Triste Archiviste

Publié: 30 janvier 2016 dans Littérature
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Nous avons de nouveau la chance d’accueillir un invité pour tenir le billet de cette semaine en la personne de Nicolas Caré, étudiant en Master Pro Archives de l’Université de Bourgogne qui nous offre une belle analyse du magnifique texte de Frédéric Kisters Les soties de l’archiviste

TRISTE ARCHIVISTE [1]

Tu sais, si je tuais quelqu’un, je rangerais l’arme du crime dans une de mes boîtes ;

mais je ne lui attribuerais pas de cote, l’étiquette resterait imprimée dans ma mémoire.

Qui penserait à chercher ici ! [2]

Frédéric Kisters a publié en 2013, chez Publibook, un recueil de quinze textes, une série de nouvelles mais également un poème : Les soties de l’archiviste. L’auteur, à ne pas confondre avec un homonyme et compatriote belge membre de l’extrême-droite, est, lui, à la fois historien et archiviste, en poste aux Archives de la région de Bruxelles. Son parcours professionnel est typique et il l’expose certainement à la page 7 dans la nouvelle intitulée Triste archiviste, le premier texte du recueil, le plus long aussi avec sa quarantaine de pages : « j’ai changé de côté du comptoir, écrit Kisters. Avant, je demandais ma nourriture spirituelle, maintenant je prépare les mets, puis je les sers et j’en prends un petit peu au passage. »

soties-1

Qu’est-ce qu’une sotie ? A peu de chose près un pamphlet : « 1. Farce satirique en vogue aux XIVe et XVe siècles, reposant sur une critique bouffonne de la société et des mœurs de l’époque, et jouée par des acteurs appelés sots ou fous. 2. Ouvrage ironique ou critique. » Pour Triste archiviste, la seconde définition est la bonne ; un texte tout à fait décapant où l’ironie se mêle finement à la critique.

L’Archiviste, tel est son nom, que nous ne connaîtrons pas à l’inverse des autres acteurs entrant progressivement en scène, et les différents sots de la sotie baignent dans un environnement archivistique marqué par une montée des eaux permanente dans les locaux. Ainsi débute d’ailleurs la nouvelle :

Plic ! Ploc ! Flic ! Floc ! Il pleuvait dans la cave de l’Archiviste. Des gouttes jaunâtres perlaient le long des fissures du plafond qui dessinaient une étrange carte géographique. Sur cette sorte de fresque, il voyait le parcours de rivières imaginaires qui lézardaient le béton, des bulbes de plâtre pourris figurant les montagnes et les plaques de vert-de-gris en guise de vallées. L’Archiviste pleurait, les pieds dans l’eau. Deux siècles de labeur coulaient entre ses jambes. 

Pourtant, il avait averti à maintes reprises sa hiérarchie qu’il ne fallait pas installer un dépôt d’archives dans les caves ou le grenier, car les brusques variations de température et d’humidité, la canicule et surtout les inondations, nuisaient à la bonne conservation du papier.

« Qui d’entre vous mettrait sa bibliothèque au sous-sol ou sous les combles ? » avait-il clamé au conseil communal. Mais, comme aucun des édiles n’aimait les livres, sa plaidoirie ne fut donc pas entendue… Surtout l’échevin de l’urbanisme et le directeur de la régie foncière refusèrent de comprendre son discours sincère et engagé, qui, concédons-le, était formulé en un langage un peu ampoulé. Dommage, le littéraire n’avait pas le sens de la « communication ».

Effectivement l’Archiviste manie le subjonctif imparfait et le conditionnel passé deuxième forme, entre autres. A tout dire il parle vraiment « une langue que plus aucun auditeur ne comprenait à propos d’un sujet qui n’intéressait personne. »[3] Notons que si le récit se déroule forcément vers 2012, l’Archiviste est bien né au milieu du siècle des Lumières. Triste archiviste baigne dans le surréalisme.

