La-servante-ecarlateLa servante écarlate – The handmaid’s tale – est une dystopie de Margaret Atwood paru en 1985 aux Canada et qui connut un succès qui ne s’est jamais démenti. Le roman est traduit en France en 1987. L’ouvrage a connu plusieurs éditions et est désormais disponible dans la collection Pavillon Poche chez Robert Laffont. Son retentissement est tel que le roman a fait l’objet d’une adaptation en série télé en 2017.

Le roman se déroule aux Etats-Unis dans un futur dystopique. La démocratie a disparu après un coup d’état, au profit d’une dictature religieuse, la République de Giléad qui fait la part belle à la maternité – la fécondité ayant chuté drastiquement. Les hommes dominent une société où la femme est entièrement au service du masculin et de la reproduction. La société est divisée en caste, les femmes étant soit des épouses, soit des servantes destinées à procréer, soit des Marthas – domestiques. Toute femme qui se rebellerait, n’aurait pas des idées conformes ou ne pourrait remplir un rôle « utile » est déportée dans les colonies ou éliminée, tout comme les hommes qui seraient leur complice ou qui n’appartiendraient pas à la religion officielle qui s’appuie sur une lecture rigoriste de la Bible et notamment de l’Ancien Testament.

Et les archives dans tout ça ??

Dans le cœur du récit, les archives apparaissent de manière fugace. Elles jouent parfois un rôle funeste puisque des recherches au sein des archives des hôpitaux ont permis de retrouver les médecins ayant pratiqué des avortements et de les exterminer. L’auteure précise toutefois que « la plupart des hôpitaux ont détruit leurs archives dès que ce qui allait arrivé s’est précisé. » Détruire les archives est, dans ce cas, une mesure de précaution pour éviter des représailles tant on sait bien que dans les périodes obscures, les archives peuvent servir à de mauvais escient.

Bien plus loin, la narratrice évoque ses rêves qui font appel à des souvenirs de la période ayant précédé la dictature : « juste le cerveau qui feuillette ses vieilles archives. » Ce passage montre bien que malgré les autodafés et les destructions, les souvenirs sont aussi nos archives personnelles, qu’il est bien difficile d’éradiquer.

Lorsque Defred – l’héroïne dont on ne connaîtra jamais le véritable nom – passe devant d’anciens bâtiments, elle se remémore la bibliothèque et « quelque part dans les caves, les archives. » Hélas, le cliché de la cave reste donc tenace !

C’est dans le dernier chapitre intitulé Notes historiques que l’importance des archives se révèle. Le récit semble clos et on se demande ce que sont ces notes. Il s’agit en réalité de la transcription du Douzième colloque d’études giléadiennes. La République de Giléad semble avoir disparu et fait désormais l’objet de recherches historiques, lesquelles se basent sur les archives disponibles.

Le conférencier principal est le professeur James Darcy Piexoto, directeur des Archives des Vingtième et Vingt et unième siècles, de l’Université de Cambridge. Il appartient à une association de Recherches Giléadiennes. Cet archiviste éminent est donc également un chercheur en Histoire qui s’intéresse à cette étrange République de Giléad notamment par le prisme des écrits du for privé que sont les journaux intimes. Il se livre au cours de ce colloque à l’analyse d’une source : le conte de la servante écarlate.

Il évoque les circonstances de la découverte de ces documents dans une cantine en métal. Le récit se trouve à l’origine sur « trente cassettes de bande magnétique ». Dans une volonté comparatiste, l’archiviste-chercheur évoque des récits similaires. Il évoque également les difficultés de lecture liées au support d’origine, précisant qu’il lui a fallu reconstruire une machine capable de lire les bandes avant de s’attacher à la transcription dont il décrit combien elle fut laborieuse. Il questionne également l’authenticité du récit et l’identité de la narratrice en émettant des hypothèses et en les confrontant aux archives de l’époque dont Piexoto précise qu’elles sont « fragmentaires car le régime giléadien avait l’habitude de vider ses ordinateurs et de détruire les épreuves après diverses purges. » Comme toujours, quelques archives parviennent à passer au travers les volontés destructrices de leurs créateurs pour parvenir aux chercheurs futurs. Certaines archives sont d’ailleurs extraites de Giléad et envoyées en Angleterre pour pouvoir témoigner de la dureté du régime.

