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Le Docteur Pascal, publié en 1893, est le vingtième et dernier roman de la série des Rougon-Macquart. Emile Zola situe l’intrigue entre 1872 et 1874, après la chute de l’Empire. L’auteur a pensé ce titre comme une synthèse et une conclusion à son impressionnante saga. C’est dans cet ouvrage que Zola développe au grand jour sa théorie de l’hérédité.

Quelle est l’histoire ?

Le docteur Pascal est le fils de Pierre Rougon et de Félicité Puech. Il vit de ses rentes et de ses quelques consultations dans sa propriété de la Souleiade, sa maison de Plassans. Effrayé par le destin des membres de sa famille, le docteur Pascal décide de se lancer dans des travaux scientifiques sur l’hérédité et prendre pour objet d’études sa propre famille. Pascal accumule ainsi des notes, des dossiers, des archives sur chacun des membres de sa famille au grand dam de sa mère qui aimerait oublier toutes les turpitudes qui ont entaché la réputation des Rougon-Macquart. Entouré, voire surveillé par sa domestique Martine et sa nièce Clotilde qui veulent le convertir au catholicisme et aider la mère Rougon à faire main basse sur ses archives, Pascal se sent seul et cerné. Pourtant, Clotilde et lui vont vivre un amour passionné malgré la différence d’âge et leur proximité familiale. C’est le début d’un grand bonheur… et d’un grand malheur, même si Emile Zola apporte une conclusion optimiste à un récit oppressant.

Et les archives dans tout ça ??

Alors que le mot archives n’apparaît jamais dans le récit, elles sont toutefois l’un des personnages principaux du roman tout comme l’armoire dans laquelle les documents du docteur Pascal sont entreposés. L’armoire aux archives apparaît dès la première page du récit et, si le docteur y place ses documents, il ne semble pas très doué pour le classement. Zola décrit, en effet, « un amas extraordinaire de papiers, de dossiers, de manuscrits, s’entassant, débordant, pêle-mêle. Il y avait plus de trente ans que le docteur y jetait toutes les pages qu’il écrivait« . C’est à Clotilde, sa nièce et son assistante qu’incombe la tâche de mettre de l’ordre dans ce capharnaüm. L’homme crée, la femme range…bref.

Quelques temps plus tard, l’armoire aux archives est présentée comme un endroit au contraire très ordonné : « sur cette planche élevée, toute une série d’énormes dossiers s’alignaient en bon ordre, classés méthodiquement« . Les dossiers sont régulièrement alimentés avec les nouvelles parvenant des différents membres de la famille : articles de presse et autres. Elles sont classées alphabétiquement : chaque membre de la famille dispose d’une chemise dédiée. Mais, c’est la seule partie de l’armoire qui contient des archives classées. Les recherches de Pascal, elles, sont en désordre. Les archives classées sont le domaine réservé du docteur Pascal, il est le seul à avoir le droit de les compulser car elles contiennent des données personnelles voire intimes sur chaque membre de la grande famille Rougon-Macquart. Clotilde, d’abord obéissante, ne contrevient pas à l’ordre de Pascal et ne consulte pas ces archives.

Le fleuron des documents de Pascal est l’Arbre généalogique. Il est tellement important dans l’histoire qu’il est affublé d’une majuscule. Cet Arbre reste un exemple d’archives vivantes : Pascal Rougon le tient à jour en y inscrivant les derniers événements comme la mort du jeune Charles, se vidant de son sang devant la muette aïeule, la Tante Dide, véritable « personnage-monument’, « corps-archives » selon Jean-Louis Cabanès, chargé de l’édition de l’ouvrage. En effet, à côté des dossiers et de l’Arbre, les membres les plus vieux de la famille sont, eux aussi des archives, des témoins des temps révolus.

