Les falsificateurs : les archives ne disent pas toujours la vérité

Publié: 31 juillet 2016 dans Littérature
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C’est sur les conseils avisés de deux archivistes, Jordi Navarro et Pierre Chamard, que j’ai fait l’acquisition de l’ouvrage d’Antoine Bello : Les Falsificateurs. Avec un titre pareil qui augure de nombreuses mentions d’archives, difficile de résister à la tentation.

Bien que né à Boston, Antoine Bello est un auteur français qui publie son premier ouvrage en 1996. Il s’agit d’un recueil de nouvelles intitulé Les Funambules. Les Falsificateurs, paru en 2007, est le premier volume d’une trilogie dont les deux tomes suivants s’intitulent Les Eclaireurs et Les Producteurs.falsificateurs

Les Falsificateurs évoquent le destin de Sliv Dartunghuver, un jeune islandais recruté par un cabinet d’études environnementales qui sert en réalité de façade à une organisation secrète, le CFR (Consortium de Falsification du Réel). Cette organisation disséminée à travers le monde écrit des scénarios susceptibles de bouleverser l’histoire du monde. Pour rendre ces scénarios crédibles, les agents du CFR doivent non seulement écrire des scénarios solides mais aussi falsifier les documents existants afin de rendre l’ensemble crédible. C’est le CFR qui a, par exemple, créé de toutes pièces l’histoire de Laïka, la chienne censée être allée dans l’espace. Afin de faire ses preuves, Sliv doit écrire son premier scénario. Il prend son travail à cœur mais son parcours au sein du CFR n’est pas de tout repos et, s’il se lie d’amitié avec certains collègues, il subit aussi les mesquineries de certains de ses supérieurs. Tout au long de l’ouvrage, le jeune islandais apprend que manipuler les événements et agir sur le cours de l’histoire n’est pas sans danger et pose des questions déontologiques fondamentales.

Les Falsificateurs est à la fois un très bon thriller, rythmé et prenant et un ouvrage qui donne matière à réflexion sur la manipulation de l’opinion ou la véracité des informations qui nous entourent. De quoi donner du grain à moudre aux complotistes de tout poil ! Ce titre est si prenant que j’ai immédiatement commandé la suite, Les Falsificateurs est si addictif qu’on ne peut le refermer avant d’avoir atteint la dernière page.

Et les archives dans tout ça ??

La problématique des archives est omniprésente dans cet ouvrage y compris dès les premières pages, lorsque Sliv visite les locaux de son nouvel employeur, l’agence Baldur, Furuset et Thorberg où on lui indique que le cinquième étage est réservé « à la documentation et aux archives« . Lorsque le jeune homme part en mission pour le Groenland, on lui ressort des archives « quelques dossiers portant sur des projets similaires » afin qu’ils puissent s’en inspirer. Jusque là, rien que de très normal, les archives servent de référence et apportent connaissance et expérience par leur consultation.

Lorsqu’il entre au CFR, Sliv apprend l’importance des archives dans le processus de falsification de la réalité. Il ne suffit pas, en effet, pour recréer un événement de toutes pièces de publier une étude et d’en faire écho dans les journaux, il faut aussi fabriquer des sources ou falsifier les sources existantes, ce qui demande évidemment un savoir-faire et un budget et un travail minutieux. C’est ce que Gunnar, le chef du bureau du CFR dans lequel officie Sliv explique au jeune agent : « les agents du CFR (…) échafaudent des scénarios parfaitement plausibles auxquels ils donnent ensuite corps en altérant des sources existantes, voire en en créant de nouvelles. » La méthodologie utilisée est très détaillée au cours des différentes missions où les falsificateurs vont jusqu’à implanter des tombes de personnages imaginaires dans des cimetières, remplacer des journaux dans les bibliothèques ou les archives par des éditions remodelées ou publier des ouvrages d’auteurs n’ayant jamais existé.

L’ouvrage est parsemé d’exemples : Sliv pense à falsifier les archives d’un tournage de film allemand mais il arrive parfois que certaines archives échappent à la vigilance des agents et qu’ils omettent de trafiquer une source. Ces couacs montrent bien l’étendue du domaine archivistique et la difficulté de faire recenser et donc de faire disparaître ou de modifier l’ensemble des sources concernant un sujet. Évidemment, certains documents ne peuvent être maquillés qu’à l’aide de complicités et l’on apprend que le CFR rémunère des milliers d’officiers d’état-civil chargés de modifier les registres.

