Janua Vera : l’étrange instinct de survie des archives

Publié: 21 août 2020 dans Littérature
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Janua Vera est un recueil de nouvelles publié initialement en 2007, avant une réédition augmentée en 2010. Ce recueil est composé de huit nouvelles, dix dans la version augmentée, prenant place dans le Vieux Royaume. L’auteur Jean-Philippe Jaworski est célèbre pour son roman Gagner la guerre, prix Imaginales 2009 du meilleur roman francophone, qui se déroule dans le même univers et dont Sonia vous parlait ici. Le recueil a lui-même reçu le prix du Cafard Cosmique 2008.

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Quelle est l’histoire ?

S’agissant d’un recueil de nouvelles, il est plus simple d’offrir un résumé court de chacune des nouvelles :

  • Janua Vera conte les cauchemars de Leodegar le Resplendissant, Roi-Dieu et fondateur de ce qui deviendra le Vieux Royaume
  • Mauvaise donne narre les mésaventures de Don Benvenuto Gesufal, assassin de la Guilde des Chuchoteurs, dont la vie connaît un tournant désagréable après un assassinat raté. Il s’agit d’une préquelle à Gagner la Guerre, dont Benvenuto est le héros.
  • Le service des dames rapporte les obstacles sur la route d’Aedan le chevalier aux Epines pour rejoindre l’ost du duc de Bromael.
  • Une offrande très précieuse suit la fuite de Cecht, le barbare borgne hanté par les fantômes de son passé.
  • Le conte de Suzelle offre le panorama mélancolique de la vie d’une paysanne, la maladroite Suzelle
  • Jour de guigne relate la mauvaise journée de Maître Calame, copiste de Bourg-Preux, victime du Syndrome du Palimpseste.
  • Un amour dévorant retrace la vie d’un village soumis à de malfaisants fantômes nocturnes, les appeleurs.
  • Le confident est le récit autobiographique d’un prêtre du culte du Desséché, ayant fait vœu d’obscurité et condamné à vivre seul dans le noir pour être à l’écoute des âmes en peine.

 

Et les archives dans tout ça ??

On trouve des mentions d’archives dans trois nouvelles.

Dans Mauvaise Donne, Benvenuto Gesufal nous présente la Guilde des Chuchoteurs, guilde très ancienne d’espions et d’assassins de la Cité-République Maritime de Ciudalia. Il nous parle de ses origines probables, ne pouvant rien affirmer car « la Guilde ne conserve pas d’archives ». Et cela n’est pas sans évoquer la difficulté pour les chercheurs de travailler sur l’histoire des organisations clandestines (Contre-Révolution, Anarchistes, Résistance) pour lesquelles les archives sont plus incriminantes que nécessaires à la gestion…

Dans Jour de guigne, nous suivons donc la journée de Maître Calame, le bien nommé (un calame étant le roseau avec lequel on écrivait sur les tablettes d’argile), est copiste-adjoint polygraphe, spécialisé en Onciale, Caroline, Gothique et Gothique cursive, préposé au scriptorium de la Chancellerie au bureau des Reproductions des Minutes Judiciaires de l’Académie des Enregistrements. Vous trouvez cette description longue ? C’est normal. L’Académie des Enregistrements a été fondée par le Conseil des Echevins de Bourg-Preux pour conserver les chartes et les édits, avant de prendre de l’importance en grandissant de manière tentaculaire, avec la multiplication des bureaux et des départements. Même le bâtiment composé de différents styles architecturaux est un labyrinthe étrange. Ainsi on dit que la Tour Penchée penchait plus à l’intérieur qu’à l’extérieur. En outre, impossible de ranger dans la tour, les ouvrages se déplaçant d’eux-mêmes…La description de l’académie montre une administration qui semble complexe voire kafkaienne, dédiée à la paperasse, semblable à la Maison des Fous d’Astérix, mais est décrite avec bienveillance, car elle est faite du point de vue de Maître Calame.

Le responsable de l’Académie est le Maître-Archiviste, en l’occurrence Maître Hortus, décrit comme « un petit vieillard au teint blafard, portant besicles et barbe hirsute », « capable de donner des avis judicieux et d’exhumer (parfois) des documents rarissimes dans les archives ». Maître Hortus est capable de s’orienter parfaitement dans l’Académie, mais n’a plus de sens de l’orientation en dehors des murs. De même, il a une tendance à beaucoup ergoter. Bref Maître Hortus est un bon cliché d’érudit, un vieillard respecté mais lunaire.

Calame va le consulter car il réalise qu’il est atteint du Syndrome du Palimpseste. Quand un parchemin magique est mal recyclé, car mal gratté, les sorts qu’ils contenaient se dégradent et peuvent rendre malade le copiste qui est penché dessus des heures durant. Pour Calame, ce syndrome s’incarne en une guigne monumentale ! Heureusement pour les archivistes que la magie n’existe point, mais cela permet de rappeler que les archives peuvent rendre malade (champignon, rouille, etc).

Enfin, on retourne dans les archives avec la nouvelle Un amour dévorant. Nous suivons plusieurs personnages autour du village de Noant-le-Vieux, dont les bois sont hantés par des fantômes, les appeleurs, qui causent maladie et folie. Le gyrovague Phasma est un prêtre du culte du Desséché, le dieu de la Mort et de l’Hiver. Il parcourt les terres pour exécuter les rites funéraires et chasser les esprits errants. Après avoir mené une enquête orale auprès des habitants, Phasma cerne que les fantômes sont probablement de la cour des derniers Seigneurs de Plaisance, avant la guerre qui ravagea la région deux siècles plus tôt. Pour exorciser les esprits, il lui fallait leur identité. On suit donc Phasma dans son enquête. Conscient que les archives de la région sont probablement détruites, Phasma ne perd pas espoir, car il sait que « chroniques et capitulaires possèdent un étrange instinct de survie, et traversent parfois en pointillé les catastrophes de l’histoire ». Une vérité que les archivistes ne connaissent que trop bien.

Finalement, aucune copie des archives de cette seigneurie dans les archives de l’Ordre du Desséché. Phasma se rend à Bourg-Preux à l’Académie des Enregistrements. Il a dû faire face aux archivistes qui ont essayé de lui refuser l’accès. Après avoir passé ce barrage, Phasma est déçu par les archives qui sont désordonnées, rongées par les rats ou l’humidité, les index ont parfois disparu. Ceci offre un point de vue plus négatif que celui de Calame. L’enquête de Phasma va dans le mur. Il reprend donc sa mission de gyrovague. C’est au hasard d’une pérégrination, qu’il tombe sur une cuillère aux armes des Seigneurs de Plaisance. En tirant le fil de ce bien, il retrouve le testament-confession dans les archives de son ordre de la dernière servante des Seigneurs qui avait reçu la cuillère en cadeau. Et cela lui permet donc de découvrir l’identité des deux fantômes ! Une enquête typique que connaissent tous les généalogistes, fausse-piste, déception, vrac d’archives, impasse puis résolution parfois par des voies détournées !

Jean-Philippe Jaworski offre dans ce recueil par de petites touches un point de vue intéressant sur la pluralité des archives : archives absentes car dangereuses, archives qui rendent malades, archives mal conservées, mais aussi institution administrative complexe, archivistes à l’ouverture parfois relative et enquête typique de généalogiste/chercheur.

Marc Scaglione

commentaires
  1. stephane Kraxner dit :

    Merci pour ce rappel de cet excellent receuil de nouvelles qui enrichissent grandement la lecture de Gagner la guerre. Je me rappelai bien de maitre Calame et de sa guigne qui en tant qu’archivste m’avait beaucoup amusé.

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