Les archives du docteur Pascal sont l’objet de conflits familiaux avec la mère du médecin qui refuse son histoire familiale au profit d’une légende dorée entièrement reconstruite. Le but de Félicité est de détruire les documents accumulés par son fils afin que les secrets familiaux meurent sous les flammes. Félicité se cherche des alliés, use de toutes les ruses pour parvenir à ses fins. Elle tente à plusieurs reprises de s’emparer des archives et on pourrait penser qu’il s’agit désormais du combat de sa vie. Emile Zola montre combien toute la mémoire familiale cristallise les tensions : archives, preuves, êtres humains, tout doit disparaître pour permettre à Félicité de présenter une histoire revue et corrigée au prisme de sa gloire.

Pourtant, pour Pascal, ces archives familiales ne sont pas là pour nuire mais pour établir la vérité et lui permettre une étude plus large afin d’étayer sa théorie de l’hérédité. Il s’agit donc pour lui de documents scientifiques dont il se distancie au moins consciemment pour n’en faire que des objets d’études et non des instruments de vengeance. Alors que Clotilde doute de lui et semble se ranger du côté de Félicité, Pascal se décide à partager ses archives avec elle : il lui permet de pénétrer dans l’intimité familiale. La jeune femme est sous le choc un moment, comme on peut l’être en présence de secrets de famille mais finit par comprendre l’importance de ces archives et la nécessité de s’en servir à des fins scientifiques et pour établir une vérité.

L’attachement de Pascal à ses archives dépasse le simple intérêt scientifique et bien des archivistes ou généalogistes ressentent parfois ce que décrit Emile Zola : « Les découvertes qu’il a faites, les manuscrits qu’il compte laisser, c’est son orgueil, ce sont des êtres, du sang à lui, des enfants, et en les détruisant, en les brûlant, on brûlerait de sa chair. » Comme de nombreux chercheurs ou amateurs, Pascal se soucie du devenir de ses archives. Tant que nous sommes là, elles sont à l’abri, protégées et choyées mais que se passe-t-il quand le dépositaire des archives meurt ? Elles risquent d’être détruites à jamais, ce qui est un soulagement pour les gens comme Félicité qui pensent que ses histoires de famille ne regardent personne ou un crève-cœur pour les amateurs d’Histoire qui voient la perte immense que cela provoquerait. C’est pourquoi Pascal tente d’organiser sa succession et pense avant tout à ses archives dont il est le fidèle gardien, à tel point que la peur de les perdre finit par le rendre malade.

Les archives ont également un aspect pratique : lorsque Pascal se retrouve sans le sou, Clotilde et Martine retrouvent des registres dans lesquels le médecin a inscrit d’anciennes dettes, ce qui permet aux deux femmes de tenter de se faire payer.

Mais c’est bien l’aspect du monument familial, de ces études sur l’hérédité, de cet Arbre objet de tous les soins que Zola met en avant dans son récit. Pascal se tourmente en se demandant s’il aurait « la force de s’en séparer » pour mettre ses archives à l’abri de sa mère, décrivant ainsi le tracas qui peut être celui que nombre d’entre nous connaît et la question que nous nous posons : que vont devenir ces archives après moi ?

La conclusion est d’ailleurs assez terrible : Pascal n’ayant pas pris ses précautions assez tôt, décède avant que ses archives ne soient mises à l’abri. Félicité s’empare des dossiers et les jette au feu avant que Clotile n’ait pu réagir. La jeune femme ne peut sauver que quelques bribes. Toute une vie de travaux et de documents s’envole sous nos yeux. Seul l’Arbre généalogique survit, caché de la folie destructrice d’une Félicité déchaînée. Tandis que Pascal meurt, Clotilde accouche d’un petit garçon qui, comme l’Arbre généalogique, permet de garder espoir.

Enjeu de tout l’ouvrage, l’armoire aux archives est un personnage à part entière. Zola démontre ici les enjeux mémoriels qui se jouent autour des archives : tout savoir du passé familial pour mieux s’en affranchir ou au contraire multiplier les secrets afin de présenter une histoire revisitée. Emile Zola montre également le souci de celui qui rassemble les documents, étudie et crée, le souci de la préservation et de la transmission des archives, toujours menacées de destruction. Savoir transmettre avant qu’il ne soit trop tard, c’est tout l’enjeu de l’ouvrage.

