Les Exportés de Sonia Devillers : archives, Stasi et trafic humains

Publié: 18 octobre 2022 dans Histoire et témoignages
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Les Exportés est un récit de la journaliste Sonia Devillers paru en 2022 chez Flammarion. Il s’agit du premier ouvrage de l’autrice qui évoque à travers ces pages le destin mouvementé de sa famille maternelle originaire de Roumanie.

Quelle est l’histoire ?

La famille maternelle de Sonia Devillers quitte la Roumanie en 1961, à une époque où il est théoriquement impossible de sortir du pays. L’autrice explique pourquoi sa famille a éprouvé le besoin de fuir son pays alors qu’elle avait résisté aux déchaînements de haine antisémites avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Sonia Devillers montre, grâce à son enquête, au centre de quelles sombres tractations s’est retrouvée sa famille et tant d’autres familles juives de Roumanie. Un trafic d’êtres humains au coeur d’une Europe alors divisée était-il envisageable ? Il semblerait bien que oui.

Et les archives dans tout ça ??

Le souhait de Sonia Devillers est avant tout de comprendre son histoire familiale et d’en « combler les blancs » car les récits qui lui en ont été faits par ses grands-parents et sa mère sont parfois elliptiques et ne racontent pas tout. Comment, alors, retrouver les morceaux manquants sinon en parcourant les archives ?

Comme tout régime autoritaire, le terrible régime roumain met en fiches ses citoyens. La police politique, la Securitate – l’une des plus importantes en nombre dans le monde communiste – ouvre des dossiers sur chaque individu ou famille et les remplit d’informations parfois anodines, de ragots ou de vérités, tout cela mélangé sans grand tri ni vérification : « les dossiers du couple Deleanu débordent de paperasses inutiles et archivées en dépit du bon sens (…)« . Ces paperasses inutiles ont toutefois servi à nuire et permettent aujourd’hui de refaire l’histoire du régime et des individus persécutés en Roumanie en réinterrogeant ces sources de manière historique. Ces archives permettent, entre autres, de comprendre le fonctionnement de cette police politique : « les archives de la Securitate, dédales d’injonctions contradictoires, transcrites dans un roumain primaire (…) » en disent aussi long sur ceux qui les produisent que sur celles et ceux qui sont fichés.

A la chute de Nicolae Ceausescu, une partie des archives de la Securitate brûle mais certains dossiers existent toujours. Un conseil national pour l’étude des archives de la Securitate est mis en place et permet aux citoyens de consulter leur propre dossier ou celui de leur famille. C’est ainsi que Sonia Devillers accède aux archives concernant les siens et y trouve « des racontars fielleux mais aussi les écoutes qui précipitèrent leur chute », reconstituant tant bien que mal son histoire familiale. Les dossiers sont constitués de documents variés mais très précis qui pénètrent l’intimité des individus et de leur entourage. L’autrice décrit avec justesse « la production administrative complètement déréglée du régime. » L’ouverture des archives est lente et progressive, Sonia Devillers précise que certains dossiers « ne furent déclassifiés qu’en 2014. » Toutefois, cette ouverture a permis aux historiens de travailler et de reconstituer notamment l’histoire de l’exil des Juifs roumains qui fait l’objet du présent récit.

Sonia Devillers évoque également la période antérieure au communisme, celle où règne le régime fasciste roumain qui persécute les Juifs. L’autrice ressuscite alors la figure de Matatias Carp, avocat de Bucarest qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, conscient du drame qui se joue « stockait des quantités de témoignages et de dossiers sur les exactions du régime national-légionnaire ». On retrouve ici la volonté d’archiver le présent pour faire foi, pour prouver et sortir des faits d’un éventuel oubli. Si les archivistes eux-mêmes n’ont pas toujours fait cette démarche du recueil de l’archive immédiate, certains citoyens se sont emparés de la question parfois au péril de leur vie. On peut toutefois ressusciter quelques figures d’archivistes collecteurs parmi lesquelles, celle d’Henri Hours, conservateur aux Archives municipales de Lyon qui allait de par les rues collecter tracts et affiches ou faire des reportages photographiques en Mai 1968. Acteurs ou témoins, nous pouvons toutes et tous être responsables de cette collecte de l’instantané qui permet de documenter des périodes de bouleversements majeurs.

Sauver les archives à tout prix ou les soustraire à « l’ennemi », c’est aussi le fait de chaque individu persécuté : comment ne pas ressentir d’émotions lorsque l’autrice décrit sa mère, ne pouvant emporter avec elle ses photos, enfouissant des vues stéréoscopiques au fond du jardin dans l’espoir de pouvoir les retrouver. L’enfouissement peut être le tombeau des espoirs mais aussi la promesse d’une possibilité de renaissance de ces archives sensibles.

Les archives, enfin, entrent d’une autre manière dans la vie des Deleanu : lorsque la grand-mère de l’autrice, Gabriela est exilé en France, elle recherche du travail et se voit confier une mission au CNRS : constituer un fonds d’archives de musique folklorique. Evidemment, « le local se trouvait au sous-sol, ma grand-mère fut prise de claustrophobie. Ses crises ne disaient qu’une chose : elle ne se supportait pas dans cet emploi subalterne (…)« . Pauvres archivistes qui ne trouvent pas grâce aux yeux de Gabriela qui ne perçoit pas la richesse du métier, ayant connu d’autres emplois « plus en vue ». Tout est question de regard : transmettre l’histoire, la mémoire et les traces de vie passée peut être considéré comme subalterne dans une immédiateté du paraître, mais, des siècles plus tard, ce sont ces petites traces qui ressuscitent les êtres : aussi célèbres soient-ils en leur temps, ils ne seront plus tard plus qu’archives, une bonne raison pour revoir les clichés pesant sur le métier ? Sonia Devillers le démontre, en effet, c’est en « épluchant les archives » qu’on retrouve les absents.

Sonia Dollinger-Désert

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