Ce passage montre bien les différentes fonctions dévolues aux archives : elles permettent une gestion quotidienne de la surveillance, des purges; elles sont détruites à intervalles réguliers par un régime qui a conscience de leur pouvoir – celui de témoigner de pratiques violentes. Les archives parviennent malgré tout à traverser les époques, de manière certes parcellaires  et parfois difficilement déchiffrables mais elles permettent la recherche historique et la compréhension – ou du moins la connaissance – des pratiques de sociétés rigoristes. L’archiviste-chercheur est celui qui donne sens au récit en exhumant une source, en l’authentifiant, la comparant avec d’autres et en livrant ses conclusions.

Faut-il encore vous convaincre de l’importance d’un archiviste dans une société démocratique ?

Sonia Dollinger

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le_masque_de_dimitrios_1Le masque de Dimitrios est un film américain sorti en 1944, il fait partie du genre dit du Film noir, prolifique à cette époque. Il a été réalisé par Jean Negulesco, connu entre autre pour ses film noirs comme celui dont il est question ici ainsi que Les Conspirateurs sorti la même année. On lui doit aussi un film Titanic sorti en 1953. On retrouve dans un casting prestigieux avec entre autre l’irremplaçable Peter Lorre (célèbre pour ses rôles dans les films noirs des années trente tel M le Maudit ou Le Faucon Maltais), Sydney Greenstreet, également présent dans Le Faucon Maltais, mais aussi Casablanca, Faye Emerson, et beaucoup d’autres figures incontournables de cette période. Le film est également une adaptation du roman éponyme d’Eric Ambler, publié en 1939.

Le film raconte l’histoire de Dimitrios Makropoulos, retrouvé mort au début du film sur une plage d’Istanbul en 1938. Ce personnage énigmatique, dont la mort réjouit au plus haut point la police turque, est un criminel recherché de longue date et ayant à son actif de très nombreux méfaits : meurtres, vols, recel etc. Il est également recherché dans de très nombreux pays. Attirés par cette histoire, l’écrivain américain Cornelius Leyden, va, suite à une entrevue avec le chef de la police stambouliote, décider d’enquêter sur cet homme. On sent très clairement l’inspiration d’Orson Wells, le célébrissime et acclamé Citizen Kane étant sorti seulement trois années auparavant.

Et les archives dans tout ça ??

A la dix-septième minute du film, ce cher Cornelius Leyden est à Athènes ou il se rend dans le « Bureau of Records » du commissariat local pour en apprendre plus sur le compte de Dimitrios Makropoulos. La scène se passe ainsi : un plan sur la porte du bureau, un deuxième plan où le personnage principal et l’archiviste discutent, puis à côté du bureau, deux murs d’armoires remplis de casiers, et en 20 secondes environ, l’archiviste retrouve l’emplacement où aurait du être le dossier, il n’y est pas, le protagoniste demande d’effectuer une recherche sur un nom d’emprunt utilisé par Dimitrios et l’archiviste retrouve tout de suite le fichier. Le documennt est un tout petit fichier avec l’état civil, la profession (pickpocket !) et d’autres renseignements. Suite à ça le héros s’en va.

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Le personnage de l’archiviste est grand, dégarni, porte des lunettes à double foyer. Il est maigre voire osseux, habillé d’un costume sombre et cintré, excessivement passionné par sa méthodologie de rangement, et ne cesse tout au long de la scène de clamer sa passion pour le rangement, l’ordre, la rigueur, la patience.  Il reproche à ses visiteurs de manquer de patience et de refuser de s’intéresser à sa méthodologie de classement visiblement très élaborée vu qu’il s’est contenté d’un rangement alphabétique, ayant remplacé les lettres par des nombres – ce qui, par ailleurs, semble assez improbable quand on voit le nombre de casiers sur les murs. La hauteur des casiers n’est d’ailleurs pas très réglementaire puisque l’archiviste doit monter sur une échelle assez haute pour consulter les archives.

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C’est une scène assez courte qui arrive peu de temps avant la fin de l’exposition, c’est une scène comique ayant pour but de détendre l’atmosphère avant de rentrer dans le vif du sujet, avant de plonger dans un pur film noir typique du cinéma de série-B des années 1940.

Ici, ni les archives, ni l’archiviste ne sont au cœur de l’histoire. Du coup il apparaît assez nettement que ce personnage un peu falot, rigide, et avec un plan de classement douteux, quelle que soit la fierté qu’il en retire, n’a pas droit à un développement convenable. Il correspond à un cliché, et n’a finalement pas vocation à être autre chose. En même temps, pour une scène d’à peine deux minutes, on ne lui en tiendra pas rigueur. Le décor de ces archives de la police grecque semble assez peu crédible, un entassement d’armoires métalliques sur une seul pièce longue et étroite, dans la même pièce qu’un bureau, ressemble à tout sauf à des archives, quand bien même l’inscription de la porte indique clairement un « bureau of records ». Cependant, on a déjà vu tellement d’endroits improbables où conserver des archives que tout est possible !

