1991 de Franck Thilliez, les archives comme fil rouge

Publié: 20 mai 2021 dans Littérature
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1991 est le dernier roman en date de l’écrivain à succès et scénariste français Franck Thilliez, sorti chez Fleuve Editions le 6 mai 2021. Les lecteurs de romans policiers et de thrillers pourront vous citer tous ses ouvrages sans hésitation : La Chambre des Morts, Pandemia, Le Syndrome E, Il était deux fois, Le manuscrit inachevé, Sharko, etc.

Ecrit lors du premier confinement, l’auteur nous plonge au tout début des années 1990, où les walkman à cassettes et les 205 comblaient notre quotidien. Le lecteur découvre la première grosse enquête de Franck Sharko, un des personnages phares de l’auteur, fraîchement admis au 36 Quai des Orfèvres, après être sorti diplômé de l’école des inspecteurs. La carrière de Sharko démarre « doucement »… aux archives du 36.

Quelle est l’histoire ?

Après avoir exercé quelques années dans divers commissariats et obtenu son diplôme d’inspecteur de police, Franck Sharko franchit enfin la porte du 36 Quai des Orfèvres. Mais notre nouveau venu dans ce lieu mythique est finalement loin de ses espérances : pour l’accueillir, sa hiérarchie le colle aux archives. Sa principale mission est de compulser et dépouiller les documents de l’ « affaire des Disparues du Sud Parisien » afin de reprendre l’enquête inachevée et perçue comme un lamentable échec par ses collègues.

Sorti de sa longue journée de recherches et de croisement de documents, Sharko aperçoit, à l’entrée du 36 Quai des Orfèvres, Philippe Vasquez, jeune homme sans histoire. Ce dernier, complètement bouleversé par ce qu’il vient de vivre, tente en vain de demander de l’aide à deux agents de police qui peinent à comprendre cette histoire de lettre, de devinette, de photo très étrange, et de poème de Charles Baudelaire menant à une femme prénommée Delphine. Intrigué, Franck Sharko voit l’opportunité de faire ses preuves sur le terrain, contrevenant aux ordres de sa hiérarchie. Très vite, sa toute nouvelle vie d’inspecteur va basculer dans l’horreur, se confrontant aux côtés les plus sombres, machiavéliques, ambigus, macabres, mais malheureusement parfois les plus communs, des êtres humains qui l’entourent.

Et les archives dans tout ça ??

Ce roman est littéralement imprégné de la présence des archives, jusqu’à la couverture qui a l’apparence d’un dossier classé confidentiel. Tous les chapitres, ou presque, font référence aux archives. On se dit d’ailleurs, au fil des pages, que la carrière de Sharko dépend quasi entièrement de celles-ci. De la première à la dernière page, elles sont là, d’abord perçues comme un fardeau, puis comme une sorte de Graal. Sharko et ses collègues ne peuvent avancer sans elles. Ici, les archives prennent beaucoup de formes : papier, orales, photographiques, sonores.

Comme déjà évoqué ci-dessus, Franck Sharko n’est pas vraiment ravi de commencer sa carrière au 36 Quai des Orfèvres enfermé aux milieu des archives : « […] Son job à lui, c’était de prendre place entre ces immeubles de papier, de faire le sale boulot, de décortiquer ces dizaines de milliers de pages, de fichiers, de fax venus des quatre coins de la France » […] « A juste trente ans, au lieu de l’envoyer dans la rue, on profitait de son regard neuf pour qu’il fouille parmi la monstrueuse masse des télégrammes qui remontaient chaque jour à l’état-major ».

Malgré leur importance cruciale, les archives ne sont pas vraiment bien traitées. « Ses coéquipiers, installés à leur bureau, produisait eux aussi de la paperasse qui irait s’entasser dans d’énormes classeurs qui finiraient à leur tour entassés sur des étagères d’archives ». Un constat dans ce roman : les archives de tous les bâtiments que l’on visite au fil de l’histoire sont logées dans les sous-sols en général très mal éclairés, à commencer par son lieu de travail : « une lumière brillait encore, trois étages plus bas, dans les archives, au fond de la cour du 36, un endroit sans fenêtre qui sentait l’encre ».

Plus loin, l’enquête mène Sharko à la consultation d’archives administratives scolaires. La directrice du lieu prévient d’avance : « Pour ma part, ça fait deux ans que je suis en poste ici, mais nous possédons des archives, en effet, dont les plus anciennes doivent dater des années 40 si mes souvenirs sont bons. En revanche… pour tout vous avouer, c’est un peu le fouillis. Tous les dossiers sont dans de gros cartons entassés qui ont subi un déménagement et qui prennent la poussière depuis bien longtemps ». Plus tard, cette dernière « invita son visiteur à descendre dans un sous-sol éclairé par des lampes à néon. Après un couloir, ils bifurquèrent dans une pièce glaciale ou s’entassaient des cartons de paperasse – Comme je l’ai expliqué à votre collègue, j’ai hérité des archives dans cet état et je dois vous avouer que je n’ai pas encore songer à les trier […] Franck observa les murs noirs, la lumière des tubes fluorescents qui grésillait […] il n’y avait même pas de chaise ni de table. Heureusement, les années étaient inscrites sur les cartons. ». Ici, non seulement aucun versement ni même de collecte n’ont été effectués depuis les années 1940, mais les archives sont laissées à l’abandon dans des conditions assez déplorables.