Aucun agent communal ne le connaissait, sauf un employé de l’Etat civil qui ne pipait mot de peur d’être occis s’il dévoilait le secret. Pourtant, [l’Archiviste] exerçait ses fonctions depuis 1763, mais aucun fonctionnaire ne s’était étonné, ni même aperçu, de ses changements de prénoms, nul n’avait découvert la supercherie. Deux siècles durant, une dynastie imaginaire avait exercé sa charge dont personne ne voulait et, par conséquent, aucun ne fut intrigué par le fait que le métier d’archiviste se transmît de père en fils, à l’instar de celui de bourreau, tant le népotisme régnait dans l’administration. Même le registre national avait avalisé ses multiples avatars. Forcément, il détenait l’identité de tous les habitants de la municipalité. De falsification en falsification, il avait créé sa propre généalogie. Aujourd’hui, l’Archiviste incarnait une fonction pérenne.

Il est devenu misanthrope à un moment. On ne peut savoir à quelle époque, mais il le reconnaît : ce qu’il déteste au plus haut point est « la morgue des détenteurs de diplôme » ; il sait néanmoins qu’il fait partie de leur confrérie. L’Archiviste apprécie Chronos, un félin très utile à la cave, et les pompiers. Il fait cours, le soir, aux ouvriers et le mercredi aux enfants, parce que chez eux subsiste encore « un vague espoir. »[4] Avec les ouvriers il aime se balader pour changer d’air en admirant les paysages de Jolischloss, ses châteaux, ses abbayes, ses champs de batailles, ses corons. A part ça l’Archiviste ne sort pas de chez lui ; son lieu de travail est aussi sa maison.

Son problème insoluble reste le suivant : sa communication avec l’administration. Parce qu’un désastre découle de cette mésentente étant donné que personne ne prenait au sérieux un « personnage qui absorbait plus de savoir qu’il ne pouvait en rendre, [alors] les édiles l’exilèrent, lui et sa masse de paperasse, dans la cave de la mairie où il croupit, aux oubliettes, pendant des années… »[5]

Un archiviste peut devenir un homme dangereux. Le nôtre a par exemple fait disparaître les fiches de recensement des Juifs du second conflit mondial et, à la fin de la même guerre, les dossiers des collabos.

En fait ce matériel de répression existait encore, mais qui se préoccupait de savoir en quel endroit ? Dommage, comme par magie, un prestidigitateur avait dissimulé les outils de recherche utiles aux gens haineux. Néanmoins, il avait conservé toutes les pièces selon un classement décalé, connu de lui seul. 

En parfait misanthrope, il ne voulait pas que les archives servissent au piètre jugement des hommes. Pourtant, il avait autrefois appartenu à cette race, puis renié ses liens avec ces soi-disant congénères. Apostat de l’humanité, il avait décidé de distiller, selon son choix, à l’encontre de toute éthique archivistique, les informations qu’il détenait à la populace de la surface.

Lorsque le bourgmestre de Jolischloss prit un jour la décision de détruire des milliers de dossiers d’individus qui étaient « susceptibles soit de troubler l’ordre public soit l’ordre des idées » – ceux datant du XIXe siècle qualifiait tel individu de « peintre débauché et alcoolique » par exemple ; dans ceux d’après 1945 c’était plutôt « communiste », « terroriste » ou « fasciste » ; à partir des années 1980 on y trouvait souvent, pour les « juvéniles voyous d’origine exotique » : « Jeunes ressentant un mal être dû à l’intolérance de notre société » – lorsque le bourgmestre décida d’en détruire, l’Archiviste réagit. Les renseignements, récoltés des décennies durant, s’avéraient être capitaux pour Jolischloss : « les réprouvés des deux nations transitaient souvent par la cité franche (…) qui devait ménager les humeurs belliqueuses de ses puissants voisins. »[6] Jolischloss, il faut le dire, est une cité coincé entre Allemagne et France.

Tant l’archiviste de 1984 – boiteux comme lui – que Fahrenheit 451 de Ray Bradbury traversent, en réaction à ce que nous venons de dire plus haut, l’esprit de l’Archiviste. A son chat, il dit, en larmes : « Non, Montag, ils ne feront pas d’autodafé »[7] ! Il décroche son téléphone, appelle la Régie pour étaler à son chef, « véreux », ses deux problèmes : sauver les archives les plus précieuses de l’inondation, faire en sorte que les dossiers des RG soient épargnés de la destruction. Non sans mal il réussit à le convaincre, celui-ci envoie discrètement, le week-end, des ouvriers dans son « submersible »[8]. Quelques palettes, c’est ça de pris, sont sauvées.

