Quand l’archiviste de la « Crim » déterre des cadavres

Publié: 18 août 2022 dans Littérature
Tags:, , , ,

L’Archiviste de la « Crim » est un roman du commissaire de police Roger Le Taillanter, paru aux éditions du Rocher en 2001. L’auteur a dirigé la brigade de répression du banditisme ainsi que la brigade mondaine. Après sa retraite en 1979, il se consacre à l’écriture de romans et reçoit en 1997 le prix Quai des Orfèvres.

Quelle est l’histoire ?

Après avoir été traumatisé par la mort de sa femme et de son père dans un accident de voiture, Aimé Dieudonné Gustave a troqué ses fonctions d’inspecteur divisionnaire pour celles d’archiviste de la brigade criminelle de Paris. Pourtant, Gustave a conservé son âme de policier et continue ses enquêtes en partant de ses dossiers d’archives. Il est ainsi entraîné de nouveau dans les sordides méandres des méfaits humains.

Et les archives dans tout ça ??

Le titre augure évidemment d’une forte présence des archives dans le récit, le personnage principal étant archiviste. Comme c’était un peu trop beau, il faut tout de suite nuancer : Gustave n’est pas archiviste de formation, c’est un flic reconverti après un deuil. On évite toutefois le cliché du policier puni après une bavure. En effet, Gustave s’est volontairement mis en retrait de ses activités précédentes et a demandé de lui-même à rejoindre le service des Archives. Malgré cela, l’auteur n’offre pas vraiment une image positive du métier dans lequel son personnage risque de « s’empoussiérer, s’étioler » et il qualifie la présence de Gustave aux archives de « paisible préretraite« . On est donc presque au maximum des clichés possible et ces derniers reviennent avec plusieurs reprises : « avant la compagnie des dossiers poussiéreux – mais bon sang, il n’y a personne pour donner un coup de chiffon dans ce service – des fichiers de photographies et plus récemment des microfilms, il avait bien connu, dans la capitale, celle des malfaiteurs (…) » Gustave est aussi qualifié de « vieil archiviste », les cinquantenaires apprécieront…

Le métier d’archiviste est dévolu aux « tâches obscures où il ne connaissait plus, depuis, les malfaiteurs que sous la forme d’états civils. » Voilà donc notre héros presque coupé du monde des vivants. Pourtant, ce sont bien ses fonctions d’archiviste -toutefois encore une fois qualifiées de « fastidieuses » – qui ramènent Gustave à son ancien rôle d’enquêteur car, quand il trie les dossier à éliminer, il est attiré par des informations qui l’interpellent.

L’auteur évoque avec force détails les éliminations régulièrement pratiquées dans les dossiers des archives du Quai des Orfèvres. Le service doit « périodiquement purger ses classeurs de quelques tonnes de dossiers inutiles. Ceux qui présentent une certaine importance ou sont susceptibles d’un éventuel rebondissement, sont microfilmés« . On pourrait s’effrayer de la destruction des originaux mais il semble que ce ne soit pas le cas pour toutes les archives : « Quant aux originaux des affaires qui ont marqué l’histoire criminelle, ils sont gardés comme de précieuses reliques ». On conserve donc l’exceptionnel, l’atypique en détruisant les affaires moins reluisantes qui permettraient parfois de plonger dans un quotidien pourtant passionnant pour la recherche historique. Ces pièces d’exception sont d’ailleurs montrées dans le musée de la Préfecture de Police situé au commissariat du cinquième arrondissement place Maubert.

Evidemment, tout archiviste sait qu’on ne peut pas tout conserver, loin de là et les critères d’élimination sont bien précisés : « accidents sans suite judiciaire, enquêtes-décès ordinaires, suicides évidents, fugues en tous genres avec retour au bercail dans la semaine, plaintes infondées, querelles de voisinages et quelques autres incidents de voie publique » partent inexorablement au pilon. Toutefois, ne rêvons pas, il n’est évidemment fait aucune mention d’un quelconque bordereau d’élimination.

C’est en se saisissant d’un dossier partant pour le pilon que Gustave est attiré par l’adresse où eut lieu une mort accidentelle, passionné par l’affaire, l’archiviste emporte les documents chez lui « contrevenant aux règlements ». Après avoir résolu l’affaire, Gustave porte définitivement le dossier à la destruction. On peut toutefois se poser la question : si les archives avaient été détruites sans être réexaminées, la vérité n’aurait pas pu être révélée. Cependant, certains documents ne parlent que sous l’oeil d’un expert ou ne parlent pas du tout. Faut-il donc tout conserver dans l’espoir hypothétique d’une révélation ou se résoudre à voir des affaires non résolues échapper à l’Histoire ?

Le propos est d’autant plus paradoxal que, pour résoudre une autre affaire, Gustave doit aller faire des recherches dans les archives des journaux pour compenser les lacunes des archives de la Police. L’archiviste exécute ses tâches de tri avec méthode mais « déplora mentalement, une fois de plus, que le très légal délai de prescription ait condamné au pilon les vieilles affaires, même criminelles qu’elles aient été résolues ou non« , illustration parfaite que, malgré toutes les précautions que l’on peut prendre, il est bien difficile de savoir ce qui aurait pu être utile ou non dans ce que la loi choisit de détruire. Cette question des éliminations tracasse réellement notre auteur puisqu’il revient ensuite encore une fois sur « les coupes sombres effectuées, ici aussi, au profit du pilon (…) ».

A travers les pages de ce récit se pose à plusieurs reprises la question cruciale du tri et des éliminations dans les archives, de leur pertinence et de leur caractère irréversible, une question qui agitera encore archivistes et chercheurs pendant longtemps.

Sonia Dollinger-Désert

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s