Sonia Dollinger

Dikè ou l’archiviste est un polar de Jérôme Bonneau, publié par les Éditions Les 2 Encres, qui débute par un étrange crime : un homme emprisonné pour viol et meurtre a été découvert mort dans sa cellule, émasculé. Seul indice, l’inscription Δικη tatouée sur son corps par le tueur.

Quelle est l’histoire ?

L’inspecteur Jonathan Bouvier, surnommé Shark, va être chargé de mener l’enquête et va vite se retrouver confronté à une nouvelle série de meurtres. Fait singulier, cette mystérieuse inscription faisant référence à Dikè, déesse grecque de la justice, est retrouvée sur toutes les scènes de crime.

Un point commun réuni toutes les victimes : elles ont toutes eu affaire à la justice et toutes ont commis des homicides. L’assassin, visiblement bien informé, connaît dans les moindres détails les dossiers et la vie de ces malfaiteurs (devenus victimes) et a accès aux lieux habituellement protégés et considérés comme inviolables à l’instar de la prison ou du tribunal.

Et les archives dans tout ça ??

C’est justement au tribunal que le personnage de l’archiviste va entrer en scène pour la première fois (pages 51-52) alors que Shark s’y trouve pour tenter de trouver des suspects potentiels :

« Arrivé dans l’enceinte du tribunal, [Shark] fut aux aguets. […] Il s’installa donc discrètement dans un coin en attendant le début du procès.

Des milliers de crimes étaient concentrés dans ces locaux. Cela déclenchait chez lui un léger sentiment de malaise.

Combien de violeurs, de tueurs, de pervers et de sadiques avaient monté ces marches ? Combien de dossiers relatant de tels cas étaient répertoriés dans les archives ? […] 

Alors qu’il était plongé dans ses pensées, Shark bouscula un homme qui laissa échapper une pile de dossiers. Le policier se confondit en excuses tout en s’agenouillant pour réunir les documents éparpillés sur le sol. En se redressant, il observa brièvement l’individu qui se tenait face à lui. L’homme, à la chevelure rousse, devait à peine avoir la trentaine.

[…] Shark le regarda s’éloigner.

Il n’a pas l’air dans son assiette celui-là ! remarqua-t-il.

Il haussa les épaules : de nos jours, les personnes bien dans leur peau se faisaient rares. »

L’homme aux bras chargés de dossiers, que l’on devine être l’archiviste, est une personne jeune, voire même très jeune, ce qui est assez rare pour être remarqué mais (car, pour un archiviste, il faut toujours un « mais ») il est visiblement mal dans sa peau et se distingue des autres protagonistes par la rousseur de sa chevelure – couleur hautement symbolique.

Persuadé que le meurtrier se prend pour un justicier et qu’il n’a qu’un but : nettoyer la terre de ses meurtriers, Shark interroge tour à tour le directeur de la prison, les gardiens, policiers mais aussi juges et avocats ayant eu des rapports avec les dernières victimes. C’est à la suite de l’un de ces interrogatoires que sa route croise de nouveau celle de l’archiviste du tribunal (p. 85) :

« – Ce jeune homme roux qui vient de passer, qui est-ce ? demanda-t-il à l’avocat qui sortait un jeu de clés de sa poche pour fermer la porte.

Ce dernier suspendit son geste un instant en fronçant les sourcils.

Vous voulez sûrement parler de l’archiviste ! s’exclama-t-il soudain en introduisant la clé dans la serrure qu’il ferma à double tour.

Les deux hommes s’engagèrent ensemble vers la sortie.

Vous savez, personne ne le connaît vraiment, confia-t-il. Il est très discret et sort rarement de la salle des archives.

Shark haussa un sourcil en signe d’incompréhension.