Mais les petites mains ne restent pas. Des policiers viennent leur faire aller coller des affiches électorales pour le bourgmestre sortant. Heureusement les pompiers installent une pompe colmatant d’une certaine manière les brèches. Cela laisse du temps pour commencer à déménager. Pour l’instant, « Plic ! Ploc ! Flic ! Floc ! La mémoire s’en va à vau-l’eau. »[9]

  L’administration a toujours refusé un stagiaire à l’Archiviste. Aucun service ne voulût d’un jeune homme âgé de 17 ans et condamné à des travaux d’utilité publique, alors ce jour-là il sauta sur l’occasion. Elle se prénommait Faber, un « délinquant illettré »[10], 71 procès-verbaux à l’actif : arnaques, trafics, vols, bagarres. A leur rencontre, l’Archiviste annonce tout de suite le programme : lecture et écriture puis b.a-ba du classement pour les commandes et les retours de consultation. Faber va, malgré que cette histoire ait à peu près débuté ainsi[11] :

  • Mais je me fiche de l’école ! J’y mets plus les pieds depuis des années. La dernière fois que j’y suis allé, c’était pour récupérer une copine à la sortie.

 

  • Je sais. Tu as obtenu un doctorat d’inculture à l’école buissonnière. Mais ici, tu n’es plus au collège. Nous sommes en tête à tête, redevables seulement l’un envers l’autre. Deux rebuts de l’humanité exilés pour différentes raisons…

 

  • Me voilà bien ! Enfermé à la cave avec un cinglé sadique et pervers. Je prendrais moins de risques en prenant ma douche en prison.

 

Les deux finissent par s’entendre. Et même plus vite que prévu, surtout le jour où Faber fait la rencontre d’Agrippine d’Aubigné, comtesse de Montfacon, la plus fidèle lectrice des archives de Jolischloss. Elle travaille sur une thèse d’histoire intitulée Entre l’Empire germanique et la République française. Les rapports de pouvoir au sein de Jolischloss, la Ville franche. 58 av. JC-2011 ap. JC., mais là n’est pas la raison pour laquelle Faber se met vite à la draguer sur Facebook… Elle est effectivement dotée d’une « longue chevelure blonde [qui] ondoyait au gré de sa démarche ample et souple », vêtue d’un « tailleur aux coupes viriles » et elle arbore un superbe « carmin sourire mutin sous son petit nez retroussé »[12]. « Putain de ta mère ! place un jour Faber. Qu’est-ce qu’elle est bonne la meuf ! »[13]

Plic ! Ploc ! Flic ! Floc ! L’eau continue de monter. A tel point que « les pompiers, les policiers et les ouvriers ont abandonné le navire ; les fonctionnaires, après l’avoir sabordé, ont pris d’assaut les canots de sauvetage du vendredi soir. Nous voilà au fin fond de la cale d’un vaisseau en plein naufrage, avec pour tout équipage, un timonier archiviste, un voyou condamné aux galères et une thésarde qui apprend à nager dans les eaux troubles de l’histoire municipale. Ah ! Oui ! J’oubliais le chat aquaphobe qui s’est réfugié à mi-hauteur d’une étagère, les pattes au sec, à l’abri de l’eau qui goutte du plafond »[14]. Les trois vont pourtant débuter le sauvetage du navire, les consignes, données par l’Archiviste à Agrippine, étaient celles-là[15] :

« Bon. Je choisis les séries dignes d’échapper au déluge, tout en chargeant les palettes. Vous pouvez m’assister lorsque vous en aurez l’occasion, mais consacrez d’abord votre énergie à dresser l’inventaire des pièces évacuées et de leurs emplacements. Commencez par les dossiers qui se trouvent déjà aux étages. En passant, ordonnez à Faber de reprendre sa navette et, si vous y parvenez, faites-lui entendre le mot « urgence ». Il m’aidera également au chargement entre deux passages. »

 

Quelques minutes plus tard, Faber redescendit, l’air ahuri, arborant des traces de rouges à lèvres sur le visage et le cou. A croire que la doctorante était prête au sacrifice suprême pour parvenir à ses fins : sauver son sujet de thèse, car, une fois n’est pas coutume, c’étaient ses sources qui risquaient la noyade…

 

