Vous êtes de la famille ? « A tous les archivistes qui veillent sur nos mémoires »

Publié: 15 février 2020 dans Histoire et témoignages
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Vous êtes de la famille ? à la recherche de Jean Kopitovitch est un ouvrage de François-Guillaume Lorrain sorti chez Flammarion en 2019. L’auteur, agrégé de lettres modernes, est également journaliste, écrivain et traducteur. Cet ouvrage a reçu le prix du livre d’histoire contemporaine.

Quelle est l’histoire ?

Au détour d’une promenade, l’auteur remarque une plaque mentionnant le destin tragique de Jean Kopitovitch, « patriote yougoslave » tombé sous les balles allemandes le 11 mars 1943. Interpellé par le destin de cet inconnu, François-Guillaume Lorrain décide d’entreprendre des recherches pour en savoir plus sur ce personnage dont il n’avait, jusque là, jamais entendu parler. Son enquête le mène à fréquenter les archives et les archivistes et à tenter de démêler les écheveaux du passé de Kopitovitch.

Lorrain-Famille

Et les archives dans tout ça ??

C’est la dédicace de l’ouvrage qui m’a poussée à l’achat :  » à tous les archivistes qui veillent sur nos mémoires« . Cela peut paraître un peu ridicule, mais cette dédicace m’a presque fait verser une larme. Il existe donc des gens pour qui les archivistes sont utiles et qui, en plus, l’écrivent en tête de leur ouvrage. Cela peut paraître anecdotique, mais cela m’a fait un bien fou.

En effet, les archives sont présentes presque à toutes les pages de cette passionnante enquête historique. L’auteur nous montre toutes les étapes de ses recherches dans les archives, nous fait part de ses difficultés, de ses réussites et des impasses qui parfois se placent sur son chemin. Le premier contact avec les archives a lieu au département de l’Histoire et de la Mémoire de la ville de Paris qui conserve les archives en lien avec les plaques commémoratives. Cela doit représenter un volume conséquent au vu du nombre de plaques présentes dans la capitale ! Les pas de l’auteur l’entraînent ensuite aux Archives de Paris et le découragement commence à poindre : « tout ça pour une plaque » mais c’est ça qui fait le sel de la recherche : la curiosité qui aiguillonne le chercheur et ne le lâche plus. Pour la première fois, à la Commission du Vieux Paris, l’auteur se frotte à la réalité : « ces archives salissent terriblement les mains« . Oui, parfois, les dossiers sont poussiéreux et ne demandent qu’à être exhumés de leur anonymat et vivre enfin sous les yeux d’un curieux, elles ne prennent la poussière que lorsqu’on ne s’en sert pas. Certains dossiers ont d’ailleurs « encore leur ficelle d’origine » n’ayant jamais été consultés. L’avantage pour le chercheur est que, parfois, il est le premier à déterrer ces quelques liasses, il y a un aspect un peu émouvant, pour le lecteur mais aussi pour l’archiviste qui se dit qu’enfin ces archives ont une seconde vie. L’auteur découvre les codes archivistiques : « l’archive est le règne absolu de la cote. Le moindre papier a été classé, répertorié, une folie furieuse qui a débouché sur un ordre impeccable« . Un monde parfois un peu abscons pour le néophyte qu’il convient d’épauler dans ses recherches afin qu’il ne se décourage pas. François-Guillaume Lorrain observe également les usagers du service d’archives et en dresse un portrait hétéroclite qui montre la diversité des publics reçus en salle de lecture.

L’auteur fait ensuite l’expérience de la salle des inventaires virtuelle des Archives nationales. Après s’être heurté à la réalité de fonds pas toujours ouverts à la recherche, il fait la connaissance de Caroline Piketty, archiviste qui le secourt dans ses recherches et le guide dans les méandres des archives : « Les archives… Ne négligez jamais leurs richesses.« Car oui, on trouve de tout dans les archives, pas toujours ce qu’on cherche exactement et pas toujours où on pensait trouver mais se perdre dans ses liasses est aussi une bonne façon de se ressourcer.

