit, aux oubliettes, pendant des années… »[5]

Un archiviste peut devenir un homme dangereux. Le nôtre a par exemple fait disparaître les fiches de recensement des Juifs du second conflit mondial et, à la fin de la même guerre, les dossiers des collabos.

En fait ce matériel de répression existait encore, mais qui se préoccupait de savoir en quel endroit ? Dommage, comme par magie, un prestidigitateur avait dissimulé les outils de recherche utiles aux gens haineux. Néanmoins, il avait conservé toutes les pièces selon un classement décalé, connu de lui seul. 

En parfait misanthrope, il ne voulait pas que les archives servissent au piètre jugement des hommes. Pourtant, il avait autrefois appartenu à cette race, puis renié ses liens avec ces soi-disant congénères. Apostat de l’humanité, il avait décidé de distiller, selon son choix, à l’encontre de toute éthique archivistique, les informations qu’il détenait à la populace de la surface.

Lorsque le bourgmestre de Jolischloss prit un jour la décision de détruire des milliers de dossiers d’individus qui étaient « susceptibles soit de troubler l’ordre public soit l’ordre des idées » – ceux datant du XIXe siècle qualifiait tel individu de « peintre débauché et alcoolique » par exemple ; dans ceux d’après 1945 c’était plutôt « communiste », « terroriste » ou « fasciste » ; à partir des années 1980 on y trouvait souvent, pour les « juvéniles voyous d’origine exotique » : « Jeunes ressentant un mal être dû à l’intolérance de notre société » – lorsque le bourgmestre décida d’en détruire, l’Archiviste réagit. Les renseignements, récoltés des décennies durant, s’avéraient être capitaux pour Jolischloss : « les réprouvés des deux nations transitaient souvent par la cité franche (…) qui devait ménager les humeurs belliqueuses de ses puissants voisins. »[6] Jolischloss, il faut le dire, est une cité coincé entre Allemagne et France.

Tant l’archiviste de 1984 – boiteux comme lui – que Fahrenheit 451 de Ray Bradbury traversent, en réaction à ce que nous venons de dire plus haut, l’esprit de l’Archiviste. A son chat, il dit, en larmes : « Non, Montag, ils ne feront pas d’autodafé »[7] ! Il décroche son téléphone, appelle la Régie pour étaler à son chef, « véreux », ses deux problèmes : sauver les archives les plus précieuses de l’inondation, faire en sorte que les dossiers des RG soient épargnés de la destruction. Non sans mal il réussit à le convaincre, celui-ci envoie discrètement, le week-end, des ouvriers dans son « submersible »[8]. Quelques palettes, c’est ça de pris, sont sauvées.

Mais les petites mains ne restent pas. Des policiers viennent leur faire aller coller des affiches électorales pour le bourgmestre sortant. Heureusement les pompiers installent une pompe colmatant d’une certaine manière les brèches. Cela laisse du temps pour commencer à déménager. Pour l’instant, « Plic ! Ploc ! Flic ! Floc ! La mémoire s’en va à vau-l’eau. »[9]

  L’administration a toujours refusé un stagiaire à l’Archiviste. Aucun service ne voulût d’un jeune homme âgé de 17 ans et condamné à des travaux d’utilité publique, alors ce jour-là il sauta sur l’occasion. Elle se prénommait Faber, un « délinquant illettré »[10], 71 procès-verbaux à l’actif : arnaques, trafics, vols, bagarres. A leur rencontre, l’Archiviste annonce tout de suite le programme : lecture et écriture puis b.a-ba du classement pour les commandes et les retours de consultation. Faber va, malgré que cette histoire ait à peu près débuté ainsi[11] :

  • Mais je me fiche de l’école ! J’y mets plus les pieds depuis des années. La dernière fois que j’y suis allé, c’était pour récupérer une copine à la sortie.

 

  • Je sais. Tu as obtenu un doctorat d’inculture à l’école buissonnière. Mais ici, tu n’es plus au collège. Nous sommes en tête à tête, redevables seulement l’un envers l’autre. Deux rebuts de l’humanité exilés pour différentes raisons…

 

  • Me voilà bien ! Enfermé à la cave avec un cinglé sadique et pervers. Je prendrais moins de risques en prenant ma douche en prison.