Benjamin Lerond

Diable_en_grisLe Diable en gris est un roman de Graham Masterton sorti en 2004 , auteur doté d’une grande renommée dans l’horreur, la terreur et le policier.

Ici, le personnage principal Decker Mc Kenna, lieutenant de police, à peine sorti du deuil de sa compagne, doit mener l’enquête sur de sombres affaires : une femme enceinte décapitée, un officier à la retraité éviscéré et un jeune cuisinier retrouvé ébouillanté dans sa baignoire, les yeux crevés. Seul problème, le meurtrier recherché est totalement invisible – par presque tous – et ne laisse aucune trace derrière lui. Alors que le premier meurtre amène le lieutenant de police à une conclusion plutôt simple, le second le plonge dans un flou total. Mais une jeune alliée pleine de surprises, sa femme qu’il ressent dans son appartement à multiples reprises, et une archiviste militaire, le conduisent dans un chemin où se mêlent Histoire, ésotérisme, croyances et légendes. Mc Kenna doit faire vite car le meurtrier agit sans pitié et se rapproche dangereusement de lui.

Enquête policière veut dire généralement passage aux archives. C’est le cas dans ce roman. Mais le lecteur y entre de façon moins conventionnelle que d’habitude.

Et les archives dans tout ça ??

C’est l’identité de la deuxième victime qui nous amène directement dans le monde des archives : George Drewry, ancien militaire, a terminé sa carrière avec le grade de major « aux services historiques de l’armée, lesquels conservaient les archives qui remontaient jusqu’aux milices de l’époque coloniale. » C’est donc un ancien militaire archiviste qui est éviscéré par le mystérieux meurtrier.

Plus tard, Decker Mc Kenna enquête sur cette seconde victime et se rend à l’ancien lieu de travail de M. Drewry pour y découvrir son passé et interroger ses collègues. Il prend rendez-vous avec un certain Toni Morello qui s’avère être une femme, capitaine et archiviste de son état. Alors qu’ils font connaissance, le lieutenant parait impressionné par « les rayonnages qui allaient du sol au plafond. Chaque rayonnage était rempli de centaines de dossiers au dos gris, et chaque dossier comportait une étiquette blanche à l’écriture soignée. » Voilà un classement digne de ce nom visiblement. L’auteur ajoute : « La bibliothèque faisait plus de quarante-cinq mètres de longueur et avait une verrière teintée de jaune pour filtrer la lumière du soleil ». Dommage, nous n’étions pas loin de la description parfaite : verrière teintée pour éviter la lumière naturelle directe, cependant, exit la salle ou la réserve d’archives, c’est une « bibliothèque ». L’auteur ne s’arrête pas là. En plus d’archives extrêmement bien rangée, nous faisons connaissance avec une archiviste visiblement intelligente, très au point avec ses documents et agréable à regarder si l’on en croit le lieutenant (assez porté sur les jolies femmes). Le capitaine Morello est d’une grande aide pour le lieutenant Mc Kenna, puisqu’elle effectue des recherches pour ce dernier. Lors d’un second rendez-vous, elle lui fait part d’un achat de documents par le major Drewry qu’il n’a pas eu l’occasion de lire « ni encore moins de les classer ». Le lecteur découvre alors que cette liasse « de vieux papiers décolorés, attachés ensemble par une ficelle grise » est un élément clef pour la poursuite de l’enquête, voire la découverte de l’assassin. Dans ce long passage où l’auteur nous fait découvrir des récits personnels de bataille, il n’hésite pas à glisser des éléments pour décrire l’intérêt primordial des archives, que ce soit pour une enquête de police, ou pour l’Histoire d’un pays, et la passion que peut ressentir un archiviste dans son métier. Ainsi, il fait dire au capitaine Morello « La plupart des gens pensent que le centre de documentation historique sert uniquement à conserver de vieilles archives sentant le moisi, mais le Pentagone consulte toujours nos dossiers chaque fois qu’ils projettent une action militaire offensive. Ils peuvent voir de quelle manière des problèmes tactiques ont été abordés dans le passé […] Une armée qui connait son histoire, lieutenant, c’est une armée qui connaît sa force. ».

Je ne peux vous en dire plus (surtout si vous êtes intéressé (e) par la lecture de ce roman) sur cette fameuse liasse de documents où l’on découvre une multitude de sources qui nous amène quasi à la résolution de l’enquête.

