Archives de la catégorie ‘Littérature’

La Chamade est un roman de Françoise Sagan paru en 1965 chez Julliard. Le titre a fait l’objet d’une adaptation cinématographique par Alain Cavalier en 1968 avec Catherine Deneuve, Michel Piccoli ou Roger Van Hool dans les rôles principaux.

L’histoire : Lucile, une jeune femme aimant le luxe et l’oisiveté mène une existence mondaine et désœuvrée grâce à l’amour et l’argent de son amant, Charles avec lequel elle court de spectacles en soirées mondaines. Cependant, Lucile s’ennuie dans cette vie facile mais monotone auprès d’un Charles plus âgé et trop attentionné. Ainsi, lorsque Lucile croise le chemin d’Antoine, jeune amant de son amie Diane, Lucile ne résiste pas longtemps au charme sauvage de ce dernier. Les deux jeunes gens vivent une passion dévorante, laissant derrière eux les cœurs brisés de leurs amants respectifs, jusqu’à ce que la routine remplace l’amour.

Et les archives dans tout ça ??

ChamadeTrouver mention des archives dans ce monde de luxe, de mondanités et d’oisiveté peut paraître surprenant et pourtant !

Lorsqu’Antoine et Lucile s’installent dans un petit appartement modeste correspondant aux moyens du jeune homme, Lucile ne perd pas ses bonnes habitudes et reste à attendre son bien-aimé sans occupation particulière. Ce comportement désinvolte énerve Antoine qui décide de trouver un travail à sa dulcinée. Lucile le voit revenir tout guilleret et tombe des nues quand Antoine lui annonce la bonne nouvelle :

 

« J’ai parlé à Sirer (…), tu sais, le directeur du Réveil… il a une place pour toi aux Archives. »

Lucile est un peu estomaquée et répète l’information afin de mieux l’intégrer : « Aux Archives ? » Oui, il y a de quoi s’étonner, Lucile n’ayant fait aucune étude apparemment et aucune en relation avec le beau métier d’archiviste. On soupçonne donc que ce type de job pouvait facilement être confié au premier venu, ce qu’Antoine se dépêche de confirmer : « Oui. C’est assez amusant, il n’y a pas trop de travail et il te donne cent mille francs par mois pour commencer » – bon les plus jeunes, détendez-vous, ce sont des anciens francs !

Bien, ça se précise : les archives sont amusantes, c’est déjà ça : ouf, on évite le cliché du métier ennuyeux et poussiéreux, youpi tralala ! Petit bémol toutefois : Antoine doit convaincre Lucile de l’intérêt de travailler, donc il n’a aucun intérêt à lui dire que le métier d’archiviste est pénible. On apprend ensuite qu' »il n’y a pas trop de travail », bon, donc archiviste, c’est cool ma poule : tu tripotes quelques papiers et tu touches un salaire à la fin du mois. Là encore, pas de panique : Antoine n’a aucun intérêt à dire que le métier d’archiviste est difficile étant donné qu’il doit la convaincre d’accepter. On est toutefois loin du métier rêvé par Lucile qui se voyait journaliste célèbre et pas archiviste. Sa réaction ? Elle est « consternée » mais accepte !

Vient ensuite la présentation de son lieu de travail qui, lui, n’échappe pas aux poncifs : « c’était une grande pièce grise, encombrée de bureaux, d’armoires, de classeurs et dont l’unique fenêtre donnait sur une petite rue des Halles« . Non mais Lucile, c’est fini de se plaindre oui ? Tu as une fenêtre, c’est déjà bien non ? Bon, d’accord, la collègue de Lucile, qui n’est pas plus archiviste qu’elle de formation la saoule avec sa grossesse bien avancée mais ce n’est pas le bagne non plus ! La description du métier est rapide : « Elles triaient ensemble des coupures de journaux, cherchaient au fur et à mesure des demandes, les dossiers sur l’Inde, la pénicilline ou Gary Cooper, rétablissaient l’ordre ensuite lorsqu’on leur rendait ces dossiers en fouillis. Ce qui agaçait Lucile, c’était le ton d’urgence, de sérieux qui régnait dans cet établissement et cette sinistre notion d’efficacité dont on leur rebattait les oreilles. » Si on omet la collecte, les principales tâches de l’archiviste sont toutefois bien présentes ici : tri, communication et re-tri parce qu’on connaît tous ce moment de solitude et de lassitude qui nous saisit quand on reclasse pour la énième fois un dossier communiqué à un lecteur trop pressé d’y mettre du désordre ! Lucile vit aussi les petits moments de stress avec un supérieur qui exige un dossier urgent trois minutes avant la fin du boulot.