 

Les deux finissent par s’entendre. Et même plus vite que prévu, surtout le jour où Faber fait la rencontre d’Agrippine d’Aubigné, comtesse de Montfacon, la plus fidèle lectrice des archives de Jolischloss. Elle travaille sur une thèse d’histoire intitulée Entre l’Empire germanique et la République française. Les rapports de pouvoir au sein de Jolischloss, la Ville franche. 58 av. JC-2011 ap. JC., mais là n’est pas la raison pour laquelle Faber se met vite à la draguer sur Facebook… Elle est effectivement dotée d’une « longue chevelure blonde [qui] ondoyait au gré de sa démarche ample et souple », vêtue d’un « tailleur aux coupes viriles » et elle arbore un superbe « carmin sourire mutin sous son petit nez retroussé »[12]. « Putain de ta mère ! place un jour Faber. Qu’est-ce qu’elle est bonne la meuf ! »[13]

Plic ! Ploc ! Flic ! Floc ! L’eau continue de monter. A tel point que « les pompiers, les policiers et les ouvriers ont abandonné le navire ; les fonctionnaires, après l’avoir sabordé, ont pris d’assaut les canots de sauvetage du vendredi soir. Nous voilà au fin fond de la cale d’un vaisseau en plein naufrage, avec pour tout équipage, un timonier archiviste, un voyou condamné aux galères et une thésarde qui apprend à nager dans les eaux troubles de l’histoire municipale. Ah ! Oui ! J’oubliais le chat aquaphobe qui s’est réfugié à mi-hauteur d’une étagère, les pattes au sec, à l’abri de l’eau qui goutte du plafond »[14]. Les trois vont pourtant débuter le sauvetage du navire, les consignes, données par l’Archiviste à Agrippine, étaient celles-là[15] :

« Bon. Je choisis les séries dignes d’échapper au déluge, tout en chargeant les palettes. Vous pouvez m’assister lorsque vous en aurez l’occasion, mais consacrez d’abord votre énergie à dresser l’inventaire des pièces évacuées et de leurs emplacements. Commencez par les dossiers qui se trouvent déjà aux étages. En passant, ordonnez à Faber de reprendre sa navette et, si vous y parvenez, faites-lui entendre le mot « urgence ». Il m’aidera également au chargement entre deux passages. »

 

Quelques minutes plus tard, Faber redescendit, l’air ahuri, arborant des traces de rouges à lèvres sur le visage et le cou. A croire que la doctorante était prête au sacrifice suprême pour parvenir à ses fins : sauver son sujet de thèse, car, une fois n’est pas coutume, c’étaient ses sources qui risquaient la noyade…

 

Au retour de week-end, l’administration peine à passer les couloirs. Ils sont remplis de deux rangées de palettes d’archives de chaque côté. Les agents ne peuvent accéder à la pointeuse qu’avec beaucoup de mal et s’en plaignent ouvertement. Les huissiers se mettent en grève quand les obèses et les mauvaises volontés contactent la Cellule Bien Être au Travail. Le maire mobilise les forces de l’ordre, les pompiers, la propreté publique et tous les employés d’ailleurs ; il fait installer des bennes en-dessous de chaque fenêtre de la mairie. Les opérations sont prêtes, mais on entend,  de la bouche de deux voix pleines d’assurance, deux mots :

  • Halt !
  • Halte !

C’est Karl-Ferdinand Werner d’un côté, Ernest Lavisse de l’autre, qui s’expriment. Le bourgmestre s’étrangle ; les autorités académiques, la République des lettres comme on dit, a été avertie. France et Allemagne ont signées une convention avec Jolischloss, incluant la création d’un service commun des archives. Le bourgmestre se voit aussi signifier qu’il passera à Strasbourg pour « destruction de biens publics, faux et usage de faux, corruption et divers autres faits que nous découvrirons certainement en dépouillant vos séries ou du moins ce qu’il en reste. Mais rassurez-vous, lui dit aussi l’Archiviste, j’ai sauvegardé l’essentiel vous concernant… »

J’en ai déjà trop dit. Il reste pourtant des tas de choses à découvrir dans Triste archiviste. On pénètre dans le monde des archives en parcourant, à mon sens, un petit ouvrage d’archivistique, comme une introduction, écrit par un pro. Les soties de l’archiviste se télécharge à moins de 10 euros et vous en aurez, croyez-moi, pour votre argent.