C’est lui qui tient à jour les affaires classées, expliqua l’avocat. Il reçoit les dossiers et il les range… On peut dire qu’il a du boulot ! »

La charge de travail de l’archiviste est, pour une fois, enfin reconnue. Il n’est plus celui qui ne fait « que » mettre en boîtes les dossiers mais il tient véritablement à jour l’intégralité des affaires classées. L’essentiel de son travail semble justement résider dans les points de suspension que l’auteur a utilisés fort à propos.

Seulement, malgré son rôle essentiel, aucun de ses collègues ne se soucient vraiment de lui et il passe le plus clair de son temps enfermé dans la fameuse « salle des archives ».

Le cliché de l’archiviste solitaire, mal dans sa peau et taciturne est malheureusement toujours aussi tenace.

Après quelques recherches, Shark, va finir par obtenir l’identité de l’archiviste (p. 91) :

« L’administration n’eut aucun mal à fournir le nom et l’adresse de l’archiviste à l’inspecteur. Il s’appelait Jérémie Fournier et avait vingt-neuf ans. Mais aucun membre du personnel ne fut en mesure de donner plus de détails sur sa personnalité. On le côtoyait sans vraiment se soucier de lui. Il était comme un électron libre dans ce vivier de dossiers regorgeant d’atrocités en tout genre. »

Cet homme souvent croisé mais pourtant oublié de tous, jugé comme mystérieux et considéré comme inaccessible correspond bien à l’image de l’archiviste tel que la doxa la définit trop souvent. Les clichés sont tenaces mais reposent toujours sur une part de vérité.

Rares sont les collègues qui s’intéressent vraiment au travail de l’ombre effectué par cette personne à la profession méconnue et assez patiente pour passer des heures, des jours, des semaines voire même des mois sur un dossier – qu’elle préfère nommer « fonds ».

Peut-être est-ce parce que l’archiviste fait les frais des décennies où la coutume était de « caser » aux Archives ceux dont on voulait gentiment se débarrasser, légitimant au passage l’idée que les archivistes (comme les archives) ne servent à rien.

Mais revenons à nos moutons, qui est-donc Jérémie Fournier, l’archiviste du tribunal ?

A-t-il soif de reconnaissance ? de justice ?

Est-il soupçonné par erreur ?

C’est ce que vous découvrirez en lisant ce roman.

Sarah Hajjam.

Bénie soit Sixtine est le premier roman de Maylis Adhémar, journaliste toulousaine. Le titre paraît chez Julliard en 2020 et s’inspire de la vie de l’auteure.

Quelle est l’histoire ?

Sixtine est une jeune femme dont la famille évolue dans les milieux catholiques traditionalistes. Lors d’un mariage, elle rencontre son futur époux, Pierre-Louis Sue de la Garde, un jeune aristocrate proche de la droite extrême dont la famille se targe de défendre les valeurs traditionnelles. Dès lors, la voie de Sixtine est toute tracée, elle sera femme au foyer, mère et épouse avant tout. Pour Sixtine, qui rêvait de cette vie, tout va s’avérer décevant, de la nuit de noces à la vie commune. Bientôt enceinte, elle s’interroge sur son existence lorsqu’un tragique événement vient bouleverser sa vie à jamais.

Et les archives dans tout ça ??

Bénie soit Sixtine se déroulant dans un milieu traditionnel, l’utilisation des archives l’est tout autant. La plus jeune belle-sœur de Sixtine, Elisabeth Sue de la Garde, est étudiante en droit et en histoire. On apprendra plus tard qu’elle effectue un stage aux Archives du diocèse de Lyon.

Elle s’intéresse également à la généalogie familiale. On sait combien les familles aristocratiques sont attachées à leur généalogie et, souvent, un des membres de la fratrie consacre une grande partie de ses loisirs à la quête des ancêtres. C’est pourquoi, « le service des archives départementales et celui des archives de l’évêché de Nantes la connaissent très bien. » La généalogie des Sue de la garde permet évidemment de remonter au Moyen Age et de se raccrocher à une ascendance royale. L’auteure décrit ici le public type des années 1970 / 80 des services d’archives : les généalogistes dont certains étaient avant tout en quête d’une ascendance prestigieuse un public qui est désormais plus souvent derrière son écran que dans les salles de lecture.

