Préférence système : détruire les archives, un métier essentiel ?

Publié: 21 juillet 2021 dans BD, comics, manga
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Préférence Système est un roman graphique scénarisé et illustré par Ugo Bienvenu, sorti en 2019 chez Denoël. Il s’agit de la troisième œuvre graphique de cet auteur qui est également réalisateur de films d’animation et de courts-métrages. Préférence Système reçoit le grand prix de la critique décerné par l’ACBD (Association des Critiques et des Journalistes de Bande Dessinée) et est sélectionné à Angoulême dans la sélection officielle.

Quelle est l’histoire ?

Nous sommes en l’an 2055, les capacités de stockage de la mémoire numérique de l’humanité sont saturées. Pour pouvoir accueillir les nouvelles productions, aussi futiles soient-elles, il faut absolument faire de la place et éliminer des données. Yves Mathon, archiviste au bureau des Essentiels est chargé de présenter chaque jour des archives devant un tribunal qui juge de la pertinence de leur conservation ou de leur élimination. Toutefois, les critères d’élimination ne sont pas du goût d’Yves qui se lance alors dans un procédé interdit : sauvegarder clandestinement des archives condamnées.

Et les archives dans tout ça ??

A la lecture du résumé qui précède, il n’est pas difficile de comprendre que la question des archives est centrale dans ce récit. Il n’est évidemment plus question d’archives physiques, elles ont, semble-t-il, totalement disparu au profit des données numériques. Les archivistes gèrent donc des giga octets et se retrouvent face à des murs de serveurs qui montrent le gigantisme de tout ce qui est emmagasiné dans la mémoire collective.

Pourtant, leur problématique est exactement la même que la nôtre : la place manque et ce d’autant plus que la mémoire numérique mondiale est saturée par les contenus produits quotidiennement par les internautes. Pour conserver ces données récentes, malgré le peu d’intérêt qu’elles recèlent, il faut donc sacrifier des archives plus anciennes.

Le rôle d’Yves Mathon, archiviste, est donc de présenter des archives à une sorte de tribunal qui décide de leur conservation ou de leur élimination. Les critères retenus sont le nombre de consultations, peu importe l’intérêt de l’œuvre par ailleurs. C’est ainsi que le lecteur assiste, horrifié, à l’évaluation de 2001, l’Odyssée de l’Espace, qui est éliminé sans pitié ainsi que toutes les archives afférentes au film car ce dernier n’est pas visionné assez souvent. L’archiviste défend pourtant l’intérêt de la conservation des documents concernant le film de Kubrick, mettant en avant l’importance de l’œuvre dans l’histoire du cinéma mais rien n’y fait, les archives sont condamnées. Cet état de fait rappelle les débats contemporains sur la réévaluation des archives qui se sont faits jour ces dernières années : comment juger de la pertinence de la conservation ou non de données uniques dont on ne retrouve pas trace ailleurs. Pourquoi détruire ou ne pas collecter tel type d’archives, sont-elles vouées à la destruction uniquement parce qu’elles sont peu consultées ? Et si elles sont peu consultées, est-ce pour leur manque d’intérêt ou parce que leur existence est mal connue ? Le dilemme de l’archiviste est ici intense : s’il parvient de justesse à sauver l’œuvre de Victor Hugo, il ne peut qu’assister impuissant à la destruction de celle d’un poète dont la production est jugée trop mineure.

Adieu Stanley Kubrick !

Pourtant devant cette généralisation de la destruction d’archives essentielles à la compréhension des sociétés passées. L’une des phrases choc du titre fait réfléchir à la nécessité de la conservation des documents des mondes engloutis : « chaque homme dans sa vie assiste à la fin d’un monde » : celui de sa jeunesse et de ses espérances.

Or, grâce aux archives, ce monde perdu n’est jamais totalement annihilé. L’humain apparaît au moins deux fois dans un document d’archives : dans son acte de naissance et dans son acte de décès. Supprimer ces documents, c’est supprimer définitivement la trace d’une existence. La lutte clandestine des archivistes dans Préférence Système montre combien les archives restent un domaine sensible et délicat. L’un des collègues d’Yves Mathon tente de sauvegarder les archives politiques qui sont effacées sans aucun scrupule, Yves, lui est sensible à l’art sous toutes ses formes et il ne peut se résoudre à détruire irrémédiablement les œuvres sorties des mânes de l’esprit humain. On lui reproche alors d’agir en critique d’art plus qu’en archiviste, comme si notre métier se bornait à gérer de l’espace sans aucune réflexion sur le contenu des documents dont nous avons la garde.

Notre archiviste se met donc hors la loi en sauvegardant illégalement des archives dans le système de son robot domestique. Ces archivistes bravant l’interdit nous rappelle que nous ne sommes pas des simples exécutants, lecteurs insensibles de circulaires mais des êtres doués de réflexion et de sensibilité, ce qui joue inévitablement sur nos choix archivistiques.

Ironie du sort, l’ouvrage montre aussi la précarité des archives numériques et la solution finale revient à la transmission orale lorsque Mikki le robot apprend des textes par cœur à la jeune Isi qui devient, dès lors, un magasin d’archives vivant. La technologie cède devant l’humain qui reste le meilleur passeur d’archives qui soit, la robotique s’efface devant le sensible qui triomphe malgré tout et permet la continuité de la mémoire.

Pour compléter cet article, nous vous conseillons la lecture de l’interview d’Ugo Bienvenu dans Archimag.

Sonia Dollinger

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