Mais Lucile s’ennuie, elle n’a visiblement pas la fibre archivistique et, au bout de quelques semaines, elle se plante devant son patron en lui annonçant son départ. Bye Bye les archives et la vie active…

Conclusion : un métier choisi au hasard et sans passion véritable a peu de chances d’intéresser un individu. Recrutez donc de véritables archivistes, il savent faire et ils aiment ça !

Sonia Dollinger

 

 

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Pour trois couronnesPour trois couronnes est un roman de François Garde publié en 2013 par Gallimard. Il s’agit du deuxième roman de l’auteur, qui a connu une certaine notoriété à la sortie de son premier ouvrage multi récompensé Ce qu’il advint du sauvage blanc (notamment Prix Goncourt du premier roman 2012).

Nous suivons Philippe Zafar, prestataire de service qui classe les documents de personnes fraîchement défuntes pour le compte de la famille. Il est ainsi engagé pour trier les archives de Thomas Colbert, Français immigré aux Etats-Unis, milliardaire et propriétaire d’une multinationale dans le domaine du transport maritime. Il découvre alors une note manuscrite, sans auteur, sans date, sans nom, sans précision de lieu, décrivant comment un marin en escale fut payé pour mettre enceinte une femme. Philippe Zafar va alors enquêter pour lever le voile sur ce mystère.

 

Et les archives dans tout ça ??

Il y a de quoi dire et écrire sur les archives dans ce roman.

Philippe Zafar est « curateur aux documents privés ». Un nom créé par ce dernier pour un métier qu’il dit avoir inventé. Il ne s’agit pourtant que d’un archiviste prestataire. Mais le choix de création de nom est intéressant : « Plusieurs appellations étaient possibles : archiviste ultime ; documentaliste funéraire ; classificateur post-mortem. J’optai pour une expression plus neutre et vaguement solennelle : curateur aux documents privés.» Les professionnels des archives savent que les termes « archives » et « archivistes » véhiculent souvent une image préconçue et sont parfois lourds de sens et donc mal interprétés. Ainsi dans le monde du travail, les intitulés de poste peuvent être extrêmement variés pour le même emploi. De même dans notre travail, on est souvent amené à utiliser de préférence le terme « documents » ou même « données » plutôt qu’archives. Qui ne s’est pas vu répondre qu’il n’y avait pas d’archives dans le bureau alors que les placards en étaient remplis ?

Philippe Zafar nous décrit ses débuts dans le métier et offre un beau panel des joies et suprises que réserve notre profession! Ainsi il trouve une collection de revus pornographiques dans un dossier nommé « assurance » d’un juge, il découvre des poèmes d’amour écrit par le défunt à la personne qui allait devenir sa femme et qui était inconnu de la famille ou encore il met à jour les lettres d’une maîtresse qu’il détruit à la demande des enfants. Tous les archivistes ont après quelques années d’exercice des expériences de ce genre à raconter !

Mais finalement, le plus important se situe dans la quête du héros, qui parlera à tous les chercheurs, historiens et généalogistes. Ainsi Philippe va, aux frais de la veuve du défunt, voyager de salle d’archives en salle d’archives pour reconstituer le parcours du défunt et identifier un potentiel héritier. Ce serait d’ailleurs le petit bémol de cet ouvrage : il réussit à identifier et à accéder facilement à toutes les archives, trouvant toutes les informations pouvant lui permettre de retracer le parcours d’un marin lambda en 1949. Pour retracer le parcours du jeune marin Thomas Colbert, Philippe Zafar cherche le dossier de personnel. Hélas l’entreprise a fermé et a été rachetée par la CGA-CGM, compagnie concurrente de la société Thomas Colbert pour laquelle il travaille. Il réussit néanmoins à accéder au dossier de personnel sans difficulté ni opposition.

Ainsi Philippe Zafar demande à accéder à des archives bancaires pour retracer le parcours économique d’une famille de notable entre les années 30 et 60. Il se voit dans un premier temps refuser l’accès aux dossiers. Puis, en tirant les ficelles des relations (la société qui l’a embauché étant actionnaire de ladite banque), il obtient l’accès ainsi que du personnel en renfort pour éplucher les archives. Cela est logique.

Ainsi la licence fictionnelle et les besoins narratifs dépassent parfois la réalité pour permettre la résolution du mystère.