Mais désormais, il s’agit pour Elisabeth d’explorer la généalogie de sa nouvelle belle-sœur, Sixtine et de son enfant à venir : « ce sera pour vos enfants un arbre qui remonte le plus loin possible des deux côtés (…) et vous, vous avez peut-être déjà reconstitué votre histoire ? » Et c’est là que les choses se gâtent car les ancêtres de Sixtine restent assez obscurs : pas d’ascendant illustre, même si du côté paternel, le travail a été fait par « un cousin de notre famille » explique Sixtine. Qui n’a pas son cousin ou sa cousine généalogiste dont il faut parfois vérifier les recherches car elles ne sont pas toujours sérieuses. Elisabeth Sue de la Garde a, quant à elle, le grand mérite de faire ses recherches dans les services d’archives et donc au plus près des sources.

Du côté de la mère de Sixtine, les choses se corsent : la tradition orale veut que ses grands-parents soient des russes blancs fuyant les persécutions de Staline. Muriel, la mère de Sixtine est un catholique très rigoriste mais qui dit peu de choses sur ses parents dont elle prétend qu’ils sont morts dans un accident de la route. Aucun document familial ne donne de piste sur ces mystérieux aïeux. Elisabeth, intriguée, se penche alors de plus près sur l’ascendance de sa belle-sœur et est très fière de lui annoncer un ancêtre royaliste mort en luttant contre la République. Rien cependant du côté de Muriel, les archives restent muettes car Muriel ne donne pas beaucoup d’informations pour débuter les recherches. C’est là que le lecteur soupçonne une histoire moins lisse qu’il n’y paraît. On connaît tous des secrets de famille qui empoisonnent une existence ou révèlent un rejet de son milieu d’origine par une honte parfois mal placée ou pour se faire accepter d’autrui.

Elisabeth Sue de la Garde termine son travail de généalogiste en fouillant les archives diocésaines, notamment les actes de baptême que tout le monde semble pouvoir consulter sans aucune restriction, adieu vie privée. Elisabeth avoue également se servir d’internet pour ses recherches : « c’est désespérant comme Internet rend tout cela si facile ! » s’exclame-t-elle à la fois exaltée et déçue. C’est donc Elisabeth qui va dévoiler le passé de sa famille à Sixtine et lui révéler un pan de son histoire familiale qu’elle n’aurait jamais pu imaginer.

Après quelques péripéties, Sixtine mettra la main sur les lettres de sa grand-mère Erika, pieusement conservées. Ces archives familiales qui, par chance, n’ont pas été détruites vont permettre à Sixtine de mieux comprendre l’attitude de sa mère et de prendre une décision radicale.

Ainsi, d’une plongée classique dans les archives, d’une recherche généalogique qui paraissait sans surprise, on passe de surprise en surprise. Les informations exhumées des archives publiques et familiales auront une influence majeure sur l’existence de Sixtine. Oui, les archives peuvent parfois changer une vie.

Sonia Dollinger

Ce que savait la nuit est un thriller d’Arnaldur Indridason, journaliste islandais et auteur de romans policiers. L’ouvrage est sorti en France aux éditions Métailié en 2019 puis en points poche en 2020.

Quelle est l’histoire ?

Sur le glacier de Langjökull dont le recul s’accélère à cause de la fonte des glaces, un groupe de touristes en excursion découvre un corps. Il s’agit du cadavre de Sigurvin, un homme d’affaires disparu trente ans auparavant. Son ancien associé, accusé à l’époque, est de nouveau sous les verrous. Mais l’inspecteur Konrad est sceptique. Bien qu’étant en retraite, cette affaire le hante et il reprend son enquête bâclée, à l’époque, par un de ses collègues.

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Et les archives dans tout ça ??