 

[1] Frédéric Kisters, « Triste archiviste » dans Les soties de l’archiviste. Recueil de nouvelles, Publibook, Paris, 2013, p. 1-37.

[2] P. 7.

[3] P. 3.

[4] P. 9.

[5] P. 4.

[6] Idem.

[7] P. 5.

[8] P. 8.

[9] P. 21.

[10] P. 18.

[11] P. 19.

[12] P. 26.

[13] P. 27.

[14] P. 28.

[15] P. 28.

 

C’est avec plaisir que nous accueillons Charlène Fanchon, étudiante en Master Pro Archives de l’Université de Bourgogne pour ce billet sur l’incontournable 1984 de George Orwell.

1984 est un roman écrit par George Orwell en 1949. Ce roman est une dystopie dont l’action se situe à Londres en 1984, trente ans après une guerre nucléaire qui a opposé l’Est et l’Ouest. À l’issue de cette guerre, le monde a été divisé en trois grands blocs (l’Océania, l’Eurasia et l’Estasia) dans lesquels ont été instaurés des régimes de type totalitaire fortement inspirés du stalinisme.

1984 couverture

L’action du roman se déroule en Océania. Orwell y décrit un monde dans lequel la liberté d’expression n’existe plus. La population fait l’objet d’une surveillance constante et minutieuse sous le regard de Big Brother (« Big Brother is watching you »). Le personnage principal du roman, Winston Smith, habite Londres en Océania. C’est un fonctionnaire du Ministère de la Vérité dont le travail consiste à remanier les archives historiques afin de faire correspondre le passé à la version officielle du Parti.

Nous nous intéressons ici au chapitre 4 du roman. C’est en effet dans ce chapitre qu’Orwell présente l’univers professionnel de son personnage et développe ainsi le fonctionnement du Commissariat aux Archives. Dans ce passage, il nous livre une vision à la fois de l’archiviste, des archives en tant que document et des Archives comme institution.

Et les archives dans tout ça ?? La vision des archives dans 1984

Les archives sont des documents qui ont une signification idéologique ou politique

Ce roman envisage les archives non pas comme de vieux documents recouverts de poussière, mais comme un ensemble très divers de documents. En fait, 1984 nous livre une conception assez moderne des archives, puisqu’il s’agit pour lui de journaux, de livres, de périodiques, de pamphlets, d’affiches, de prospectus, de films, d’enregistrements sonores, de caricatures et de photographies. On retrouve ici la définition des archives donnée par le Code du patrimoine notamment en ce qui concerne la diversité des supports, des formes et des dates des documents. Mais Orwell ajoute une caractéristique supplémentaire : en fait, les archives sont « tous les genres imaginables de littérature ou de documentation qui pouvaient comporter quelque signification politique ou idéologique. » Donc finalement, sont traités au Commissariat des Archives non pas « l’ensemble des documents quels que soient leur date, leur lieu de conservation, leur forme et leur support, produits ou reçus par toute personne physique ou morale et par tout service ou organisme public ou privé dans l’exercice de leur activité », mais des documents qui ont une signification politique ou idéologique. Par conséquent, on retrouve bien la notion de diversité des supports, mais pas celle de diversité des contenus.