Le coéquipier de Mc Kenna, Tim Hicks, effectue également des recherches sur la guerre de Sécession aux Archives de l’Hôtel de Ville de Richmond, et aux Archives de Charlottesville pour retrouver des éléments de généalogies des victimes.

Il n’était pas possible de ne pas réaliser un article sur ce roman, tant les archives y jouent un rôle intéressant, presque de témoin placé au premier rang prêt à tout révéler sur les causes de ces meurtres sordides. L’ouvrage est rythmé par des consultations et des passages réguliers aux Archives. On ressent également un grand intérêt de l’auteur pour les documents d’archives, la mémoire et l’Histoire conservées par les écrits et les recherches.

Emilie Rouilly

Transmetropolitan_1Transmetropolitan est une série de comics écrite par Warren Ellis (Hellblazer, The Authority) et dessinée par Darick Robertson (The Boys). Cette série connaîtra 60 numéros publiés chez Vertigo, entre 1997 et 2002. La série sera éditée en français chez Panini Comics (2007-2010), puis rééditée par Urban Comics (2014-2015).

Quelle est l’histoire ?

Forcé par son éditeur à qui il doit contractuellement deux ouvrages, Spider Jerusalem descend de son refuge montagnard pour retourner à la Ville qu’il a quittée 5 ans plus tôt. Réembauché au Word, il parcourt les rues de la Ville, gonflé à bloc de substances multiples, assistante à ses côtés et agitateur d’intestins pour trouver la « Vérité »

Et les archives dans tout ça ?

Les archives sont abordées à au moins deux niveaux dans l’œuvre.

Dans un premier temps, nous allons nous pencher sur l’aspect historique, les archives étant la matériau de base de l’histoire. Ici nous sommes dans un futur indéterminé, Spider Jérusalem expliquant à plusieurs reprises que nous ne connaissons pas la date à laquelle nous sommes. Et de justifier les mauvaises expériences des voyageurs vers le futur par le fait que les archives sont mal tenues, les humains du futur auraient donc une version mauvaise car tronquée du passé. C’est intéressant car cela montre aussi que notre vision de l’histoire dépend de la matière que nous avons, des archives, dépendant directement de leur partialité et de leur aspect partiel.

Néanmoins, cela reste anecdotique dans le récit. Le problème de datation actuelle et future est surtout une manière pour l’auteur de donner une intemporalité à son œuvre : Transmetropolitan se passe dans un futur proche ou lointain ? 50 ou 500 ans ? Qu’importe puisque cela permet de brouiller les lignes temporelles et de parler de la société d’aujourd’hui.

Dans un second temps, il y a un lien évident entre archives et journalisme. Comme dans tous les domaines d’investigation, les archives sont primordiales. Mais ce n’est pas le cas ici. Spider Jerusalem est un adepte du journalisme gonzo, i. e. un journalisme qui privilégie l’immersion et l’objectivité. Pour plus de détails, on vous laisse faire vos recherches sur le sujet. Bref dans Transmetropolitan, on ne voit pas de travail d’enquête dans les archives. Même si la couverture du tome 3 publiée chez Urban Comics montre Spider et un meuble à tiroirs que reconnaîtront bibliothécaires et archivistes.

Spider va enquêter dans les rues et récolter les témoignages. Et c’est là que le concept s’inverse : dans Transmetropolitan, on parle d’archivage des preuves d’enquête des journalistes, d’archivage des sources.

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Pour en revenir à l’histoire du comics, Spider Jerusalem mène une enquête pour faire tomber le Président des États-Unis. Une tempête, d’une violence inédite depuis que le climat est contrôlé, détruit une partie de la ville, en l’occurrence le quartier de Print District. Il faut quelques jours aux journalistes pour comprendre que cette catastrophe était une manipulation du pouvoir afin d’avoir accès aux systèmes d’archivage, afin de détruire les preuves.

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Groupe de presse et système d’archivage

Cela met en exergue deux faits : les archives sont prises assez au sérieux pour être mises dans un système avec une sécurité importante ; les archives sont un enjeu de pouvoir, les posséder rend dangereux.

Ainsi les archives sont détruites, malgré un système de sécurité important. Spider Jérusalem croit repartir de zéro.

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Spider Jerusalem en plein désarroi

C’était sans compter sur Mitch Royce le rédacteur en chef de Spider qui a mis en place un système de copie des archives. Comme quoi, les copies sont la hantise des archivistes, encombrant magasin et serveurs, mais elles peuvent avoir du bon.

