L’Ordre du jour : archives et réalité

Publié: 30 janvier 2021 dans Littérature
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L’Ordre du jour est un récit d’Eric Vuillard, écrivain et cinéaste français, sorti en 2017 chez Actes Sud. Le titre reçoit le prix Goncourt la même année. La couverture reprend une photographie de Gustav Krupp, un grand industriel allemand.

Quelle est l’histoire ?

Ce court récit de 160 pages évoque les débuts du IIIe Reich et montre plusieurs moments clefs de la montée du nazisme. L’auteur décrit, dans un premier temps, une réunion menée par Göring où vingt quatre grands patrons allemands sont appelés à soutenir financièrement Adolf Hitler. La description des protagonistes est particulièrement juste et glaçante. L’autre moment décrit avec force détails est la préparation de l’Anschluss jusqu’à cette invasion de l’Autriche qui scella le sort du monde. Les acteurs du récit sont étudiés à la loupe et le récit oscille entre humour noir et dénonciation forte d’un capitalisme complice et d’une lâcheté généralisée.

Et les archives dans tout ça ??

L’évocation des archives passe par la description d’une photographie représentant le chancelier autrichien Kurt Schuschnigg. Eric Vuillard en donne tous les détails, même les plus infimes pour nous dire ensuite que personne ne connaît réellement cette photographie dans son entier : « Il faut aller à la Bibliothèque nationale de France, au département des estampes et de la photographie, pour la voir. Celle que nous connaissons a été coupée, recadrée. Ainsi, à part quelques sous-archivistes chargés de classer et d’entretenir les documents, personne n’a jamais vu le revers mal fermé de la poche de Schuschnigg (…) »

Par cette description, l’auteur nous montre combien les retouches, les recadrages ou les manipulations d’archives peuvent fausser l’impression ou les données offertes au chercheur ou au spectateur. Si le romancier parle en termes d’impressions, de sensations, montrant combien la photographie manipulée offre des atmosphères différentes, on peut faire la même réflexion sur la recherche historique : se contenter de documents de seconde main sans aller vérifier la source primaire peut totalement fausser une interprétation et donc le résultat d’une recherche. La vérité semble appartenir aux « sous-archivistes » qui, eux, ont les archives originelles sous les yeux. Le développement de la mise en ligne, les archives photographiques à portée de main devraient résoudre cette problématique, multipliant également les possibilités de retouche et donc de fausser le document originel.

La même thématique revient un peu plus loin avec les films de propagande tournés par l’armée allemande au moment de l’Anschluss : ils montrent une armée triomphante alors que tout ne s’est pas déroulé comme prévu et que la progression des chars allemands a connu quelques couacs. L’interrogation, la mise en contexte du document qui nous est donné à voir est primordiale, comme la mise en perspective des archives qu’on nous livre : de moment historique qui a sauvé la paix, Munich devient, à la lecture de nos regards contemporains une débâcle avant l’heure. Que dire également des visages figés sur les photographies qui montrent une Autriche en liesse : que pensent les gens dont l’attitude se trouve rappelée et fixée par les archives ? Alors que la vie continue, que l’humain évolue, certains de ses choix restent prisonniers du document d’archives pour l’éternité.

L’ouvrage décrit aussi fort bien la manie des puissants de vouloir laisser leur marque dans l’Histoire. A l’image des rois de France qui employaient des historiographes, Herman Göring : « avait demandé à ses propres services de noter ses conversations importantes ; il fallait que l’Histoire puisse un jour s’en emparer« . Mégalomanie des puissants, bénédiction pour le chercheur en quête d’archives mais aussi pour les juges de Nuremberg à qui ces documents, produits à des fins de glorification personnelle, serviront de preuves irréfutables pour condamner Göring. Les archives, ainsi accumulées pour servir la gloire du maréchal contribuent à sa chute.

Archives retouchées, manipulées, torturées, fabriquées et scrutées, elles sont malgré tout ce qui nous reste de ces vies et de ces choix qui ont changé le monde à jamais.

Sonia Dollinger

commentaires
  1. Tata kdh dit :

    Bonjour,

    En tant qu’archiviste, je m’amuse à repérer de temps en temps la présence des archives et/ou d’archiviste dans la cultrure populaire (BD, romans, séries, films …). Ainsi j’apprécie beaucoup la lecture de votre blog ! Merci pour tout ce travail.

    J’ai repéré un « archiviste départemental » qui est le personnage central d’un roman que peu de de personnes ont lu je pense. Il s’agit en effet d’un roman policier d’une écrivaine française injustement oubliée pendant plusieurs années (et sur laquelle je travaille, quand j’ai le temps, et surtout quand je pourrais retourner consulter des archives sur Paris …). Il s’agit du Parfum de l’oeillet de Jeanne Galzy. Je ne sais pas si ça pourrait intéresser votre blog, ni comment, mais je me permets donc de vous signaler l’existence de ce personnage de roman inspiré par la vraie vie d’un archiviste-paléographe du 18e.

    J’ai rédigé un petit encart sur ce personnage dans un article pour la revue Patrimoines (Revue de l’INP) que je vous envoie en pj.

    De plus, si jamais vous étiez intéressé.e, je peux vous envoyer par voie postale le roman en question « Le parfum de l’oeillet » car je dispose de 2 exemplaires dans ma bibliothèque ! C’est pas le meilleur roman (selon moi) de l’oeuvre de Jeanne Galzy, mais pour votre blog, ça matche bien !

    Bien à vous, Carole Renard.

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