L’archive est un enjeu de pouvoir

Par ailleurs, les archives définitives conservées par le régime ne sont pas des documents authentiques. En fait, le Commissariat aux Archives assure une mission de surveillance sur les documents et, de ce fait, travaille en étroite collaboration avec le Ministère de la Vérité. Par exemple, dans ce chapitre, Winston Smith travaille sur plusieurs numéros du Times. Il en remanie certains passages pour que les faits relatés soient conformes aux prévisions de Big Brother. Une fois les retouches effectuées, les corrections sont rassemblées et collationnées et le numéro est réimprimé. Par conséquent, le document original est détruit et remplacé par la copie corrigée. L’archive est bien vue ici comme une preuve, mais cette preuve est au service du pouvoir. Elle est envisagée par le régime en place comme un instrument permettant de donner une vision du réel qui soit conforme à la sienne. L’archive a une fonction d’enregistrement des événements passés, elle sert à faire exister le passé d’une certaine manière. C’est ainsi que dans le cadre de sa mission Winston Smith crée des événements qui n’ont pas eu lieu, crée des personnages ou même efface l’existence de personnes réelles… On retrouve bien ici un des travers dans lequel tout historien averti sait qu’il ne doit pas tomber : la performativité de l’archive, c’est-à-dire l’idée selon laquelle les événements décrits par le document d’archives sont réels.

bureau archiviste

Orwell illustre ici parfaitement un phénomène né au XXe siècle : l’usage des archives comme « technologies de pouvoir au service d’une idéologie »[1]. L’archive participe au combat mené par le régime contre un ennemi intérieur.

 

Les Archives ou le lieu de la mise à jour du passé

L’archiviste comme contrôleur et correcteur

Orwell écrit : « Il y avait les armées d’archivistes dont le travail consistait simplement à dresser les listes des livres et des périodiques qu’il fallait retirer de la circulation. » Ainsi, bien que l’auteur utilise une définition extensive des archives au début du chapitre, on constate finalement que les archivistes agissent seulement sur deux types de documents : les livres et les périodiques. En fait, les missions de l’archiviste, les « quatre C » (collecte, classement, conservation, communication) sont réduites à la seule mission de classement, c’est-à-dire trier, classer et éliminer. Par conséquent, ce qui est traditionnellement la partie la moins visible du travail d’archiviste devient ici la mission principale de l’archiviste en Océania. Dans le roman, le tri sert le pouvoir en désignant des documents comme non conformes à la vision du régime. Le tri est donc effectué sur le critère du contenu et non pas selon des considérations chronologiques, alphabétiques, numéraires ou typologiques. L’archiviste assure donc ici un rôle de contrôleur et de correcteur et non pas de conservateur des documents.

Les Archives comme lieu de fabrication des documents

« Il y avait les vastes archives où étaient classés les documents corrigés et les fournaises cachées où les copies originales étaient détruites. » Dans cette phrase, les Archives sont présentées non pas comme lieu de la conservation, mais comme lieu de fabrication de nouveaux documents. Par un processus de destruction des documents originaux (la fournaise) et de fabrication de nouveaux documents qui en sont les versions corrigées, les Archives deviennent le lieu de fabrication des documents. En fait, c’est la conservation de ces documents au sein du Commissariat aux Archives qui assure leur authenticité. Ce point est souligné par un commentaire du narrateur à l’occasion d’un travail de réécriture d’un article du Times : « Le mensonge choisi passerait ensuite aux archives et deviendrait vérité permanente ». C’est en fait ici le statut d’archives historiques qui fait non seulement l’authenticité, mais aussi la valeur de preuve et de témoignage du document. Orwell nous montre qu’en Océania c’est le statut d’archive historique qui confère un caractère irréfutable au contenu du document.

big brother

1984 insiste sur le pouvoir de l’archive. En fait, le régime a la mainmise sur les archives et les utilise pour faire accepter sa propre vérité historique en la truquant. Ce faisant, l’archive devient un véritable enjeu de pouvoir, tandis que l’archiviste est réduit à une fonction de contrôle et de correction. Les Archives deviennent le lieu de fabrication et non plus de conservation des documents. Par conséquent, les Archives en tant qu’institution sont à la fois instrumentalisées et méprisées, car elles sont vidées de leur contenu étant donné qu’elles ne conservent que des « contre-archives ». À travers ce traitement des archives, 1984 souligne bien l’enjeu que représente le contrôle du passé pour les régimes totalitaires : la politique des archives devient un instrument d’oppression à part entière.

[1] COEURÉ Sophie, « Archives dans les guerres, guerres des archives aux XXe et XXIe siècles. Autorité, identité, vulnérabilité », Pouvoirs, vol. 2, n° 153, 2015, p 31.

Charlène Fanchon