209 rue Saint-Maur, autobiographie d’un immeuble : quand les archives « abolissent les frontières du temps »

Publié: 31 août 2022 dans Histoire et témoignages
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209 rue Saint-Maur, Paris Xe, autobiographie d’un immeuble est un ouvrage de Ruth Zylberman coédité par les Editions du Seuil et Arte éditions en 2020 puis en poche en 2021. Ce récit fait écho au documentaire réalisé par l’autrice en 2018 intitulé Les enfants du 209 rue Saint-Maur diffusé sur Arte.

Quelle est l’histoire ?

Fascinée par les immeubles de Paris et les histoires qu’ils renferment, Ruth Zylberman décide de choisir de faire l’histoire ou « l’autobiographie » d’un de ces immeubles, choisis au hasard après avoir regardé une carte réalisée par Serge Klarsfeld indiquant les endroits ayant vécu des enfants déportés entre 1942 et 1944. C’est à partir de ces données que Ruth Zylberman choisit de s’intéresser au 209 de la rue Saint-Maur et d’en retracer l’histoire ainsi que celle des habitants qui l’ont peuplé au cours des décennies. Cette aventure la conduira du XIXe siècle frémissant des échos de la Commune aux tristes événements de la Seconde Guerre mondiale durant lesquels l’immeuble se mit à bruisser des rafles subies par les Juifs pour s’arrêter enfin à notre époque. Durant toute ces années, la vie de l’immeuble est marquée par la présence d’un monde populaire, parfois engagé où se côtoient des familles d’origines diverses, un reflet de la France et de Paris dans toute sa diversité et ses destins tragiques.

Et les archives dans tout ça ??

Comme tout chercheur débutant, Ruth Zylberman a bien du mal à savoir par où commencer ses recherches. Elle n’a pour point de départ que les quelques informations présentes sur la carte constituée par Serge Klarsfeld. Ce n’est donc pas un réflexe naturel qui conduit l’autrice aux archives mais les conseils d’une amie historienne, Claire Zalc. Le premier contact de Ruth Zylberman avec les archives est la consultation des recensements aux Archives de Paris dont elle peut consulter les versions numérisés, les originaux étant exclus de la consultation pour des raisons de conservation. Elle peut ainsi, non seulement retrouver trace des habitants de l’immeuble mais aussi comprendre le fonctionnement des agents recenseurs, producteurs des archives et ainsi mieux comprendre la logique de création des archives, ce qui est primordial pour une meilleure appréhension du document. La lecture des archives lui permet de commencer à « entendre des voix », c’est tout le sens de la conservation et de la communication des archives. Ces dernières sont les voix de celles et ceux qui ne sont plus, elles sont leur dernier précieux écho. Les archives « abolissent parfois les frontières du temps« . Après avoir été des documents administratifs, elles sont désormais la passerelle qui unit les vivants et les disparus.

L’histoire des immeubles obéit à la même logique et passe par la consultation des archives notariales et cadastrales. Ainsi, l’autrice appréhende la construction du 209 rue Saint-Maur, les occupations antérieures à l’existence de l’immeuble et ses évolutions. Ruth Zylberman retrouve même les plans de la construction du bâtiment aux Archives nationales.

Des archives consultées aux Archives de Paris, aux Archives nationales ou aux Archives de la Préfecture de Police s’échappent des bruits et des bribes d’existence : celles des Communards, arrêtés et déportés loin de la rue Saint-Maur, celles des Juifs étrangers, venus se réfugier en France dans les années 1920 et 1930 et dont l’autrice retrouve les traces dans le fichier central de la Sûreté nationale : « les vies des habitants étrangers, bien avant le début de la guerre sont déjà classées, triées, répertoriées et […] derrière la neutralité apparente de ces cartes se dissimule je ne sais combien d’angoisse, de peur et peut-être de soulagement à l’idée d’avoir trouvé un refuge ; la France, le 209 rue Saint-Maur. » Ce passage, là encore, illustre magnifiquement combien ces documents administratifs permettent malgré tout de saisir des traces de vie, voire d’imaginer des émotions et des parcours. Evidemment, d’autres, ceux qui ne sont pas fichés, qui ne sont pas engagés dans un combat politique ont laissé moins de traces dans les archives et sont difficilement perceptibles sauf dans les actes d’état civil et les recensements voire les registres matricules que l’autrice découvre avec bonheur.

Lorsqu’elle arrive aux terribles années de guerre, aux rafles et aux déportations, Ruth Zylberman alterne les recherches approfondies dans les archives – notamment celles de la Préfecture de Police – et les interviews des survivants ou de leurs descendants, constituant ainsi de précieuses archives orales. Ces derniers montrent souvent avec émotion les rares archives rescapées de cette tourmente, ces archives sont le seul lien qui les unit encore aux membres de leur famille disparus. Listes de spoliation, listes d’arrestation, tout est inventorié, ce qui permet de retracer des parcours et des conditions d’existence. Les dossiers des policiers épurés sont aussi sources d’informations, montrant les lâchetés et l’obéissance aveugle aux ordres de Vichy. L’autrice comprend fort bien la charge émotionnelle des archives qui « dissimulent sous l’aspect d’inoffensives piles de papier classées dans des milliers de cartons une somme impressionnante de répression et de douleur. »

Retrouver les survivants, c’est aussi passer par des recherches dans les archives des victimes des conflits contemporains conservées à Caen ou au Service historique de la Défense à Vincennes où l’autrice compare sa recherche à « une chasse au trésor. »

Ruth Zylberman a bénéficié de l’aide et des conseils des archivistes qui lui permettent d’approfondir ses connaissances et de voir des documents auxquels elle n’aurait pas pu accéder seule, comme les registres de la morgue de 1983. L’aide des autres chercheurs et le professionnalisme des archivistes aident l’autrice dans ses démarches. La recherche est une affaire collective et c’est ce qui fait aussi le sel du métier d’archiviste.

Parfois, la réaction des victimes de déportation ou de leurs descendants est épidermique, à l’image de celle d’Henry qui refuse de voir les archives concernant ses parents avant de peu à peu s’en approcher. Cette image résume tout le sens des archives : la possibilité d’accéder à son histoire, de toucher l’âme des disparus, une possibilité laissée par une politique solide de conservation. Les services d’archives sont évidemment là pour conserver les données pour une bonne administration mais peu à peu s’est ajoutée cette mission d’accès au sensible et c’est ce qui fait la beauté du métier, si bien mise en valeur à travers les recherches de Ruth Zylberman.

Sonia Dollinger-Désert

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