Les archives judiciaires inspireraient-elles les assassins ?

Publié: 28 novembre 2020 dans Littérature
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Dikè ou l’archiviste est un polar de Jérôme Bonneau, publié par les Éditions Les 2 Encres, qui débute par un étrange crime : un homme emprisonné pour viol et meurtre a été découvert mort dans sa cellule, émasculé. Seul indice, l’inscription Δικη tatouée sur son corps par le tueur.

Quelle est l’histoire ?

L’inspecteur Jonathan Bouvier, surnommé Shark, va être chargé de mener l’enquête et va vite se retrouver confronté à une nouvelle série de meurtres. Fait singulier, cette mystérieuse inscription faisant référence à Dikè, déesse grecque de la justice, est retrouvée sur toutes les scènes de crime.

Un point commun réuni toutes les victimes : elles ont toutes eu affaire à la justice et toutes ont commis des homicides. L’assassin, visiblement bien informé, connaît dans les moindres détails les dossiers et la vie de ces malfaiteurs (devenus victimes) et a accès aux lieux habituellement protégés et considérés comme inviolables à l’instar de la prison ou du tribunal.

Et les archives dans tout ça ??

C’est justement au tribunal que le personnage de l’archiviste va entrer en scène pour la première fois (pages 51-52) alors que Shark s’y trouve pour tenter de trouver des suspects potentiels :

« Arrivé dans l’enceinte du tribunal, [Shark] fut aux aguets. […] Il s’installa donc discrètement dans un coin en attendant le début du procès.

Des milliers de crimes étaient concentrés dans ces locaux. Cela déclenchait chez lui un léger sentiment de malaise.

Combien de violeurs, de tueurs, de pervers et de sadiques avaient monté ces marches ? Combien de dossiers relatant de tels cas étaient répertoriés dans les archives ? […] 

Alors qu’il était plongé dans ses pensées, Shark bouscula un homme qui laissa échapper une pile de dossiers. Le policier se confondit en excuses tout en s’agenouillant pour réunir les documents éparpillés sur le sol. En se redressant, il observa brièvement l’individu qui se tenait face à lui. L’homme, à la chevelure rousse, devait à peine avoir la trentaine.

[…] Shark le regarda s’éloigner.

Il n’a pas l’air dans son assiette celui-là ! remarqua-t-il.

Il haussa les épaules : de nos jours, les personnes bien dans leur peau se faisaient rares. »

L’homme aux bras chargés de dossiers, que l’on devine être l’archiviste, est une personne jeune, voire même très jeune, ce qui est assez rare pour être remarqué mais (car, pour un archiviste, il faut toujours un « mais ») il est visiblement mal dans sa peau et se distingue des autres protagonistes par la rousseur de sa chevelure – couleur hautement symbolique.

Persuadé que le meurtrier se prend pour un justicier et qu’il n’a qu’un but : nettoyer la terre de ses meurtriers, Shark interroge tour à tour le directeur de la prison, les gardiens, policiers mais aussi juges et avocats ayant eu des rapports avec les dernières victimes. C’est à la suite de l’un de ces interrogatoires que sa route croise de nouveau celle de l’archiviste du tribunal (p. 85) :

« – Ce jeune homme roux qui vient de passer, qui est-ce ? demanda-t-il à l’avocat qui sortait un jeu de clés de sa poche pour fermer la porte.

Ce dernier suspendit son geste un instant en fronçant les sourcils.

Vous voulez sûrement parler de l’archiviste ! s’exclama-t-il soudain en introduisant la clé dans la serrure qu’il ferma à double tour.

Les deux hommes s’engagèrent ensemble vers la sortie.

Vous savez, personne ne le connaît vraiment, confia-t-il. Il est très discret et sort rarement de la salle des archives.

Shark haussa un sourcil en signe d’incompréhension.

C’est lui qui tient à jour les affaires classées, expliqua l’avocat. Il reçoit les dossiers et il les range… On peut dire qu’il a du boulot ! »

La charge de travail de l’archiviste est, pour une fois, enfin reconnue. Il n’est plus celui qui ne fait « que » mettre en boîtes les dossiers mais il tient véritablement à jour l’intégralité des affaires classées. L’essentiel de son travail semble justement résider dans les points de suspension que l’auteur a utilisés fort à propos.

Seulement, malgré son rôle essentiel, aucun de ses collègues ne se soucient vraiment de lui et il passe le plus clair de son temps enfermé dans la fameuse « salle des archives ».

Le cliché de l’archiviste solitaire, mal dans sa peau et taciturne est malheureusement toujours aussi tenace.

Après quelques recherches, Shark, va finir par obtenir l’identité de l’archiviste (p. 91) :

« L’administration n’eut aucun mal à fournir le nom et l’adresse de l’archiviste à l’inspecteur. Il s’appelait Jérémie Fournier et avait vingt-neuf ans. Mais aucun membre du personnel ne fut en mesure de donner plus de détails sur sa personnalité. On le côtoyait sans vraiment se soucier de lui. Il était comme un électron libre dans ce vivier de dossiers regorgeant d’atrocités en tout genre. »

Cet homme souvent croisé mais pourtant oublié de tous, jugé comme mystérieux et considéré comme inaccessible correspond bien à l’image de l’archiviste tel que la doxa la définit trop souvent. Les clichés sont tenaces mais reposent toujours sur une part de vérité.

Rares sont les collègues qui s’intéressent vraiment au travail de l’ombre effectué par cette personne à la profession méconnue et assez patiente pour passer des heures, des jours, des semaines voire même des mois sur un dossier – qu’elle préfère nommer « fonds ».

Peut-être est-ce parce que l’archiviste fait les frais des décennies où la coutume était de « caser » aux Archives ceux dont on voulait gentiment se débarrasser, légitimant au passage l’idée que les archivistes (comme les archives) ne servent à rien.

Mais revenons à nos moutons, qui est-donc Jérémie Fournier, l’archiviste du tribunal ?

A-t-il soif de reconnaissance ? de justice ?

Est-il soupçonné par erreur ?

C’est ce que vous découvrirez en lisant ce roman.

Sarah Hajjam.

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