L’auteur nous fait néanmoins découvrir les coulisses et les termes bien spécifiques aux archives de la police : « La bulle, c’était un ensemble de feuilles jaunes, numérotées, datées, rangées par ordre décroissant et maintenues entre elles par une reliure amovible, sur lesquelles les flics d’un groupe notaient tout ce qui leur passait par la tête lors d’une enquête. De simples sensations, des contrôles à effectuer […] La bulle constituait la mémoire d’une équipe ».

Cet univers des archives de la police est aussi particulier qu’impressionnant et passionnant : « Après avoir présenté sa carte au planton, puis au fonctionnaire de l’accueil, Franck Sharko put pénétrer dans le Service des archives et du traitement de l’information situé à côté de la PJ, au 3, quai de l’Horloge, dans la tour Bonbec. Cet endroit était la mémoire du 36, le digne héritier de la salle des fiches inventées par Vidocq. Les lieux impressionnaient Sharko. Ils symbolisaient la toute puissance et la modernité de la police. Cent cinquante fonctionnaires y œuvraient, prêtant main-forte aux flics de tous horizons qui, chaque jour, venaient consulter des dossiers […] Seule contrainte : il fallait travailler sur place, car les photocopies étaient interdites et aucun document ne pouvait sortir des locaux. » L’auteur nous entraîne dans des lieux mythiques et presque magiques dans lesquels beaucoup d’archivistes aimeraient faire carrière.

Les archives y sont traitées comme des biens précieux, même si certaines conditions de consultation laissent à désirer : « Je vais demander à un technicien qu’il nous sorte le CV de notre candidat. Pendant ce temps-là, va remettre les classeurs en places ». Cependant, il y a des limites très strictes : « La totalité du fichier des antécédents judiciaires, soit plus de deux millions et demi de noms, était contenu dans douze énormes cylindres que seuls douze fonctionnaires accrédités pouvaient manipuler. »

Début des années 1990, nous sommes encore à la naissance de l’ère du numérique concernant les archives. L’écrivain évoque les premiers pas de cette « révolution » : « A l’école des inspecteurs, on avait expliqué à Sharko que, bientôt, cette faramineuse quantité de fiches tiendrait dans les quelques centimètres carrés de ce qu’on appelait un disque dur et que n’importe quel flic, n’importe où en France, y aurait accès sans quitter son bureau ».

Les archives papier ne sont pas les seules à aider Franck Sharko et ses coéquipiers dans leur enquête. Les auditions de témoins sont ainsi enregistrées sur magnétophone, moyen plus rapide mais aussi plus efficace et précis pour la consultation. Plus loin, les agents de police font même appel aux archives sonores d’après des enregistrements téléphoniques. On découvre alors le lieu de travail d’un spécialiste en la matière : « Il les conduisit à son laboratoire […] bourré d’appareils électroniques […] Des enveloppes et des boites scellées par des cachets de cire rouge s’accumulaient dans un coin : des enregistrements ou des indices à traiter, venus des services de police de toute la capitale et de sa banlieue »

D’autres extraits, mettant les archives en scène, auraient pu être détaillés dans cet article. Mais ils sont trop révélateurs de l’histoire, l’intérêt étant aussi que vous découvriez par vous-même ce roman.

Les archives sont le fil rouge de ce livre. Rares sont les moments où l’on ne les croise pas. Logique, me direz-vous, pour avancer dans une enquête policière. Mais une archiviste passionnée comme moi apprécie véritablement le fait qu’un auteur les mette autant en évidence, voire les rende plus qu’indispensables.

Si vous aimez Thilliez, les enquêtes glauques et tordues où vous ne pouvez vous empêcher de vous creuser la cervelle, Baudelaire, Maupassant, l’atmosphère du Paris des années 1990, l’univers de la magie, les mystères du vaudou et les archives (bien évidemment), alors je vous conseille vivement ce livre que j’ai dévoré. C’est mon premier Thilliez et ce ne sera pas le dernier.

Emilie Rouilly

commentaires
  1. […] Mélodie, Caroline, Annick, Nath, Titia, Nina, Ingrid, Enael, Caroline, Anne-Marie, Marnie, Pippin, Emilie, Vivi, Emi lit, Cassy Own, Livresse du noir, L’oeil Noir, Encore un livre, Collectif Polar, […]

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