Au-delà de la question des archives et du portrait d’un archiviste, le roman cherche à s’interroger sur les conséquences du savoir : que va apporter la vérité ? que va apporter le silence ? qui doit choisir ?

Marc Scaglione

 

Tokyo_Vice_1Tokyo Vice est un ouvrage du journaliste américain Jake Adelstein, il appartient au genre documentaire ou de nonfiction selon la terminologie américaine. Le livre raconte l’expérience d’Adelstein en temps que journaliste au Yomiuri Shinbun, l’un des plus prestigieux quotidiens du Japon. Il fait partie des rares étrangers à avoir pu intégrer une telle rédaction après ses études sur le sol nippon.

Avec cet ouvrage, Jake Adelstein dévoile plusieurs pans de la culture japonaise et évoque ses enquêtes dans les bas-fonds de Tokyo, montrant un aspect de la ville plutôt glauque et interlope. L’auteur développe également ses méthodes et montre combien les relations entre journalistes et policiers sont parfois ambiguës. Le problème est que ses investigations le mettent sur la piste des gangs yakuzas et mettent en péril sa carrière et sa vie. C’est de tout cela que traite Tokyo Vice et on ne sort pas indemne d’une telle lecture !

Et les archives dans tout ça ??

Les archives apparaissent à deux reprises dans Tokyo Vice. Lorsque le jeune journaliste fait son apprentissage du métier, l’une des tâches qu’on lui confie est l’archivage. Il ne semble donc pas exister d’archiviste dédié à cette mission que les journalistes exercent lorsqu’ils sont en équipe de nuit : « Et lorsque nous étions de nuit, nous devions tenir à jour les archives. »

Apparemment, l’archivage ne va pas de soi pour Jake Adelstein : « Les consignes d’archivage étaient incroyablement compliquées. Il y avait des instructions sur l’endroit où écrire la date de l’article et sur la manière de noter son numéro d’édition, où l’archiver, où faire des copies, comment recenser les articles de l’édition nationale et ceux des unes. Le mode d’emploi des archives était incroyablement plus gros que celui du journaliste judiciaire. »

Le journaliste semble s’étonner que l’archivage obéisse à des règles. Et oui, c’est quand même tord les archives :  il ne suffit pas de découper un article de travers et de le coller dans un dossier au hasard ! Les consignes doivent être d’autant plus précises que visiblement plusieurs équipes de journalistes sont chargés de cette tâche et qu’il convient donc de leur donner des recommandations précises pour éviter que tout le monde fasse comme il l’entend et donc, in fine, pour que tout le monde s’y retrouve.

Pour son second contact avec le monde des archives, Adelstein endosse le rôle du lecteur qui doit effectuer des recherches dans les archives  des numéros anciens du journal. Il est chargé de regrouper un maximum d’informations sur un individu sur lequel il enquête. Et là encore, la méthode lui semble complexe ou pesante : « C’était avant que le Yomiuri ne conserve une version numérique des différents numéros, ce qui voulait dire qu’il fallait faire ça à l’ancienne, d’une façon tout à fait emmerdante, en parcourant des éditions reliées. Après deux jours passés à m’éclater les yeux, je suis finalement tombé sur un article (…)« 

On ne peut que sourire devant une telle mauvaise foi : l’utilisation du mot « à l’ancienne » suggère que plus personne ne compulse les journaux de cette manière, en les feuilletant ou que c’est un procédé absolument ringard. En l’occurrence, on lit entre les lignes que le journaliste a peu de temps pour mener son enquête et qu’il trouve sans doute que feuilleter les journaux est une perte de temps. Cependant, la numérisation n’a de sens et ne fait gagner du temps que dans la mesure où elle est accompagnée d’une indexation qui permet d’effectuer des recherches précises. En effet, comble de la mauvaise foi, l’auteur se plaint de « s’éclater les yeux », comme si la lecture sur écran était plus confortable… ouais, j’ai quand même un peu de mal à y croire.

A travers ces deux passages, on note donc deux choses :

  • le fait qu’un journaliste perçoive la complexité d’un système de classement mais ne semble pas comprendre l’utilité de procédures normées qui permettent un archivage pertinent,
  • le changement d’habitude de recherche et de perception de la consultation des données qui montre un journaliste habitué à la pratique numérique mais dérouté et pas du tout charmé par la recherche sur documents originaux.

Des archives sans archiviste, des rapports au document compliqués, pas facile d’évoluer au milieu des archives à Tokyo !

Sonia D.