Les archives sont d’abord présentes à travers la vie personnelle de l’inspecteur Konrad. La mort de son père a réveillé en lui quelques traumatismes et il se trouve devant les archives paternelles. On sent que Konrad ne sait pas par où commencer avec ces documents qui lui rappellent ses relations conflictuelles avec une figure paternelle recelant encore bien des mystères. Ces documents sont décrits de manière classique : « vieux papiers », « papiers jaunis » inévitablement rangés dans des cartons à la cave. Pourtant, dans des périodes de doute et de questionnement personnel, l’inspecteur ressort ses archives, ce qui prouve leur utilité : celle de maintenir le souvenir et, parfois, d’expliquer un peu le parcours des aïeux.

Mais c’est dans le cadre de son enquête sur la mort de Sigurvin que l’inspecteur Konrad échange avec une archiviste prénommée Olga dont il semble qu’il la connaisse déjà puisqu’elle est décrite comme « aussi peu avenante que d’habitude ». Tiens, une archiviste revêche, ça faisait longtemps ! Et Olga est un modèle du genre. Cette archiviste des archives de la Police est évidemment proche de la retraite et n’est pas « à prendre avec des pincettes » ce qui implique que ses collègues limitent « leurs relations avec elle au strict nécessaire ». Sa description physique montre une femme « petite, les jambes courtes et solides, carrées, le corps imposant », Olga n’est pas un prix de beauté ni d’amabilité, un véritable cliché ambulant que son mari a fini par quitter tellement elle est acariâtre.

Quand Konrad lui demande des documents, elle se montre « agacée » mais échange toutefois avec son ex collègue. Pourtant, elle se montre intraitable sur les conditions de communication des documents : « je ne suis pas autorisée à te communiquer ces procès-verbaux (…) Tu ne travailles plus dans cette administration et nos archives ne sont pas ouvertes au public. » L’auteur qualifie son attitude de « vacharde » alors qu’Olga ne fait que respecter le règlement. Konrad fait alors appel à la mémoire de l’archiviste qui n’hésite pas à l’aider puisque cela n’enfreint pas sa déontologie. Konrad ayant réussi à piquer sa curiosité, elle oublie ses propos précédents et compulse des dossiers aux côtés de l’inspecteur retraité : rapport d’autopsie, croquis etc défilent devant leurs yeux. L’archiviste se passionne à son tour pour l’enquête et finit par laisser tomber sa mauvaise humeur. Peut-être parce que quelqu’un prend son avis en considération et l’implique dans l’enquête ?

Comme souvent dans les thriller, les archives aident à faire avancer l’enquête : Sigurvin, l’homme qui a été tué il y a trente ans, faisait partie des scouts dans sa jeunesse. Konrad recherche alors dans les archives du mouvement qui Sigurvin avait bien pu fréquenter à cette époque : les documents ont été informatisés, ce qui permet une recherche par indexation. Pour avoir des précisions sur les conditions du meurtre, Konrad doit se pencher sur les archives météorologiques. On voit donc combien l’enquêteur travaille minutieusement et progresse grâce aux informations glanées dans les archives.

Quelles que soient les conditions de consultation des archives, ce sont elles qui font avancer l’histoire et une fois passée la mauvaise humeur d’Olga, on découvre peu à peu les réponses à nos questionnements.

Sonia Dollinger

Le manuscrit Robinson, ouvrage de Laurent Whale, est le deuxième volet de la série Les Rats de Poussière, il succède à Goodbye Billy, premier opus qui présentait les protagonistes et les entraînait à la poursuite de Billy the Kid. Le Manuscrit Robinson est publié en 2015 aux éditions Critic puis en 2016 chez Gallimard dans la collection Folio Policier.

Robinson

Quelle est l’histoire ? 

Le trésor de l’Empire Aztèque pillé par Cortés et ses conquistadores a disparu mais il fait toujours rêver. On en retrouve la trace à plusieurs périodes de l’histoire comme au XVIIIe siècle lorsque le flibustier Van Hoorn tente de mettre la main sur les richesses aztèques. Des chasseurs de trésors de toutes les époques rêvent de retrouver le butin. C’est pourquoi, en 2013, Bernt Klesser, un riche amateur d’archéologie sous-marine affrète un navire pour effectuer des recherches et espérer retrouver le trésor de Montezuma. Tout ne se passe hélas pas comme prévu. Les rats de poussière vont se trouver mêlés à cette affaire par le truchement d’un manuscrit de Daniel Defoe : la première version de Robinson Crusoé.