Au retour de week-end, l’administration peine à passer les couloirs. Ils sont remplis de deux rangées de palettes d’archives de chaque côté. Les agents ne peuvent accéder à la pointeuse qu’avec beaucoup de mal et s’en plaignent ouvertement. Les huissiers se mettent en grève quand les obèses et les mauvaises volontés contactent la Cellule Bien Être au Travail. Le maire mobilise les forces de l’ordre, les pompiers, la propreté publique et tous les employés d’ailleurs ; il fait installer des bennes en-dessous de chaque fenêtre de la mairie. Les opérations sont prêtes, mais on entend,  de la bouche de deux voix pleines d’assurance, deux mots :

  • Halt !
  • Halte !

C’est Karl-Ferdinand Werner d’un côté, Ernest Lavisse de l’autre, qui s’expriment. Le bourgmestre s’étrangle ; les autorités académiques, la République des lettres comme on dit, a été avertie. France et Allemagne ont signées une convention avec Jolischloss, incluant la création d’un service commun des archives. Le bourgmestre se voit aussi signifier qu’il passera à Strasbourg pour « destruction de biens publics, faux et usage de faux, corruption et divers autres faits que nous découvrirons certainement en dépouillant vos séries ou du moins ce qu’il en reste. Mais rassurez-vous, lui dit aussi l’Archiviste, j’ai sauvegardé l’essentiel vous concernant… »

J’en ai déjà trop dit. Il reste pourtant des tas de choses à découvrir dans Triste archiviste. On pénètre dans le monde des archives en parcourant, à mon sens, un petit ouvrage d’archivistique, comme une introduction, écrit par un pro. Les soties de l’archiviste se télécharge à moins de 10 euros et vous en aurez, croyez-moi, pour votre argent.

 

[1] Frédéric Kisters, « Triste archiviste » dans Les soties de l’archiviste. Recueil de nouvelles, Publibook, Paris, 2013, p. 1-37.

[2] P. 7.

[3] P. 3.

[4] P. 9.

[5] P. 4.

[6] Idem.

[7] P. 5.

[8] P. 8.

[9] P. 21.

[10] P. 18.

[11] P. 19.

[12] P. 26.

[13] P. 27.

[14] P. 28.

[15] P. 28.

 

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commentaires
  1. Frédéric Kistersd dit :

    Cher confrère,

    Nous vous écrivons à deux mains pour vous remercier, car nous avons rencontré par hasard, le panégérique des « Soties » d’un improbable archiviste. Toutefois, nous sommes consternés par la confusion entre nos deux personnes fort singulières. En effet, les auteurs des « Soties de l’Archiviste » étaient aussi les militants identitaires qui sévissaient dans les Pays-Bas septentrionaux.
    En réalité, l’écrivain rêveur poussait le corps de son camarade vers les champ de batailes. Comme il me suivait, telle une ombre, j’étais bien obligé d’accompagner mon indéfectible ami, le guerrier que j’admirais. Nous attaqions ensembles les barricades et les bibliothèques.

    Au risque de vous déplaire, nous sommes obligés de vous annoncer qu’il n’existe qu’un seul Frédéric Kisters. Certes l’un écrivait, l’autre combattait pour défendre leur patrimoine commun, mais le soir, ils gisaient dans le même lit. Leur corps et leur âme étaient inséparables, jusqu’à ce matin, lorsque je constatai à mon réveil qu’il avait un pied-bot, comme moi. Je lui dis : « En réalité, je crois que nous nous ressemblons , malgré les apparences. » Quand nous le regardons dans les yeux, je vois l’avenir de notre peuple, pourtant nous vivons depuis si longtemps ensembles qu’aucun archiviste ne s’en souvient… et nous ne regrettons que les rêves que nous n’avons pas réalisés.

    Etant donné que votre lettre date de janvier 2016, nous ignorons si vous avez terminé entretemps vos études.et comment vous avez rencontré cet objet incongru. Comme disait notre doyen de la Faculté des lettres, lors de la remise de nos diplômes : « Partez ! Nous vous avons donner les moyens de commencer à apprendre. »

    Puissent les dieux accompagner votre destin,

    Frédéric et Kisters

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  2. […] Nicolas Caré : archiviste qui nous a présenté un « triste archiviste« . […]

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