François-Guillaume Lorrain se retrouve ensuite au SHD à Vincennes et montre l’immensité des fonds d’archives auxquels archivistes et chercheurs sont confrontés : « 600 000 dossiers classés dans le fonds Résistance ». Le recoupement entre les différents fonds d’archives permet au lecteur de relever quelques erreurs et de devenir peu à peu un expert dans son sujet. Devant les archives qui se révèlent à lui, l’auteur ressent une vraie émotion, la même sans doute que j’ai ressenti, en tant qu’archiviste, lorsque je lis sa progression au gré des pages de son récit. Oui, les archives peuvent faire gonfler le cœur, provoquer des émotions : de la tristesse, de la joie, des fou-rire ou des larmes, car les archives sont la vie, rien de moins.

L’auteur écume ensuite les Archives de la Préfecture de Police de Paris : on lui communique les cotes par mail, et on se réjouit de le voir si impatient de se rendre aux Archives. Il décrit sa fébrilité, la bienveillance des archivistes et des lecteurs qui l’aident à progresser, à « réinsuffler de la vie » dans ces feuilles de papier. Il l’écrit un peu plus loin : « les archives ont la vie dure », elles émergent parfois longtemps après les faits pour éclairer des destins enterrés jusqu’alors et, magie des archives, l’auteur se sent désormais chez lui en salle de lecture. On suit avec bonheur la progression des recherches de François-Guillaume Lorrain qui redonne vie peu à peu à Kopitovitch en traquant ses dossiers scolaires, les recensements et autres pistes des plus ténues. Voilà notre enquêteur parti aux Archives départementales à Annecy pour traquer son sujet semant sur sa route des « confettis d’archives » puis dans les archives d’Axa où l’homme dont il tente de reconstituer l’existence a travaillé. Parfois, c’est la déception qui prédomine et, triste, l’auteur se couche « le cœur dans un linceul« . On est dépité autant que lui lorsqu’il échoue dans ses recherches. Peu à peu, il est gagné par les méthodes archivistiques et on le voit prendre soin de ses propres documents, comme s’il était, lui aussi, devenu un peu des nôtres. Il se rend également au Musée de la Résistance de Champigny-sur-Marne où sont conservées les archives de la MOI, montrant ainsi la complexité pour un chercheur de retrouver les documents dans cette multiplicité des dépôts d’archives.

L’auteur reste modeste tout au long de sa quête dont il ne cache aucune des zones d’ombre, il le dit fort bien : « l’archive vit sous un régime hypothétique » qui permet de tirer des conclusions mais il sait fort bien que tout peut être remis en cause par un document qui sortirait d’un carton. Il sait aussi que les archives n’offre qu’un pan de la vie des gens mais que c’est cette unique fenêtre qui nous permet de les garder en vie.

L’ouvrage de François-Guillaume Lorrain est donc un exemple pour un chercheur amateur, puisqu’il explique tout son parcours à travers les archives et ses enquêtes de terrain. Mais ce récit est aussi une magnifique déclaration d’amour aux archives et aux archivistes, et dieu sait que cela fait du bien !

Sonia Dollinger

commentaires
  1. stephane Kraxner dit :

    Merci celuici donne trés envie et j’aime particulièrement ces récits de recherches à travers moult archives. J’avais apprécié « Ou as tu passé la nuit » que vosu aviez chroniqué il ya quelque temps déjà je pense que je vais me laisser tenter par celui ci aussi. Dans le même genre, peut-êter un peu moins abouti j’ai récemment lu « Madame, vosu allez m’émouvoir » une histoire de recherche et de recomposition d’une historie familiale. Là aussi les archivistes ont un rôle plutôt possitif et en effet ça fait du bien a nos egos profesionnels. 😉

    Aimé par 2 personnes

    • Merci pour ce retour, j’espère qu’il vous plaira si vous vous laissez tenter, je note le titre que vous conseillez également, c’est toujours intéressant, en effet, de voir des archivistes valorisés 🙂

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