Maus : douloureuses archives

Publié: 13 mai 2021 dans BD, comics, manga
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Maus de Art Spiegelman est l’unique bande-dessinée a avoir remporté le prix Pulitzer (1992). Ce best-seller publié entre 1986 et 1991 et composé de deux tomes, a fait l’objet d’une exposition au musée d’art moderne de New York. Il est dédié à Richieu, le frère ainé de l’auteur, décédé au moment où les nazis liquident le ghetto de Zawiercie. Le titre Maus signifie souris en allemand. Un titre adéquat dans ce monde composé d’animaux anthropomorphiques où les Juifs sont représentés sous la forme de souris et les Allemands sous celle de chats. Avec des cases en noir et blanc, Art Spiegelman traite de la Shoah ainsi que de la relation tendue qu’il entretient avec son père, Vladek, survivant des camps. Ce dernier narre les persécutions nazies entre les années 1930 et 1945. A ce récit se superpose celui du fils à partir de 1978 sur la difficulté de transmettre de la mémoire.

La première histoire que le lecteur découvre est celle de Vladek et de sa femme Anja, leur peur quand le drapeau orné d’une croix gammée est installé dans leur ville.

La déportation et la lutte quotidienne pour survivre dans les camps sont longuement détaillées. Dans l’après-guerre, Vladek et Anja s’adaptent difficilement à leur nouvelle vie aux Etats-Unis. Anja se suicide en 1968 ; quant à Vladek, la peur du manque et son caractère obsessionnel restent présents toute sa vie.

La seconde histoire est celle de l’auteur lui-même, qui révèle l’horreur des camps à un moment où peu de documentation était disponible. Il apprend à connaître Vladek, qui lui semblait jusque-là inaccessible, grâce aux interviews. Celui-ci répond parfois volontiers, parfois à contre-cœur, ne comprenant pas toujours l’intérêt de son fils pour son passé.

Les témoignages oraux et écrits de survivants, ainsi que des objets et des archives visuelles sont distillés tout au long du récit. L’archive, par sa présence ou son absence, est l’un des thèmes fondamentaux de l’œuvre comme le prouve les cases où l’auteur retrouve trois photographies de sa famille maternelle. Art Spiegelman a lu les déclarations des survivants, a recueilli des photographies. En 1978, il voyage en Pologne pour se rendre sur les lieux évoqués dans les témoignages afin de les retranscrire en images : les fours crématoires, la taille des camps, puis a obtenu des copies des plans et des schémas. Il fait cela pour « rester au service de la déposition de son père – tout en ne réduisant pas les images à de simples illustrations ». Cette démarche permet à l’auteur d’assurer une cohérence historique à son récit et de rester le plus fidèle possible aux descriptions des lieux. Vladek raconte à son fils ce qu’il a vu des chambres à gaz durant son internement à Auschwitz. Cela est mis en parallèle avec un plan du crématorium II qui renforce le témoignage oral : on y voit la chambre de déshabillage, la chambre d’exécution, la cheminée et les stocks de charbon.

L’archive permet de reconstituer le point de vue des individus, ce qui est capital lorsqu’on travaille sur la mémoire. A la fin de l’ouvrage, il évoque le souvenir d’une photographie de lui-même, en uniforme de prisonnier, et celle-ci se retrouve intégrée à la bande dessinée, bien qu’elle soit prise longtemps après la libération.

Le destin des carnets d’Anja, contenant ses souvenirs de Birkenau, restent une énigme jusqu’à ce que Vladek révèle les avoir brûlés. Cet acte lui vaut d’être accusé d’assassin par son fils. Cette réaction se justifie dans le contexte de la post mémoire, l’archive constituant, pour le survivant, le seul lien matériel avec la mémoire traumatique de ce passé. C’est précisément parce que ces documents contenaient trop de souvenirs que Vladek les a brûlés. Cet excès d’archives était douloureux pour lui.

Maus est donc une œuvre basée sur des archives écrites et orales qui sont transmises d’une génération à l’autre. Elle a ouvert la voie aux romans graphiques mémoriels où l’archive occupe une place de premier plan. Par son format, la bande-dessinée permet l’immersion et la compréhension des événements historiques par le public.

Anaïs Gulat

commentaires
  1. Ca m’a l’air très puissant !

    Aimé par 1 personne

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