 

 

Zombie Nostalgie est le quatrième roman de l’écrivain et réalisateur norvégien Øystein Stene. Traduit en français par Terje Sinding, il est publié chez Actes Sud en 2015.

Quelle est l’histoire ?

Zombie_Nostalgie_1Il existe une île située entre le Groenland, l’Islande et les îles britanniques. Cette île ne se trouve pas sur les cartes. Elle a été effacée par les services de renseignements états-uniens, français et britanniques. Son nom est Labofnia.

Nous sommes en 1989. Le héros se réveille dans un local de stockage de fournitures. Il est nu, amnésique, son corps est froid et blême, il a du mal à se déplacer, il ne peut pas parler. Pris en charge par le service d’accueil de Labofnia, il découvre la vie locale et droit apprendre à vivre comme les autres habitants : bienvenue au pays des morts qui semblent vivants…

 

Et les archives dans tout ça ??

Les archives ont une place prépondérante dans ce roman. Le récit alterne les chapitres de deux histoires parallèles : d’abord, nous suivons l’histoire du personnage principal Johannes van der Linden, racontée à la première personne ; puis nous suivons l’histoire de Labofnia telle qu’elle est accessible grâce aux recherches dans les archives municipales. Toutes les informations ont pour sources les archives.

L’auteur semble avoir une bonne connaissance du domaine des archives, au vu de sa description de leur essence : « On peut y lire ce que la ville a été, ce qu’elle est, ce qu’elle aurait pu être, ses stades dépassés, son potentiel, ses défaites et ses victoires. L’histoire de la plupart des villes peut être reconstitué à partir de leurs archives ». Les archives ont aussi leurs propres histoires expliquant des classements parfois étonnants. Ainsi le plus ancien document d’archives est une reliure d’un psautier du Haut Moyen-Âge est archivé dans un dossier du Service du Plan et de l’Architecture, la raison étant qu’il a été probablement retrouvé sur un chantier.

Notre héros, après avoir passé des tests et subi un apprentissage accéléré, se voit affecter au service des Archives municipales de la Communauté autonome de Labofnia. Les raisons de cette affectation ? Il est considéré selon les tests comme « méticuleux, fiable, discret, [aimant]l’ordre et la précision » avec un certain goût « pour la logique et le classement ». Serait-ce là le profil idéal de l’archiviste ?

Mais il y a un bémol : il est affecté comme « documentaliste aux archives municipales ». Or tout professionnel de l’info/doc sait qu’il ne s’agit pas du même métier. Erreur de l’auteur ou de traduction ? Difficile de le dire, d’autant que plus tard et de manière ironique, Johannes va vraiment exercer une fonction de documentaliste. En effet, le gouvernement va décider de créer un fichier informatisé de recensement de la population labofnienne et Johannes sera chargé de sa création en intégrant les données des archives. A cette occasion, chaque citoyen reçoit en plus de son numéro d’identification, un ensemble de codes relatifs à leurs qualités. Ainsi Johannes se qualifie lui-même d’archiviste !!

Et le service des Archives municipales ? Composé de trois membres, il n’est que le reflet d’une organisation administrative pléthorique fonctionnant selon des règles complexes avec une équipe trop nombreuse pour le travail (en réalité c’est majoritairement le cas contraire). D’ailleurs le conservateur et l’autre membre de l’équipe jouent aux cartes toute la matinée. Témoignage de cette machine complexe, les règles de communication. Johannes dès son arrivée va interroger Helmer le conservateur sur la question. La réponse est simple : la transparence publique donne l’accès aux archives à tous les citoyens, à l’exception de ce qui concerne le privé ; la définition du domaine privé n’ayant pas encore été formulée, les archives sont donc confidentielles ! Ce qui n’empêchera pas Johannes de sortir des documents pour les consulter avec son ami afin d’étudier l’histoire de l’île.

Dans « Zombie Nostalgie », les archives sont primordiales et une référence sans cesse évoquée comme l’élément fondamental de toute connaissance historique.

Marc Scaglione

 

 

La-servante-ecarlateLa servante écarlate – The handmaid’s tale – est une dystopie de Margaret Atwood paru en 1985 aux Canada et qui connut un succès qui ne s’est jamais démenti. Le roman est traduit en France en 1987. L’ouvrage a connu plusieurs éditions et est désormais disponible dans la collection Pavillon Poche chez Robert Laffont. Son retentissement est tel que le roman a fait l’objet d’une adaptation en série télé en 2017.

