La servante écarlate : des archives qui font froid dans le dos

Publié: 5 janvier 2018 dans Littérature
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La-servante-ecarlateLa servante écarlate – The handmaid’s tale – est une dystopie de Margaret Atwood paru en 1985 aux Canada et qui connut un succès qui ne s’est jamais démenti. Le roman est traduit en France en 1987. L’ouvrage a connu plusieurs éditions et est désormais disponible dans la collection Pavillon Poche chez Robert Laffont. Son retentissement est tel que le roman a fait l’objet d’une adaptation en série télé en 2017.

Le roman se déroule aux Etats-Unis dans un futur dystopique. La démocratie a disparu après un coup d’état, au profit d’une dictature religieuse, la République de Giléad qui fait la part belle à la maternité – la fécondité ayant chuté drastiquement. Les hommes dominent une société où la femme est entièrement au service du masculin et de la reproduction. La société est divisée en caste, les femmes étant soit des épouses, soit des servantes destinées à procréer, soit des Marthas – domestiques. Toute femme qui se rebellerait, n’aurait pas des idées conformes ou ne pourrait remplir un rôle « utile » est déportée dans les colonies ou éliminée, tout comme les hommes qui seraient leur complice ou qui n’appartiendraient pas à la religion officielle qui s’appuie sur une lecture rigoriste de la Bible et notamment de l’Ancien Testament.

Et les archives dans tout ça ??

Dans le cœur du récit, les archives apparaissent de manière fugace. Elles jouent parfois un rôle funeste puisque des recherches au sein des archives des hôpitaux ont permis de retrouver les médecins ayant pratiqué des avortements et de les exterminer. L’auteure précise toutefois que « la plupart des hôpitaux ont détruit leurs archives dès que ce qui allait arrivé s’est précisé. » Détruire les archives est, dans ce cas, une mesure de précaution pour éviter des représailles tant on sait bien que dans les périodes obscures, les archives peuvent servir à de mauvais escient.

Bien plus loin, la narratrice évoque ses rêves qui font appel à des souvenirs de la période ayant précédé la dictature : « juste le cerveau qui feuillette ses vieilles archives. » Ce passage montre bien que malgré les autodafés et les destructions, les souvenirs sont aussi nos archives personnelles, qu’il est bien difficile d’éradiquer.

Lorsque Defred – l’héroïne dont on ne connaîtra jamais le véritable nom – passe devant d’anciens bâtiments, elle se remémore la bibliothèque et « quelque part dans les caves, les archives. » Hélas, le cliché de la cave reste donc tenace !

C’est dans le dernier chapitre intitulé Notes historiques que l’importance des archives se révèle. Le récit semble clos et on se demande ce que sont ces notes. Il s’agit en réalité de la transcription du Douzième colloque d’études giléadiennes. La République de Giléad semble avoir disparu et fait désormais l’objet de recherches historiques, lesquelles se basent sur les archives disponibles.

Le conférencier principal est le professeur James Darcy Piexoto, directeur des Archives des Vingtième et Vingt et unième siècles, de l’Université de Cambridge. Il appartient à une association de Recherches Giléadiennes. Cet archiviste éminent est donc également un chercheur en Histoire qui s’intéresse à cette étrange République de Giléad notamment par le prisme des écrits du for privé que sont les journaux intimes. Il se livre au cours de ce colloque à l’analyse d’une source : le conte de la servante écarlate.

Il évoque les circonstances de la découverte de ces documents dans une cantine en métal. Le récit se trouve à l’origine sur « trente cassettes de bande magnétique ». Dans une volonté comparatiste, l’archiviste-chercheur évoque des récits similaires. Il évoque également les difficultés de lecture liées au support d’origine, précisant qu’il lui a fallu reconstruire une machine capable de lire les bandes avant de s’attacher à la transcription dont il décrit combien elle fut laborieuse. Il questionne également l’authenticité du récit et l’identité de la narratrice en émettant des hypothèses et en les confrontant aux archives de l’époque dont Piexoto précise qu’elles sont « fragmentaires car le régime giléadien avait l’habitude de vider ses ordinateurs et de détruire les épreuves après diverses purges. » Comme toujours, quelques archives parviennent à passer au travers les volontés destructrices de leurs créateurs pour parvenir aux chercheurs futurs. Certaines archives sont d’ailleurs extraites de Giléad et envoyées en Angleterre pour pouvoir témoigner de la dureté du régime.

Ce passage montre bien les différentes fonctions dévolues aux archives : elles permettent une gestion quotidienne de la surveillance, des purges; elles sont détruites à intervalles réguliers par un régime qui a conscience de leur pouvoir – celui de témoigner de pratiques violentes. Les archives parviennent malgré tout à traverser les époques, de manière certes parcellaires  et parfois difficilement déchiffrables mais elles permettent la recherche historique et la compréhension – ou du moins la connaissance – des pratiques de sociétés rigoristes. L’archiviste-chercheur est celui qui donne sens au récit en exhumant une source, en l’authentifiant, la comparant avec d’autres et en livrant ses conclusions.

Faut-il encore vous convaincre de l’importance d’un archiviste dans une société démocratique ?

Sonia Dollinger

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commentaires
  1. […] La servante écarlate : des archives qui font froid dans le dos […]

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  2. Joanne Cartier dit :

    Ce que je ne comprends pas, ce sont les dates. Si cette société a existé comment se fait-il que les dates soient au futur! J’ai adoré ce livre, malgré les frissons d’effarement qu’il me procurait. Je n’ai pas pu faire autrement que de faire des liens avec TROMB et des islamistes extrémistes…Arrière goût d’amertume!

    Aimé par 1 personne

    • Sonia Smith dit :

      Cette société est une dystopie donc c’est notre futur éventuel. Cette société existera et sera étudiée ensuite après sa disparition d’après les témoignages comme ceux de DeFred et les archives qui auront été sauvegardées. C’est effectivement assez effrayant comme lecture et le lien avec les intégrismes religieux (de toutes obédiences) et politiques sont évidents hélas.

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