La filière : les archives traquent les nazis

Publié: 4 septembre 2022 dans Histoire et témoignages
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La filière est un ouvrage de Philippe Sands, traduit de l’anglais par Astrid von Busekist, paru chez Albin Michel en 2020. Ce récit de l’avocat et écrivain franco-britannique fait suite à un premier titre, Retour à Lemberg, sorti en 2017. La filière est sorti en Livre de Poche en 2022.

Quelle est l’histoire ?

A travers ce récit et avec l’aide d’Horst Wächter, fils du bourreau, Philippe Sands cherche à retracer l’itinéraire d’Otto von Wächter, un avocat autrichien qui adhère au parti nazi dès 1923, participe au coup d’état contre le chancelier autrichien Dolfuss puis rejoint la SS. Ce proche d’Himmler est nommé gouverneur de Cracovie puis gouverneur du district de Galice, dans l’ouest de l’Ukraine actuelle, Wächter fut apparemment zélé dans la mise en place de l’exécution massive des Juifs de ces deux territoires. A la fin de la guerre, le nazi s’enfuit en Italie, espérant, grâce aux appuis du Vatican, passer en Amérique du Sud mais il meurt à Rome en 1949. Quel est son parcours, de quels soutiens a-t-il bénéficié ? Comment son fils réagit-il face au passé de son père ? Tels sont les objets de l’enquête de Philippe Sands.

Et les archives dans tout ça ??

La filière évoque les archives à de nombreuses reprises en commençant par les archives privées de la famille Wächter, mises à disposition de Philippe Sands par Horst, le fils d’Otto von Wächter. Il s’agit en premier lieu des archives personnelles de la femme du gouverneur de Galice, Charlotte, qui a accumulé des milliers de pages de notes et conservé des lettres et photographies « dans un petit meuble en bois aux portes vitrées qui se trouvait à côté de son lit (…)« . Cette indication montre la préciosité des archives pour sa détentrice, elles l’accompagnent tout au long de sa vie et restent au plus près d’elle. L’accès aux « volumineuses archives familiales » ne se fait pas immédiatement. Philippe Sands doit d’abord apprivoiser son interlocuteur avant d’entrer dans son intimité familiale. Il est bon de rappeler, en effet, que l’accès aux archives privées est avant tout une question de confiance puisqu’il s’agit d’entrer dans la vie personnelle des individus. Dans le cas précis d’Horst Wächter, la relation forte entretenue avec lui par Philippe Sands aboutit au dépôt d’une copie numérique des archives familiales au Musée du Mémorial de l’Holocauste à Washington D.C ce qui, compte tenu de l’ambiguïté qu’Horst entretient avec le passé familial, est un acte fort. L’étude des documents Wächter conduit Philippe Sands et Lisa Jardine, historienne, à s’interroger : « quels sont les différents moyens permettant d’évaluer les matériaux d’archives de nature privée? Comment intégrer ce type d’archives dans un contexte historique plus général ? Comment gérer la surprise ?« 

La surprise est un des mots clefs de la recherche en archives. En effet, l’ensemble du texte s’intéresse à la comparaison entre la vision que donnent les archives familiales d’Otto von Wächter et celle qu’offrent les archives officielles. L’enquête concernant le nazi autrichien fait voyager Philippe Sands dans les archives du monde entier comme à Washington où il dépose des demandes de consultations pour des documents émanant du Ministère de la Justice ou aux archives du Vatican par exemple. Ces dernières semblent toujours emplies de mystères : « j’ai visité les archives secrètes du Vatican où j’ai aperçu les papiers de Pie XII enfermés dans une petite loge, pas encore accessibles au public. » Elles le sont désormais mais ces archives vaticanes alimentent tous les fantasmes, rappelons nous des romans de Dan Brown, notamment Anges et Démons qui évoquent le sujet avec grandiloquence.

Le texte de Philippe Sands est une véritable leçon de recherches : il parcourt les annuaires des employés de la SD aux archives fédérales de Berlin pour retrouver Wächter. Dans d’autres cas, des archives se présentent à lui après des rencontres fortuites. L’accès aux archives se montre parfois complexe et nécessite de l’aide comme pour « les archives de la CIA et des organisations soeurs (…) volumineuses et labyrinthiques » qui se révèlent d’une grande richesse une fois les clefs de lecture obtenues et révèlent les liens entre les services secrets américains et le Vatican dans le recrutement d’anciens nazis par les services américains.

Certains documents montrent d’ailleurs la proximité de Wächter avec le régime nazi : des photographies où il pose aux côtés d’Adolf Hitler ou des lettres échangées avec Himmler. Cela permet à Philippe Sands de mettre le fils de Wächter face à ses contradictions. En effet, Horst refuse de voir la gravité des actes commis par son père. Le texte de Sands est très fort car il montre toute la bonne volonté d’un homme qui veut la vérité tout en la refusant malgré tout, tellement elle est douloureuse à accepter. Les archives ne disent pas forcément ce que l’on souhaiterait. Ainsi en est-il des archives de Vienne qui montrent combien Wächter a été zélé dans l’épuration des fonctionnaires autrichiens y compris de ses propres professeurs. Se confronter à une vérité qu’on n’est pas totalement prêt à entendre peut être dévastateur et brutal. Le choc provoqué par les informations contenues dans les archives est, ici, très bien restitué. Comment par exemple mettre un fils face aux crimes de son père relatés dans un dossier d’archives de la commission polonaise des crimes de guerre ou dans son dossier de membre de la SS ?

L’ouverture par Horst des archives familiales et sa coopération avec Philippe Sands déchire sa famille qui lui reproche ce travail de recherche de vérité qui les met face à un passé peu glorieux qu’ils auraient préféré ne pas connaître. D’autres institutions auraient préféré également ne pas voir exposer leurs liens avec les nazis comme le Vatican qui ouvre avec réticence les archives de Monseigneur Hudal, qui semble avoir accueilli avec bienveillance ses anciens compatriotes. L’entrevue avec l’archiviste de l’Anima, un des plus anciens collèges du Vatican montre bien comment certains archivistes, par fidélité à l’institution qu’ils servent, peuvent se trouver subjugués par leur sujet au point de ne transmettre qu’une vision édulcorée des personnages dont ils conservent les dossiers. L’archiviste avoue toutefois que « certains éléments avaient disparu » montrant ainsi la facilité avec laquelle les archives gênantes peuvent passer à la trappe. L’importance du contrôle des archives publiques nous garantit quelque peu contre ces mauvaises surprises, même si nous sommes parfois sans illusion : les archivistes n’épurent pas mais reçoivent-ils bien tous les documents qu’ils devraient conserver ?

Un des autres points fort de La filière est de montrer combien les nazis étaient conscients de l’importance de ne pas laisser de trace. Wächter, en fuyant vers l’Italie ordonne à sa femme de brûler ses archives « qu’il gardait dans la remise à bicyclettes. » Effacer les éléments pouvant servir à une potentielle mise en cause est souvent une préoccupation majeure de tout régime en déshérence. Il suffit de penser aux archives qui disparaissent dans les ministères ou les collectivités lorsque l’alternance s’impose. Ces destructions sont d’autant plus massives que le régime peut être mis en cause par des accusations graves comme les crimes contre l’humanité ou le génocide. Pourtant, l’Histoire nous apprend que, malgré les précautions prises par les puissants déchus, il reste toujours quelque part une information qui les fera chuter.

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