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Mike récupère les archives

Il est ainsi ironique de constater que Spider Jerusalem, cynique qui doute de tout et de tout le monde, a eu une confiance certaine dans le système d’archivage et sa sécurité. Est-ce de l’ignorance ? Mitch Royce journaliste, mais aussi administrateur, plus proche du système semble plus conscient des risques et des failles, d’où son système de sauvegarde. Deux positionnements, deux perceptions conscientes ou non du système.

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Preuves par la disquette !

 

Les archives sont ainsi traitées sous l’angle historique, mais surtout sous l’angle de la preuve nécessaire à toute investigation, avec toutes les problématiques de confiance et de sécurité qui en découlent.

Marc Scaglione

Mille femmes blanchesMille femmes blanches, les carnets de May Dodd, est le premier roman de Jim Fergus. il sort aux Etats-Unis en 1998 et en France deux ans plus tard aux Editions du Cherche-Midi. Pour cet ouvrage, Jim Fergus obtient le prix du premier roman étranger en 2000. L’ouvrage a fait l’objet d’une suite sortie en 2016 sous le titre La Vengeance des Mères. Les deux livres sont disponibles en poche en édition Pocket. Mille femmes blanches connaît un succès retentissant en France où le titre se vend à plus de 400 000 exemplaires.

Mille femmes blanches se déroule aux Etats-Unis dans les années 1870 et  dénonce la politique du gouvernement américain et notamment du président Grant vis à vis des tribus indiennes. Jim Fergus met en scène Little Wolf, chef des Cheyennes du Nord, qui a réellement existé et qui est considéré comme un des plus grands chefs indiens de cette période. L’ouvrage met en scène le peuple cheyenne aux prises avec l’armée américaine pour la conservation de ses terres ancestrales.

La fiction est racontée à travers le journal et les lettres de May Dodd, une des femmes livrées aux Indiens par le gouvernement américain pour devenir leurs épouses et tenter d’acculturer les Cheyennes afin de les assimiler peu à peu à la culture blanche. Ce journal fictif est l’occasion pour l’auteur d’évoquer la ou les cultures indiennes, les tensions entre les tribus, la vie simple mais rude des Indiens nomades, leurs traditions et le traitement inhumain que leur ont réservé les nouveaux occupants de leurs territoires.

Et les archives dans tout ça ??

May Dodd est une jeune femme de la bourgeoisie de Chicago, enfermée dans un asile par sa famille parce qu’elle a décidé de mener une vie non conventionnelle avec un ouvrier. Pour échapper à son internement, May accepte de faire partie d’un convoi de femmes livrées aux Cheyennes. Elle devient l’épouse du chef Little Wolf et sa vie est transformée à jamais.

Le destin de May Dodd intrigue J. Will Dodd, l’un de ses descendants qui a entendu des légendes familiales se propager au sujet de son aïeule qu’on disait un peu dérangée. Chacun sait combien les secrets de famille peuvent être pesants s’ils ne sont pas résolus. J. Will Dodd, comme un bon généalogiste, part donc en quête du peu d’informations disponibles : « Je me mis alors à fouiller dans les archives familiales, sans trop de sérieux d’abord, mais peu à peu mû par un intérêt que certains pourraient qualifier d’obsessionnel. » Voilà notre personnage piqué par le virus de la recherche : il trouve une lettre de son ancêtre évoquant son départ pour les territoires indiens. La lettre n’avait pas été détruite malgré son caractère sulfureux pour la famille et avait été conservée dans un coffre-fort. De ce fragile document presque effacé, le descendant de May tire assez d’informations pour poursuivre sa quête.

Evidemment, J. Will Dodd se rend à l’asile où avait été enfermée May mais il ne s’y trouve plus aucun dossier concernant les patients des années 1870. Ces documents, sans doute jugés encombrants et non essentiels, ont été détruits, condamnant les descendants des internés à la spéculation et à l’ignorance.

Méthodiquement et muni de la lettre de May, J. Will Dodd effectue ses recherches qui le mènent à la réserve indienne de Tongue River où il déniche, dans les archives indiennes, les journaux écrits par May Dodd qui font l’objet de la publication. Ces archives sont considérées par les Cheyennes comme un trésor sacré. Ces carnets racontent la fourberie du gouvernement américain et sont un témoignage de la vie d’une tribu indienne confrontée aux mensonges, aux rudesses des climats, à la mort ou à la captivité.

Si Mille femmes blanches est bien une fiction, l’ouvrage montre combien un secret familial peut être lourd à porter, combien la moindre petite pièce d’archives peut permettre de reconstituer un destin individuel ou une histoire collective.

Alors, qui doit décider si un document d’archives est essentiel ou non et pour qui ?

Sonia Dollinger