Ils vont tuer Robert Kennedy : le poids des archives

Publié: 20 octobre 2019 dans Littérature
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Ils vont tuer Robert Kennedy est un ouvrage de Marc Dugain sorti en 2017 chez Gallimard puis en poche chez Folio en 2019. Marc Dugain avait déjà abordé indirectement le sujet en 2005 dans un précédent ouvrage intitulé la Malédiction d’Edgar.

Quelle est l’histoire ?

Un professeur d’histoire contemporaine de l’Université de Vancouver est resté traumatisé par la mort brutale de ses parents. Ses recherches portent sur l’assassinat de Robert Kennedy mais le conduisent vers des zones d’ombre : et si la mort de ses parents avait un lien avec le meurtre du sénateur démocrate ? Quels étaient les liens entre le père de cet universitaire et les services secrets britanniques et quelles étaient les réelles motivations des assassins de Bob Kennedy ?

Et les archives dans tout ça ??

Le narrateur évoque le traumatisme inhérent à la perte de ses parents. Cette meurtrissure se manifeste dans la relation ambiguë qu’il entretient avec la maison familiale qu’il met en vente pour finalement renoncer et la considérer comme le réceptacle des souvenirs. Il y revient régulièrement malgré la douleur pour « y consulter les archives et papiers entreposés par mon père (…).  » Cette demeure lui rappelle la mort mais elle reste le lieu des souvenirs et de la conservation des archives familiales.

Kennedy

Ces documents et la quête de sa propre identité vont pousser le narrateur à effectuer des recherches sur ses origines. Comme tout bon généalogiste, il démarre par la fouille des papiers de famille qui se trouvent dans une petite boîte où les photos sont serrées les unes contre les autres. Il poursuit ensuite très logiquement par l’état-civil de sa grand-mère qui lui permet, au passage, de vérifier quelques légendes familiales, démontrant ainsi la nécessité de revenir aux sources primaires que sont les archives. L’accès aux archives est parfois compliqué par la situation politique comme le montre le professeur qui a bien du mal à accéder aux documents qui l’intéressent dans les archives polonaises encore en plein déni par rapport à la Shoah. Marc Dugain décrit ainsi très bien le processus de recherche de sa propre histoire qui se heurte aux légendes et traumatismes familiaux mais aussi aux difficultés des pays ou des institutions à se confronter à leur histoire et donc à rendre leurs archives accessibles. Découvrant le rôle de son père dans la résistance française, le narrateur veut avoir des compléments d’information et s’adresse « à la police ou à la justice pour avoir copie des archives que cette affaire avait laissées« . La démarche semble malaisée puisqu’elle est qualifiée de fastidieuse, ce qui traduit parfaitement le découragement que la supposée complexité du monde archivistique peut avoir pour un chercheur néophyte. Il indique d’ailleurs préférer faire ses recherches sous couvert de son université plutôt qu’à titre particulier, mauvais souvenir des traitements différenciés que certains usagers ont pu parfois subir à une époque qu’on espère révolue. Tout au long de l’ouvrage, le narrateur évoque ses difficultés à se faire communiquer les documents sur son père, non pas au sein des archives qui sont peu mentionnées mais au cœur des administrations elles-mêmes.

Les archives familiales sont l’occasion d’une jolie description de l’émotion que provoquent les photographies. Si elles ont une vraie valeur sentimentale, les photos sont aussi des archives permettant de documenter une époque ou de compléter ses informations. La maison de famille semble être en fait un vaste dépôt d’archives puisqu’après les boîtes contenant les photos, le narrateur se plonge dans le contenu d’une armoire métallique qui renferme la correspondance de son père, ses agendas ou ses notes pour tenter de reconstituer son parcours. Mais il semblerait que dès qu’il tente d’en savoir plus en quittant la maison, le narrateur se heurte à une barrière : impossible par exemple d’accéder au rapport de police sur l’accident de son père. Toutes les archives publiques sont soit extrêmement difficiles d’accès, soit invisibles. Cette barrière oblige l’universitaire à fouiller davantage encore dans les archives de son père, il se qualifie désormais lui-même d' »archiviste scrupuleux », ce qui lui permet en épluchant les lettres conservées par son père de peu à peu tisser des liens avec Hoover et les assassinats des Kennedy. Contrairement aux instructions reçues, son père n’avait pas détruit ses archives et avait donc laissé des traces permettant de retracer un parcours plus surprenant que prévu. Il retrouve même des brouillons qui auraient dû disparaître mais qui ouvrent des clefs de compréhension. Pourtant, les archives familiales devenant une véritable obsession pour l’universitaire, il envisage de les détruire pour, finalement, se libérer de l’emprise que le passé a encore sur sa vie quotidienne.

Parallèlement à ces archives familiales, l’auteur évoque également la destruction méthodique des archives du programme MK-Ultra, projet secret de la CIA visant à développer des techniques de manipulation mentale. Le directeur du projet, Sidney Gottlieb aurait ordonné la destruction totale de ces archives, ce qui n’a pas empêché d’autres documents de resurgir et de prouver l’existence de ce programme. mais officiellement, « les archives auraient brûlé accidentellement », comme ce fut le cas pour d’autres affaires dans lesquelles d’opportuns incendies ont éradiqué des archives compromettantes. Pourtant, malgré une volonté d’occultation, on a bien souvent du mal à faire disparaître la totalité des archives qui concernent un sujet et c’est assez réconfortant. Les archives sont d’ailleurs des éléments clefs de la compréhension des décisions politiques quand elles parviennent jusqu’à nous comme l’indique l’auteur lorsqu’il évoque « des archives du FBI » essentielles pour mieux appréhender la haine que voue Johnson à Bob Kennedy. La conservation d’archives sensibles par différents adversaires est un moyen de s’assurer d’un silence réciproque ou de se donner une arme en cas d’attaque. Des vieux papiers poussiéreux, les archives ? Dans certains cas, il s’agit plutôt de véritables bombes à retardement ! Le narrateur enfonce le clou : « la dissimulation d’archives décisives ne permettront au plus qu’une approximation de cette vérité » et rappelle combien la France paie encore par exemple le fait d’avoir longtemps cherché à dissimuler certaines zones de son passé proche. La destruction d’archives est souvent plus néfaste que leur communication puisqu’elle permet le développement de théories complotistes parfois bien plus dangereuses que la vérité, fut-elle douloureuse.

Sonia Dollinger

 

 

 

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