Et les archives dans tout ça ??

Elles sont inévitablement très présentes puisque l’équipe des « rats de poussière, » dirigée par Dick Benton en charge du Service des Archives Tronquées de la Bibliothèque du Congrès, est au cœur du récit.

On rencontre la mention d’archives pour la première fois lors de l’expédition archéologique de Bernt Klesser. En effet, ce dernier a amassé des ouvrages mais aussi des archives maritimes et des chroniques de marin afin de mieux cerner ses objets de fouille. Klesser a même réussi à soudoyer des officiers ministériels pour obtenir un document original, une précieuse carte maritime. Détenir l’original lui garantit que personne d’autre ne consultera le document. Cette attitude n’est pas sans rappeler celle de certains chercheurs qui aimeraient parfois bien confisquer un sujet de recherche à leur seul profit ou celle de certains collectionneurs peu scrupuleux qui tentent parfois de se servir dans les dépôts d’archives. Bien plus loin dans le récit, on apprend que Daniel Defoe lui même aurait subtilisé des archives (des livres de bord de navire) pour faire disparaître toute trace de certains événements. Les archives sont parfois embarrassantes et menacées de disparition lorsque leur contenu ne paraît pas conforme à une doxa officielle. L’archiviste Andrew Kerouac le précise d’ailleurs dans un autre passage : « les archives sont pleines d’affaires où des documents ont été escamotés pour brouiller les pistes. » Vérité toute relative des archives, tout chercheur le sait.

La figure de l’archiviste –Andrew Kerouac, déjà rencontré dans le précédent opus – apparaît alors que l’amiral Pilsner, une vieille connaissance de Dick Benton lui demande d’expertiser un manuscrit : celui de Robinson Crusoé. Kerouac est présenté à nouveau comme un sexagénaire aux cheveux argentés mais d’une vivacité extrême dès qu’il s’agit d’archives. Kerouac entretient une relation physique avec les archives, il les caresse et les renifle, les manipule avec précaution avec une spatule en bois – exit les gants. Kerouac est donc présenté comme un véritable expert et un érudit qui connaît fort bien la littérature et les manuscrits des grands auteurs. Pour Kerouac, ce manuscrit est présenté comme une « relique » et l’archiviste est décrit comme un passionné. C’est parfois l’impression que nous avons en tant qu’archiviste quand nous tenons entre les mains un document exceptionnel. Mais l’archiviste n’est pas seulement un érudit béat d’admiration devant ses archives, il est aussi un expert avisé : il compare les encres et leur composition, la texture du papier utilisé et effectue des comparaisons graphologiques pour authentifier le manuscrit de Defoe. C’est d’ailleurs cette expertise de l’archiviste qui permet de faire progresser le récit de manière significative.

Bien plus loin dans l’histoire, Andrew Kerouac évoque ses échanges avec des collègues archivistes : « entre archivistes, nous échangeons souvent », montrant ainsi une communauté d’entraide et de partage d’informations. On apprend aussi qu’il existe plusieurs versions du Robinson Crusoé de Defoe : par chance, les brouillons ou premières versions n’ont pas été détruites, ce qui est une vraie chance pour les chercheurs et, ici, pour l’enquête. Voilà de quoi remettre sur la table les instructions de tri qui indiquent qu’il ne faut conserver qu’une version finale d’un document et supprimer les brouillons ou versions non définitives. Il m’est déjà, en tant qu’archiviste, arrivée d’être confrontée à la question et de finalement conserver les différentes versions d’un discours ou d’un article pour pouvoir constater la progression de la pensée de l’auteur.

Des archives qui disparaissent ou qui ne disent pas tout, un archiviste fin limier, expert et passionné, Laurent Whale décrit fort bien l’univers complexe et enthousiasmant des archives.

Sonia Dollinger