Le roman se déroule aux Etats-Unis dans un futur dystopique. La démocratie a disparu après un coup d’état, au profit d’une dictature religieuse, la République de Giléad qui fait la part belle à la maternité – la fécondité ayant chuté drastiquement. Les hommes dominent une société où la femme est entièrement au service du masculin et de la reproduction. La société est divisée en caste, les femmes étant soit des épouses, soit des servantes destinées à procréer, soit des Marthas – domestiques. Toute femme qui se rebellerait, n’aurait pas des idées conformes ou ne pourrait remplir un rôle « utile » est déportée dans les colonies ou éliminée, tout comme les hommes qui seraient leur complice ou qui n’appartiendraient pas à la religion officielle qui s’appuie sur une lecture rigoriste de la Bible et notamment de l’Ancien Testament.

Et les archives dans tout ça ??

Dans le cœur du récit, les archives apparaissent de manière fugace. Elles jouent parfois un rôle funeste puisque des recherches au sein des archives des hôpitaux ont permis de retrouver les médecins ayant pratiqué des avortements et de les exterminer. L’auteure précise toutefois que « la plupart des hôpitaux ont détruit leurs archives dès que ce qui allait arrivé s’est précisé. » Détruire les archives est, dans ce cas, une mesure de précaution pour éviter des représailles tant on sait bien que dans les périodes obscures, les archives peuvent servir à de mauvais escient.

Bien plus loin, la narratrice évoque ses rêves qui font appel à des souvenirs de la période ayant précédé la dictature : « juste le cerveau qui feuillette ses vieilles archives. » Ce passage montre bien que malgré les autodafés et les destructions, les souvenirs sont aussi nos archives personnelles, qu’il est bien difficile d’éradiquer.

Lorsque Defred – l’héroïne dont on ne connaîtra jamais le véritable nom – passe devant d’anciens bâtiments, elle se remémore la bibliothèque et « quelque part dans les caves, les archives. » Hélas, le cliché de la cave reste donc tenace !

C’est dans le dernier chapitre intitulé Notes historiques que l’importance des archives se révèle. Le récit semble clos et on se demande ce que sont ces notes. Il s’agit en réalité de la transcription du Douzième colloque d’études giléadiennes. La République de Giléad semble avoir disparu et fait désormais l’objet de recherches historiques, lesquelles se basent sur les archives disponibles.

Le conférencier principal est le professeur James Darcy Piexoto, directeur des Archives des Vingtième et Vingt et unième siècles, de l’Université de Cambridge. Il appartient à une association de Recherches Giléadiennes. Cet archiviste éminent est donc également un chercheur en Histoire qui s’intéresse à cette étrange République de Giléad notamment par le prisme des écrits du for privé que sont les journaux intimes. Il se livre au cours de ce colloque à l’analyse d’une source : le conte de la servante écarlate.

Il évoque les circonstances de la découverte de ces documents dans une cantine en métal. Le récit se trouve à l’origine sur « trente cassettes de bande magnétique ». Dans une volonté comparatiste, l’archiviste-chercheur évoque des récits similaires. Il évoque également les difficultés de lecture liées au support d’origine, précisant qu’il lui a fallu reconstruire une machine capable de lire les bandes avant de s’attacher à la transcription dont il décrit combien elle fut laborieuse. Il questionne également l’authenticité du récit et l’identité de la narratrice en émettant des hypothèses et en les confrontant aux archives de l’époque dont Piexoto précise qu’elles sont « fragmentaires car le régime giléadien avait l’habitude de vider ses ordinateurs et de détruire les épreuves après diverses purges. » Comme toujours, quelques archives parviennent à passer au travers les volontés destructrices de leurs créateurs pour parvenir aux chercheurs futurs. Certaines archives sont d’ailleurs extraites de Giléad et envoyées en Angleterre pour pouvoir témoigner de la dureté du régime.

Ce passage montre bien les différentes fonctions dévolues aux archives : elles permettent une gestion quotidienne de la surveillance, des purges; elles sont détruites à intervalles réguliers par un régime qui a conscience de leur pouvoir – celui de témoigner de pratiques violentes. Les archives parviennent malgré tout à traverser les époques, de manière certes parcellaires  et parfois difficilement déchiffrables mais elles permettent la recherche historique et la compréhension – ou du moins la connaissance – des pratiques de sociétés rigoristes. L’archiviste-chercheur est celui qui donne sens au récit en exhumant une source, en l’authentifiant, la comparant avec d’autres et en livrant ses conclusions.

Faut-il encore vous convaincre de l’importance d’un archiviste dans une société démocratique ?

Sonia Dollinger