Les archives électroniques recueillent les faveurs des agents du CFR  qui les trouvent bien plus simples à infiltrer – y compris les archives de la CIA,l’une des cibles du CFR – fabriquer ou falsifier que les archives papier. Ce questionnement rejoint celui de nombreux archivistes qui s’arrachent les cheveux rien qu’en pensant au casse-tête que sont les données numériques, leur conservation et leur fiabilité.

Mais le CFR a lui aussi son archiviste, basé au bureau de Grenoble. Nestor Bimard est un archiviste à l’ancienne qui se passionne pour les écrivains romantiques. L’accès aux archives du CFR est strictement réglementé et n’est pas permis aux jeunes agents nouvellement recrutés qui ne peuvent y pénétrer que munis d’une accréditation de leur supérieur. La sécurité des données de l’organisation secrète est donc bien prise en compte.

La description de l’archiviste n’échappe pas aux stéréotypes du genre : Nestor Bimard est petit et rondouillard, « aux sourcils exagérément broussailleux » et ressemble à un professeur de droit…bref, ce n’est pas un marrant ! Il est décrit comme un agent « qui a totalement perdu contact avec la réalité. » On comprend par la suite que l’archiviste est en préretraite et n’est pas un agent brillant, le CFR a hâte de s’en débarrasser mais ne peut qu’attendre la fin de sa carrière. En outre, loin d’encourager ses collègues, il est un frein à toute initiative : l’archiviste s’amuse même à démolir le projet de Sliv avec affabilité mais constance. Bref, on est loin d’un portrait flatteur et moderne, une fois encore, l’archiviste apparaît dépassé et vieillissant alors que son rôle aurait pu être de première importance.

A mon sens, l’un des morceaux d’anthologie concernant les archives est le passage qui évoque les archives de la Stasi dont le sort est bien connu des historiens de la période et des archivistes. Ces documents, passés hâtivement au broyeur sont minutieusement reconstitués par des équipes d’experts afin qu’ils puissent être de nouveau exploités par les historiens et les citoyens soucieux de connaître les activités de ce service. Il est plus que tentant pour les agents du CFR d’y glisser quelques informations falsifiées…et qui ira vérifier, au milieu de ces confettis, s’il s’agit d’un faux ?

Vous l’aurez donc compris, Les Falsificateurs est une vraie mine d’or en matière de références archivistiques. En plus d’être un bon thriller, ce titre rejoint nombre de préoccupations des historiens – fiabilité des sources, croisement des données pour obtenir une information vérifiée – et des archivistes – pérennité de l’information, inviolabilité des données…Seule l’image de l’archiviste reste hélas fidèle aux clichés accompagnant notre métier même si, bien que décourageant et peu moderne, l’archiviste reste détenteur du savoir.

Plongez sans retenue dans ce bouquin mais ne devenez pas parano pour autant, toutes les archives ne mentent pas forcément 😉

Sonia Dollinger

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commentaires
  1. Antoine Bello dit :

    Chère Sonia,
    Merci pour votre excellent article sur la Trilogie des Falsificateurs. Une petite remarque : Nestor Bimard est certes documentaliste pour pour l’administration régionale qui abrite le bureau de Grenoble. J’ai trop d’admiration pour les archivistes et les bibliothécaires pour faire d’un Bimard leur emblême.
    Très cordialement,
    Antoine

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    • darkphoenix73 dit :

      Cher Antoine Bello, c’est un grand honneur d’avoir été lue par vos soins ! Les Falsificateurs fait partie de mes lectures favorites de cette année 2016, j’ai commandé la suite et j’ai très hâte de continuer les aventures des membres du CFR ! Merci également pour vos précisions concernant Nestor Bimard, il n’est pas inintéressant cet homme là, ne serait-ce que pour son attachement -certes un peu conventionnel – au XIXe siècle qui reste une période passionnante (avec de nombreuses possibilités de falsifications).
      Merci d’avoir pris le temps de lire ce petit billet et pour les moments de bonheur procurés par la lecture de votre ouvrage
      Très cordialement,
      Sonia

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  2. Antoine Bello dit :

    C’est moi qui vous remercie d’avoir mis Les falsificateurs à l’honneur. J’espère que les tomes suivants vous plairont 🙂

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